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MARIE DE MÉDICIS
DANS LES PAYS-BAS
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BIBLIOTHEQUE SAINTE ■ GENEVIEVE
D 910 500096 8
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BIBLIOTHEQUE
SAINTE |
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BRUXELLES
Typographie de M. H'eisseiibrucb
45, rue du Poinçon, 45
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I
1631
. 1638 U^ ?&■
MARIE DE MÉDICIS
LES PAYS-BAS
PAUL HENRARD
MAJOR D'ARTILLERIE
MEMBRE TITULAIRE r>E L'ACADÉMIE D'ARCHÉOLOGIE DE BELGIQUE
BRUXELLES
LIBRAIRIE EUROPÉENNE C. MUQUARDT
LIBRAIRIE DE LA COUR
RUE DE LA RÉGENCE, 45
MÊME MAISON A LEIPZIG
1876
TOUS DROITS RÉSERVÉS
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■2*
AVANT-PROPOS
Il est peu de périodes historiques plus remarquables
que cette terrible guerre de trente ans qui, après avoir
ravagé l'Allemagne entière , vint se terminer dans nos
provinces et , après avoir été une guerre de religion ,
devint une guerre de suprématie. Remplissant à elle
seule presque toute la première moitié du XVII e siècle ,
elle se rattache par tant de points à la politique et
à l'existence même de la plupart des États de l'Europe ;
directement ou indirectement tant d'événements ont
conspiré à la faire durer et se transformer lorsque
les causes qui, à l'origine, l'avaient fait naître, depuis
longtemps avaient disparu, qu'on ne peut l'embrasser
dans son ensemble sans faire une étude approfondie,
et en quelque sorte minutieuse, de tous les incidents
qui contribuèrent à sa longue existence.
— G —
*
I
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I
La fuite de Marie de Médicis et du duc d'Orléans
dans les Pays-Bas, le séjour prolongé qu'ils y firent,
les intrigues et les conspirations qu'Us y ourdirent
sous la protection, avec l'assentiment e1 souvent avec
la complicité de l'Espagne, furent au nombre des causes
qui amenèrent dans nos provinces les armées du roi
de France : si ces deux puissances continentales,
rivales depuis plus d'un siècle et qui, pendant tant d'an-
nées, avaient en quelque sorte choisi l'Italie pour y
vider en champ-clos leurs différends, finirent par prendre
pour théâtre de leurs luttes la terre hospitalière asile
de l'ennemie irréconciliable du cardinal de Richelieu,
c'est que cette terre était devenue le foyer où se
concentraient toutes les haines soulevées par cet illustre
homme d'État, et d'où partaient toutes les entreprises
hostiles à son autorité et tous les attentats contre sa
personne.
Depuis que, grâce à sa fermeté H a son habileté,
la tranquillité régnait en France , le cardinal av;ut
repris les projets ambitieux inspirés jadis par Sully
à Henri IV , et remis en honneur la politique
de conquête. Attentif à saisir l'occasion d'intervenir dans
les démêlés des nations voisines , habile à profiter des
moindres prétextes , plus habile encore à les faire naître
pour jeter dans la balance l'influence , les trésors ou
l'épée de la France , le but qu'il se proposait d'atteindre
était toujours , en définitive , l'extension des frontières
du royaume qu'il gouvernait avec tant d'autorité. Ses
rare désintéressement , le résultat de ses patientes
recherches. Nous lui en témoignons ici notre bien vive
reconnaissance.
Nous n'avons pas la prétention d'avoir dit le dernier
mot sur les faits que nous exposons : il reste encore bien
à glaner dans les dépôts d'archives que nous avons
exploités , et nous avons dû passer , sans doute , à côté
de bien des filons précieux sans nous douter de leur
existence. Les grandes collections de Vienne et de Paris
nous auraient aussi probablement fourni les moyens de
combler bien des lacunes , s'il nous avait été donné
de les consulter.
Forci'' de borner nos recherches , nous avons tâché
d'en tirer paru pour reconstituer aussi fidèlement que
possible ces quelques pages de l'histoire du passé : c'est
au lecteur de juger du mérite de notre restauration ; si
nous parvenons à l'intéresser , nous serons pavé de
nos peines.
m'
■
■^^^^■1
I
vues s'étaient d'abord portées vers la Savoie et le Mila-
nais, à l'occasion de l'affaire de la succession de Mantoue ;
puis vers l'Allemagne , dont il espérait bien détacher au
profit de la France quelques lambeaux de territoires
pour prix de l'alliance intéressée qu'il avait signée
avec la Suède et les princes électeurs protestants. Inci-
demment , le défi que lui avait étourdiment porté le
duc de Lorraine lui avait permis d'absorber , presque
sans coup férir , la presque totalité de ses Etats.
Mais c'était surtout vers la frontière du Nord que
Richelieu portait ses aspirations annexionistes. Là , de
riches provinces bien déchues déjà de leur ancienne
splendeur, mais dignes encore d'exciter l'envie , étaient ,
depuis Louis XI surtout , l'objet de l'ardente convoitise
des rois de France. Réduites à leurs seules ressources ,
peut-être eussent-elles difficilement résisté aux efforts
de leur puissant voisin ; mais elles étaient l'héritage
des successeurs de Charles-Quint qui les devaient pro-
téger et défendre : les attaquer , c'était rompre non
seulement avec l'Espagne , mais avec la maison d'Au-
triche tout entière. Le cardinal n'y pouvait penser
qu'après s'être assuré de nombreuses alliances et qu'à
la condition d'avoir à venger des injures ou à en retirer
des avantages tels , qu'une guerre dans les Pays-Bas
devint , en France , ou populaire ou nationale. Les
bénéfices d'une telle lutte étaient certains si l'on en
sortait vainqueur. Les raisons pour l'entreprendre que
l'Espagne , consciente de sa propre faiblesse , mettait
■<4
I
— 8 —
tous ses soins à éloigner, la retraite de Marie de Médicis
et de Gaston d'Orléans en Belgique les fournit surabon-
damment.
C'est moins l'histoire de la fuite et du séjour de ces
princes de la maison de France dans notre pays , que
celle des événements qui s'y rattachent directement ou
indirectement , que nous nous sommes efforcé d'exposer
dans ce livre. Tous les faits dont elle se compose sont
empruntés aux sources originales , aux mémoires et
aux publications du temps , ainsi qu'aux recueils
historiques dont les auteurs ont eu pour principale
préoccupation la recherche impartiale de la vérité. Les
riches collections des archives du royaume nous ont
fourni la plus grande partie des documents , la plupart
inédits , que nous avons mis en œuvre , et nous devons
à l'obligeance de M. Piot, l'archiviste érudit qui en
est l'un des plus intelligents conservateurs , bien des
renseignements sans lesquels nos recherches eussent
couru le risque de s'égarer ou de rester stériles.
Les archives de Simancas nous ont aussi fourni un
contingent assez respectable de pièces inédites qui
portent une vive lumière sur bien des points controversés
et éclairent souvent d'une manière fort inattendue la
politique espagnole de cette époque agitée. Toutes celles
dont nous avons tiré parti ainsi que tous les docu-
ments empruntés à la bibliothèque nationale de Paris ,
nous ont été communiqués par M. le comte de Villermont,
qui a bien voulu mettre à notre disposition , avec un
MARIE DE MÉDICIS
DANS LES PAYS-BAS
CHAPITRE PREMIER
^:zz ;;; i^ï^-r^r ---"r
■^îrr^rs Lf r : ^ -- ■ paroles
-Peines. Vous av ,. z p * , ^ ^^ceme^ t de vos
-jour vous parerez l.,-,,,,,,, T * mais ï uel «8«
- maîtr^ ses souvent vous ont dXT ""f"*»*- Mes
• évitere Z -vous d'être un Zl * ï ^ ********
- qui posséderont son esprit ^ par ceJ]es
— 12 —
- Madame, el lui opiniâtre, vous aurez assurément
- maille à départir ensemble '. -
Ce ue fui pas drs maîtresses de Louis XIII que la
reine-mère eut à se plaindre, ce roi timide et vertueui
n'en eut jamais dans toute l'acception du mot, mais si sa
politique n'écouta pas les inspirations du boudoir el de
l'alcove . elle fui toujours à la merci de eeui donl il
avail t'aii ses favoris el Bes ministres. L'avènement de
de Luynes, qui s'était fait un marche-pied du cadavre
du maréchal d'Ancre, fui pour Marie de Médicis le
signal des malheurs que lui avail prédits Henri IV : elle
dut quitter le Louvre el s'exiler de Paris. Bientôt après,
prisonnière, puis fugitive, révoltée el vaincu.-, elle «lut
accepter la paix : pais humiliante qui la taisait l'obligée
de son (ils, mais lui laissai! encore les dehors du pouvoir
qu'elle avail perdu , sans lui en rendre la possession.
'roui.' autre que la Florentine s'en sérail contentée :
veuve d'un grand roi , mère ou belle-mère de ceux
«pu possédaient les plus belles couronnes de l'Europe
ci dont le prestige rejaillissail sur elle ; assez riche
pour se livrer à son goûl pour le luxe el la magni-
ficence; sachant apprécier le beau el aimant à s'entourer
de tout ce que les arts <>ni produit de plus remar-
quable, elle pouvail vivre heureuse a côté du trône :
elle n'eut d'autre ambition que de le partager. Mlle avait
bu à la coupe enivrante du pouvoir, n'en avait oublié
que les amertumes et brûlait du désir de la ressaisir.
Aussitôt après la mort de île Luynes (décembre 1621 ,
non contente d'assister aux conseils et d'y avoir voii
délibérative , (die voulut le composer de ses créatures
i M. Mnal en Ki< iiki.iki , t. 1. |'. il. éd. Pti I
f
13 —
et surtout v faire entrer son ministre favori celui
qui avait partage sa disgrâce e, lavait suivi,, dans
sa mauvaise fortune , dont elle avait fait son surv-
endant et qui lui devait déjà son chapeau de cardinal
L aver S1 on du roi. pour Richelieu , aversion remonta*
a 1 époque de sa première brouille avec sa mère et
qu avait entretenue de Luynes, semblait devoir cepen-
dant lui fermer à jamais les portes du conseil ; nia s
le marquis de La Vieuville , surintendant des fin ne"
sentant son pouvoir chanceler , chercha un appui dans
™ mère .parvint à vaincre les répugnances du
roi et fit entrer le cardinal au ministère
Richelieu à ce qu'il nous assure lui-même i, re fu Sa
longtemps 1 honneur qu on voulait lui faire , fatan
vabxr le mauvais état de sa santé qui I'empécS
d être assidu au conseil, de recevoir des audTence
particulières et de se trouver aux levers du roi, d bo
dans une presse don, l'extrême déhm ,,„' '
plexion lui rendrait les fatigues intolérables : ce furent
ces rayons ^ mêmes qui engagèrent davantage encor
La \ienille a insister pour l'avoir pour collé,,,,
Devaii-il craindre la compétition d'un Lnnne quf ]e
om de sa santé éloignerai, toujours de toute dé
7m ïïa ^t" ent - d0 ---nistére;n;ÏÏ
Çehzt à la façon de Sixte-Quint sortant du conclave-
m un jeta ses béquilles. Trois mois n'étaient pas
écoulés qu'il était premier ministre et que J™
tendant renversé et disgracié, était «JS , ris, r
au château d'Amboise (12 août 1624)
Si La Vieuville , au lieu d'un collègue timide et com-
I
1 Mémoires, t. 2, p. ->H4.
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I ■ *±?i.
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sa*-
plaisant , avait rencontré un rival habile et heureux ,
la reine-mère ne trouva pas davantage en Richelieu le
serviteur obéissant et aveugle qu'elle avait espéré : tout
en conservant pour elle tout le respect et toute la grati-
tude qu'il devait à sa bienfaitrice , à la mère de son roi ,
il avait une personnalité trop haute pour être jamais
l'instrument docile et complaisant d'une politique qu'il
n'aurait pas avouée. Aussi des divergenees d'opinion ,
qui se manifestèrent bientôt entre eux , ne tardèrent
pas à les diviser.
Toutefois les dissentiments ne furent pas bien graves
tant qu'ils n'eurent pour objet que la politique intérieure ;
sur ce sujet , s'ils différaient d'opinion , ce n'était que
par des nuances, et le cardinal, attentif à ne pas soulever
le mécontentement de la reine , savait à propos lui faire
des concessions dont elle lui savait gré *. Mais quand
1 C'est ainsi qu'en 1628 , pendant le siège de La Rochelle , Bou-
theillier , secrétaire des commandements de la reine, informe Richelieu
qu'elle est peu satisfaite de lui, et qu'elle a dit qu'on voulait la faire
servir de marote. Aussilôt le cardinal proteste dans les termes les
plus humbles des regrets qu'il éprouve de lui avoir déplu lorsque
tout son désir est de la satisfaire : « Je ne demande pas pardon à
x Dieu , lui écrit-il , s'il se peut trouver personne qui ayt plus de
« passion que j'ay toujours eue et auray jusqu'à ma fin à vostre
» service. Quand je recevrais autant d'injures de vostre part comme
» j'en ay receu de bienfaits, je ne changerais pas cette résolution. »
Il terminait en lui assurant que sa grandeur et sa gloire étaient
arrivées au point que toute la chrétienté la considérait comme la
plus célèbre personne qui de longtemps eût été au monde.
La reine, touchée de ces éloges et de ces protestations, lui ré-
pondait : •• Il est vrai que je suis un peu colère ; mais vous savez
» que je croyais avoir raison.... Je vous assure qu'il faut que le ciel
» m'abandonne de tout avant que je perde le souvenir des fidèles
» services que vous m'avez toujours rendus. » (Avenel , Lettres et
instructions diplomatiques et papiers d'État du cardinal de Richelieu ,
t. III , pp. 92 et 115 , note.
— 15 —
la France apaisée au dedans , débarrassée des fac-
tions qui depuis la mort de Henri IV n'avaient cessé
de l'inquiéter , voulut reprendre sa place dans le concert
européen et que la politique étrangère devint le sujet
des délibérations du conseil d'État , entre la reine-mère
et le cardinal le désaccord devint complet : leurs vues
étaient diamétralement opposées , et l'un ne pouvait
rien concéder à l'autre sans lui faire l'entier abandon
de ses opinions.
Dès les premiers jours de sa régence , Marie de Mé-
dicis s'était montrée le partisan convaincu de l'alliance
espagnole , qu'elle avait cru cimenter à jamais par
un double mariage dynastique. Richelieu au contraire
voulait fonder la grandeur de la France sur l'abais-
sement de la maison d'Autriche et la replacer au
rang que les constants succès de l'empereur Ferdinand II
en Allemagne lui avaient fait perdre , poursuivre en
un mot le but qu'avait rêvé Sully et qu'allait réaliser
Henri IV quand la mort l'avait frappé.
Aussitôt après la prise de La Rochelle , ces deux
politiques se trouvèrent en présence à propos de l'affaire
de la succession de Mantoue. Les vues de son ministre,
accueillies avec faveur par Louis XIII malgré l'opposi-
tion de la reine-mère, décidèrent de l'intervention armée
de la France en Italie pendant les années 1629 et
1630, et Marie de Médicis, après avoir vu triompher au
sein du conseil les idées de son adversaire , dut assister
également au triomphe de la cause qu'il avait défendue.
Cette âme impérieuse et hautaine ne sut pas sup-
porter sa défaite, et la blessure faite à son orgueil
transforma bientôt en une haine profonde l'affection
qu'elle avait vouée si longtemps à Richelieu , servi-
If
— lfi —
teur. infidèle, poussé par elle au faîte des grandeurs,
et qui lui ravissait l'influence qu'avec tant d'habileté et
de prudente circonspection elle avait fini par ressaisir
sur l'esprit du roi. Elle dissimula quelque temps avec
cette science profonde qu'elle devait à sa double nature
de femme et d'Italienne ; puis, quand elle se fût assuré
de nombreux alliés autour du trône , à la cour et dans
les rangs les plus influents de la haute aristocratie,
elle entra délibérément en lutte avec le cardinal dans le
but de provoquer sa disgrâce et son renvoi des affaires.
Depuis six ans qu'il occupait le pouvoir, Richelieu
avait soulevé contre lui tout un monde de mécontents.
Les ambitieux d'abord qui aspiraient à le remplacer ;
les envieux que ses constants succès et sa haute for-
tune empêchaient de dormir; puis ceux que sa politique,
ferme jusque la sévérité , avait ramenés dans le devoir
et qui espéraient se venger. A la cour, le garde des
sceaux, Michel de Marillac , cherchait à le supplanter;
la duchesse d'Elbœuf, sœur du duc de Vendôme et
du grand-prieur , tous deux prisonniers d'Etat depuis
la conspiration de Chalais , n'espéraient leur délivrance
que par sa chute ; le duc de Guise l y cherchait les
moyens de recouvrer les prérogatives de gouverneur
de Provence et d'amiral du Levant que le cardinal ,
en sa qualité de surintendant-général des mers, de la
navigation et du commerce, lui avait enlevées ; sa sœur,
la princesse de Conti 2 , et la duchesse d'Ognano ,
1 Fils du Balafré.
2 Louise-Marguerite de Guise , si célèbre par sa beauté, sou esprit
et sa galanterie et l'auteur des Amours du Grand Alcandre. Elle
était la maîtresse de Bassompierre , qui lui dut probablement ses treize
années de Bastille.
17 —
fille du dernier duc de Mayenne faisaient cause com-
mune avec lui , et cette dernière surtout , fort avant
dans la confiance de la reine-mère , était des plus
ardentes à la lutte. Au-dessus d'eux, Anne d'Autriche
n'avait pas pardonné à Richelieu les souffrances que
lui avaient fait supporter l'orgueil et la domination de
Marie de Médicis lorsqu'il était son favori et en quelque
sorte son complice, et elle lui en voulait comme provoca-
teur des hostilités dirigées contre la maison dont elle
était issue ; Gaston d'Orléans, frère du roi, le détes-
tait à cause de l'autorité qu'il exerçait et de la con-
fiance que lui témoignait Louis XIII. Au-dessous,
Madame du Fargis , dame d'honneur de la reine Anne,
et Beringhen, premier valet de chambre du roi, par
esprit d'intrigue conspiraient contre lui. Enfin Vautier,
premier médecin de la reine-mère , au premier plan
complétait le tableau , pendant qu'au second et au
troisième une multitude de prélats , de gentilshommes,
de soldats , d'abbés , de valets, complaisants, favoris ou
créatures des premiers , leur servaient de complices
et d'agents. « Jamais faction ne fut plus forte , dit
» Richelieu dans ses mémoires ; il serait plus aisé
i de rapporter ceux qui n'y trempaient pas que ceux
- qui y étaient engagés. »
Contre eux tous , il n'avait que son génie et l'appui
d'un roi maladif, faible et inquiet de caractère : non.
de ce genre de faiblesse qui se laisse maîtriser avec-
docilité car , aussi impatient à supporter le joug que
prompt à s'y présenter , Louis XIII , destiné à tou-
jour obéir , se sentait perpétuellement enclin à la
révolte contre tous ceux qui avaient su gagner sa
confiance. Toujours préoccupé des cabales obstinées à
■
— ]H —
le perdre el appréhendant sans cesse une disgrâee .
le cardinal sentait bien que pour avoir le droit de
ne ménager personne il lui fallait sans cesse user
avec le roi de toutes sortes de ménagements ; aussi
était-il l'homme qui témoignait le plus de peur de
lui déplaire l . L'on comprend ses angoisses chaque
fois que les événements l'obligeaient à se séparer de
lui et à le laisser à la merci de ses ennemis ; l'on
s'explique son découragement lorsque le jour de la
S'-Martin 1630, troublant en forçant la consigne une
entrevue matinale entre Louis XIII et sa mère au
Luxembourg , il vit son royal maître fuir ses expli-
cations et se sauver h Versailles sans l'entendre.
L'histoire de la Journée des Dupes et des faits qui
la précédèrent est trop connue pour que nous la repro-
duisions ici. Les événements qui la suivirent le soni
moins et tiennent trop intimement à notre sujet pour
qu'on ne nous pardonne pas de nous y étendre un
peu longuement.
Marie de Médicis avait ressenti profondément l'at-
teinte portée à son autorité par la faveur plus grande
que jamais du premier ministre après cette journée,
et par la disgrâce des deux frères de Marillac , le
maréchal et le garde des sceaux. Elle s'en était vengée
en chassant d'auprès d'elle tous ceux qui lui avaient
été donnés par le cardinal , la Meilleraye , Boutheillier
de Rancé et M'" e deCombalet. Richelieu, de son côté,
s'était cru trop près de sa chute pour ne pas cher-
cher désormais à la prévenir ; aussi, publiquement res-
1 Voir le portrait de Louis XIII tracé par M. Avenel dans l'introduc-
tion de sos Lettres, etc., du cardinal de Richelieu, t. I. p. c.
— 19 —
pectueux jusqu'à l'humilité envers la mère de son roi 1 ,
l'entoure-t-il secrètement d'espions qui la surveillent à
toute heure , à tout instant , et qui lui rendent compte
de ses moindres paroles : paroles souvent imprudentes
qu'il redit à son maître en les commentant 2 .
Le roi cependant n'avait pas perdu tout espoir de
les réconcilier. Le 19 novembre il manda sa mère à
S* Germain 3 et , en présence du père Suffren , son
confesseur, il essaya de la ramener à des sentiments
moins hostiles envers le cardinal ; mais elle refusa
obstinément de se retrouver en contact avec lui et
même d'assister au conseil, tant qu'il y serait. « Je
mourrai plutôt , » ajouta-t-elle.
Quelques jours plus tard , Louis XIII vint encore la
voir à Paris et ne réussit pas mieux à l'apaiser.
Espérant alors que d'autres auraient plus d'influence
sur son esprit, il la fit visiter par le cardinal de Bagny
qui eut un entretien avec elle le 7 décembre. L'homme
d'Eglise fut sans doute plus persuasif : elle commença
à céder , mais en mettant à sa rentrée au conseil
des conditions inacceptables. Le nonce revint à la
charge et la fit consentir à recevoir Richelieu au
1 Voir sa lettre aux ambassadeurs, Aubery, Mémoires pour servir à
l'histoire, etc., t. V, p. 488.
2 Ce sont les notes de ces espions qui, retrouvées après la mort du
cardinal , forment la première partie du Journal de M r le Cardinal de
Richelieu qu'il a fait durant le grand orage de la cour, es années 1630
et 1631, imprimé chez Abraham M'olfgank, Amsterdam, 1644.
3 De Clercq, secrétaire du résident de l'Infante à Paris au secrétaire
d'État Prats. Paris, du 21 novembre 1630. (Négociations de France,
t. VII, Archives du Royaume). Le ministre du gouvernement. des Pays-
Bas à Paris était le conseiller Meulevelt , mais depuis 15 ans environ il
avait cessé de résider dans cette ville et le secrétaire De Clercq dirigeait
seul les affaires de la mission.
— 20 —
Luxembourg. L'entrevue eut lieu le 23 décembre, en
présence du roi, du cardinal de Bagny et du père Suifren ;
mais l'accueil de la reine fut si glacial que tous ceux
qui étaient présents blâmèrent sa conduite.
Trois jours après, le 26, fête de S 1 Etienne , à l'oc-
casion de laquelle les prédicateurs prennent habituel-
lement pour texte de leur sermon le pardon des injures,
elle' témoigna au père Suffren le désir de parler au
cardinal-ministre, et celui-ci, après avoir obtenu l'agré-
ment du roi, se rendit encore une fois au Luxembourg
accompagné du père confesseur. Marie de Médicis, en
demandant cette nouvelle entrevue, n'avait évidemment
obéi qu'à des scrupules de conscience : Suffren l'avait
rappelée à l'humilité chrétienne , l'avait persuadée
d'oublier et de pardonner, et elle y avait consenti comme
à un acte de dévotion. Richelieu, de son côté , encore
aigri par le souvenir de l'accueil reçu le 23, sentant
que la démarche à laquelle la reine le conviait n'avait
que peu de chances d'amener une réconciliation sérieuse
et ne voulant à aucun prix d'une apparente qui n'aurait
servi qu'à mieux masquer les projets auxquels elle ne
pouvait avoir renoncé, se rendit au Luxembourg sinon
avec humeur , du moins sans empressement. Dès le
début on put constater de sa part l'absence du désir
de réconciliation : il refusa avec une humilité trop
grande pour ne pas être feinte , trop opiniâtre pour
ne pas être blessante, de s'asseoir en présence de la
reine, prétextant qu'ayant été assez malheureux pour
avoir perdu ses bonnes grâces il ne pouvait accepter
un honneur auquel il ne pouvait prétendre. Marie de
Médicis l'assura que son intention n'avait jamais été
de l'éloigner des affaires. — « Cependnnt vous .nvez dit
21
„ publiquement, » répliqua-t-il , - qu'il fallait qu'un de
» nous deux sortît du conseil. « Le père Suffren inter-
vint aussitôt pour excuser la reine , assurant qu'elle
n'avait prononcé ces paroles que dans un moment de
co lère. — Mais pourquoi cette grande colère? reprit
le cardinal , et que lui avait-il fait pour être traité
de la sorte? Qu'elle voulût bien le lui dire, il était
prêt à se justifier. S'il lui avait réellement manqué il
ne demandait pas de grâce , mais si elle reconnaissait
son erreur, qu'elle lui fit au moins l'honneur de le lui
avouer ; il l'avait servi quatorze ans et connaissait
assez son humeur pour savoir qu'il ne pouvait jamais
espérer rentrer chez elle , bien qu'il le dût toujours
désirer respectueusement l .
Le père Suffren joignit ses instances à celles de
Richelieu ; mais la reine refusa de donner d'autres
motifs de son mécontentement que le déplaisir qu'elle
avait ressenti en apprenant que le cardinal avait été favo-
rable au mariage de Monsieur et de Marie de Gonzague.
Il protesta vainement , et avec vérité , sa correspon-
dance nous le prouve 2 , qu'il était resté tout à fait
étranger à cette affaire. Avec cette opiniâtreté qui la
caractérisait la reine persista à l'accuser sans tenir
aucun compte de ses paroles, et après quelques autres
propos elle termina l'entretien en disant qu'elle se
comporterait à l'avenir avec lui selon qu'il agirait
envers elle.
Après cette entrevue , le roi espéra la voir repa-
1 Al'BHKY, Histoire du card.de Richelieu, chap.X, liv. IV, t. I, éd. de
Cologne , 1666.
1 Ave.n'el, t. III, p. 341 et suivantes.
Il
— 22 —
raître au conseil. En effet , elle y fut le lendemain ;
mais soit hasard ou perfide intention, ce fut précisé-
ment ce jour là qu'on y décida de rendre la liberté
à M r de Vendôme , d'éloigner de la cour M mc du Fargis
et d'inviter le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Es-
pagne , à ne plus paraître au Louvre, où la jeune reine
le recevait sur le pied de l'intimité, que lorsque les néces-
sités de sa mission l'y obligeraient l .
Marie de Médicis crut comprendre que l'on n'avait
autant désiré sa présence au conseil que pour la
rendre complice des mesures de rigueur prises envers
sa belle-fille , afin de la brouiller avec elle : elle n'y
reparut plus.
M me du Fargis ne fut pas seule de l'entourage de
la jeune reine à prendre le chemin de l'exil : sa fille ,
femme de M r de Lingendes , dona Catharina de Castro ]
deux autres dames encore , ses femmes de chambre
et Michel Dause , son apothicaire , durent aussi quitter
la cour 2. Il semble qu'Anne d'Autriche fût sensible
surtout à la privation de ce dernier , car on rapporte 3
qu'elle s'écria que le cardinal ne lui était ce fidèle
serviteur que pour la faire empoisonner par les mains
d'un autre , afin de faire épouser au roi M me de
Combalet, sa nièce. Obscurs comparses dans le drame
qui se jouait à la cour , ils étaient frappés afin d'isoler
la reine et de la soustraire à l'influence de Marie de
Médicis dont les uns servaient le ressentiment, ou
1 Griffet, Histoire du règne de Louis XIII, t. II, p. 08.
2 De Clercq au secrétaire d'État Prats, 2 janvier 1631. (Négociations
de France, t. VII.
* Griffet, t. II, p. 105.
aux inspirations du cabinet de Madrid dont les autres
'servaient la politique.
Avec Gaston d'Orléans on agit tout autrement. Pre-
mier prince du sang, héritier présomptif de la couronne,
Monsieur avait tout jeune encore été un centre de
ralliement pour les mécontents. En 1626 son nom
avait servi de drapeau à cette conspiration de grands
seigneurs qui avait coûté la tête au comte de Chalais
et la liberté aux deux frères de Vendôme. Pour l'ar-
racher à une vie de dissipation et d'oisiveté qui le
livrait à la merci de tous ses compagnons de plaisirs ,
on l'avait alors marié à M elle de Montpensier, femme
d'un caractère ferme et résolu qui devait , on l'es-
pérait du moins , avoir sur lui la plus heureuse in-
fluence. Veuf, après dix mois de mariage , il était
bientôt retourné à sa vie de dissipations et plus
que jamais était retombé sous l'empire de ses favoris,
Le Coigneux , son chancelier , et Antoine de Laage ,
sieur de Puylaurens. Le premier , d'une extraction
assez obscure , et dont la mine , selon Tallemant des
Réaulx , était un peu celle d'un arracheur de dents ,
avait pendant quelque temps été tout à la dévotion
de Richelieu qui l'avait placé près de Gaston. Mais
avide autant qu'ambitieux , il avait été bientôt fatigué
de ce rôle secondaire dont les profits ne lui sem-
blaient pas en rapport avec l'emploi qu'il occupait.
Maître de l'esprit de Monsieur , autant qu'on pouvait
l'être de ce caractère inquiet , turbulent , léger , in-
souciant , sans consistance , sans honnêteté et sans
courage , il s'était résolu de faire servir le prince à
l'édification de sa fortune en le brouillant et le rac-
commodant tour à tour avec le roi , et en se faisant
I
— 24 —
payer en beaux deniers comptants les soins qu'il
prenait pour ménager la réconciliation. Le duc d'Or-
léans était en effet un personnage trop considérable
dans l'Etat , et il y avait encore en France trop peu
d'homogénéité , trop de partis , trop de ferments d'ir-
ritation , pour qu'il n'y eût pas danger à laisser se
produire son mécontentement. Le rôle de Le Coigneux
n'était pas sans péril : il lui fallait beaucoup d'habileté
pour souffler ainsi tour à tour le froid et le chaud sans
devenir suspect au cardinal , et pour éviter le sort
funeste que s'étaient attiré d'autres ambitieux qui , trop
pressés de parvenir , dans leur chute inattendue avaient
vainement compté sur l'appui de leur maître. La prison
et la mort de Chalais et du maréchal d'Ornano étaient
de tristes exemples de l'indifférence et de l'abandon
de Gaston envers ceux qui l'avaient servi ; par la suite
il devait donner bien d'autres preuves encore de son
manque de cœur et de gratitude. Ce qui , plus que
tout autre chose , avait mis jusqu'alors Le Coigneux
à l'abri de la colère du cardinal , c'est qu'ayant lame
vénale il était toujours à vendre , et que , lui écarté ,
il eût peut-être été plus difficile de transiger avec
ceux qui l'auraient remplacé.
Puylaurens avait des visées plus hautes. Bon gen-
tilhomme , grand et de bonne mine , il avait été
dabord pour Gaston moins un conseiller politique qu'un
compagnon de plaisir ; mais favorisé de la confiance
du prince auquel devait bientôt revenir la couronne ,
si les prédictions des astrologues se vérifiaient, il
n'aspirait à rien moins qu'au rôle jadis joué , près de
Louis XIII , par le connétable de Luynes : infatué
de sa personne il se croyait de taille à le remplir.
— 25
En attendant , et dans un but facile à comprendre,
il cherchait à obtenir pour son maître la plus grande
somme de pouvoir possible : de beaux apanages et
de lourdes pensions , et faisait cause commune avec
Le Coigneux.
Jusqu'alors les intrigues des deux favoris avaient
été couronnées de succès : en 1629, après l'arrestation
de Marie de Gonzague que Gaston voulait épouser,
ils avaient provoqué la sortie de Monsieur du royaume,
et sa fuite en Lorraine, puis négocié sa réconciliation
avec le roi (2 janvier 1630). A cette occasion ils
avaient eu bonne part aux grasses pensions aux prix
desquelles le duc d'Orléans avait consenti à rentrer
en France, et ils avaient partagé son autorité lorsque
cette même année , pendant la campagne d'Italie , il
avait été nommé lieutenant-général du royaume poul-
ies provinces situées au Nord de la Loire.
A cette époque, pendant que les deux reines com-
plotaient à Lyon la perte du cardinal, le duc d'Orléans .
resté a Paris , s'y était entouré d'une cour où les
beaux-esprits du temps et les assidus de l'hôtel de
Rambouillet tenaient une place importante. Après la
Journée des Dupes , Richelieu, pour empêcher le parti
de la reine-mère de se renforcer do celui du duc ,
décidé à s'attacher ce dernier , jeta les yeux pour
négocier cette alliance sur le marquis de Rambouillet.
La faveur du cardinal paraissait en ce moment si bien
établie , que les conseillers ordinaires de Monsieur
jugèrent à propos d'accueillir ses propositions. Gaston
promit solennellement au roi d'être désormais entière-
ment sous sa dépendance, de s'attacher tout particu-
lièrement à son service, d'aimer, d'estimer et de protéger
I
— 26 -
le cardinal et de ne pas souffrir que personne en
médit ; lui et les siens s'engagèrent en outre à faire
tout ce qui dépendrait d'eux pour le faire rentrer en
grâce près de la reine-mère. Pour prix de leur concours
dans cette négociation , Puylaurens reçut 50,000 écus
et la promesse de faire revivre en sa faveur le titre do
duc s'il achetait une terre qui fût duché ; Le Coigneux
eut une charge de président au Parlement de Paris
et l'assurance prochaine d'un chapeau de cardinal ;
enfin l'entremise du marquis de Rambouillet lui fut
payée 100,000 francs , tant on était satisfait du résultat
de sa mission.
La jeune reine isolée , Gaston d'Orléans gagné ,
Richelieu, n'ayant plus à surveiller que les intrigues
de la reine-mère , crut pouvoir respirer un peu ; mais
sa quiétude ne fut pas de longue durée. Il avait rempli
avec la plus entière bonne foi les conditions du traité
avec les favoris de Monsieur : Le Coigneux avait été
installé sur le siège devenu vacant par la promotion
du président Le Jay, les dépêches pour sa nomination
au cardinalat avaient été expédiées et M r de Brassac ,
ambassadeur à Rome, ainsi que les cardinaux Benti-
voglio et Barberini avaient été priés d'agir de toute leur
influence pour que la demande fût accueillie favorable-
ment par le Sacré Collège 1 ; Puylaurens , payé exac-
tement , avait bientôt été en marché avec le duc de
Montmorency pour l'achat du duché d'Amville , et on
s'était hâté de lui en préparer les lettres-patentes. Ce
fut justement l'empressement qu'on y mit , pour lui
être agréable , qui rompit la bonne entente.
1 Aubehy , t. V, p. 487 , 488 , 537.
— 27 —
Le Coigneux , déjà veuf, avait épousé clandesti-
nement , paraît-il , la fille d'un sergent , fort belle
personne , nommée Marie Droguet ; il s'en défit gail-
lardement , dit Tallemant l , parce qu'elle était un
obstacle à sa nomination au cardinalat. La mère lui
intenta une action , et il fut facile de prévoir que
les procédures allaient retarder , si non empêcher ,
sa promotion. Pressentant que Puylaurens allait avoir
le duché avant lui le chapeau , il s'imagina qu'on
voulait les diviser et lui porter préjudice. Ses plaintes
étant arrivées aux oreilles du garde des sceaux Cha-
teauneuf, celui-ci eut la maladresse d'engager M me de
Yerderonne sa cousine , tante de Puylaurens , à per-
suader son neveu de ne pas autant hâter son marché
pour ne pas éveiller la jalousie de Le Coigneux. Il
n'en fallut pas davantage à ces deux esprits inquiets
et méfiants pour croire qu'on les voulait jouer. Chan-
geant aussitôt de conduite , ils recommencèrent leurs
intrigues , prétendirent que leur maître n'était pas
traité à la cour comme il le devait être et qu'il n'y
était pas en sûreté. Ils aigrirent de nouveau Monsieur
contre le cardinal , le rapprochèrent de la reine-mère
et le décidèrent à s'éloigner encore une fois pour
aller semer le mécontentement dans les provinces ,
pendant que Marie de Médicis resterait à la cour
pour leur donner des avis et y fomenter des cabales
contre le premier ministre. Mais voulant rompre avec
éclat , ce fut accompagné d'une suite nombreuse de
gentilshommes et de valets que Gaston vint prendre
congé de Richelieu et lui dire, avec toute l'insolence
Tallemant des Réaulx , t. V, p. 62.
— 28 -
qu'il put y mettre , qu'il venait retirer la promesse
qu'il lui avait faite de l'aimer , puisque lui-même ne
tenait pas les siennes et , interrompant le cardinal
qui voulait s'expliquer, il ajouta qu'il n'avait pas besoin
d'éclaircissements , qu'il se retirait chez lui où , si
on le pressait, il saurait fort bien se défendre. Puis,
remontant dans son carosse , il partit le jour même
pour Orléans suivi de toute sa petite cour.
Ce fut le 30 janvier 1631 que se passa cette scène
singulière. En se rendant chez le cardinal ainsi accom-
pagné, Gaston n'avait-il eu en vue que de lui témoigner
plus solennellement sa mauvaise humeur ? Richelieu ,
dans ses Mémoires , insinue qu'on lui avait donné
des conseils plus violents, mais qu'ils étaient si con-
traires à la grandeur et à la générosité de sa naissance,
ainsi qu'à la bonté de son naturel, qu'il ne les voulut
pas recevoir 1 . Nous, qui avons été mis, par l'indis-
crétion de Montrésor , dans la confidence du projet
conçu quelques années plus tard, à Amiens, par Monsieur
et le comte de Soissons , et qui n'allait à rien moins
qu'à assassiner le cardinal 2 , nous sommes tentés de
croire que cette étrange visite cachait quelque secret
dessein, que fit échouer moins peut-être le bon naturel
de Gaston que l'indécision de son caractère. Il y avait
à peine douze ans (12 juillet 1618) que le cardinal
Clésel, ministre tout puissant de l'empereur Mathias,
et qui, comme Richelieu, avait pour ennemis les premiers
princes du sang, avait été arrêté en plein jour, à Vienne,
dans le palais impérial même, par ordre des archiducs,
1 Mémoires de Richelieu, t. VI, p. 443.
2 Mémoires de Montrésor, p. 205, éd. Miehaud.
— 29 —
et conduit prisonnier en Styrie *. Ce moyen héroïque
de se débarrasser d'un minisire détesté, moins brutal
et moins odieux que celui dont on s'était servi envers
le maréchal d'Ancre, avait trop bien réussi pour ne pas
tenter des imitateurs 2 . Quoi qu'il en soit de cette con-
jecture, il est probable que le roi lui aussi imagina que le
cardinal avait couru quelque danger, car aussitôt qu'il
apprit l'escapade de son frère , il accourut de Versailles
visiter son ministre et l'assurer de sa protection.
Quant à la reine-mère , elle envoya dire au roi
qu'elle avait été si étonnée du départ de Monsieur, dont
elle n'avait pas jusqu'alors ouï parler, qu'elle avait failli
s'évanouir ; mais personne ne fut dupe de ses protesta-
tions, car on apprit que deux jours auparavant elle avait
remis à Gaston les pierreries de sa femme, qui étaient
de grand prix et qu'elle avait jusqu'alors toujours eues
entre les mains : c'étaient les arrhes de leur alliance.
Dès ce moment Richelieu comprit qu'il n'y aurait
plus ni repos pour lui , ni tranquillité pour la France ,
s'il ne se décidait à renoncer au système des concessions
et à employer les mesures de rigueur. Il connaissait
assez le caractère de Marie de Médicis pour être assuré
de l'inutilité des efforts qui pourraient encore être tentés
pour la faire céder. Il fallait donc ou qu'il quittât le
pouvoir , ou qu'il la mit dans l'impossibilité de lui
nuire , et puisque le roi se montrait décidé à lui
conserver sa faveur, la reine-mère, de gré ou de force,
devait quitter la place.
Mais pouvait-on agir envers elle, comme, au temps
I
I
1 Voir une brochure de M p DE Villermont , intitulée Le cardinal
Clésel, Namur, Bouxflls, 1857.
8 Mémoires de Gaston ij'Ori.éan's, p. 582, éd. Michaud.
— 30 —
de sa régence, elle avait agi envers le prince de Condé:
lui donner des gardes ou l'interner dans quelque
château-fort? Il fallait être prudent. A Paris elle
avait, même parmi le peuple, de nombreux partisans
qu'il n'eût pas été difficile d'émouvoir, peut-être jusqu'à
faire revivre en sa faveur quelqu'une des plus sombres
journées de la Ligue. Il était facile heureusement de
l'éloigner de la capitale. Depuis le jour de la S^Martin
qu'en laissant le roi partir seul pour Versailles elle
avait ainsi laissé le champ libre au cardinal , elle
avait juré que désormais , partout où irait son fils ,
elle l'y suivrait. Richelieu décida le roi à se rendre
à Compiègne. Le 17 février Louis XIII arrivait dans
ce château accompagné de toute sa maison militaire :
deux jours après Marie de Médicis y entrait à son tour.
On a souvent dit que jusqu'à ce moment rien n'avait
encore été décidé sur son sort. Certes le conseil des
ministres n'en avait pas délibéré, et le roi, peut-être,
n'avait pas encore imaginé de lui demander son avis.
En attirant sa mère à Compiègne , il pensait ne la
soustraire qu'à la funeste influence de ses conseillers
ordinaires et servir les nobles efforts que le maréchal
de Schomberg voulait à son tour tenter sur elle , par
l'intermédiaire de son premier médecin Vautier, pour la
persuader de reprendre sa place au conseil et de par-
donner au cardinal. Mais ce dernier, à n'en pas douter,
s'était tracé tout son plan à l'avance, et il l'exécuta
avec la froide impassibilité qui le caractérisait, lorsque
l'échec du maréchal eut convaincu une dernière fois
Louis XIII de l'inutilité de nouvelles négociations.
Le 22 février le conseil fut réuni. Après s'être
longuement étendu sur les vaines concessions faites
31
à ceux par qui Monsieur se laissai! guider et avoir
rappelé les vains efforts employés pour ramener l'esprit
de la reine-mère, Richelieu conclut en disant qu'il ne
restait plus que deux remèdes : ou de l'autoriser à
quitter les affaires ou de dissiper promptement les
cabales qui entouraient Marie de Médicis , en l'invitant
à s'éloigner de la cour jusqu'au moment où les mécon-
tents , frappés de mesures sévères, cesseraient leurs
intrigues contre le gouvernement.
Le choix du roi ne fut pas long : il était blessé
de l'opiniâtreté que sa mère avait montrée et du peu
de cas qu'elle avait fait de ses remontrances et de
ses supplications ; aussi fut-ce sans déchirement qu'il
se décida à se séparer d'elle pour quelque temps, « afin
- que cependant son esprit eût loisir de désabuser
» et éloigner d'elle pour toujours ceux qui étaient les
* auteurs de ses maux , pour les empêcher de les
- entretenir et de lui en faire de semblables à l'ave-
- nir l . »
Jusqu'au lendemain matin rien au dehors du conseil
ne transpira de cette décision. A l'aube du jour le
garde des sceaux Chateauneuf vint frapper, à la porte
d'Anne d'Autriche encore couchée , et aussitôt qu'il
put être reçu il lui apprit que le roi l'attendait au
couvent des Copucins où il la priait de le rejoindre, sans
voir la reine-mère que, pour des raisons d'État, il laissait
a Compiègne sous la garde du maréchal d'Estrées.
La visite matinale du garde des sceaux avait fait
appréhender à la reine quelque malheur personnel ,
tranquillisée et surprise à la fois de ce qu'elle appre-
1 Mémoires de Richelieu, t. 6, p. 465.
I
— 32 —
■
nait , elle ne pensa qu'à rendre moins douloureux à
Mari'' de Médicis le coup qui la frappait en lui appre-
nant elle-même la fatale nouvelle. Cependant sur le
conseil de M""' de Senecey, sa dame d'honneur, afin
de pouvoir excuser ^ sa désobéissance à la volonté du
roi, elle fit prier la reine-mère de lui demander un
moment d'entretien, puis courut chez elle, à peine
vêtue. Marie l'attendait, assise sur son lit et tenant
ses genoux embrassés. -Ali! ma fille, s'écria-t-elle
» en l'apercevant , suis-je morte ou prisonnière i Le
„ roi mé laisse-t-il ici et que veut-il faire de moi. -
Les deux reines se jetèrent dans les liras l'une de
l'autre en pleurant. L'entrevue fut courte, car le roi
attendait , et bientôt ces deux princesses longtemps
divisées, mais que leur commune haine pour le cardinal
avait réunies, se séparèrent pour ne plus se revoir l .
Le maréchal d'Estrées vint , quelques heures plus
tard , confirmer à la reine-mère les paroles d'Anne
d'Autriche et lui dire qu'il avait ordre de rester auprès
d'elle avec huit compagnies des gardes royales pour
raccompagner dans ses promenades et lui obéir 2 .
Ce qui, plus encore' que sa propre infortune, remplit
d'une tristesse amère le cœur de cette malheureuse
princesse, fut d'apprendre bientôt que des mesures de
rigueur avaient aussi été prises à l'égard de tous ceux
qui l'approchaient ; que la princesse de Conti , les
duchesses d'Ognano , d'Elbeuf et la connétable de
Lesdiguières avaient été exilées dans leurs terres ;
' Mémoires de M"' e dk MoTTKYiixH, 1. 1. p. 39, éd. d'Amsterdam, 17-23.
2 22 février 1631. — Instructions pour M. le maréchal d'Estrées il
que le roi lui donne charge de faire lorsqu'il sera parti de Compiegne. —
Avknel , t. IV, p. 94.
— 33 -
que l'abbé de Foix, emprisonné à la Bastille, n'y avait
précédé que d'un jour le maréchal de Bassompierre,
que le père Chantelouve était relégué dans la maison
de son ordre à Nantes, que Vautier enfin avait été
arrêté à Senlis où il avait suivi le roi. Ces persécu-
tions dont étaient frappés tous ceux qui lui étaient
attachés , durent lui ouvrir les yeux sur la gravité
de la situation et lui faire comprendre que les mauvais
jours avaient encore une fois recommencé pour elle.
Mais l'espoir, qui ne s'éteint jamais au fond du cœur
même des plus misérables, la berçait d'illusions: elle
se disait que la nouvelle de son arrestation allait rallier
autour de son fils Gaston tous les ennemis du cardinal ,
que la noblesse toute entière, que le peuple de Paris dont
elle était aimée se soulèveraient pour la délivrer, et ces
pensées retrempaient encore l'inflexible opiniâtreté avec
laquelle elle repoussait toute transaction.
Richelieu n'était pas non plus sans appréhender
quelque mouvement dans la capitale. Compiègne était
bien près de Paris , et quoique le roi eût pris soin,
le jour même de son départ du château , de mander à
son peuple , par une lettre adressée à ses parlements et
à ses gouverneurs de province les raisons qui l'avaient
décidé « quoy qu'avec une indissible peyne , » à se
séparer de la reine sa mère , il était à craindre que
quelque tentative ne fût faite pour délivrer celle-ci.
Aussi le jour même M r de la Ville-aux-Clercs était-il
envoyé à Compiègne pour engager Marie de Médicis
à se rendre à Moulins , et lui assurer qu'à cette con-
dition son premier médecin lui serait rendu et ses
pensions exactement payées.
Mais la reine se tint pour aussi offensée de cette
t
34
proposition que de la rigueur dont on avait usé envois
elle en la retenant prisonnière : elle se répandit en
invectives contre le cardinal auquel elle imputa tous ses
malheurs et prétendit qu'on ne voulait la faire partir pour
Moulins qu'afin de la renvoyer ensuite en Italie ; mais
qu'elle souffrirait les derniers outrages plutôt que d'y
consentir, « jusqu'à se laisser tirer de son lit toute nue, »
persuadée qu'elle exciterait la compassion des plus insen-
sibles. L'envoyé du roi et le maréchal d'Estrées firent tout
au monde pour la fléchir, mais inutilement. En la quittant
pour la laisser à ses réflexions , ils persuadèrent Cot-
tignon, secrétaire de ses commandements depuis la dis-
grâce de M. de Rancé , d'user à son tour de toute son
influence pour l'engager à se rendre aux désirs du
roi. Cottignon eut plus de succès. Marie fit appeler
M. de la Ville-aux-Clercs , et après lui avoir dit de
rapporter au roi qu'elle le priait en grâce de ne
pas prendre les avis du cardinal en ce qui la con-
cernait , sachant par expérience qu'il ne pardonnait
jamais à ceux qu'il avait une fois haï), elle lui remit
la lettre suivante que le sieur Lucas alla aussitôt
porter au roi l .
« Monsieur mon tils , lui écrivait la reine , bien que
v l'éloignement que vous m'ordonnez, par les lettres
» que le sieur de la Ville-aux-Clercs m'a rendues de
r, vostre part , soit bien sensible à une mère qui vous
7, a tousiours si tendrement aimé , puisqu'il me force à
y, me séparer de vous, voiant néantmoins que vous
v le désirez, je me suis résolue de vous rendre l'entière
» obéissance que vous demandez de moi et de me
1 Mimoires du Comte DE BrienNE , p. 57, Ed. Michaud.
retirer à Moulins , en attendant que Dieu , protec-
teur de mon innocence , vous ave touché le cœur
et fait reconnaître le tort que la séparation d'avec
vous nie fait , non seulement dans votre royaume ,
mais aussi par toute la chrétienneté. Et parce que
ceste ville a esté infectée de la maladie contagieuse
pendant l'automne et mesme durant ceste hiver et
qu'elle n'en est pas à présent du tout exempte ,
aussi que d'ailleurs le chasteau est si fort ruiné qu'il
n'y a pas une seule chambre où je puisse loger,
je vous supplie de trouver bon qu'au lieu de passer
jusques à Moulins , je demeure à Nevers , en atten-
dant que ledit chasteau soit logeable et que la ville
soit tellement purgée de laditte maladie que j'y
puisse loger sans soubsçon (la distance des lieux
est si peu différente que je ne croi pas, y allant
de ma conservation, que vous y retrouviez à redire).
Pour le regard du gouvernement du Bourbonnais
que vous m'offrez par vos dittes lettres , je ne désire
pas que vous vous mettiez en peine de le retirer ,
n'estant de longtemps résolue de n'en accepter aucun
et de n'avoir autre establissement dans vostre Estât
que la part en vos bonnes grâces que vous devez ,
Monsieur mon fils , à vostre très-humble et affec-
tionnée mère et subjette.
v Marie *. »
Cette lettre était à peine entre les mains du roi , que
1 Marie de Médicis à Louis XIII, Compiègne , 24 février 1631. —
Bibl. nationale de Paris, F d » Dupi'y , 49, fol. G v°.
i^M
I
■
— 30 -
la reine parut se repentir de l'avoir écrite. Elle n'avait
demandé d'abord que huit à dix jours pour préparer
son départ , bientôt elle réclama un délai plus long ,
prétextant le manque d'argent. Le roi crut comprendre
qu'elle n'avait paru céder qu'afin que Vautier lui fût
rendu pour s'aider de ses conseils. « J'ai estimé , *
écrit-il de Paris le 26 février au maréchal d'Estré'es,
« j'ai estimé que le mieux , persistant touttefois en la
» promesse que je luj ay faicte de le luy renvoyer ,
» de le faire ammener en cette ville d'où je le luy
» renvoyeray au rencontre sur son chemin , ne voullant
a pas d'un costé que son arrivée auprès d'elle face
> changer lestât des choses ny par un trop grand
» retardement préjudicier à sa santé , et de cela vous
« pouvez vous ouvrir lorsqu'on vous pressera de son
- retour , vous en adventageant mesmè pour la convier
» à partir i. „ Et en mémo temps il ordonna au ma-
réchal d'Effiat , le surintendant de ses finances , de
délivrer sur l'heure à M. d'Argouges , trésorier de la
reine , les arriérés de son revenu.
Mais en apprenant que Vautier avait été mené à
Paris : - Voilà les belles promesses que l'on me fait ! »
s'écria Marie tout éplorée , - il en sera de mesme de
n tout le reste , et lorsque je seray à Nevers , je seray
» pis que je ne suis 2. „ __ Et anss [ tôt eUe écrivit de
nouveau à son fils pour le supplier très-humblement
de lui rendre son médecin , « considérant , » dit-elle ,
- combien il m'est nécessaire pour la conservation de
1 Louis XI11 au maréchal A'Estrées , loc. cit. , fol. 5.
8 Le maréchal dEstrées à Louis XJU. Compiègne , ce premier jour
de mars 1631 , ibid. fol. 30.
— 37 —
» ma santé , en laquelle il a tousiours heureusement
» réussi par la cognoissance qu'il a de mon naturel et
- do ma complexion , . . . affin que me purgeant je me
r puisse garentir d'une grande maladie dont je suis
- menacée à cause des desplaisirs que j'ai reçeus et
» reçois tous les jours de me voir séparée de vous *. à
On lui offrit de lui envoyer de Paris d'autres médecins
à son choix, mais elle refusa obstinément : c'est Vautier
qu'elle voulait. Ses instances ne servirent qu'à fortifier
le roi dans sa résolution de ne pas le lui rendre avant
qu'elle eût quitté Compiègne , persuadé que c'était bien
plus l'esprit d'intrigue du conseiller que la science du
médecin dont elle réclamait le secours. Vautier lui
devint même si suspect que Cottignon , en causant
avec le maréchal d'Estrées , ayant dit qu'il serait à
désirer que la reine eût perdu tout espoir de ravoir
son médecin , Louis XIII , aussitôt qu'il eût connais-
sance de ces paroles , chargea le maréchal de s'assurer
secrètement si , sans accabler entièrement sa mère , on
pourrait ne pas le lui rendre. « Ce n'est pas , ajoute-t-il ,
» que je veuille advancer mes affaires au préjudice de
» ma parole , mais il est bon de scavoir jusques à
» quel point il tient en la confiance et en l'esprit de
» sa maistresse et de ceulx qui sont auprès d'elle 2 . »
On lui aurait cédé sur ce point, du reste , que Marie
eût fait naître de nouvelles difficultés pour retarder
son départ : le délabrement du château de Moulins et
) Marie de Médicis « Louis XIII. Compiègne , le 1" mars 1631.
loc. cit. fol. 35.
2 Lu,ùs XIII au maréchal cCMstrées. Paris , le 10 mars 1631. —
ilii.l. fol. 50.
■ ■
38 —
UN
la présence de la contagion dans cette ville lui avaient
d'abord servi de prétexte pour le différer ; ce fut bientôt
après l'itinéraire qu'on lui avait désigné qui lui déplut ,
puis l'argent qui lui manqua. Le roi pourvut à tous
ses^ besoins et consentit à changer ses lieux d'étape.
Mais ce qui manquait par dessus tout à la reine ,
c'était « la volonté pour se mettre en voye i , „ et
il était bien difficile de la lui inspirer.
Jusqu'alors on n'avait employé que la persuasion ,
on voulut essayer si la contrainte n'aurait pas un meil-
leur résultat. Dans les premiers temps de son séjour
à^ Compiègne , on avait eu pour elle toutes sortes
d'égards : au lieu de lui donner, comme elle s'y at-
tendait , une escorte de cavalerie quand elle désirait
se promener dans la forêt, le maréchal d'Estrées 2
s'était borné à l'accompagner avec les officiers des
gardes et quelques gentilshommes ; on lui avait permis
de recevoir les personnes qui allaient la visiter, et
même M. de Montions, envoyé par le duc d'Orléans ,
avait pu l'entretenir. « J'ay pris ce parti , écrit le
» roi au maréchal , pour d'un côté me satisfaire et au
» public. » Cette préoccupation de l'opinion publique
à cette époque et de la part de ce prince , mérite
d'être remarquée. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt :
« Jugeant aussy qu'il n'y a point de péril et qu'il ne
- serait pas possible , nestant resserrée , # d'empescher
« qu'elle n'eust des nouvelles de mon frère , ce qui
1 Louis XIII au maréchal d'Estrées. Paris, le 10 mars 1631. —
Loc. cit. , fol. 50.
2 Le maréchal d'Estrées à M. de la Ville-anx-Clercs. Compiègne
■>6 février 1631. ibid. fol. 17.
— 39
» vous aura pourtant détenu de faire vueiller les actions
» dudit Montions , et essayer d'apprendre ce qui luy
» aura dit et ce qui luy aura esté respondu 1 . »
Marie de Médicis jouissait donc d'une liberté rela-
tive. En remplaçant les compagnies des gardes par
d'autres troupes plus nombreuses et surtout moins bien
composées , on la menaça d'une réclusion plus étroite.
- Je croy que l'arrivée de douze compagnies de Na-
» varre Festonneront et ceux qui sont auprès d'elle ,
„ ce qui ne nuira point à luy faire prendre autre conseil
- que celuy dans lequel elle semble affermie » — écrit
le roi au maréchal , puis il ajoute ? « et vous en
» profiterez pour mesnager les choses selon mes sen-
» timents 2 . »
Mais ce changement n'eut aucune influence sur la
détermination de la reine ; elle reçut le 6 mars au
soir la visite des officiers des gardes qui venaient
prendre congé d'elle , et leur témoigna par quelques
mots de pure politesse le déplaisir quelle avait de leur
départ ;* si elle pressentit que sa captivité allait être
plus resserrée elle n'en laissa rien paraître , toute-
fois , depuis , plus souvent on la vit répandre des
larmes. Les seules appréhensions fondées sur l'arrivée du
régiment de Navarre furent pour le maréchal d'Estrées ,
qui en augura que le roi pourrait bien s'accommoder
au peu de désir que la reine avait de quitter Compiègne
et l'y laisser lui-même plus longtemps qu'il ne l'avait
i Louis XIII m i imaréchal ii'Eslrées. Paris , le 10 mars 1631. Loc. cit.
roi. 50.
i Louis XIII au maréchal d'Estrées. Paris, l r mars 1631. — ibid.
loi. -2'. ».
40
cru i , et pour les habitants de cette ville qui , ayant
appris que ce régiment n'avait depuis longtemps touché
aucune solde , n'étaient nullement satisfaits de la nou-
velle garnison qu'on leur envoyait 2.
Le roi jugea alors que pour vaincre la résistance de
sa mère , il lui fallait d'abord détruire les espérances
qu'elle pouvait fonder sur son fils Gaston et que M. de
Montions avait sans doute eu charge d'encourager.
Ce n'était pas en effet , comme l'année précédente ,
par une bouderie sans conséquence que Monsieur voulait
cette fois marquer son mécontentement , mais bien par
une révolte à main armée. Son chancelier Le Coigneux,
avant de quitter Paris , s'était ménagé du crédit chez
les banquiers les plus riches de la place 3 : on i u i
avait promis tout l'argent que son maître pourrait
désirer ; mais pour le rassembler il fallait du temps ,
et ce fut pour en gagner , tout autant que pour donner
le change sur ses projets , que Chaudebonne puis Mon-
sigot furent tour à tour envoyés à la cour pour protester
du désir de Monsieur de rester en paix avec le roi.
En attendant on levait des troupes dans le Poitou et
le Limousin, où Puylaurens avait de nombreuses rela-
tions de famille , on réunissait dans la Beauce des
grains pour en approvisionner Orléans, et on faisait
appel à tous les mécontents pour courir sus au car-
dinal. Mais celui-ci s'était prémuni à l'avance contre
de telles entreprises : de ceux qui , comme chef de
1 Le maréchal d"Estrées à M. de la Ville-aux- Clercs. Compiégne
l r mars 1631. loc. cit. fol. 33.
2 Le maréchal d'Estrées à M. de la Ville -aux -Clercs. Compiégne
7 mars 1631. ibid. fol. 60.
3 Mémoires de Gaston d'Okléans. Ed. Michaud , p. 584.
— 41 —
parti, étaient vraiment à craindre par leur rang , leur
influence ou leur esprit d'intrigue , les uns comme le
prince de Condé et la duchesse de Chevreuse venaient
detre rappelés à la cour ; les autres , comme le duc
de Vendôme , obtenaient leur liberté à la condition
de quitter la France, ou, comme le maréchal de Toiras,
étaient surveillés de si près cpie , pour n'être pas
compromis , ils préféraient plutôt que d'y répondre
envoyer au roi les lettres par lesquelles Gaston récla-
mait* leur concours. Seuls le duc de Roannez, le comte
de Moret et quelques autres gentilshommes se joignirent
au duc d'Orléans.
Avant d'user de rigueurs envers son frère , Louis
lui envoya toutefois le cardinal de La Valette l ; mais
ce prélat, bien qu'agréable à Gaston, ne put rien contre
l'influence de ceux qui possédaient son esprit et l'avaient
persuadé que le roi ne désirait son retour à Paris que
pour le mettre à la Bastille. En apprenant bientôt après
que Louis XIII , à la tête d'une petite armée , quittant
sa capitale le 11 mars était arrivé à Étampes , à
mi-chemin d'Orléans , la terreur de Monsieur fut même
si grande que , renonçant à la lutte , il s'enfuit en
Bourgogne. Un petit nombre de gentilshommes, com-
posant sa cour et suivant sa fortune , l'accompagnaient ,
criant sur le chemin : « Vive Monsieur et la liberté
■n du peuple ! »
Depuis la guerre du Bien public , il avait toujours
été de mode dans la noblesse de mettre une fausse
étiquette populaire sur le drapeau de la rébellion ; mais
1 26 février 1631. Instructions pour M r le cardinal, de La Valette
envoyé par le roy vers Monsieur sur le sujet de son second esloigne-
ment de la cour. Avenei. , Corresp. de RichcUcj^U IV. p. 96.
••' .*
M
■
i
— 42 ~
cette fois personne ne s'y laissa prendre, bien que toutes
es récriminations du duc eussent , dans ses manifestes
1 apparence de griefs publics.
^ Quand, poursuivi d'étape en étape par l'armée royale
Gaston dut passer de Bourgogne en Franche-Comté '
alors sous le gouvernement de l'Espagne , pour y né-
gocier avec Charles IV, duc de Lorraine , sa retraite
dans ses Etats , sa petite troupe ne s'était grossie que
des ducs de Bellegarde et d'Elbeuf , du marquis et de
la marquise du Fargis et du père Chantelouve qui
avait préféré s'exiler que se condamner à l'inaction par
une retraite anticipée dans un couvent de son ordre.
Toujours sur les pas de son frère , le roi était arrivé
le 26 mars à Dijon. Après avoir augmenté les gar-
nisons des places de Bourgogne, pour s'opposer à toute
entreprise sur cette province , et fait vérifier par le
parlement une déclaration du 31 mars par laquelle le
comte de Moret , les ducs de Roannez , d'Elbeuf et-
de Bellegarde , Le Coigneux , Puylaurens , Monsigot
et Chantelouve étaient convaincus du crime de lèse-
majesté pour avoir provoqué par leurs mauvais conseils
la sortie de Monsieur du royaume , il partit le 2 avril
pour Bayeux et se rendit à Fontainebleau pour y atten-
dre M. de S'-Chamont qu'il avait envoyé de Dijon vers
sa mère * pour lui dire nettement , écrivait-il au ma-
» réchal d'Estrées , que je la prye et que je veulx
» qu'elle aille où je luy ay fait dire que je la priais
» de demeurer quelque temps L „
Mais la sortie de Monsieur du royaume et l'anéan-
1 Louis XIII au maréchal d'Estrées. Dijon, 2 avril 1631. - Loc cit.
loi. 36. - Voir l'Instruction pour le sieur de S^-Chamont allant à
tompiegne. Dijon, 2 avril. Avknel , t. IV, p. 117.
— 43
tissement de ses espérances de ce côté , loin d'avoir
sur l'esprit de Marie de Médicis le résultat que le roi
en attendait, ne tirent cpie la confirmer davantage
dans la décision qu'elle avait prise de ne pas quitter
Compiègne. Sans plus chercher de nouveaux prétextes,
elle refusa absolument de partir pour Moulins , préten-
dant qu'on voulait par la Loire jusqu'à Roanne , puis
de Lyon par le Rhône , la conduire à Marseille où clés
galères l'attendaient pour la mener en Italie. Les prières
et les raisonnements du marquis de S'-Chamont , à qui
se joignirent le père Suffren et le maréchal d'Estrées ,
ne purent la dissuader , et la seule réponse qu'ils en
eurent fut que leurs instances ne faisaient qu'aug-
menter le soupçon qu'elle .avait qu'on voulait l'envoyer
à Florence ; mais - qu'on ne la ferait jamais partir
- (pie par les cheveux. » Un second voyage de M. de
S'-Chamont de Fontainebleau à Compiègne n'eut pas
de meilleurs résultats.
Le roi ne se découragea pas encore. Le 20 mai il
envoya à sa mère le maréchal de Schomberg et
M. de Roissy , doyen de son conseil d'État , pour l'as-
surer en son nom qu'elle n'avait à craindre , ni au
lieu où elle allait , ni sur sa route , la présence de
gens de guerre pour la conduire ailleurs qu'où elle
le voudrait ; mais que le bien de l'État exigeait qu'elle
fût moins rapprochée de Paris que ne l'était Compiègne.
Ils devaient lui dire encore qu'ils avaient ordre d'éloigner
les troupes qui garnissaient cette ville et , si Moulins
lui répugnait tant, lui offrir en échange Angers et
le gouvernement de l'Anjou L
1 Mémoires de Richelik.u . t.. VI . p, 493.
m
— 14 —
Ces nouvelles offres ne forent pas mieux accueillies
que toutes colles qui les avaient précédées. Marie de
Médicis répondit qu'elle refuserait de quitter Compiègne
quand bien même on lui proposerait d'aller habiter
Monceaux ou le Luxembourg, et ses derniers mots
aux envoyés de son fils furent : - qu'il en arriverait
» ce qui plairait à Dieu. „ Malgré toutes les protes-
tations contraires, elle était convaincue qu'on ne voulait
l'éloigner que pour la conduire plus aisément en Italie ;
elle manifestait même la crainte qu'on ne voulût l'en-
lever de force pendant ses promenades dans la forêt ,
et pour montrer sa défiance elle refusa de donner
le mot d'ordre au maréchal d'Estrées , comme elle
l'avait toujours fait , et de quitter sa chambre d'où
elle ne sortit plus que pour se promener sur une
terrasse , de plein-pied avec son cabinet de toilette.
Son caractère aigri par le chagrin, par les déceptions
et par cette réclusion volontaire à laquelle elle se con-
damnait , se manifesta le lendemain du départ des deux
conseillers d'État par la lettre suivante, trop bien écrite
pour être de son style, mais trop tière et trop passionnée
pour qu'elle ne l'ait pas inspirée toute entière :
- Monsieur mon fils ; Depuis vous avoir escrit par
- mon cousin le mareschal de Schomberg et par le
» S r de Roissy, ayant considéré le subject de leur
» voiage , ce qu'ils ont fait icy et tous les discours
- qu'ils m'ont tenu en trois audiences que je leur ai
» donné à différents jours, je ne doibs point mettre
» en doute qu'ils n'ayent esté choisis et envoiez ici
- par mon cousin le cardinal de Richelieu pour sur-
- prendre une femme destituée de tout conseil, excepté
43 —
de celui de Dieu , qui sera , s'il lui plaist , protecteur
de mon innocence ; et qu'ils n'ayent dressé de grands
procès verbaux où ils n'auront pas manqué de me
faire parler à leur mode et selon l'intention de celui
qui les emploie , affin de s'en servir pour vous porter
à prendre , s'ils peuvent , des résolutions contre moy
que je peux juger violentes , sur ce qu'ils m'en ont
tesmoigné, et telles que les appréhensions seules mon
donnent la mort. Quelles formes inouïes de procéder
contre la mère du Roy? Quels actes et quels juge-
ments en seront faits ? Si je ne cognoissais l'esprit
de celui qui conduit cet ouvrage et qui travaille à
ma ruine et le danger où je suis , estant du tout
en sa puissance et exposée à sa passion , maintenant
qu'il a entièrement réoccupé le vostre , je ne pourrois
m'imaginer les maux qui me sont préparez, et croirais
que vostre bon naturel arresterait sa passion ; mais
par qui serai-je deffendue , puisque je ne serai pré-
sente quand ses commissaires vous feront leur rapport,
et qu'il y a longtemps que personne ne vous approche
ni ne vous parle qui ne soit à luy , et n'oserait vous
tenir autre langage que le sien , que vos oreilles ne
sont plus ouvertes que pour entendre les gens de
bien , et qu'il ne m'a esloigné de vous et ne me
veult encore chasser plus loing que parce qu'il scait
bien que je cognois ses desseins et ses artitices ,
et que seule je pouvois à cause de ma qualité de
mère vous en informer et détromper l Qui sera celui
aujourd'huy si ennemi de soi-même qui osera vous
dire la vérité ? Y aura-t-il un homme dans le conseil
lorsque ces relations s'y feront , qui soit si hardi
d'addoucir la violence , s'il ne veull loger dans la
4fi —
» Bastille ] Que deviendra donc vostre mère parmi tant
» d'escueils ? Quels maux ne doit-elle attendre des ap-
» préhensions qu'ils vous donneront ? Sans doute que
v ma demeure en ce lieu est très préjudiciable à vostre
» Estât , trop proche de Paris , que tout le mal qui
» s'y fait vient de moy (comme si j'avais à répondre
» de tous les mouvements de la France) , qu'il me fault
» esloigner si loin- que je sois hors du commerce et
» de la mémoire des hommes , que vous devez cela à
v vostre Estât , et c'est le prétexte dont il se sert pour
» couvrir sa vengeance envers moy. Il y aurait quelque
» raison si je vous avais offensé ou vostre Estât , mais
* vous scavez que non , et que je n'ay aultre crime
» que de l'avoir osté d'auprès de moy ; mais il s'est
» bien vengé de m'a voir osté d'auprès de vous , et si
. l'on m'accuse d'aultre chose , je demande d'estre ouïe
. de vous pour m'en justiffier. Il sçait assez que je ne
i puis rien icy entre quatre murailles, que personne
■ hors mes domestiques ne m'abborde que par la per-
mission de celui qui me garde , que je n'ay aucun
conseil près de moy , et pour toute consolation et
secours que mes larmes continuelles et mes prières
pour demander secours à Dieu pour vous et pour
moi : pour vous , affin qu'il vous face cognoistre au
vrai Testât où vous estes , et d'où viennent les maux
pour les faire cesser , et pour moi affin que vous
cognoissiez mon innocence et la condition misérable
où je suis reduitte sans aucune cause ni raison.
L'esloignement aux lieux que vous m'avez fait proposer
n'est pas seulement ce qu'il demande , sa pensée va
plus loing. Il sçait bien que j'ay trop de courage
pour souffrir cette honte publique en cent ou six
vingt lieues de chemin qu'il me veult l'aire l'aire
contre ma volonté , sans y Irouver la fin de ma vie
qu'il veult sacrifier à la seureté de la sienne et de
ses ambitieux desseins que vous eognoistrez un jour ,
mais trop tard. Il n'y a point d'homme si peu sensé
dans vostre royaume , en quelque condition que ce
soit , qui ne vous en peust dire la vérité si vous
le commandiez à quelqu'un qui ne fust point intéressé
ou intimidé par lui. Ce sera Dieu seul qui vous fera
ceste grâce et à moy qui no vous dis point tout ceci
pour soin que j'aye de me conserver la vie qui m'esi
à charge en Testât où je suis , ni pour la deffendre ,
mais pour vous faire veoir mon innocence , et , en
m'acquittant du debvoir de mère , vous advertir du
tort que les violences que l'on me propose feront ;'t
vostre réputation , non seulement dans vostre royaul-
me , mais par toute la Chrestienté , si vous venez à y
consentir. Je vous supplie très humblement de prendre
en bonne part les remonstrances que je vous faits ,
puisqu'elles ne procèdent que de l'excès d'affection qu'a
pour vous , Monsieur mon fils , vostre très humble
et 1res affectionnée mère et subjette
Marie.
A Compiègne , 25 mai 1631 l .
A cette ardente philippique à l'adresse du cardinal ,
ce fut Richelieu qui répondit sous la signature du roi ;
il n'est pas douteux en effet que la lettre suivante ,
1
ni
1 Loc. cit. , 49—50 , fol. 1"
1
— 48 —
froide , nette , inflexible comme la lame d'un poignard ,
n'ait été toute entière dictée par le premier ministre :
- Madame , Après avoir sceu par mon cousin le
» maréchal de Schomberg et le sieur de Roisy ce qui
» s'est passé au voiage qu'ils ont fait vers vous par
•» mon ordre , et cogneu , tant par ce que vous m'avez
r, escrit par d'Aligny que par ce qu'ils m'ont rapporté ,
» qu'il ne me reste aucun moien de vous faire changer
■n la demeure de Compiègne par quelque juste propo-
» sition que je vous puisse faire , je ne puis que je
» ne vous tesmoigne par le S r marquis de S'-Chaumont
» que je vous envoie exprès , que je ne scaurais en
» aucune façon me départir de la prière que je vous
» fais encore de choisir dans quinze jours pour re-
» traitte un des lieux que je vous ai proposez ; et affin
v que l'on cognoisse le respect dont je veux user en
» vostre endroit , je donne ordre à mon cousin le
» mareschal d'Estrées de retirer les trouppes qui sont
" dans Compiègne , affin que plus librement vous puis-
- siez vous disposer à ce que j'attends de vous , et qui
» est du tout nécessaire pour le bien de mes affaires.
» Toutes sortes de considérations vous obligent à
- tous conformer à mes volontez en une chose dont il
y m'est impossible de me dispenser , et d'autant que
r, par vos lettres il semble que vous m'accusiez d'avoir
» moins la cognoissance de mes affaires que les bons
» succès qui me sont arrivez ne justifient à tout le
» monde , et que vous supposiez que j'aye les oreilles
» fermées à ce que l'on me pourrait dire contre ceux
» qui me servent dans mes conseils ; je veux bien vous
r tesmoigner qu'encores que vous m'ayez tousiours dit
— 49 —
- ce qu'il vous a pieu contre eux , vous pouvez m'es-
- crire ce que vous estimerez à propos , sans crainte
- qu'aucun puisse ni voulust mesme empescher que vos
- lettres ne viennent à ma cognoissance. Il est vrai
» que comme je reçois très volontiers ce qu'on peut
- justifier estre important à mon service , et qu'il n'y
r ait personne auprès de moi qui ne me conseille d'en
- user ainsi , mes propres intérests ne me permettent
- pas de souffrir que l'on calomnie ceux dont la fidélité
» est si cogneue que leurs propres ennemis n'en sçau-
» raient doubter ; au contraire , ils m'obligent à les
v protéger et les garantir de ce que l'on leur pour-
- roit mettre à sus sans fondement. Je n'ai rien à
- adjouster à ce que dessus , sinon qu'en me rendant
- les devoirs d'une bonne mère envers son roy, vous
- recevrez de moy tous ceux que vous pouvez attendri'
s de celui qui est, Madame , votre très humble et très
« obéissant fils.
- Louis.
- De Courance , ce I er juin 1631 '. -
Il est presque superflu de dire que le marquis de
S'-Chamont , dans la nouvelle entrevue qu'il eut avec
la reine , no put rien changer à sa détermination.
Le 15 juin , le maréchal d'Estrées , en se rendant
de Fontainebleau au siège de son gouvernement , vint
encore la visiter ei la supplier au nom du roi de
1 Bibl. nationale de Paris. F ds Dupi'v , 49—50 , fol. 199 , et Avknei.
t. IV, p. 150.
( *w-"
u
— 50 —
Ht
vouloir bien user , dans l'intérêt de sa santé , de la
liberté qu'elle avait de se promener partout où il lui
plaisait , lui offrant d'éloigner encore les troupes qui
gardaient la province et qu'on venait de cantonner
à deux lieues de Compiègne, vers Paris, et à Senlis.
Elle répondit que son désir n'était pas de s'éloigner
du lieu de sa réclusion , et à cette occasion se dé-
fendit surtout avec aigreur de l'intention qu'on lui
prêtait de s'enfuir en Flandre, comme le bruit en
avait couru. Le maréchal promit de lui procurer une
entrevue avec le roi si elle voulait se diriger sur
Angers par Blois , et bientôt après Louis XIII lui fit
proposer de la rencontrer à Mantes ou à Chartres.
Mais elle refusa encore , parce qu'on ne voulut pas lui
assurer qu'après l'entrevue elle serait libre de se retirer
où cela lui conviendrait , et le 14 juillet elle déclara
catégoriquement que si son fils voulait la voir, il la
verrait à Compiègne d'où elle ne sortirait que par
la violence l .
La crainte d'être enlevée et transportée en Italie
était-elle la seule cause des refus opiniâtres de Marie
de Médicis? En se confinant aussi étroitement dans
le château où elle se plaisait à se dire .prisonnière et
en augmentant volontairement les rigueurs de sa cap-
tivité avait-elle conçu l'espérance d'émouvoir l'opinion
publique en France et à l'étranger, et d'apitoyer sur
son sort ses gendres , les rois d'Angleterre et d'Espagne
et le duc de Savoye , qui l'avaient fait visiter par leurs
ambassadeurs? En se refusant à s'éloigner de Paris,
crédule aux prédictions des astrologues dont plusieurs
1 Jlf'nwircs -le Richelieu, t. Vl , p. 493.
)1 —
étaient d'accord pour annoncer la fin prochaine du
roi , voulait-elle se ménager le moyen d'y courir aussitôt
pour s'emparer de la régence au nom du duc d'Orléans
et se venger du cardinal par de dures représailles * ?
Ces diverses conjectures , fort répandues à la cour de
France , pouvaient expliquer sa conduite ; nous ajou-
terons cependant que sa répulsion pour Moulins et
Angers avait surtout pour motif l'éloignement de ces
deux villes des frontières de la Lorraine , foyer des
intrigues de Monsieur , avec lequel , malgré une active
surveillance , elle était en rapports suivis ; et il lui
convenait d'autant moins en ce moment de quitter
Compiègne pour se rapprocher du midi de la France,
qu'elle venait de donner son consentement à un plan
de fuite dont l'exécution devait lui permettre de se
réunir à son fils pour lever l'étendard de la révolte et
soulever la France contre le cardinal.
1 Le maréchal d'Estrées à Louis XIII. — 15 avril 1631. — " Cependant
elle ne veut pas sortir; il faut qu'il y ait quelque dessein caché la
dessous. Elle ne veut pas s'esloigner de crainte d'estre trop loin si
un changement survenoit.... » (Affaires étrangères, France, t. 50,
fol. -224. — AvENKi. , note p. 142 , t. IV.)
> ! JM
I
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CHAPITRE II,
I
Charles IV, duc de Lorraine. — A quelles «militions il accorde un refuge dans ses filais
au duc d'Orléans. — Négociations entre ce dernier et l'infante Isabelle , gouvernante des
Pays Bas , pour obtenir aide et protection de l'Espagne. — Mission du greffier Jacques
de Crédit en Lorraine. — Le commandeur de Valençay envoyé à Bruxelles. — Circon-
spection du gouvernement espagnol. — Bubons cliargé d'écouduire le commandeur. —
Charles IV demande à l'infante d'accueillir Marie de Médicis dans les Pays-Bas. — Béponse
dilatoire. — Le duc d'Orléans l'ait proposer à sa mère de se retirer à La Capelle dont
il a gagné le gouverneur. — La reine-mère s'enfuit de Compiègne. — Elle apprend en
route que les portes de La Capelle lui sont fermées. — Elle se réfugie dans les Pays-Bas.
m
Le duché de Lorraine était à cette époque gouverné
par un prince comblé par la nature des qualités les
plus accomplies : beau, courageux, spirituel, éloquent,
adroit aux exercices du corps , habitué au travail et
rompu à la fatigue , mais doué d'une ambition trop
vaste pour les étroites limites de ses États et qui
devait le porter, pendant tout le cours de sa vie aven-
tureuse , à risquer sans cesse le repos , le bonheur
de ses sujets et l'existence même de son pays dans
des expéditions hasardeuses qui ne lui rapportèrent
qu'un peu de gloire et lui coûtèrent en revanche deux
fois la couronne et une fois la liberté l .
Quand Monsieur, fuyant devant son frère (mars 1631),
1 D'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France,
t. 1 , p. 191 , 2 e édition. Cet ouvrage remarquable nous a servi de
guide pour tous les faits relatifs à l'histoire de la Lorraine dont nous
n'avons pas indiqué les sources.
— 53 —
do Besancon où il s'était retiré, réclama du duc de
Lorraine aide et protection, Charles IV ne se dissi-
mula pas d'abord le danger qu'il y avait à l'accueillir ;
mais les conséquences heureuses que pouvait avoir pour
ses vues ambitieuses l'alliance de l'héritier présomptif
de la couronne de France , tirent bientôt cesser ses
appréhensions. Seulement, persuadé que l'asile qu'il
allait lui offrir était la seule issue à l'impasse où Gaston
s'était aventuré , il feignit d'abord d'être peu natté du
périlleux honneur que ce prince voulait lui faire , afin
de le forcer à accepter les conditions qu'il avait ima-
giné de lui dicter et dont la principale était de lui
taire épouser sa sœur , -Marguerite de Vaudemont.
Pendant les quelques mois qu'il avait passés en 1629
a la cour de Lorraine , le duc d'Orléans s'était épris
de cette jeune princesse, âgée seulement alors de quinze
ans , et avait bien vite oublié près d'elle la belle Marie
de Gonzaguo que peu de temps auparavant il avait
voulu épouser. La maison de Lorraine avait ressenti
une joie mêlée d'orgueil en s'apercevant de cette re-
'chcrche , et si quelques-uns de ses membres s'en étaient
montrésinquiets pour l'avenir, d'autres , et parmi eux la
princesse de Phalsbourg , sœur de Marguerite , avaient
au contraire pris à tâche de favoriser les amours des
deux jeunes gens.
Henriette de Vaudemont , par raison d'Etat , contre
son gré et pour obéir à son oncle le feu duc Henri II ,
avait épousé le prince de Phalsbourg, fils bâtard du cardi-
nal de Lorraine, tué à Blois. Ambitieuse comme son frère
Charles , vive , spirituelle et douée à un degré éminent
de l'esprit d'intrigue, elle avait bientôt deviné l'influence
considérable de Puylaurens sur Gaston , et parmi les
1
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I
— 54 —
aventures amoureuses qu'avait fait naître , à la cour
leste et galante de Nancy , la présence des « petits
» maîtres i de l'entourage du duc d'Orléans , on n'avait
pas tardé à signaler la touchante harmonie qui s'était
établie entre elle et le gentilhomme français. En accueil-
lant les hommages du favori , elle s'était promis de le
faire l'instrument des projets ambitieux que l'inclination
de Monsieur pour sa sœur avait inspirés à sa famille.
On ne doutait pas alors que le duc d'Orléans ne dût
occuper un jour le trône de France , et la princesse
Henriette se voyait déjà, dans un avenir peut-être
peu éloigné , par Marguerite et par Puylaurens , l'ar-
bitre souverain de ce beau royaume.
Quant à Charles IV, il comptait sur cette alliance
pour aplanir les difficultés qui , depuis peu , s'étaient
élevées entre les deux couronnes , et il rêvait pour sa
maison le rétablissement de l'influence prépondérante
dont les Guise , ces cadets de Lorraine , avaient joui
en France moins d'un demi-siècle auparavant.
La réconciliation de Gaston et de Louis XIII avait
paru ajourner et peut-être anéantir toutes ces espé-
rances. Rentré en France, Monsieur avait semblé
oublier Marguerite , comme il avait oublié Marie de
Mantoue ; mais puisque les événements le ramenaient
en Lorraine , il était naturel , avant de l'y recevoir et
de lui permettre de reprendre auprès de la jeune princesse
les assiduités d'autrefois , d'exiger de lui un engagement
ou une promesse formelle qui le liât pour l'avenir.
Il est bien vrai que le mariage d'un prince du sang ,
selon la loi française , n'était valable qu'après avoir
été soumis au préalable à l'approbation du roi ; mais
H n'était pas invraisemblable d'espérer que le consen-
00
tement roval deviendrait le prix de la réconciliation
des deux 'frères. Certes, on ne pouvait supposer
qu'avec l'aide de la seule Lorraine le duc d'Orléans
serait assez puissant pour dicter lui-même les condi-
tions de son accommodement ; mais on avait quelque
raison de compter sur l'appui de l'Espagne , et il était
permis d'imaginer que les eiforts réunis de ces deux
puissances parviendraient à triompher des résistances
de Louis XIII ; peut-être même celui-ci se déciderait-d
à faire d'avance toutes les concessions qu'on exigerait
de lui , pour empêcher son frère de s'allier à l'ennemie
irréconciliable de la Franco.
Lors de sa première retraite en Lorraine, le duc
d'Orléans avait en effet reçu de Philippe IV des offres
de service dont il s'était empressé de le remercier
aussitôt après l'arrangement de ses affaires l ; a Pans il
avait été depuis en relation constante avec le marquis
de Mirabol , et il avait tout lieu de croire que le
concours de l'Espagne ne lui ferait pas défaut. Aussi,
des son arrivée en Bourgogne , dans le gouvernement
du duc de Bellegarde où il avait pensé d'abord se
maintenir contre les forces de son frère , il s'était em-
pressé de réclamer de l'infante Isabelle, gouvernante des
Pays-Bas , aide et protection contre les violences du roi
de France et particulièrement du cardinal de Richelieu.
Depuis la mort de l'archiduc Albert (31 mars 1621)
l'infante n'était plus la souveraine presqu'indépen-
dante qu'elle avait été pendant plus de vingt ans ;
mais seulement la gouvernante générale de provinces
i RelacHW que hteo a LoMti el seai'etavïo de linguas del marques
,1, Miravtf. En B*u*ela«, a 30 de «bril de 1630. -(Bibliothèque
royale de Bruxelles, manuscrit 1614», fol. 21.)
— 56 —
■
auxquelles la métropole entendait dicter sa ligne de
conduite politique. En l'absence d'instructions, n'osant
m promettre son aide ni la refuser , elle s'était bornée
d abord à assurer Gaston de son bon vouloir- puis
craignant que cette marque de sympathie , toute pla-
tonique qu'elle était, n'encourageât le prince à chercher
un refuge dans les Pays-Bas ou en Franche-Comté
elle lui envoya secrètement Jacques de Brecht , gref-
fier de ses finances, personnage trop peu en vue
pour que son absence et sa mission fussent remarquées
afin de l'engager à passer en Lorraine. Jacques de
Brecht emportait une somme de 25,000 écus qui ne
devait être remise au duc d'Orléans que par l'inter-
médiaire du duc Charles et seulement quand il aurait
mis le pied dans ses États i. Presqu'en même temps
le marquis de Mirabel envoyait à Nancy , de son
autorité privée , d'autres secours en argent. On en
conclut en Lorraine que l'Espagne était disposée à
prendre en main la cause de Monsieur. Comme celui-ci
venait de prendre, secrètement, l'engagement d'épouser
la princesse Marguerite , on ne fît plus aucune difficulté
de le recevoir, et ce fut par des fêtes et des réjouis-
sances de toute espèce qu'il fut accueilli à Épinal où
s'était réfugiée la petite cour , chassée de la capitale
du duché par une maladie contagieuse.
Charles IV commença aussitôt à lever des troupes
ouvertement destinées à renforcer les armées impé-
riales dans leur campagne contre Gustave-Adolphe
i L'infante Isabelle à Philippe IV, Bruxelles, le 4 avril 1631
Archives de Simancas , Estado 2045, fol. 14. Le marguis XAytona
a Philippe IV, Bruxelles. 30 juillet 1631, Ibid. fol. 29 et Bibl
royale , manuscrit 16149 , fol. 60.
m
^H
mais qui , en réalité , devaient servir sous le duc
d'Orléans à soulever la France , quand le Languedoc
et la Provence , obéissant aux excitations de quel-
ques-uns de ses partisans , se prononceraient en sa
laveur. En même temps, Achille d'Étampes, plus
connu sous le nom de commandeur de Valençay et
qui avait pris parti pour Monsieur , muni de lettres
de créance de son maître et du duc de Lorraine , fut en-
voyé à l'infante Isabelle pour lui demander son concours.
On venait justement de recevoir à Bruxelles les
instructions du cabinet de Madrid. A la suite de la
séance du conseil d'État du 24 avril, où avait été' lue
la lettre de l'infante relative à la mission de Jacques
de Brecbt, Philippe IV avait fait savoir à sa tante
« qu'il approuvait le secours en argent donné au duc
„ d'Orléans et l'envoi qu'elle lui avait fait d'une per-
- sonne de bon conseil ; mais que pour le moment
* il ne désirait pas aller plus loin L - Il négociait
en ce moment , par l'intermédiaire de Henri Teller ,
son représentant en Angleterre depuis le départ du
marquis de Coloma , une ligue entre tous les gendres
de Marie de Médicis pour réclamer sa délivrance
par des négociations pacifiques d'abord , puis par la
force s'il le fallait , et il ne pouvait s'engager avant
de connaître le résultat des propositions qu'il avait
présentées à ses beaux-frères. « Si je me déclarais
„ plus ouvertement , disait le roi , on me laisserait
„ l'affaire sur les bras, et l'Angleterre dont les intérêts
„ sont les mêmes que les miens ne bougerait pas, ce
1
I
I
i Consulte du couseil d'État du 24 avril 1631. (Archives de Simaneas ,
Estadn 2045, loi. 13.)
«
I
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u
I
H
■ne
— 58 —
- qui me serait fort préjudiciable Je ne désire donc
- pas sortir de mon rôle de médiateur i. *
Cette résolution du cabinet de Madrid était le ren-
versement des espérances des Lorrains. Aussi le com-
mandeur de Valençay reçut-il à Bruxelles un accueil
tres-réseryé ; l'infante l'adressa au marquis d'Aytona ,
et celui-ci, sous prétexte que les préparatifs " de la
campagne contre les Provinces-Unies absorbaient tout
son temps , chargea Rubens de l'entendre 2.
L'illustre peintre flamand était alors au lendemain
de l'acte le plus important do sa carrière diplomatique.
Créé en avril 1629, par Philippe IV, secrétaire de
son conseil privé , il avait bientôt après joué un rôle
marquant dans les négociations de paix avec l'Angle-
terre , et Charles I er l'avait nommé chevalier de son
ordre de l'Éperon d'or en récornpense des services qu'il
y avait rendus. C'était moins une charge qu'un titre
honorifique que lui avait donné le roi d'Espagne , car
ses immenses travaux artistiques lui laissaient peu le
loisir de s'occuper de politique ; mais dans la conjonc-
ture présente, alors qu'il s'agissait d'une négociation
secrète, son concours était précieux, car son atelier
d'Anvers, qu'aucun étranger de distinction ne manquait
de visiter à son passage dans les Pays-Bas , pouvait ,
sans compromettre le gouvernement de l'infante , servir
de salle d'audience au gentilhomme du duc d'Orléans.
1 •• Si yo hiziesse una declaracion tan expressetados, me dexerian
« este negocio sobre mi espaldas .... que yo me conservio in termine*
•• de medianero sin haverme declarado en otra cosa ny obrar por mi
« orden con nadie y en las demas como pareze. »
« Le marquis d'Aytona à Philippe IV, Bruxelles , 30 juillet 1631 ,
déjà citée.
59 —
Achille d'Élampes arrivai! avec un pista de cam-
pagne tout tracé. Ce qu'il venait demander à l'infante
n'était rien moins que le concours de la flotte de
Dunkerque pour tenter une expédition ou tout au moins
une démonstration sur les côtes de France , pendant
que par la frontière opposée Monsieur pénétrerait dans
le royaume avec les troupes lorraines.
D'après ce qu'on savait à Bruxelles des dispositions
du cabinet de Madrid , cette proposition rie pouvait
être accueillie que par un refus ; mais une telle réponse
aurait eu pour résultai de décourager le duc d'Orléans
el les Lorrains au point de leur l'aire abandonner tous
leurs projets , et il était trop dans les habitudes po-
litiques de l'Espagne de chercher à causer des em-
barras à la France pour qu'on adoptât franchemenl
cette ligne de conduite. Rubens reçut donc l'ordre de
temporiser , el comme les pouvoirs de Valençay se
trouvèrent insuffisants, on profita de cet incident pour
l'engager à retourner les compléter à Nancy.
Les hésitations de la cour de Bruxelles n'avaiem pas
échappé au commandeur ; il crut en deviner la cause et
à son retour en Lorraine, en rendant compte de sa mis-
sion , il assura qu'aucun secours efficace ne pouvait être
espéré du gouvernement espagnol tant que la cause de
Monsieur resterait distincte de celle de Marie de Médicis.
Charles IV pensa aussitôt que rien ne serait plus
opportun pour les intérêts dont il avait pris la défense
(pie d'arracher la reine de sa prison et , la Lorraine
étant trop éloignée de Compiègne , de lui donner pour
refuge les Pavs-Bas qui en étaient voisins : il y gagnait
du même coup de compromettre l'Espagne. L'évasion
ne lui paraissait devoir offrir aucune difficulté, depuis
I
rD
— 60 -
■S
I»'
surtout que , pour donner un semblant de liberté à sa
mère , Louis XIII avait fait retirer ses troupes à deux
lieues de Compiègne. Le seul obstacle à vaincre ,
croyait-il , était que la gouvernante des Pays-Bas se
refusât de devenir complice de cette fuite en recevant la
reine dans ses États : un gentilhomme lorrain fut donc
chargé d'aller demander à l'infante quel accueil serait
fait à Marie de Médicis , et comme la discrétion n'était
pasla vertu de l'entourage du duc d'Orléans, ce fut
à l'insu de celui-ci que cette démarche se fit.
L'émotion fut des plus vives à Bruxelles quand l'en-
voyé du duc de Lorraine fit connaître la mission dont
il était chargé (1 er juillet). On ne s'y dissimulait pas
qu'en recevant Marie on déviait de la ligne de con-
duite tracée par le cabinet de Madrid ; mais pouvait-on
se refuser à accueillir la belle-mère du roi dans un
pays qui avait toujours tenu à honneur d'accorder
une large hospitalité à tous les princes qui s'y étaient
réfugiés ? Le marquis d'Aytona et le cardinal de la
Cueva, les principaux des conseillers espagnols de
l'infante , ne le pensaient pas ; mais quelques autres
étaient d'un avis contraire et on résolut de demander dos
instructions à Madrid. Cependant comme une prompte
réponse était réclamée et qu'un second envoyé lorrain
venait encore d'arriver à Bruxelles pour la hâter , l'in-
fante leur fit dire enfin , le 10 juillet , qu'elle allait
soumettre à Philippe IV la demande du duc, mais
que la reine pouvait, être assurée d'un honorable
accueil dans les Pays-Bas , si les événements ne lui
permettaient pas d'attendre la décision du roi K
' Lettre du marquis d'Aytoua du 30 juillet, déjà citée.
te
— 61 —
Pendant que cette négociation se poursuivait , le duc
d'Orléans en ouvrait une autre avec sa mère par
l'intermédiaire de Besançon , un de ses gentilshommes ,
et du marquis de Mirabel avec lequel il avait toujours
entretenu une correspondance secrète. Nous avons dit
avec quelle aigreur la reine s'était plainte au maréchal
d'Estrées du bruit qui avait couru de ses prétendus
projets de retraite en Flandre. Ses récriminations
étaient sincères , on n'en saurait douter. Elle avait
trop longtemps été mêlée aux affaires pour ignorer
qu'elle se perdrait irrévocablement dans l'esprit du roi
et dans l'opinion publique en se jetant dans les bras
des Espagnols ; il est probable que le plus grand
obstacle à la réussite des projets du duc de Lorraine
fût même venu d'elle-même. Mais s'il eût été malaisé
de la persuader de fuir à l'étranger, autre chose était
de la décider à se réfugier dans une place forte du
royaume, qui lui serait livrée et où elle pourrait
réunir ses partisans pour tenir en échec les forces
du cardinal , pendant que Gaston de son côté entrerait
en France à la tête d'une armée. Or tel était le plan
qui lui fut présenté. La ville forte était La Capelle.
Son ancien gouverneur , le vieux marquis de Vardes ,
avait cédé depuis peu son commandement à son fils
qui venait d'épouser Jacqueline de Bueil , ancienne
maîtresse de Henri IV et mère du comte de Moret ,
l'un de ceux qui avaient suivi la fortune de Monsieur :
la promesse d'une charge de chevalier d'honneur près
de la future duchesse d'Orléans avait décidé le jeune
marquis à livrer la place.
Pour persuader la reine-mère , Besançon devait lui
représenter le danger qu'il y avait pour elle à se
I
■
ÊÊ
— 62 —
trouver à Compiègne au moment de la prise d'armes
de Monsieur , Richelieu pouvant s'en autoriser pour
1 arracher de vive force du château et la reléguer dans
quelque province éloignée , tandis que La Capelle lui
offrait un asile assuré , voisin de la frontière des Pays-
Bas d'où des secours pouvaient facilement lui parvenir
et où , en cas d'échec , il lui serait facile de se réfugier!
Il ne fallut pas longtemps au gentilhomme du°duc
d'Orléans pour décider Marie de Médicis ; ce plan lui
réservait dans la conspiration contre le cardinal un rôle
actif qui lui souriait d'autant mieux , qu'en lui rappelant
sa fuite du château de Mois , douze ans auparavant, il
avait pour elle toute la piquante saveur du renouveau.
Elle donna bientôt son consentement et , le plus se-
crètement possible , tout fut préparé pour son évasion
Ce lut pendant la nuit du 18 au 19 juillet qu'elle
s'exécuta.
Quelques jours auparavant M. de la Mazure , lieu-
tenant des gardes de la reine, avait obtenu du concierge
du château qu'il laisserait sortir chaque soir quelques
gentilshommes désireux d'aller chasser à l'affût dans
la forêt. Cette nuit là ils revinrent bientôt demander
(pie les portes restassent ouvertes pour leur permettre
de rapporter un énorme sanglier qu'ils disaient avoir
tué. Au coup de minuit , Marie de Médicis , la tête
couverte d'un voile , quitta ses appartements : elle
était accompagnée de M. de la Mazure , d'un autre
gentilhomme, d'une dame d'honneur et de son aumô-
nier. On dit au concierge que la dame voilée était
une tille d'honneur de la reine , autorisée par elle à
se marier secrètement dans un ermitage voisin et qu'on
ne devait être absent qu'une demi-heure environ; comme
m
— G3 —
- livrées de nopces * on lui donna quelques quarts
d'écus , des pisloles pouvant éveiller ses soupçons , et
quelqu'un lui fut laissé sous prétexte de le tenir éveillé
jusqu'au retour des mariés.
Au sortir de Compiègne les fugitifs trouvèrent dans
un vallon le carrosse de M' ne de Fresnay, tiré du château
depuis la veille ; des relais avaient été préparés sur
toute la route et ce fut avec la plus grande rapidité
que la reine se dirigea vers La Capelle. Elle n'en
était plus qu'à deux lieues quand , au village de
Rosny , elle apprit du chevalier de Vardés , venu à
sa rencontre avec un autre gentilhomme , que le joui-
précédent le vieux marquis, ayant su que son (ils
voulait livrer la place, y était arrivé tout à coup,
s'était fait reconnaître de la garnison , l'avait ha-
ranguée et , reprenant le commandement , avait fait
fermer les portes de la ville.
Que restait-il à faire à Marie de Médias >. Retourner
à Compiègne , il n'y fallait pas songer : rester en
France , c'était s'exposer à être arrêtée par les ordres
du cardinal et conduite dans une prison plus dure
ou tout au moins plus éloignée de Paris ; passer la
frontière , c'était l'exil , mais aussi la liberté. Elle
n'hésita pas longtemps : des chevaux frais furent attelés
au carrosse qui l'emportait et , après une traite de plus
de trente lieues depuis son départ de Compiègne , elle
passa la frontière et vint coucher a Estœung, à une
lieue d'Avesnes. Le lendemain 20 juillet , à quatre
heures de relevée, elle entra dans cette dernière ville l.
i Tous ces détails sont tirés d'un.' relation sans date ni signature,
ernrnent de la main qui a écrit les lettres du baron de Crève-
mais evillel
— (U —
■R
■
On a voulu voir la main de Richelieu dans cette
intervention in extremis du vieux marquis de Vardes ,
comme on a dit aussi que Besançon , en négociant avec
la reine-mère , n'avait fait qu'obéir aux ordres du car-
dinal. Parce que seul il a profité de la faute commise
par Marie en s'enfuyant dans les Pays-Bas, on a
prétendu que lui seul l'avait provoquée. Mais cette
assertion ne repose sur aucune preuve , et en l'adoptant
on ne s'expliquerait plus sa lettre au duc de Chaulne,
gouverneur de la Champagne , dont La Capelle res-
sortissait : - Nous venons présentement d'apprendre
r, que la reine-mère est sortie de Compiègne et s'est
» retirée à La Capelle , lui écrit-il le 19 juillet ; je
- vous fais ce mot afin que vous ne manquiez pas ,
r aussitost que vous l'aurez receu , de monter à cheval
- avec le plus de vos amis que vous pourrez pour vous
- rendre le plus près de cette place qu'il vous sera
» possible , afin d'empêcher qu'on ne puisse entre-
» prendre sur aucune autre au préjudice du roi... K ~
Du reste personne ne pouvait prévoir en' ce moment
les conséquences de cette retraite de Marie dans les
Pays-Bas, et ses amis ne la jugeaient alors ni si
dangereuse ni si coupable , puisque c'était pour la
faciliter (pie Charles de Lorraine avait négocié avec
l'infante.
Il paraît aujourd'hui hors de doute que ce furent
cœur , gouverneur d'Avesnes (Collection de l'Audience , farde 460 aux
archives du royaume). La traduction espagnole de cette relation
aux archives de Simancas , estado 2045 , fol. 28 , porte la date du'
22 juillet 1631. Sans aucun doute elle est le résultat des renseigne-
ments que la reine et les gens de sa suite ont fournis au baron
de Orôvecœur.
1 Aubery. t. V, p. :,.%.
— 65 —
les relais préparés d'avance à Stein , sur la route de
La Capelle, qui donnèrent l'éveil. Or, le mariage du
jeune marquis de Vardes avec la mère du comte de
Moret l'avait déjà rendu suspect ; à tout hasard Riche-
lieu le manda à Paris : il s'y rendit , mais bientôt il
quitta la capitale sans congé. Cette conduite ne manqua
pas de confirmer les soupçons et détermina le cardinal
à prévenir le vieux marquis , ancien serviteur qu'on
désirait ne pas désaffectionner en agissant à son insu
contre son fils aîné. L'empressement que mit le vieux
gentilhomme à se rendre à La Capelle prévint l'arrivée
de la reine ; mais il est à présumer que s'il avait
agi d'après les ordres de Richelieu , au lieu d'en fermer
les portes, il les eût tenues toutes grandes ouvertes
pour y retenir Marie de Médicis prisonnière aussitôt
qu'elle y serait entrée.
Il nous semble superflu, après cet exposé, de défendre
l'infante Isabelle accusée par un grand nombre d'his-
toriens , et Richelieu tout le premier , d'avoir favorisé
la fuite de la reine. Nous nous bornerons à ajouter
que le baron de Crèvecœur , gouverneur d'Avesnes ,
désigné par quelques uns d'entre eux comme ayant pré-
paré les relais et comme étant accouru à la frontière
au devant de la reine , au moment où elle arrivait
à Estœung , se trouvait à Mons à l'assemblée des états
provinciaux du Hainaut 2 .
» Mémoires de Fontenay-Mareuil.
' Le baron de Crèvecœur à V infante , 22 juillet. Audience, 640.
CHAPITRE III
Marie de Médicls à Avesnes. — Elle envoie M. de la Barre à Louis XIII. - Entrevue
de ce gentilhomme avec le roi. — Lettre de la reine-mère. — Réponse du toi. — Sa
harangue aui députés du Parlement. - Nouvelle lettre de la reine. - Le prince d'Epinoy
la visite au nom de l'infante. - Sa cour à Avcincs. - Elle reçoit le marquis d'Aytona.
— Elle nomme La Vieuville pour la représenter auprès du marquis. — Ribens est désigné
pour lui servir d'intermédiaire avec le gouvernement espagnol. - Il parlage les illusions
de la reine et des émigrés fraoçai». — Il fait connaître à Madrid leurs espérance». —
Il est appuyé par le marquis d'Aytona. — Motifs de lïnacliou de l'infante.
En arrivant à Avesnes , Marie de Médicis envoya
le baron de Guesprez à l'infante pour l'informer de
son entrée dans les Pays-Bas , et M r de la Mazure
en Lorraine avec une mission semblable pour le duc
d'Orléans et Charles IV.
En même temps, M. de la Barre prenait le chemin
de Paris, portant à Louis XIII une longue lettre
qui ne devait lui être remise qu'en main propre.
En plein champ , près de Monceaux , il rencontra le
carrosse du roi. L'endroit ne convenait guère à une
audience, et l'ambassadeur de la reine allait se mettre
à l'écart pour laisser passer le train royal et le suivre
ensuite où il se rendait , quand un garde vint lui
demander qui il était. M. de la Barre répondit qu'il
l'apprendrait lui-même au roi , et s'avançant vers lui ,
tout en s'excusant de remplir sa mission en lieu si
peu opportun , il lui remit la lettre dont il était por-
— 67 —
teur. Ce ne fut que plus tard , à Presnes , à six lieues
de Paris , qu'il eut avec Louis XIII un entretien
dont il rendit compte à la reine le 26 juillet au soir ,
à son retour à Avesnes *.
Le roi lui demanda d'abord quel sujet sa mère avait
eu de se retirer en Flandre. Il répondit que personne
mieux que Sa Majesté ne connaissait les mauvais trai-
tements que la reine avait reçus dans sa prison. —
Le roi répartit que cette prison était imaginaire et
que sa mère n'avait aucune raison de s'en plaindre.
— Et ces sentinelles à toutes les fenêtres , et ce corps
de garde dans son antichambre , est-ce aussi imagi-
naire , reprit le gentilhomme ? — Tout cela lui avait
été ôté , répondit le roi , et on lui laissait toute
espèce de liberté. — Cependant les troupes qui la
gardaient n'avaient été éloignées que de quelques
lieues ! La reine du reste n'avait point eu en quittant
Compiègne l'intention de sortir de France ; si elle avait
été obligée de s'enfuir dans les Pays-Bas , c'est que ,
pour la tromper , la méchanceté du cardinal lui avait
fait offrir la place de La Capelle , dont le gouverneur
lui était acquis. — Le roi coupa court à ces récri-
minations : Je m'aperçois assez que l'on s'en prend
au cardinal parce qu'on n'ose se plaindre de moi ,
dit-il , mais plus on l'attaquera , plus je l'aimerai et
le défendrai.
Il prit ensuite congé de de la Barre en l'autorisant
à se rendre à Paris porter à Anne d'Autriche les com-
pliments de Marie de Médicis.
I
1 Le baron de Crèvecœur à Vaudiencier Verreyken.
27 juillet 1631. — (Archives de l'audience, 640).
Avesnes ,
— 68 —
■
■
■
■
La lettre de la reine-mère n'était que l'amplification
de tout ce que son envoyé avait dit au roi. C'est ,
disait-elle , afin de sauver sa vie compromise par la
dureté de la prison qu'elle s'était décidée à quitter
Compiègne. « Sans mettre mes larmes en ligne de
» compte , j'y ay souffert ce qu'une femme de moindre
» condition que moy auroit bien de la peine de souffrir
» avec patience. L'on m'a arrestée en criminelle dès
y le commencement pour n'avoir pas voulu obéyr aux
» volontez du cardinal , depuis l'on m'a traitée comme
» la plus grande ennemie de la France.... A toutes
» mes submissions et la douceur que j'ay apportée dans
» mes traictemens avec vous , on ne m'a opposé que des
» menaces de violence et d'enlèvement , qui m'eussent
» infailliblement mise au tombeau , veu mon naturel ,
y> si Dieu n'eust fortifié mon courage d'une généreuse
» résolution ; et pour la candeur dans laquelle je
y procédais, on ne m'a payée que de feintes et d'ar-
r> tifices. On n'a fait retirer les gardes aux environs
» de Compiègne que pour abuser les gens de bien qui
r> compatissaient à ma prison et pour me surprendre
» par embuscade sous l'apparence de la liberté qu'on
r> me laissait pour la pourmenade , qui devait estre
n suivie d'enlèvement, ainsi que j'ay esté bien avertie
r, par des gens qui pouvaient sçavoir quelquechose
» des mauvaises intentions du cardinal contre moy. »
Elle accusait ensuite ceux qui lui avaient été envoyés
afin de négocier son départ de Compiègne pour Moulins
de l'avoir menacée ; le maréchal Schomberg l'avait même
gourmandée jusque dans la ruelle de son lit. « J'ay
r> souffert tout cela avec résignation , ajoutait-elle ,
* pour tesmoigner à toute la France que je respectais
~~ 69 —
» votre authorité entre les mains mesme de mes enne-
» mis.... J'ay eu patience pendant cinq mois pour
» vous donner le loisir de recognoistre mon innocence,
, et vous faire voir que je n'ay jamais eu d'intelligence
, avec d'autres de mes enfans qu'avec vous; que
. malicieusement le cardinal ait persuadé vostre esprit
, du contraire , et le tout pour venir à bout de ses
, intentions, qui estaient de chasser la mère et les
* enfans hors de vostre royaume afin de venir au
» bout de ses desseins qui est de perdre vostre Estât ;
* et un jour vous le recognoistrez , mais possible trop
. tard.... Comme j'ay veu que mon corps diminuait
* bien fort et mes forces de jour à autre s'abattoisnt,
> et que l'intention du cardinal estoit de me faire
, mourir entre quatre murailles , je me suis résolue ,
* pour sauver ma vie , ma réputation et pour donner
* un peu de relasche à mes maux , de recevoir l'offre
, que m'a fait faire le marquis de Vardes , et dont il
„ m'a fait presser le jour mesme que je suis partie ,
, d'aller à La Capelle , dont il est gouverneur. » Elle
racontait ensuite comment elle avait appris que les
portes de cette ville lui étaient fermées et que le
cardinal avait mis de la cavalerie à sa poursuite dans
le dessein de la faire sortir du royaume « qui estoit,
disait-elle , tout ce qu'il désiroit de moy et ce que je
craignois le plus. » Elle ne doute pas que Richelieu
n'ait tout arrangé pour la pousser à cette extrémité;
mais elle a confiance dans la justice du roi et déclare
ne tenir à la vie que pour la consacrer à rétablir
entre ses deux fils l'union , détruite par les artifices
du cardinal. « Si je suis assez heureuse que de retourner
, près de vous, dit-elle en terminant, je me promets
70 —
■
n
» de vous faire cognoistre qu'en quelqu'endroit que
» j aye a estre , je n'ay j'amais rien eu de plus cher que
» 1 utilité de vostre service 1 . »
Ecrite un peu hâtivement, alors que la reine n'était
encore entourée que d'un petit nombre de ses fidèles
cette lettre se ressentait par le fond comme par là
ïorme de l'absence de ceux à qui elle confiait habituel-
lement la rédaction de ces sortes de manifestes La
réponse du roi fut faite de main de maître ; Louis ne
laissait à sa mère aucune illusion sur sa ferme intention
de conserver au cardinal l'autorité qu'il lui avait dé-
partie , et le ton dont elle était empreinte prouvait
surabondamment que Richelieu lui-même l'avait dictée 2
« Madame, disait cette lettre, je suis d'autant plus
» tasché de la résolution que vous avez prise de vous
» retirer de mes Estats , que vous n'en aviez point de
» véritable sujet. La prison imaginaire, les persécutions
*■ supposées dont vous vous plaignez , et les appré-
» hensions que vous témoignez avoir eues à Compiègne
» de vostre vie, n'ont pas plus de fondement que la
» poursuitte que vous mettez en avant vous avoir esté
» faite en vostre retraite, et l'intelligence que vous
» escnvez que l'on a eue avec le fils aisné du sieur
» de Vardes. Ces inventions sont un artifice semblable
» à la crainte qu'il y a trois mois vous feigniez avoir
1 Mercure Français, T. 17, p. 342.
' d - id - P- 34 9; M. Avenel la donne aussi dans sa
correspondance du cardinal. Dans sa dépêche du 6 août Z631 au comte
duc dOhvarés, le marquis de Mirabel , en parlant de cette lettre
qu il attribue à Richelieu , dit que le cardinal y donne tant de preuves
de sa vertu qu'il espère qu'on le fera canoniser avant sa mort. -Estado
£<Jiï> , fol. 33.
Hj
— 71 —
* que je voulusse vous renvoyer en Italie , à quoy vous
- sçavez bien que je n'ay point pensé , comme les offres
» que je vous ay faites de diverses demeures et gou-
m vernemens du tout esloignez de ce costé là le tes-
* moignent assez. Telles calomnies ne me descrieront
» pas , grâces à Dieu , en la Chrétienté où mes actions
* me font assez cognoistre. Tout ce que vous dites de
» ceux qui me servent n'ont pas seulement d'apparence,
„ et je m'estonne que les autheurs de vos lettres n'ont
* honte de mettre en avant contre eux des choses que
„ vous sçavez bien en vostre conscience ne leur pouvoir
„ estre imputées. Je recognois par beaucoup d'espreuve
* l'affection et la sincèreté de mon cousin le cardinal
» de Richelieu : la religieuse obéissance qu'il me rend
„ et le fidelle soin qu'il a de tout ce qui regarde ma
« personne et le bien de mes Estats parle pour luy.
„ Vous me permettrez , s'il vous playt , de vous dire ,
„ Madame , que l'action que vous venez de faire et ce
„ qui s'est passé depuis quelque temps , fait que je ne
* puis ignorer quelles ont été cy-devant vos intentions ,
„ et ce que j'en dois attendre à l'avenir. Le respect
* que je vous porte m'empesche de vous en dire davan-
r, tage; je prie Dieu cependant qu'il vous donne bon
„ conseil, et que vous puissiez vous persuader de l'affec-
„ tion de celuy qui sera toujours, etc.
Cette lettre hautaine fut livrée à l'impression et
répandue dans tout le royaume en même temps que celle
de la reine. Le cardinal chargea de plus l'un des
écrivains qu'il avait à sa solde , Balzac , l'académicien ,
croit-on, de réfuter point par point cette dernière, et
bientôt parut sous le titre de : Discours d'un vieil
courtisan désintéressé sur la lettre que la Reine
I ;1 !
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Mère _du Roy a escrite à Sa Majesté après estre
sortie du Royaume, un opuscule très-habilement
écrit où les principales assertions de la reine étaient
discutées et réduites à leur juste valeur. Il en était
notamment ainsi du fait qu'elle avançait de l'obligation
où elle s'était trouvée de se réfugier dans les Pays-Bas
pour se dérober à la cavalerie qui la poursuivait.
« Quelle cavalerie , disait l'écrivain anonyme , et dans
quels lieux a-t-elle passé? En vérité personne ne l'a
vue, et ce serait grand miracle, lors même qu'elle
eût existé , qu'un carrosse , si bien attelé qu'il fût , se
serait soustrait à une telle poursuite. »
Mais tous ces écrits portaient la marque de leur
origine et on aurait pu leur reprocher de n'être que
l'expression de la pensée du cardinal, juge et partie
dans ce débat , si le roi ne s'y était associé d'avance
par la déclaration qu'il fit aux députés du parlement
qui vinrent , le 25 juillet , recevoir au Louvre ses com-
mandements. « Vous avez entendu, leur dit Louis XIII,
« comme la Reine ma Mère estoit sortie du Royaume
* pour aller trouver mon frère et se mettre tous deux*
» entre les mains des Espagnols ; mais je ne les
v crains pas et empescherai bien qu'ils me fassent du
» mal. Ils disent que M r le Cardinal veut chasser la
» maison royale ; cela est faux , je me suis toujours
«bien trouvé de ses conseils. Si j'eusse creu ceux que
» l'on me vouloit donner toutes mes affaires seroient
„ ruinées ; quiconque l'aymera , m'aymera et je le
r, sçaurai bien maintenir i. »
En recevant la lettre du roi, Marie de Médicis,
1 Mercure français , t. 17.
irritée du ton dont elle était empreinte , ne voulut pas
tarder à y répondre ; elle écrivit de nouveau , plus
habilement cette fois , mais avec non moins de passion :
« Monsieur mon fils , je ne mérite pas ce me semble
, tant de rigueurs que vous me témoignez par votre
lettre, et si le même sentiment de la nature vous
„ pressait aussi fort en bon fils comme je le suis
„ pour vous en bonne mère , il ne faudrait personne
„ pour nous accommoder. Ce que je vous dis sont
- menteries , ce que je souffre sont imaginations ; voyez
• quels bons compliments votre bon naturel me fait !
„ Ce sont mes écrivains, dites-vous, qui empruntent
- ma main pour vous écrire , et vous ne voyez pas
- que vous en avez un seul qui me dérobe votre
„ cœur pour me maltraiter. Malheur sur lui , mon fils !
„ Dieu est trop bon pour souffrir qu'il vous traite
» aussi cruellement; car quoique vous me disiez ou
„ fassiez , je vous vois pleurer de regret dans votre
- âme. Vous m'entendez bien , et quoiqu'il vous dise
„ contre moi , je sais aussi très assurément que vous
„ n'en croyez rien , et cependant , encore que vous
„ soyez le maître , il nous arrache l'un à l'autre et
„ nous tient aussi séparés que si nous étions ennemis.
, Vous m'écrivez que je n'ai jamais été en prison. Je
a le crois , de votre intention ; mais que cela aussi
- n'ait été fait sous votre nom , il ne faut qu'aller à
„ Compiègne et parler à ceux qui m'ont gardée pour
„ le justifier. Voyez , mon fils , par cette action que
- vous désavouez ', comme il vous surprend , et combien
- d'autres extrémités , par cet échantillon , vous avez
„ à craindre de la violence de son humeur. Il est ou
„ il désire , parce qu'après ce qu'il m'a fait , n'y ayant
- 74 —
plus de sûreté pour moi, il n'y a plus personne
aujourd'hui qui osât parler contre lui , quand bien
il sagirait de votre vie. Et pour vous rendre un
parfait témoignage de ce que je dis , considérez
quil ma toujours fait proposer de m'éloigner et
jamais de retourner auprès de vous ; je n'entends pas
pour me mêler de vos affaires et assister à vos conseils
mais pour vous voir seulement , tant il meurt de peur
que la nature ne rejoigne ce que sa cruauté divise '
Il m'impute des cabales et des factions afin de
couvrir les siennes , et veut découvrir en moi ce
que je n'ai pas seulement pensé , et couvrir en lui
ce que j'offre de justifier. Mais, mon fils, ceci est
bien plus court que tant d'écrits et de répliques ■
Voulez-vous recevoir votre mère et votre frère à vos
pieds et remettre votre esprit et la France en repos?
Donnez la sûreté nécessaire , et vous verrez s'il vous
attendra, et s'il ne s'enfuira pas aussitôt qu'il en-
tendra que vous nous voulez voir Si je suis
dénaturée , comme il dit , je ne veux plus vivre ; si
cela n'est pas aussi , pouvez-vous excuser un serviteur
qui choque atrocement l'honneur de votre propre
mère? Voyez donc, s'il vous plait, qui a raison- et
comme il est ma partie et moi la sienne, ne nous
croyez ni l'un ni l'autre , remettez-en le jugement à
votre Parlement ; je m'y soumettrai si volontiers
que je ne veux aucun privilège ni considération
pour ma personne. Vous seriez bientôt détrompé....
Tout n'aboutit qu'à vous demander justice d'un mau-
vais serviteur et à vous faire voir ses crimes et ses
desseins contre votre Estât. Et si vous voulez que je
lui pardonne, je le ferai de bon cœur pour l'amour
n
»
»
3*
»
»
■n
»
a
n
»
m
I
— 75 -
y, de vous ; mais comme je suis sortie de la France
n pour sauver ma vie et me mettre à couvert de sa
„ persécution , quand bien je voudrais de rechef pour
y, votre service l'hazarder entre ses mains, je ne lui
» puis relâcher l'intérêt de mon honneur; il faut
» auparavant, s'il vous plait, qu'il soit juridiquement
* condamné ; et lors , si vous lui donnez la vie , je
„ lui rendrai aussi volontiers tous mes ressentimens....
y, Quand bien vous me diriez encore plus d'injures ,
» vous êtes mon Roy et mon fils , faites-moi justice
y, comme l'un et m'aimez comme l'autre. C'est ce que
„ je vous demande à mains jointes. Ce sera une
y, action digne de vous , de rendre en ce faisant la vie
- à celle qui a eu le bonheur de vous la donner l . »
Rendre le parlement juge du différend qui s'était
élevé entre elle et le cardinal était un expédient assez
original , mais, il faut l'avouer , fort peu pratique. Des
juristes ne pouvaient que déclarer leur incompétence
quand il n'existait ni crime , ni délit ; quand tout le
débat reposait sur une incompatibilité d'humeur, fort
déplorable assurément , mais qu'un jugement ne pouvait
faire disparaître. La reine-mère ne le pensait pas ainsi
toutefois ; elle trouvait Richelieu criminel , croyait que
juridiquement il méritait la mort , et ne consentait à
lui pardonner que si son fils lui faisait grâce de la vie.
i M. Cousin, qui publie cette lettre en entier dans l'appendice de
son beau livre sur M me de Hautefort , nous apprend qu'elle a été
trouvée en copie dans les papiers du P. Caussin, et semble insinuer
qu'elle est celle que ce prêtre présenta au roy en 1637. Il n'en peut
être ainsi , et nous lui avons rendu, croyons-nous , la vraie place qu'elle
doit occuper dans l'histoire de Marie de Médicis. M. Cousin a emprunté
cette lettre aux Archives des affaires étrangères, France, t. 88, fol. 28.
— 76
Le roi était trop décidé à soutenir et à donner raison
à son premier ministre pour être touché en quoi que ce
fût par les raisonnements et les objurgations de sa
mère : il ne répondit pas à sa lettre , et comme s'il
prenait son parti de son absence et ne voulait en aucune
façon empêcher son établissement à l'étranger , il lui
permit de faire retirer de Compiègne sa garde-robe et
ses bijoux , et autorisa même tous ceux qui étaient
alors attachés à son service à la suivre dans son exil
volontaire ; seuls M r d'Argouges , son trésorier , em-
prisonné depuis le 24 juin , et le médecin Vautier
ne lui furent pas rendus.
Au lendemain de son arrivée à Avesnes , la reine
se trouvait du reste entourée déjà d'un train de maison
assez considérable. Le prince d'Épinoy , gouverneur du
Hainaut , qui avait été chargé de lui porter la réponse
de l'infante et de l'inviter à se retirer à Mons où elle
serait plus en sûreté , écrit le 21 au soir 1 que sa suite
se compose de trois dames , de sept filles d'honneur et
de cinq à six femmes de chambre , non comprises celles
des filles d'honneur. La demande des logements récla-
més des magistrats d'Avesnes pour les officiers de bouche
et autres et les divers services de sa maison , présente
également une liste aussi complète que le serait celle
d'un château royal.
Au nombre des membres de la noblesse française qui
l'avaient déjà rejointe, on comptait alors M r de Baradas,
le baron de Guesprez et sa femme , la marquise de'
Sourdeac, M me du Fresnay , le baron de S'-Romain
« Le prince d'Épinoy à l'infante, Avesnes , le 21 juillet 1631 à onze
heures du soir.
■
— 77 —
et quelques autres. A chaque instant il s'en présentait
de nouveaux aux portes de la ville ; leurs noms étaient
immédiatement communiqués à la reine qui décidait si
l'on devait ou non les recevoir i ; on lui faisait connaître
ensuite par des coups de cloche le nombre de cavaliers
qui entraient 2 .
Parmi les personnes qu'elle refusa de voir , il tout
noter Jacqueline du Bueil , marquise de Vardes, qu'elle
accusait de l'avoir trahie en ne lui livrant pas LaCapelle.
Au bout de quelques jours arrivèrent de Compiègne
et de Paris huit carrosses , dont quelques-uns extrême-
ment ornés, deux litières et vingt-deux mulets fortement
chargés , ce qui permit à la reine de compléter son
installation , et bientôt on la vit , comme dans son palais
du Luxembourg , manger en public , entourée de gardes
le pistolet au poing.
Le 26 au soir le marquis d'Aytona vint la compli-
menter au nom du roi d'Espagne et le lendemain matin ,
avant la messe , il eut avec elle une entrevue par-
ticulière. Il lui dit que l'infante était disposée à faire
tout ce qui dépendrait d'elle pour lui rendre agréable
le séjour de ses États , et qu'elle irait même au devant
de ses désirs. Marie de Médicis répondit en riant que
le roi d'Espagne , au pouvoir duquel elle se trouvait ,
pouvait faire d'elle tout ce qu'il voulait. Elle paraissait
encore assez indécise sur ses projets futurs , et ce fut
assez vaguement qu'elle parla de demander à Philippe IV
un secours de 200,000 écus et l'autorisation de lever
des troupes.
1 L'audiencier Verreyken à l'infante. 24 juillet 1631.
« Le baron de Crèvecœur à Vinfante. ibid.
■
■
■
up
— 78 -
Comptant peut-être que Louis XIII, à la nouvelle de
*a fuite, s empresserait de lui faire des propositions
d accommodement , elle avait paru jusqu'alors P Tp res
i l ;rr k n Wière - Le marquis " ui fit —2
sans peine quelle n'y était pas en sûreté et que vu
lansl L m °rr entS dG tr ° U P eS ^ 1>0n o'ser'vait
se mettre^ r ï , *?" ' * *** prudent ^ elle de
se mettre al abn derrière des remparts mieux défendus
que ne 1 étaient ceux d'Avesnes. E /le consentit à ^rt
le surlendemain pour Mons.
aui D ']W° na k P* al ° rS de ld dési ^ ner ' P armi «**
qui 1 entouraient, un gentilhomme avec lequel il pût
de G t f!7 GS / ffaireS C ° UranteS ■ SanS -- besoin
de la fatiguer de ses audiences. Elle lui désigna le
marqu de ]a Vieuville ( ^ ^ ^ g
délie en ce moment, en qui elle avait le plus de
confiance. Cet ancien surintendant des finances de
France , renversé par Richelieu., était accouru se mettre
a la disposition de la reine dès qu'il avait connu sa fuite ■
elle pouvait compter sur lui , la haine qu'il portait au
cm dmal 1 assurait de sa fidélité et de son dévouement
Le marquis d'Aytona eut aussi à désigner quelqu'un
qui put être son intermédiaire auprès de la Vieuville
et son interprète près de la reine. Le prince de
Barbançon s était offert ; mais alors déjà on commen-
çait a soupçonner la haute aristocratie belge d'être
antipathique au gouvernement espagnol , et ce fut cette
fois encore le secrétaire du conseil privé , Pierre Paul
Kubens , qui fut choisi i. Marie de Médicis le con-
sLtZlZÏÎSW^I' A —' 29 juillet 1631. (Arch. de
oimancas. Jistado 2048, f. 29). Le même à Philippe IV, Mon» le 30 iuiïW
(ibid. et Bjbl. royale, MS. 16149, fol. 60). ^juillet,
— 79 —
naissait depuis longtemps; elle l'avait souvent entretenu
avec intimité dans les heureux jours de sa splendeur
passée, quand il illustrait pour elle les salles de son
palais du Luxembourg et faisait revivre sur la toile,
à côté de son image , celle du grand roi dont pendant
dix ans elle avait partagé le trône. Elle agréa donc
ce choix , et l'illustre peintre abandonna encore une fois
ses pinceaux pour la plume du diplomate.
Comme tous les exilés , la reine-mère, la Vieuville
et tous les Français qui avaient embrassé sa cause se
faisaient de singulières illusions sur la force de leur
parti. Homme d'imagination plutôt qu'homme d'État ,
Rubens n'avait pas la froide clairvoyance qu'il eût
dû posséder pour discerner le vrai du faux dans la
peinture qu'on lui fit de la lassitude que la France
ressentait du gouvernement du cardinal, de l'impatience
du peuple et de la noblesse à secouer le joug pesant
sous lequel il les comprimait , de la fiévreuse ardeur
avec laquelle on attendait le signal de la délivrance,
qu'il partît des Flandres ou de la Lorraine. Embrassant
avec enthousiasme la cause de ceux en qui il voyait
des opprimés , il eut l'art de faire partager ses illusions
au marquis d'Aytona et à l'infante , et ce fut par leurs
ordres que le 1 er août il écrivit au cabinet de Madrid ,
dans cette belle langue italienne qu'il avait apprise dans
sa jeunesse à la cour du duc Vincent de Mantoue et
qu'il aimait à employer dans ses correspondances l ,
pour lui faire connaître les espérances des partisans
de la reine-mère et du duc d'Orléans et lui demander
les secours qui devaient leur permettre de les réaliser.
» Voir la Correspondance de Rubens, éditée par Cachet.
— 80 —
■
■
Il résultait en effet des assurances de la Vieuville
et de quelques uns des gentilshommes du parti de
Monsieur , qui se trouvaient alors dans les Pays-Bas ,
que l'émigration se croyait certaine du concours des
ducs de Guise et d'Épernon, gouverneurs de la Provence
et de la Guyenne , et qui pouvaient faire soulever ces
deux provinces en sa faveur ; du duc de Bouillon ,
maître de Sedan, place très-forte, admirablement
située sur les frontières de la Lorraine et. des Pays-
Bas , et qui pouvait devenir le principal boulevard
de la rébellion ; du duc de Caudale et du marquis
de la Valette. Elle comptait aussi sur les huguenots
et sur la complicité de quelques gouverneurs de places
fortes , entre autres du frère du commandeur de
Valançay , Jacques d'Étampes , qui devait livrer
Calais ; enfin elle évaluait à 15,000 hommes d'infanterie
et 2500 de cavalerie les troupes qu'elle pouvait réunir
et n'hésitait pas à affirmer qu'une partie de l'armée
française , entre autres la garde royale , ferait défection
pour passer dans ses rangs aussitôt que les hostilités
seraient commencées l .
En réclamant l'appui de l'Espagne, ce n'était toutefois
pas une déclaration de guerre à la France que les émigrés
demandaient : la reine-mère et les siens s'en défendaient
même absolument ; c'était surtout le concours de ses
finances qu'il leur fallait et l'autorisation de lever des
troupes dans les Flandres. A cette époque ces pratiques
n'étaient pas considérées comme aussi contraires au droit
des gens qu'elles le seraient de nos jours , et depuis de
1 Nous ne possédons pas cette lettre de Rubens que nous ne con-
naissons que par l'analyse qu'en fit Olivarès au conseil d'État.
— 81 —
longues années déjà, la France, en paix avec l'Espagne,
entretenait cependant de ses subsides et même de ses
propres soldats, enrôlés sous les drapeaux des Provinces-
Unies , la guerre que celles-ci faisaient aux Pays-Bas
espagnols. Fournir les mêmes armes au duc d'Orléans
et aux partisans de Marie de Médicis était donc tout
au plus user de représailles et paraissait sans dangers
pour la paix entre les deux nations. Aussi le marquis
d'Aytona, en peignant à Philippe IV les espérances des
réfugiés , ajoutait : « Jamais il ne s'est présenté une
y, occasion comme celle-ci d'humilier vos plus grands
» ennemis; Votre Majesté, ni aucun de ses royaux
» prédécesseurs, n'a jamais eu comme maintenant entre
» les mains une reine qui , après avoir si longtemps
* gouverné la France , a obligé tant de gens et un
r, frère du roi , le seul héritier de la couronne l . »
« Jamais , écrivait-il le même jour au comte-duc
» d'Olivarès , jamais Votre Excellence n'a été en pré-
» sence d'événements aussi importants et n'a trouvé une
» semblable occasion d'avoir satisfaction des offenses
» que l'Espagne a reçues de la France.... La justice
» et la raison font un devoir au roi notre maître de
« délivrer sa belle-mère de l'oppression violente que
« lui fait subir le cardinal.... Bien que j'hésite à con-
r, seiller de nouvelles dépenses , je les crois cependant
» nécessaires ; la gloire de S. M. et la vôtre en dé-
» pendent.... Tant que Monsieur sera hors du royaume,
» il n'est pas à craindre que le roi de France rompe avec
1 Dépêche du marquis d'Aytona à Philippe IV, in 30 juillet, déjà citée.
2 ld. id. au comte-duc. Mons , 30 juillet. —
(Arch. de Simancas , estado 2045 , f. 31.)
a
1
■
■
■
I
— 82 —
» nous , et s'il s'y décidait il se perdrait assurément ,
» car aucun pouvoir n'est assez fort pour résister simul-
» tanément à une guerre étrangère et à une guerre
« civile.... Je ne saurais donc trop vous engager à
« prendre une résolution prompte , car tout retard
* pourrait faire perdre une occasion unique , qui peut-
« être ne se représentera plus.... Tous les Français
» qui sont ici voudraient voir les choses marcher aussi
» rapidement que possible ; car si Monsieur n'entre
» pas en campagne avant l'emmagasinement des
» grains dans les villes et les places fortes , il aura
» de grandes difficultés à nourrir son armée. »
On le voit , laissés à eux-mêmes les conseillers de
l'infante , partageant toutes les illusions des émigrés ,
se seraient rapidement compromis vis-à-vis de la France
et auraient attiré dès lors sur nos provinces tous les
maux d'une guerre entreprise pour une cause qui leur
était absolument étrangère. Mais ils n'étaient pas assez
sûrs , en cette circonstance , d'être approuvés par le
cabinet de Madrid pour oser prendre une initiative
peut-être dangereuse. Une autre raison encore les forçait
à l'inaction : les finances des Pays-Bas étaient dans
un état fort précaire ; les impôts , quoique bien lourds ,
ne suffisaient pas à l'entretien de l'armée considérable
qui , depuis si longtemps , devait être sur pied d'une
manière permanente pour poursuivre la guerre avec la
Hollande , et l'Espagne devait chaque année combler
les vides du trésor. Les banquiers d'Anvers refusaient
de faire des avances hypothéquées sur le produit des
gallions des Indes occidentales , dont l'arrivée était
toujours fort problématique ; ils ne voulaient fournir
d'argent qu'à bon escient, sur des traites dûment re-
— 83 —
vêtues des signatures les plus autorisées, et les dépêches
dont nous avons reproduit des fragments se terminent
toutes par le vœu de voir bientôt arriver ces précieuses
lettres de change.
Force donc était d'attendre ce que Philippe IV aurait
résolu , et l'on s'efforça de tromper l'impatience de la
reine-mère en lui prodiguant des fêtes et des honneurs.
D
CHAPITRE IV
Mari» de Médicis se rend à Mons. — Sa réception. — L'infante nient l'y rejoindre. — Elle
la conduit à Bruxelles par Mariemont. — Entrée des deux princesses dans la capitale. —
Indisposition de la reine-mère. — Elle se rend avec l'infante à Anvers. — Elle assiste à
la procession de la kermesse. — Visite l'imprimerie plautinienne. — Les ateliers de Rubens
et de Van Dvck. — Ce dernier peint son portrait. — Elle visite la Houille de Jean de Nassau.
— Défaite de la flottille.
Marie de Médicis quitta Avesnes le 29 juillet. Après
une halte de quelques heures à Maubeuge pour dîner,
elle fit son entrée à Mons vers 7 heures du soir. Son
carrosse, garni de velours noir avec broderies d'argent,
était accompagné du prince d'Epinoy et de plusieurs
gentilshommes ; deux litières qui le suivaient renfer-
maient les dames d'honneur. Don Alberto de Velasco ,
avec la compagnie des gens d'armes de l'infante ,
dont il était capitaine , l'escortait depuis Avesnes.
Les magistrats de Mons reçurent la reine-mère à
la porte de Bertaimont avec le cérémonial usité lors
de l'entrée des souverains des Pays-Bas dans la capitale
du Hainaut , et ce fut le pensionnaire Guy Vivien qui
la complimenta.
Cette harangue officielle nous a été conservée ; elle
est bien de son époque et montre que le style ampoulé ,
que de médiocres écrivains avaient mis à la mode en
France , avait trouvé des imitateurs de ce côté de la
— 85 —
frontière ; mais , à défaut d'autre mérite , elle avait au
moins celui d'être courte.
« Madame , lui dit Guy Vivien , il faudrait que nos
„ cœurs nous servissent de langue pour exprimer
„ dignement la joie de nos âmes en cet heureux jour
„ de l'arrivée de V. M. , parce que dans nostre silence
„ mesmes nos pensées ne sauroient la représenter que
„ confusément ; toutefois cette confusion sera plus
„ éloquente que nos discours , puisque aussi bien dans
» un tel excès de contentement et de bonheur, il ne
» nous est pas permis d'ouvrir la bouche que pour
* assurer V. M. que nous sommes ses très humbles et
» très obéissants serviteurs. »
Marie remercia les magistrats , puis au son de l'artil-
lerie, des cloches, des trompettes et des tambours,
entre une double haie formée par les jeunes gens et
les serments de la ville , elle se dirigea vers l'hôtel
de Naast, demeure du grand-bailli, mis à sa dispo-
sition. La marquise de Mirabel , femme de l'ambas-
sadeur d'Espagne à Paris et que l'infante avait
attachée à sa personne , l'y attendait ; elle lui remit
trois riches scribans, présents d'Isabelle. Dans la soirée
les chanoinesses du chapitre noble de S te -Waudru vinrent
la saluer ; le lendemain ce fut le tour des députés des états
du Hainaut , assemblés en ce moment ; Jérôme de la
Barre , leur pensionnaire , la complimenta en leur nom.
Pendant les quinze jours qu'elle passa à Mons , la
reine-mère alla visiter tour à tour les principales églises,
notamment celle de S te -AVaudru , et celle des pères
jésuites le 31 juillet , jour où l'on y célébrait la fête
du fondateur de cet ordre célèbre. Un bal lui fut aussi
offert à l'hôtel de ville , et elle assista à un autre encore
— 86 —
I
m
que le duc de Varaguas , grand d'Espagne , donna à
M el16 de Montmorency, chanoinesse de S te -Waudru; toutes
ses compagnes y assistèrent , vêtues de blanc , portant
des fraises à l'espagnole et la tête couverte d'un voile
qui leur cachait à demi le visage. S'il faut en croire le
sieur de la Serre , historiographe de France qui nous
a laissé une Histoire curieuse de tout ce qui s'est
passé à l'entrée de la reine-mère du roi très-chrestien
dans les villes des Pays-Bas i , « elles s'y firent ad-
» mirer vestues à leur advantage et parées de mille
» agréables afféteries qui rehaussaient l'esclat de leurs
» beautés criminelles. Je dis criminelle , ajoute l'histo-
» riographe , puisqu'elles furent convaincues d'avoir
» blessé les cœurs les plus innocens, tant elles estaient
» malicieuses. »
Les émotions et les fatigues du voyage causèrent
cependant à la reine une légère indisposition qui l'obligea
à se renfermer quelques jours chez elle ; le 5 août ,
elle y reçut Puylaurens qui venait d'arriver à Mons
avec une suite de 80 chevaux , et le 6 l'ambassadeur
d'Angleterre vint la saluer. Le 9, se sentant rétablie,
elle fit un pèlerinage à Notre-Dame de Bon-Vouloir
dans le bois d'Havre , à une lieue et demie de Mons ,
accompagnée du prince d'Épinoy et de plusieurs gentils-
hommes du pays , et fit présent à la madone d'une robe
magnifique. Deux jours après, elle alla au devant de
l'infante Isabelle qui venait de Mariemont à Mons pour
la visiter.
Les deux princesses se rencontrèrent entre le bois
1 A Anvers , en l'imprimerie plantinienne de Balthasar Moretus
1632. In-folio.
87
de S'- Antoine en Barbefosse et le pont de Busselières ;
Son Altesse mit aussitôt pied à terre et courut vers le
carrosse de la reine pour l'empêcher d'en faire autant ;
mais elle avait été prévenue , et ce fut au milieu du
chemin que ces deux femmes illustres se jetèrent dans
les bras l'une de l'autre.
C'est cette scène que le graveur , qui a illustré
l'œuvre du sieur de la Serre , a reproduite au frontispice
de son Histoire curieuse. L'infante y est représentée
en costume religieux. Depuis la mort de l'archiduc
Albert elle avait en effet pris la robe grise des Pauvres-
Claires , et c'est ainsi vêtue que Van Dyck l'a peinte
dans le beau portrait que l'on admire actuellement au
Musée de Berlin l .
L'infante , née en 1566, était alors âgée de 65 ans.
Sans être maigre, elle n'avait plus rien de cette opulence
de formes que Rubens s'est plu à lui donner dans le
splendide portrait qui , dans le grand salon du Musée
de Bruxelles , fait pendant à celui de l'archiduc Albert ;
mais ses traits étaient encore remarquables. Son grand
œil noir et intelligent n'avait rien de cet aspect glauque
et somnolent que l'on retrouve déjà dans les portraits
de Charles-Quint et qui ne fait que s'accuser davantage
dans ceux de ses descendants ; sa bouche était à peine
déformée par la lèvre autrichienne, cet héritage dis-
gracieux que l'empereur Frédéric III tenait de sa
mère, la Polonaise Cimburga , et qu'il a transmis à
toute sa race : tous ses traits , en un mot , rappelaient
plutôt ceux des Valois dont était sa mère , l'infortunée
reine Elisabeth.
Van Sompel , Hondeus, Gaywood et Vosterman ont gravé ce portrait.
■■
H
^^^^^^^^H
1
B?
Los deux princesses entrèrent à Mons vers six heures
du soir au milieu des acclamations d'une foule consi-
dérable accourue pour les contempler. Elles descendirent
à l'hôtel de Naast , la reine marchant devant l'archi-
duchesse qui lui cédait le pas.
Isabelle logea à l'hôtel de S'-Gîuslaïn , où elle reçut
le jour même les autorités ; puis le lendemain , après
avoir entendu la messe à S te -Waudrû et dîné chez la
reine , elle partit avec elle vers quatre heures pour le
château de Mariemont où les deux princesses passèrent
la nuit avant de prendre la route de Bruxelles l . C'était
en effet dans la capitale de ses États que l'infante
avait résolu de donner , au moins provisoirement , l'hos-
pitalité à son hôte royal, soit qu'elle jugeât Mons trop
près des frontières de France, soit que cette ville
n'offrit pas d'hôtel assez commode pour y loger la
maison de la reine , soit enfin qu'on craignit de rendre
les Français qui l'accompagnaient témoins de la mésin-
telligence qui régnait à cette époque entre le gouver-
nement des Pays-Bas et la noblesse du Hainaut.
Une lettre de l'audiencier Verreyken à l'infante nous
a conservé le détail des honneurs que les magistrats de
Bruxelles voulurent rendre à Marie de Médecis à son
entrée dans la capitale.
- En premier lieu , dit-il , on a desseigné de faire
sortir les cinq compagnies ou guides et les dix com-
pagnies de la garde bourgeoise , environ 3000 hommes
commandés par le sergent-major de la ville , et de
recevoir la reine par trois salves de mousquet teric.
1 Séjour de Marie de Médicis à Mons, par L. Devillers. — Annales
de l'Académie d'archéologie de Belgique, l r »«érie,t. 14, p. 497.
■
89 —
» Planter une partie de l'artillerie sur la porte cl'An-
derlecht et les boulevarts adjacents par où on croit que
la reine fera son entrée , les dits boulevarts étant garnis
de la fleur de la bourgeoisie , scavoir de ceux qui par
voie de composition ou de rédemtion se sont affranchis
desdites confréries et compagnies.
„ Que la reine approchant do la ville , on sonnera
la grosse cloche de S'-Nicolas , qu'au mesme temps
l'artillerie et une grande quantité de grenades colloquées
à l'entour de ladicte porte sera laschée et deschargée
par trois fois.
* Que toutes les bouttiques seront serrées....
* Hors de la porte sera dressé un passet relevé tendu
de drap rouge où le magistrat attendra la reine et à
sa première vue descendra vers son carrosse pour s'y
conjouir de son arrivée , compliment fait par le pen-
sionnaire....
„ Faict à noter que comme anciennement à la récep-
tion de semblables princes et princesses on leur pré-
sentait du vin blanq et rouge en des tonneaux peints
de couleur rouge à bandes dorées , au lieu qu'aux
princes de moindre qualité on présentait du vin es
cannes de la ville , ce qui s'observe encore pour l'heure ,
néantmoins l'on fera aussy le mesme.
„ On fera sonner forces trompettes sur la dicte porte.
„ Les guides et confréries suivront les carrosses de
la reine.
* Au grand marché on plantera des barrières pour
l'honneur et la débarrasser de toute foule et confusion.
„ On fera des feux au grand marché , luminaire à
la tour S'-Nicolas et à l'hostel-de-ville.
- A l'arrivée de la reine au grand marché l'on y
^m^n
— 90 —
■
fera jouer des haubois et autres instruments colloques
aux galleries dudict hostel-de-ville , qui seront tendues
de drap rouge aux armes du Roy, de Son Altesse , du
pays de Brabant et de la ville.
» Pendant que la reine ayant mis pied à terre
prendra la route de la cour, on jouera l'artillerie des
ramparts des portes de Namur et de Louvain i. *
En marge de cette pièce l'infante écrivit en espagnol
qu'elle approuvait le tout , en observant toutefois qu'on
pourrait tirer moins d'artillerie et brûler moins de
poudre.
Ce cérémonial fut suivi avec exactitude. Le marquis
de Santa-Cruz , gouverneur des armes c'est-à-dire
généralissime de l'armée des Pays-Bas , accompagné de
dix enseignes de milice bourgeoise commandées par
le sergent-major Charles de Locquenghien , seigneur
de Melsbroek , alla recevoir la reine à une lieue de
Bruxelles ; plus près de la ville , les cinq serments
rangés en bataille , et entre les deux portes d'Ander-
lecht, qui formaient une sorte de double donjon avec
cour intérieure , sur une estrade tapissée d'écarlate ,
l'amman et les magistrats de la cité l'attendaient.
Le pensionnaire Cb. Scboote prononça la harangue
de bien venue. Après avoir rappelé que cent ans
auparavant la reine Éléonore , sœur de Charles-Quint
et femme de François I er , roi de France , avait aussi
honoré Bruxelles de sa présence : '« Si les termes
r, nous manquent encore , dit-il , pour exprimer à quel
r, prix nous mettons l'honneur qui rejaillit à plein
» sur nous, par l'esclat de la royale présence de la
1 Mons, 12 août 1631. Audience 641.
— 91 —
» mère de nostre Reyne, mère de tant de roys , et de
v tant de vertus tout ensemble , nous tirons vanité de
» ce défaut, parce qu'il n'appartient qu'au silence de
« publier sa gloire , tandis que nous graverons la vérité
» et dans nos cœurs et dans le plus beau livre des
» événemens de la ville l . »
« Puis les canons et les mortiers , s'écrie l'histo-
riographe de France dont nous avons déjà parlé ,
les autres pièces de fer, les mousquets et les trompettes
prirent la parole, et chacun en son langage ht une
nouvelle harangue à S. M. ; mais comme ils parlaient
trop haut tous à la fois , il fallut deviner ce qu'ils
voulaient dire , les ayant ouys sans les entendre. *
Ce fut l'ancien palais des ducs de Brabant que
Marie de Médicis alla occuper à son arrivée à Bruxelles.
Il venait d'être restauré complètement , le parc et les
jardins avaient encore été embellis l'année précédente ,
et dans son ensemble il offrait un séjour digne en
tous points de l'hôte royal qu'il recevait. Bien que la
reine ne dût l'habiter que peu de temps , pensait-on ,
car on était indécis sur la question de savoir si elle
irait résider à Malines ou à Gand 2 , les somptueux
appartements qu'avait occupés feu l'archiduc Albert
avaient été préparés pour elle et pour sa maison ,
1 De la Serre, Histoire curieuse, p. 17.
2 « Avant-hier arriva en cette ville la reyne-mère accompagnée de
.. Son Altesse et de toute la noblesse de cette cour , fort satisfaite
» de l'accueil et des honneurs extraordinaires qu'elle y a reçeu ,
» comme aussy en toutes les autres places de ces pays. Maintenant
» on commence à discourir de sa retraicte en quelqu'autre ville, et
» semble qu'elle ait jette l'oirs sur celle de Gand ou Malines. « —
Le secrétaire Prats à M. de Clercq. - Négociations de France . t. 7,
p. 162.
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— 92 —
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montée sur un pied très-considérable ; une somme de six
mille livres par mois lui fut allouée pour son entretien ,
et le comte de Noyelles lui fut donné pour premier
maître-d'hôtel.
Dès le lendemain de son arrivée, après avoir reçu
les diverses autorités , la reine commença la visite des
églises que renfermait Bruxelles : S te -Gudule , Notre-
Dame de Bon Secours , Notre-Dame de Laeken , l'église
et la maison des jésuites , etc. ; le 15 août elle fît ses
dévotions et assista à un sermon du père Suffren.
Cet ecclésiastique l'avait en effet rejointe un des pre-
miers ; il fut bientôt suivi du père Chantelouve et de
l'abbé de S'-Germain. Une indisposition qui fut la suite
d'une visite qu'elle fit à pied , le dernier dimanche du
mois d'août au cloître des Carmélites déchaussées ,
retarda de quelques jours une excursion qu'elle devait
faire à Anvers. Accompagnée de l'infante , elle partit
cependant pour cette ville le 4 septembre, et après
avoir accepté au Grand-Willebroek une collation que
lui offrit dans sa maison de plaisance le baron de La
Faille, seigneur de Nevele , elle s'embarqua avec toute
sa suite au Petit- Willebroek , sur les frégates et les
galères que les magistrats d'Anvers avaient mises gra-
cieusement à la disposition des deux princesses.
Les mêmes honneurs qui avaient accueilli Marie de
Médicis à Mons et à Bruxelles lui furent rendus dans
la ville qui portait alors si magnifiquement le nom de
métropole des arts , mais qui déjà était bien déchue de
son importance commerciale. Le pensionnaire Jacques
Edelheere la harangua , et elle descendit à l'abbaye
de S'-Michel où les ducs de Brabant avaient coutume
d'habiter quand ils visitaient Anvers , pendant qu'Isa-
1
— 93
belle prenait possession sur la place de Meir de l'hôtel
de feu Simon Rodriguez , mis à sa disposition par ses
héritiers.
Le clergé avait fait retarder la sortie de la procession
qui ouvre au mois d'août la kermesse d'Anvers , pour
offrir aux deux princesses ce spectacle des splendeurs
du culte catholique dont rien de ce que nous voyons
de nos jours ne peut donner une idée. Les plus grands
artistes , en effet , avaient donné les dessins des chars ,
porteurs de personnages et de figures allégoriques ,
qui composaient le cortège , et des fenêtres de l'hôtel
d'Alexandre Van der Goes , d'où elle vit toute cette
pompe défiler sous ses yeux , Marie de Médicis put
se croire reportée aux jours de sa jeunesse , dans cette
belle Italie d'où nous est venu le goût de ces repré-
sentations religieuses.
Notre intention n'est pas de suivre la reine pas à pas
pendant tout son séjour à Anvers , ni de parcourir avec
elle ces temples magnifiques dont la plupart font encore
actuellement l'orgueil de cette cité ; le lecteur pourra ,
s'il est curieux de connaître les éloges hyperboliques
que leur vue excita , lire l'ouvrage de de la Serre.
Qu'il nous suffise de dire que ces chefs-d'œuvre d'ar-
chitecture ne furent pas les seules curiosités qu'elle
se plut à visiter : l'imprimerie de Balthasar Moretus,
petit-fils de Plantin , eut aussi l'honneur de la recevoir ,
et le chef de cette maison composa son éloge en vers
latins. Elle se rendit aussi à la maison de Rubens , où
pour la seconde ibis le grand peintre avait réuni tout
un musée de richesses artistiques et archéologiques , et
à l'atelier où Van Dyck s'était plu à rassembler les
œuvres du Titien qu'il avait pu se procurer dans ses
^■■^H
— 94 —
I
II
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voyages. Ce fut pendant ce premier séjour de la reine
à Anvers que l'illustre artiste peignit le magnifique
portrait qui appartient actuellement à la galerie de
Munich. Agée d'environ 58 ans (elle était née en
1573), Marie de Médicis y est représentée de trois
quarts , les cheveux courts et bouclés , la tête et
les épaules entourées de cette haute et raide collerette
dont la mode subsista si longtemps; elle est vêtue
d'une robe de soie dont les manches sont ornées de
crevés et tient en main quelques fleurs 1. Elle n'a plus
ce majestueux embonpoint que Rubens lui a donné
dans les compositions un peu théâtrales du Luxem-
bourg ; sans doute l'âge , les ennuis de sa captivité et
les soucis de sa condition actuelle avaient pu altérer
sa santé ; mais il est permis de croire aussi que
l'exhubérance de formes que l'illustre chef de l'école
flamande a prêtée à tous ses modèles , et que l'on
rencontre jusque dans ses tableaux de sainteté , était
sa manière à lui de les idéaliser.
Le 10 septembre les deux princesses allèrent ensemble
visiter la flottille qui , sous les ordres du comte Jean de
Nassau et du prince de Barbanson, partait le même
soir et , descendant l'Escaut , comptait occuper les îles
de la Flatte et de La Brille , séparer la Zélande de
la Hollande et contribuer au succès d'une entreprise
que voulait tenter au même instant le marquis de
Santa-Cruz qui commandait l'armée de terre. Au
moment de s'embarquer, les gentilshommes de la flotte
demandèrent à la reine de bénir leurs armes : elle y
1 P. Ponsius a gravé ce portrait avec ce titre : Maria de Medices
Regina Franche Trium Regum Mater.
— 95 —
consentit ; mais cette bénédiction ne devait pas leur
porter bonheur.
L'expédition était composée de cinquante chaloupes
et de dix pontons , portant six à sept mille hommes avec
des vivres pour quatorze jours , et armés de 10 demi-
canons , de 12 tiers de canon * , de 4000 pots-à-feu
et de 400 petites pièces d'artillerie en cuir 2, semblables
à celles dont le roi de Suède se servait comme artillerie
légère. Après avoir éprouvé le lendemain matin devant
Romerswal un retard d'une marée , par suite du temps
que l'on mit à relever une dizaine de chaloupes qui
s'étaient échouées , en arrivant dans la soirée à Sta-
venisse , pays de S te -Anne , la flottille rencontra un
petit nombre de vaisseaux de guerre , sous le com-
mandement du vice-amiral hollandais Haller , que
quelques autres navires sortis de Berg-op-Zoom avec
1500 mousquetaires vinrent bientôt renforcer. M. de
Maison-Neuve, colonel français au service des Provinces-
Unies , commandait ces derniers ; l'un de ses capitaines
était le vicomte de Turenne 3 , qui atteignait ce jour
là ses vingt ans et apprenait la guerre à l'école des
successeurs de Maurice de Nassau.
I
1 Extraict d'une certaine lettre escritte d'Anvers le 13 de septembre.
— Audience. 642. — Les demi-canons étaient des pièces d'artillerie
du calibre de 24, les tiers de canons avaient le calibre de 16.
2 .> La flotte espagnole qui partit d'Anvers était de 35 grandes
frégattes armées chacune à la poupe de deux pièces de six livres
et quantité de petites pièces de cuir d'une nouvelle invention sur
les côtés. » — Mémoires de Frédéric Henri de Nassau , p. 126 , édition
de 1723.
3 Lettre du vicomte de Turenne à sa mère , le 26 septembre 1631. —
Mémoires du maréchal Vicomte de Turenne, Introduction, p. 337,
Édition Michaud.
— 96 —
On combattit une grande partie de la nuit avec des
succès divers. A l'aube , un brouillard épais , en em-
pêchant les chaloupes de se guider et de se reconnaître,
sema la confusion parmi elles ; ceux qui les montaient
voulurent gagner la terre , mais avec tant de précipi-
tation qu'un grand nombre se noya ; les autres ren-
contrèrent sur les digues et dans les schorres les troupes
du colonel Morgan et furent faits prisonniers. Le comte
de Nassau, avec très-peu de monde, parvint à se sauver
par le Prinsland et à gagner, le Brabant i.
La nouvelle de ce désastre vint attrister le. séjour
des deux princesses à Anvers et mit un terme aux fêtes
qu'on avait commencé à leur donner. Elles continuèrent
néanmoins à y résider jusqu'à la fin d'octobre ; rien en
effet ne les rappelait au siège du gouvernement , car
les dépêches arrivées de Madrid ne laissaient aucune
illusion sur la ferme volonté du gouvernement espagnol
de ne coopérer en rien , au moins pour le moment , aux
entreprises que méditaient les émigrés.
1 Voir les Mémoires do Frédéric Henri de Nassau, la lettre de
Turenne citée dans la note précédente et deux autres lettres encore
(Audience , 642) dont l'une datée du camp de Halteren prés de Bergen-
op-Zoom. On lit dans cette dernière : " Sur ceste flotte a esté trouvé
une bannière de satin blanq avec les armes d'Espagne ayant pour
inscription en lettres d'or Nostra Segnora , laquelle a esté emportée du
navire admirai. En ceste armée navale ont aussi esté trouvées deux
cappucius en leur habit ordinaire et un jésuite... On entend que le
nombre des prisonniers est de 4604 personnes, entre lesquels sont
5 coronels, 29 capitaines, 12 enseignes , 1300 matelots, 600 esleus avec
leur coronel le S r de Gits , lesquels ont servi de brigants en Flandres ,
et couppaient le nez et les oreilles à tous ceux qu'ils pouvoient
attrapper, laquelle cruauté est plus séante aux Espagnols qu'à ceux
du pays-bas. »
CHAPITRE V
Décadence de l'Espagne. — Le cabinet de Madrid met tous ses soins à éviter une rupture
avec la France. — Eu apprenant le désir du duc de Lorraine île donner les Pays-Bas
pour asile à la reine-mère , il donne pour instructions à l'infante d'engager celle-ci à se
retirer en Allemagne. — Mécontentement et résolution du roi d'Espagne à la nouvelle de
l'entrée en Flandre de Marie de Médicis. — Discours du comte-duc d"01ivarês au conseil
d'Etat a la réception des lettres de Kubens et de d'Ayloua. — Dépêche de Philippe IV a
l'infante lui prescrivant l'inaction. — Réponse de l'infante ; elle expose les raisons qui
l'ont fait agir contrairement aux ordres du roi.
A l'époque à laquelle remontent les événements que
nous venons de rapporter , le royaume des Espagnes
était bien encore cet État immense pour lequel , selon le
mot de Cliarles-Quint , le soleil ne se couchait jamais :
les provinces les plus industrieuses de l'Europe , les
colonies les plus merveilleuses du Nouveau-Monde
étaient encore sous sa domination ; mais les germes de
dissolution , que la politique inintelligente et intolérante
de Philippe II avait semés , s'étaient rapidement déve-
loppés sous ses successeurs et ce grand empire s'affaissait
de toute part. Tout au commencement du siècle , la
France , souffrante encore des blessures de trente années
de troubles et de guerres civiles mais réparant ses forces
sous l'administration sage et énergique de Henri IV,
l'avait forcé à reconnaître sa suprématie et , depuis ,
avait su la maintenir, malgré les discordes de la régence
et la lutte contre les Huguenots terminée par Riche-
lieu. L'Espagne avait profondément souffert dans son
K
■■I
■
I
— 98
■
K
orgueil ; mais sentant son impuissance à ressaisir le pre-
mier rang , elle espérait tout au moins voir son ancienne
rivale le perdre à son tour , et ses vœux , dans la lutte
qui depuis treize ans ensanglantait l'Allemagne , étaient
pour la maison d'Autriche à laquelle sa dynastie appar-
tenait et dont elle comptait partager l'éclat , mais non
les dangers. Elle pressentait cependant qu'il lui serait
difficile de rester neutre bien longtemps encore , en ce
moment surtout que l'étoile de l'empereur Ferdinand II
semblait pâlir devant celle de Gustave-Adolphe ; mais
il lui fallait auparavant faire sa paix avec les Provinces-
Unies, le désordre de ses finances ne lui permettant
d'augmenter que dans une certaine mesure le nombre
de ses armées et de tenir tête à deux ennemis à la fois.
Aussi le cabinet de Madrid mettait-il tous ses soins
à éviter une rupture avec la France : dans l'affaire
de la succession du duché de Mantoue , s'il n'avait
pu s'empêcher d'être pendant quelque temps l'adver-
saire de Louis XIII , il s'était arrangé de façon à
rendre la campagne stérile et à la terminer même
à la honte de l'Espagne , pourvu qu'elle le fût.
Lors de la fuite de Gaston d'Orléans en Lorraine ,
les ministres de Philippe IV avaient , comme nous
l'avons vu , accueilli avec extrêmement de froideur les
demandes de secours que le prince leur avait adres-
sées ; de même aussi pas une plainte ne s'était élevée
à Madrid contre l'ordre qui avait été intimé au marquis
de Mirabel de cesser ses visites assidues à la reine-
infante Anne d'Autriche , au Louvre ; on ne 's'y
était pas ému davantage quand le comte de Fuentès,
envoyé extraordinaire chargé de visiter la reine-mère
à Compiègne , s'en était vu refuser l'autorisation ,
— 99
accordée cependant au même moment aux ambassa-
deurs de Savoie et de la Grande-Bretagne.
Aussi fut-on dans une grande perplexité à la cour
d'Espagne quand on y apprit , par les dépêches de
Bruxelles du 10 juillet , la demande du duc de Lor-
raine relative à l'accueil qui serait fait à la reine-
mère si elle s'enfuyait dans les Pays-Bas , et la réponse
de l'archiduchesse Isabelle.
Dans la séance du conseil d'État du 5 août , le
comte-duc d'Olivarès , premier ministre de Philippe IV,
exposa d'une façon très-claire les raisons qui auraient
dû engager l'infante à plus de circonspection et à
décliner l'honneur qu'on voulait faire aux Pays-Bas
en les donnant pour asile à la reine fugitive. « Il
« est vrai , dit-il , que l'on ne peut lui en refuser
r, l'entrée si elle persiste à s'y retirer ; mais ne nous
» faisons pas illusion sur les mouvements qui écla-
» teront en France à la suite de sa retraite. Le but
» du cardinal de Richelieu étant de l'éloigner des
t affaires , il sera également atteint , qu'elle aille en
» Flandre ou à Florence. Mieux vaudrait pour la
» reine unir sa cause à celle du duc d'Orléans afin
y, d'obtenir un bon accommodement. Dès qu'elle sera
» chez nous , nous ne pourrons traiter que sur les
r, bases d'une restitution intégrale de tous les hon-
» neurs dont elle jouissait avant ces' événements , et
r, il est à présumer que le cardinal , enchanté de
» la voir loin du roi , rendra ces négociations ex-
» trêmement difficiles. Il pourra même arriver que
» nous nous trouvions engagés si loin que nous
» soyons obligés de recourir aux armes , et cette éven-
r, tualité , aventureuse toujours , l'est encore bien plus
■ -,
I
H
■
■
K*
— 100 —
» dans les circonstances difficiles où se trouve actuelle-
» ment l'Espagne. Il est donc à désirer que la reine-mère
» renonce à se retirer dans les États de Sa Majesté ;
» d'autant plus qu'il peut arriver que le roi très-chrétien
■n nous attribue la pensée et le conseil de cette retraite ,
r> et n'en prenne prétexte pour rompre avec nous et pour
» envahir nos frontières des Flandres ou , tout au
« moins , ne nous force pour y veiller à interrompre
« nos opérations militaires dans les Pays-Bas. Je pense
■n donc que , sans blâmer la réponse de la sérénissime
y> infante , on doit lui faire sentir les inconvénients qui
« pourraient résulter de l'arrivée de la reine-mère et
» l'inviter à engager celle-ci , si elle persiste à quitter
» la France, à se retirer dans quelque cité impériale ,
» séjour plus digne d'elle qu'aucune ville des Flandres ,
» et où les négociations pourront bien mieux se pour-
» suivre sous la protection de l'empereur , médiateur
r, naturel des rois ] . »
Ces paroles sont d'un véritable homme d'État. Don
Gaspar de Guzman , comte d'Olivarès et duc de San-
Lucar , ministre aussi puissant en Espagne que Richelieu
l'était en France , n'était pas , tant s'en faut , un homme
ordinaire, et si les vingt-deux années (1621—1643) pen-
dant lesquelles il occupa le pouvoir ont laissé dans
l'histoire des traces moins glorieuses que celles qu'y
imprima son illustre contemporain , c'est qu'il eût fallu
plus que du génie pour sauver la monarchie décrépite
qu'il avait à gouverner. Il a laissé la réputation d'un
grand travailleur ; mais son humeur jalouse et impérieuse
1 Madrid 5 de agosto 1631. — (Estado 2045 , f, 42 , arch. de Simancas).
— 101 —
ne souffrait pas le partage de l'autorité. Voulant tout
régler et tout centraliser dans cet immense empire
espagnol qui embrassait les deux mondes , il détruisit
chez les autres toute initiative ; mais moins maître du
temps et de l'espace qu'il ne l'était de la volonté royale ,
il voyait le plus souvent les résolutions qu'il avait prises
prévenues et trompées par les événements. Cette fois
encore il devait en être ainsi ; car le jour où le roi
d'Espagne , d'accord avec tout son conseil , décidait que
la ligne de conduite tracée par Olivarès serait prescrite
à l'infante, Marie de Médicis depuis deux semaines déjà
se trouvait dans les Pays-Bas.
La surprise et le mécontentement furent des plus grands
à Madrid quand on y apprit cet événement par une dépêche
du marquis de Mirabel , et qu'on sut que Richelieu avait
déjà publié que la reine avait depuis longtemps des intel-
ligences avec l'Espagne. « Personne ne manquera de le
» croire, écrivit Philippe IV à l'infante l , et ils se per-
» suaderont en France et partout que cette fuite a été
» exécutée avec mon consentement et mon concours :
» donner la reine-mère comme Espagnole sera un excel-
» lent moyen de la discréditer. On dira que nous seuls
K avons fait naître toutes ces dissensions, ce qui ne ren-
» forcera pas son parti et n'améliorera pas sa cause... La
y, France , qui cherche un prétexte pour nous attaquer ,
» pourra s'emparer de celui-là, et ceux qui sont autant
» que moi intéressés à embrasser la cause de la reine
» s'en retireront en la voyant dans mes Etats, et donneront
i Dépêche chiffrée de Philippe IV à l'infante Isabelle , Madrid 13 août
1631. — Voir la correspondance de l'infante Isabelle avec Philippe IV,
t. 29, fol. 78; Secrétairie d'État espagnole aux archives du royaume.
— 102 —
MF-
I
!
ffe>
» à entendre qu'en l'y recevant j'ai assumé l'obligation de
•n la secourir, r,
Aussi le roi n'a-t-il qu'une préoccupation : se débar-
rasser le plus tôt possible de cet bote si compromettant ,
en le décidant à se retirer dans quelque ville d'Allemagne
sous la protection de l'empereur , « par sa dignité plus
» propre qu'aucun autre à arranger les discordes entre
» les princes et à les ramener à la raison. » Mais ,
comme honteux de sa pussillanimité , il n'ose faire pro-
poser directement à la reine de quitter les Pays-Bas ,
et il charge l'infante de s'entendre avec l'empereur et
avec le duc de Lorraine pour que l'initiative de cette
proposition semble venir de ce dernier , « en ayant soin ,
» ajoute-t-il, que la reine ne se doute pas que nous
y. l'avons inspirée, car cette circonstance la lui ferait
r, accueillir plus difficilement. »
Allant au devant des demandes de secours qui pour-
raient lui être adressées par les réfugiés , le roi avertit
l'archiduchesse que pour le moment il n'entend leur
fournir ni armes , ni gens de guerre ; qu'il no peut aider
la reine que dans les négociations qu'elle et son fils
voudraient tenter pour traiter de leur accommodement ,
et afin de pouvoir les servir plus efficacement et ne rien
laisser au hasard , il demande que les satisfactions que
tous deux réclament lui soient communiquées.
Dans une autre dépêche l : « Nous prendrons une
» résolution quand nous connaîtrons le concours que
» nous pouvons attendre de la Lorraine , écrit-il
» encore, car nous ne devons pas nous considérer
» plus intéressés que l'Angleterre et la Savoye aux mal-
1 13 août. Ibid. p. 82.
m
— 103 —
heurs de la reine-mère, ni plus peines de ses disgrâces. . .
Mais il faudrait aviser aux moyens de s'entendre ,
nommer des commissaires chargés d'examiner cette
affaire assez embarrassante, et tâcher de réunir en
Angleterre ou ailleurs , hors de mes Etats , ceux qui
seraient désignés par le roi de la Grande-Bretagne ,
les ducs de Lorraine , de Florence et de Savoye , par
Monsieur et, si cela se peut, par la reine-mère.
L'abbé Scaglia me paraît très-propre à cette négo-
ciation et je l'en charge ; qu'il agisse avec son habileté
ordinaire k II correspondra avec Votre Altesse , ainsi
qu'avec les marquis de Mirabel et d'Aytona, qui devront
l'aider de tout leur pouvoir. V. A. sera informée des
bases de la négociation et de ce qu'on attend des divers
intéressés. Toutefois , si la réunion ne pouvait avoir
lieu et que V. A. fût dans la nécessité de faire con-
naître quel secours j'offrirais au duc d'Orléans , elle
pourra déclarer que je donnerai 100,000 écus , quand
on sera d'accord avec le roi d'Angleterre et les ducs
de Savoye et de Florence sur les moyens de lui venir
en aide. Monsieur devra faire connaître à mes ministres
les projets de son parti , les intelligences qu'il possède
en France et hors de France , et quand on se sera
, assuré de la véracité de ses déclarations , si l'exécution
, de ses desseins paraît praticable, on le subsidiera
, mensuellement , proportionnellement à ce qu'il voudra
i Les négociations dont était, chargé l'abbé Scaglia , ambassadeur
extraordinaire du duc de Savoie en Angleterre , devaient alors déjà
être ouvertes , car les instructions que lui envoie le roi d Espagne
sont du 2<> mai 1631. (Voir la correspondance de l'abbé Scaglia; Se-
crétairie d'État espagnole , n° 467 , fol. 1 , aux archives du royaume.)
— 104 —
:
" ent f 1>rendre : c ' esl le seul moyen de faire produire
» quelque fruit à l'argent qu'on lui donnera. ,
On voit que le cabinet de Madrid ne voulait ni s'en-
gager seul , ni se compromettre ; il ne prétendait agir
que pour autant que les autres gendres de la reine-mère
fissent cause commune avec lui , et c'était à longues
échéances, par petites portions à la fois, qu'il promettait
alors son concours ; concours bien restreint puisqu'il
n'allait qu'à fournir 100,000 écus , justement la somme
que l'mfante , malgré la pénurie de ses finances , avait
déjà trouvé moyen de faire donner au duc d'Orléans
comme l'écrivait au roi le marquis d'Aytona quelques
jours après i. On devine donc aisément l'accueil qui fut
fait aux lettres de Rubens et du marquis d'Aytona , dont
nous avons parlé, et à d'autres du marquis de Mir'abel ,
parfaitement d'accord avec eux.
Ce fut le 19 août qu'il en fut donné lecture au conseil
d'Etat 2. Aussitôt après, le comte-duc prit la parole et
s'adressant au roi, suivant l'usage de ces réunions prési-
dées le plus souvent par Philippe IV : « Je n'ai pas besoin,
» dit-il, de justifier le droit que possède V. M. de se mêler
» de cette affaire, il est clair qu'elle ne peut consentir à
. laisser maltraiter la reine, sa belle-mère ; j'admets aussi
» que V. M. a la raison et la. justice de son côté quand
» elle cherche à inquiéter la France et à ruiner le cardi-
» nal qui a toujours été mal intentionné envers sa maison
■n et sa couronne , bien qu'il soit vraisemblable que le
1 Dépêche du 19 août 1631. Bibl. royale, ILS. , 16149, fol. 63 v«.
2 Archives de Simancas. Estado 2045, fol 25. - Les lettres de
Rubens adressées à Olivarés ne se trouvent pas à Simancas ; nous
ne les connaissons que par l'analyse que le comte-duc en donne dans
son discours au conseil d'État.
I
— 105 —
ministre qui lui succédera sera pire et , s'il est prudent ,
qu'il vous sera plus préjudiciable encore. Mais dans
tout ce qu'on nous écrit , je ne vois rien qui puisse
nous assurer même une apparence de succès.
« Examinons en effet les choses de près. Ouvertement
ou secrètement les émigrés français comptent pouvoir
réunir une armée, que Rubens, en enchérissant un peu,
porte à 15000 fantassins et 2500 chevaux ; mais leur
déclaration n'est pas parole d'Évangile. Non seulement
cette réunion n'est pas certaine , mais sa durée est
inconnue , et il est probable que quatre jours après
que ces Français se seront rassemblés dans leur place
d'armes , il n'en restera plus aucun. On promet le
concours des ducs de Guise et d'Épernon , on nous
dit que le duc de Bouillon livrera Sedan à Monsieur !
Tout cela me parait fort peu fondé et uniquement
parole de Français ; mais lors même qu'il en serait
ainsi , il n'y aurait pas encore là de bien sérieux
motifs d'espérer un succès et il est à prévoir qu'après
avoir fourni, comme on nous le demande, 400000 écus
en deux mois , nous serons aussi avancés que si nous
les avions jetés par les fenêtres. De plus nous aurons
■ irrité le roi de France , et la reine-mère nous restera
i sur les bras, sans moyens de nous en débarrasser.
v Supposons même, chose peu probable, Monsieur à
, la tête de 20000 fantassins et de 6000 cavaliers , on
. ne peut imaginer qu'il parvienne à en réunir jamais
> davantage, et supposons encore toute cette armée payée
> pour six mois. Que pourra-t-il faire contre le roi de
, France entouré de tous ses vieux régiments et de ceux
î de sa garde , renforcés encore d'une nuée de recrues ,
t et ayant pour couvrir sa personne et son armée toutes
— 106
H
« les forteresses du pays % S'il assiège une place , il
» risque de voir ses troupes se dissoudre , et vraisem-
- blablement le roi accourra au secours des siens ; s'il
. la prend et s'y fortifie , le roi en l'y bloquant et en lui
» coupant les vivres rendra ce succès inutile. N'ayant
y> qu'une seule armée , ce serait sa perte qu'agir de la
n sorte ! Cherchera-t-il une bataille ? Le roi est puissant
» et ses troupes sont bien supérieures en qualité , ce qui
» est un grand désavantage pour Monsieur.
» Compter que les compagnies de la garde passeront
* au duc d'Orléans, c'est ce que n'admettra aucune
« personne sensée ; que Guise et d'Épernon se décla-
» reront pour lui , c'est vanité de le croire. D'ailleurs
> le premier ne jouit en France d'aucune considération ,
» le second n'a plus d'influence ; quant au duc de
. Caudale, il n'obéit qu'à ses appétits et n'est d'aucun
. parti , et le marquis de la Valette est le meilleur ami
du cardinal son frère, qui est celui de Richelieu....
» Les marquis d'Aytona et de Mirabel trouvent une
excuse à la rupture avec la France dans la justice de
la cause et la gloire qu'on en retirerait. J'admire beau-
» coup tout cela; mais je pense qu'il ne faut pas provo-
quer la guerre pour la reine-mère , et c'est cependant
ce que nous ferions en lui accordant publiquement
des secours d'argent. Prétendre que la France ne
rompra pas avec nous tant que Monsieur tiendra la
campagne, c'est avouer qu'elle le fera aussitôt après ; ce
ne serait donc qu'un ajournement de deux ou trois mois.
» Il me paraît évident qu'en suivant la voie conseillée
par les dépêches de Flandre on n'arrivera à aucun
bon résultat , et que probablement on en atteindra un
détestable.
— 107
» Les résolutions que V. M. a prises lors des dernières
dépêches qui ont été expédiées me semblent les seules
convenables ; car si l'empereur, le roi d'Angleterre et
i les ducs de Savqye et de Lorraine s'embarquent avec
. nous dans cette affaire, elle change totalement de face :
i en mettant leur fortune sur le navire , ils assurent la
. réussite de l'expédition. Une fois unis , à leur ombre
> et sous leur nom , on peut tout espérer , former une
, ligue avec la reine-mère et Monsieur et les aider de
, nos subsides jusqu'à leur rentrée en France. Ce n'est
> plus rompre de couronne à couronne , quand bien
, même V. M. serait obligée de faire une diversion sur
» les côtes de Provence. Mais s'embarquer dans cette
• aventure avec le duc de Bouillon et les autres pour
» nautonniers , et dès le premier jour y contribuer
» pour 400,000 écus , c'est pure folie. Pour obtenir
» 20,000 écus des banquiers il a fallu nous jeter à
» leurs pieds , que ne devrions-nous pas faire pour en
» obtenir 400,000 : somme considérable qui pourrait
* être bien plus utilement employée à renforcer la flotte
» de Dunkerque et à équiper 60 à 80 vaisseaux , avec
» lesquels nous pourrions ravager la moitié de la Hol-
r, lande , détruire la pêche des rebelles dans la Baltique
» et peut-être soulever une de leurs îles. Si le parti de
» la reine-mère y réfléchissait bien , il nous aiderait à
r, négocier une trêve avec les Provinces-Unies ; ce serait
» un retard de quelques mois , il est vrai , mais il en
, profiterait pour réunir ses forces , et au bout de ce
, temps , débarrassés de cette guerre , nous pourrions
„ l'assister bien plus efficacement, »
Quand le comte-duc , avec cette éloquence naturelle
et un peu triviale qui le caractérisait , eut achevé son
— 108 —
discours, dont nous avons reproduit les parties princi-
pales d'après le compte-rendu de la séance , les divers
conseillers d'Etat prirent successivement la parole La
plupart approuvèrent les considérations qu'Olivarès avait
fait valoir. Le comte de Onate rappela le peu de fruits
que 1 intervention de Philippe II dans la Ligue avait eus
pour 1 Espagne et proposa l'envoi immédiat à Paris du
comte de Terra-Nova , chargé de négocier un accord
entre Louis XIII et sa mère, intervention toute pacifique
et qui ne présentait aucun danger. Le marquis de
Léganès i , gendre de Spinola, et qui, sous le nom de
don Diego de Messia, avait longtemps séjourné dans
les Flandres , insista sur les inconvénients qu'il y avait
a laisser la reine à Mons : il ne convenait pas , selon
lui, de rendre une cour étrangère, appartenant à cette
nation qui a toujours eu des vues sur le Hainaut
témoin du mécontentement de la noblesse de cette
province ; ^ il rappela à ce sujet les embarras causés
jadis , à l'époque du gouvernement de don Juan d'Au-
Le marquis de Léganès était arrivé à Bruxelles le 9 novembre 1627
pour proposer aux états, qui furent rassemblés dans cette ville le
les Sairr "f S \ UD ^f 6 d ' Uni ° n 6ntl ' e t0US l6S ™y™™ s <* tous
es Etats sous la domination de l'Espagne , de façon à mettre sous
les armes une armée permanente de 20,000 fantassins et 4 000 chevaux
qui selon les circonstances, pourrait être augmentée successivement
et être portée en définitive au chiffre de 140,000 hommes , réparti,
uLl Ç ° a SU1V T te ^ e r ° yaUme d6 Caille et les Indes fourniraient
vf ZT \ Z PayS - Bas 12 ' 000 ' rAra 6° n 10 > 000 - le royaume de
\alence 6,000, la Catalogne 16,000, le Portugal 16,000 , le royaume
de Naptes 16,000, la Sicile 6,000, le duché dl Milan 8,000, les iL
de , la .Méditerranée 6 000. Malgré les efforts du marquis , qui demeura
tout I hiver dans les Pays-Bas , courant de province en province pour
achei de fonder l'union, il ne put aboutir à aucun résultat. (Voir
les propositions du marquis de Léganés dans le carton intitulé : Affaires
de cour a cour, Espagne 1627, aux archives du royaume )
— 109 —
triche , par les intrigues , au profit du duc d'Alençon ,
de la reine Marguerite de Navarre se rendant aux eaux
de Spa et il exprima le désir de voir la reine-mère inter-
née dans tout autre ville , même si c'était possible à
Aix-la-Chapelle , ce qui serait mieux encore. Le comte
de Puebla et le duc d'Albe furent aussi d'avis qu'il serait
bon de conseiller à Marie de Médicis de prendre pour
résidence cette ancienne cité impériale.
Don Gonzalo de Cordova jugea assez sévèrement la
légèreté avec laquelle Rubens avait accueilli les assu-
rances sans fondement de La Vieuville , que le marquis
de Mirabel , dans une lettre à Olivarès J , qualifiait :
- d'homme violent , aux résolutions audacieuses et de
» qui il fallait se défier. » Il fit ressortir les inconvénients
que pourrait avoir pour l'Espagne l'occupation d'une
ville de France livrée par les partisans du duc
d'Orléans, et les avantages de la céder au roi d'An-
gleterre afin d'intéresser particulièrement ce prince ,
surtout si cette ville était Calais. Plusieurs des conseil-
lers d'État, entre autres le confesseur du roi, appuyèrent
cet avis ; mais Philippe IV , fidèle , même contre ses
intérêts , à son titre de roi catholique , ne le partagea
pas et écrivit au bas du consulte ou procès-verbal de
la séance : « Le roi d'Angleterre étant hérétique et cette
» place catholique , je pense qu'il ne convient pas de la
r, lui livrer. »
Les dépêches en date du 23 août, expédiées à l'infante,
furent le résumé des divers avis développés au sein du
conseil. Les considérations qu'avait fait valoir le comte-
1 Le marquis de Mirabel au comte duc de San Litcar. Paris , 6 août
1631. Arch. de Simancas , Estado 2045, fol. 33.
■sW»
■I
110 —
■
Ht
'
duc d'Olivarès y sont même reproduites presqu'intégra-
lement. « J'ai cru devoir les mettre sous les yeux de
» V. A., lui écrit le roi d'Espagne i , je ne doute pas
» que vous n'y ayez déjà pensé , ainsi qu'à d'autres
.« encore que vos ministres n'auront pas manqué de
» soumettre à la reine-mère. Faites-lui connaître que
» je m'offre à la servir de toute mon influence si elle
■» désire négocier son retour en France ; mais qu'il ne
» m'est pas possible de l'aider à y pénétrer de vive
» force tant que durera la guerre avec la Hollande.
r, Il serait bon que Monsieur exprimât aux Provinces-
■„ Unies son désir de les voir revenir à la raison en
» faisant la paix avec nous, qu'il les menaçât même, si
» elles persistent à nous faire la guerre, de les considérer
» perpétuellement comme ses ennemis déclarés , et qu'il
» rappelât à son service les régiments français qui
m servent sous les drapeaux des États. »
Ainsi , l'Espagne non seulement refusait de s'associer
aux projets des émigrés , mais imaginait encore de se
servir de l'influence de leurs chefs pour terminer une
lutte ruineuse pour ses finances et périlleuse pour sa
gloire. C'était une interversion de rôles au moins singu-
lière. Toutefois une trêve avec les Provinces-Unies était
tellement dans les nécessités de la situation , pour peu
que le gouvernement des Pays-Bas intervînt dans les
entreprises projetées par Monsieur et la reine-mère ,
que celle-ci y avait déjà pensé et avait chargé Rubens de
faire à ce sujet au prince d'Orange des propositions, dont
l'illustre artiste rendit compte à Olivarès dans une lettre
1 Correspondance de l'infante Isabelle et de Philippe IV; t. 29
fol. 95 et 97.
— 111
du 19 août. Mais les prétentions de l'Espagne, qui se
refusait à séparer ses intérêts particuliers de ceux des
Pays-Bas , devaient rendre ces négociations inutiles.
Philippe IV voulait bien troquer Bréda contre Bois-le-Duc,
la conquête de Spinola contre celle de Frédéric-Henri de
Nassau , mais il voulait aussi ravoir Fernambouc que
lui avait arrachée la marine hollandaise ; il entendait
être le seul maître des Indes occidentales et se refusait
à laisser le commerce étranger prendre pied en Amé-
rique. Pour avoir plus facilement raison des états , il
insinuait qu'un excellent moyen serait de provoquer la
rébellion des régiments français servant sous leurs dra-
peaux, et de leur faire occuper sur le territoire hollandais
quelque place forte qui servirait de gage jusqu'à l'éva-
cuation de la colonie L Mais ni la reine , ni Monsieur
n'avaient assez d'influence sur ces troupes pour obtenir
leur complicité. Les Provinces-Unies , que leur dernier
succès sur l'Escaut rendait moins traitables encore , ne
voulurent négocier que sur le pied de la trêve de 1609 ,
en conservant le statu quo 2 . Il fut impossible de
s'entendre.
Quand les dépêches de Madrid du 23 août arrivèrent
à Bruxelles , on s'était déjà tant écarté de la ligne de
conduite tracée à l'infante par le cabinet espagnol , qu'il
était bien difficile d'y revenir. Le voyage de Puy-
laurens dans les Pays-Bas avait encore augmenté
les illusions des principaux conseillers de la gouver-
nante ; le favori de Monsieur avait affirmé (pie le
1 Philippe IV à l'infante Isabelle, 15 septembre 1031. -
pondance , t. 29, p. 117.
2 Isabelle à Philippe IV, 21 octobre 1631. — id. id. p. 1E
Corres-
— 112 —
F"
nombre des mécontents ne faisait qu'augmenter en
France, que les intelligences qu'y possédait son maître
étaient plus grandes que jamais et , en quittant
Bruxelles le 15 du mois d'août i , il avait emporté
avec lui une somme d'environ 100,000 écus avec
laquelle il se faisait fort d'entrer bientôt en campagne 2.
Depuis lors, bien d'autres encouragements encore avaient
été donnés aux émigrés. L'infante, forcée de faire con-
naître les raisons qui l'avaient déterminée à agir d'une
façon si opposée à celle qu'on lui prescrivait , s'en
expliqua dans sa dépêche du 30 septembre 3. „ L;x
» reine-mère a pris d'elle-même la résolution d'entrer
» dans mes États , comme je l'ai écrit précédemment
» à Votre Majesté , y disait-elle ; aucune considération
» ne pouvait me dispenser de la recevoir et de la
» traiter comme je l'ai fait. Bien que les Français
» sachent parfaitement que ni V. M. ni moi "ne
» l'avons engagée à s'y réfugier, ils ne laissent cepen-
■» dant pas de prétendre le contraire et de calomnier
» V. M. pour obéir à l'aversion qu'ils ont pour ses
» peuples et sa couronne. Nous chercherions donc
» vainement à nous justifier sur ce point près du
» roi très-chrétien et du cardinal de Richelieu.
» La France , depuis un grand nombre d'années ,
» assiste les Hollandais , sujets rebelles de V. M. ;
1 C'est la date du passeport qui lui est délivré « pour s'acheminer
dois ceste ville de Bruxelles , vers Bourgogne , avec une suite
d'environ 100 chevaux. ». — Audience, 641.
* Dépêche du marquis d'Aytona à Philippe IV, Bruxelles 19 août
M. S. 16,149 , fol. 63 v°.
3 Dépêche de Vinfante à Philippe IV, 30 septembre 1631. — Cor-
respondance , t. 29 , p. 128.
— 113 —
à diverses reprises elle vous a fait la guerre en Italie ;
dernièrement encore elle s'est liguée avec le roi de
Suède , les princes hérétiques d'Allemagne et le
Turc , elle est secrètement alliée au duc de Bavière,
et cela dans le but de ruiner la maison d'Autriche.
Toutes ces considérations m'ont déterminée à profiter
des démêlés de son roi avec la reine-mère et
Monsieur pour aider ceux-ci à fortifier leur parti
et à semer la discorde dans ce pays , afin de forcer
son gouvernement à abandonner ses autres entre-
prises en l'obligeant à se défendre chez lui. »
» Il est vrai que nous ne connaissons des ressources
de la reine et de Monsieur que ce qu'ils nous en
disent , c'est-à-dire rien de certain ; mais ils espèrent
que le peu de troupes qu'ils possèdent actuellement
augmentera rapidement dès qu'elles pénétreront en
France , et il est plus que probable que , vu le
caractère de cette nation et le mécontentement
général produit par la manière de faire du cardinal,
leur espoir ne sera pas déçu. V. M. n'aurait voulu
les assister qu'après s'être informée de ce que se
proposent de faire en leur faveur l'empereur , le
roi d'Angleterre , les ducs de Savoye et de Flo-
rence , dont les intérêts sont les mêmes que les
siens ; mais il faudra du temps avant de s'être
concerté avec eux , et ils seront d'autant moins
portés à promettre leur concours que Votre Ma-
jesté , qui est la plus puissante et la plus offensée ,
semble hésiter à agir seule.
« Si nous parvenons , avec le temps ,] à former
une ligue , nous ne pourrons nous proposer de but
plus utile à nos projets que d'exciter des troubles en
— 114
!
H
NpL
» France , et c'est ce que nous faisons actuellement.
» De quelque manière que nous agissions, nous sommes
r> donc forcés de nous confier aux Français de la suite
r, de la reine-mère et du duc d'Orléans , tels qu'ils sont ,
» puisque sans eux nous ne pouvons rien ; ils sont la
r> base de toute entreprise , et il n'est pas indifférent
» d'avoir dans son parti la mère du roi et son frère
» unique , son successeur immédiat à la couronne ,
» puisque le roi n'a pas d'enfants ni d'espérance d'en
» avoir. Nous ne ferons rien du reste , comme V. M.
» nous le prescrit, sans en rendre compte au duc de
» Lorraine et à son père , le comte de Vaudemont. »
Tout en recommandant à l'infante cette entente mu-
tuelle avec le duc de Lorraine , Philippe IV s'était
cependant montré inquiet du mariage projeté entre
Gaston et la princesse Marguerite ; il y voyait pour
l'avenir une menace de réunion de la Lorraine à la
France , ce qui aurait fermé à l'Espagne la route suivie
habituellement par les régiments qu'elle envoyait d'Italie
dans les Pays-Bas. Il ajoutait que pour s'assurer un
passage pour ses troupes , il serait forcé dans ce cas
de conserver le Palatinat , héritage du beau-frère du
roi d'Angleterre , ce qui pourrait mécontenter celui-ci
et rendre plus difficile son accession à la ligue. On
avait confondu à Madrid la sœur du duc Charles IV
avec les princesses Nicole et Claude, filles de Henri II,
les véritables héritières de la couronne de Lorraine, la
loi salique ne réglant pas l'ordre de succession dans ce
duché comme en France. Le mariage de Charles avec
l'aînée des deux princesses avait aplani les difficultés
qui auraient pu surgir de ce côté ; mais bien que son
frère n'eût p~s d'enfants, la future duchesse d'Orléans,
I
115 —
la plus jeune des filles de François de Vaudemont ,
n'avait que bien peu de chances de lui succéder jamais.
C'est ce que l'infante expliqua à son neveu ; elle ajouta
que le mariage de Gaston était très-avancé et qu'il
ne serait guère possible de l'empêcher de se conclure ,
Monsieur ayant reçu déjà , en avance sur sa dot et
pour lever des troupes, une assez forte somme.
Dans la même lettre, l'archiduchesse informait égale-
ment le roi d'Espagne des négociations qu'elle avait
entamées avec la France pour le retour de la reine-
mère. Dès l'arrivée de Marie de Médicis dans les Pays-
Bas, François de Carondelet, doyen de Cambrai, avait
été chargé d'aller en informer le roi de France. Bientôt
après, sur les instances de la reine-mère et en suite du
désir manifesté par Louis XIII et Richelieu de la prendre
pour médiatrice , l'infante avait de nouveau renvoyé
Carondelet à Paris pour s'informer des conditions
proposées comme bases de la négociation. Le doyen
de Cambrai avait eu à Monceaux , le 8 août , une
audience particulière du roi de France, et l'accueil qu'il
en avait reçu avait paru d'un très-heureux augure pour
la réussite de sa mission. L'entrevue qu'il eut aussitôt
après avec le cardinal fut également des plus cordiales,
et l'on remarqua que le tout puissant ministre l'avait
écouté « sans altération ny se mettre hors de ses
y, gonds, comme parfois il luy arrive avec les ministres
» d'Espagne et de l'empire, bien qu'il donnait en son
s dire, en tout et partout, les torts à la dicte reine i. »
1 De Clercq au secrétaire d'État Prats, Paris, 14 août 1631. Négocia-
tions de France, t. VII.
- 116
H
mit
■
Mais cette ambassade extraordinaire, qui rendit inutile
la mission que Louis XIII avait eu l'intention de con-
fier au marquis de S'-Chamont chargé de se rendre
à Bruxelles près de sa mère * et qui ne pouvait
déplaire au cabinet de Madrid sur le point d'envoyer
à Paris le duc de Terra-Nova 2 , non seulement n'eut
pas les résultats qu'on en espérait, mais en eut d'autres
d'étrange sorte sur lesquels nous aurons à revenir.
Enfin pour en finir avec la dépêche de l'infante à
son neveu, voici comme elle appréciait le conseil qu'elle
en avait reçu de décider Marie de Médicis à se retirer
à Aix-la-Chapelle : « Il ne me paraît pas convenable
r> lui disait-elle , que la reine aille y résider, ni dans
» aucune autre cité impériale ; ce n'est ni sûr , ni
» décent et cela n'avancerait en rien sa cause.... Et
» quelle honte ne serait-ce pas pour nous ! Les Français
r, ne manqueraient pas de publier partout que nous
» avons eu peur, et la reine, au lieu de reconnais-
» sance, n'éprouverait que du ressentiment contre ceux
» qui, après l'avoir reçue , l'obligeraient à se retirer
v dans une ville étrangère où elle ne trouverait ni
» commodité, ni protection. Cette semaine, en parlant
» à la marquise de Mirabel, elle lui disait que si la
» chrétienté lui refusait du secours , elle irait en
n demander au Turc, chez qui elle se rendrait seule
» avec son confesseur pour l'assister spirituellement.
» J'ai trouvé ce propos digne d'être rapporté à V. M.,
» il lui démontrera plus encore combien est impraticable
1 De Clercq au secrétaire d'État Prats, Paris, 11 septembre 1631. —
Négociations de France, t. VII.
* Le duc de Terra-Nova au duc de Médina de Las Torres. Madrid,
22 septembre 1631. Kstado, 2045, fol. 92.
- 117 —
» le projet qu'elle a émis d'éloigner la reine de ses
y, États. Tenter de l'y décider par l'intermédiaire du
» duc de Lorraine serait donc non seulement inutile,
* mais aussi très-dangereux ; car si ce dernier vient
y> à supposer que c'est par crainte de la France que
» V. M. s'excuse de donner asile à la reine, il n'aura
» plus aucune foi dans les promesses que vous lui avez
» faites de le protéger contre cette couronne. »
Or la Lorraine était en ce moment le principal
foyer des intrigues de l'émigration qui, pour mettre
à exécution quelques-unes des entreprises qu'elle avait
conçues, comptait particulièrement sur le concours du
duc Charles.
CHAPITRE VI
A la nouvelle de la fuite de la reine-mère, le duc d'Orléans se met en mesure de recruter
des troupes. _ Secours qu'il attend de Wallenstein et de l'empereur. - Mesures de pré-
caut.ons prises par Richelieu. - Il menace le duc de Lorraine. - 11 l'oblige a passer
en Allemagne avec son armée. - Monsieur veut se retirer dans les Pays-Bas. - Le
maréchal de la Force poursuit dans le Luxembourg et défait le régiment de Mars appartenant
au duc d'Orléaus. - Projet d'entreprise sur Sedan. - 11 échoue. - Monsieur demande à
faire entrer ses troupes dans le Luxembourg. _ L'infante lui propose de les employer
dans le Palatinat au service de l'empereur. - Situation des affaires de l'émigration à
la fin de 1031. - Richelieu triomphe. - Vers satiriques de Beaulru. - Le cadeau
de S'-N.colas à la reine-mère. - Elle fait imprimer une nouvelle lettre au roi.
La nouvelle de la fuite de la reine avait été accueillie
avec une joie extrême à la cour de Lorraine ; on n'y
avait pas douté un seul instant du concours de l'Espagne
puisqu'elle accordait l'hospitalité à Marie de Médicis ,
et le duc d'Orléans s'était immédiatement décidé à faire
succéder à la guerre de plume , aux manifestes et aux
pamphlets qui avaient été jusqu'alors les seuls traits
échangés entre lui et le tout puissant ministre qu'il
avait pour adversaire , de plus sérieuses hostilités. Il
avait levé des troupes dans le comté de Montbéliard
et dans les lieux voisins enclavés pour la plupart dans
la Franche-Comté , et pour ne pas compromettre trop
ouvertement le duc de Lorraine , après avoir fait de-
mander au gouverneur de Besançon (28 juillet) l'autori-
sation de passer quelques jours dans cette ville , il y
— 119 —
était bientôt arrivé à la tète de sa maison *. C'est là
qu'il distribua à tous ceux qui voulurent s'attacher à
sa fortune les patentes par lesquelles il les autorisait
à recruter des troupes en son nom. Elles débutaient
par cette déclaration que nous empruntons à l'une
d'elles , destinée à l'un des capitaines des vingt com-
pagnies de cent hommes du pays de Liège dont il
voulait former un régiment sous les ordres du sieur
de Trouillet , l'aîné 2 :
« Gaston , fils de France , frère unicque du roy, duc
» d'Orléans , lieutenant général de Sa Majesté dans son
r, royaume et soubz son authorité , contre le cardinal
» de Richelieu et ses adhérens , au sieur Mathias de
» Rorise , escuier , salut. L'ambition prodigieuse et
„ l'audace effroyable du cardinal de Richelieu estant
„ arrivée à tel excès qu'il n'y a personne qui mécon-
» naisse le dessein qu'il a d'envahir la France , qui
» ne voye clairement Testât où il est estably et celuy
„ auquel il a réduit la personne du roy, notre très
» honoré seigneur et frère, etc. »
Il était donc bien entendu que c'était au cardinal
de Richelieu seul que Gaston déclarait la guerre , dans
le but de soustraire à sa tyrannie et la France et son
frère , alors cependant qu'il se disposait à combattre
les propres armées du roi ; distinction spécieuse qui
fait le fond des manifestes de tous les rebelles , dans
tous les temps et dans tous les pays.
Monsieur quitta Besançon le 9 août , précédé de
?ïl
i Dépêches du 29 juillet et du l r août 1631 des gouverneurs de Besançon
et du président de Dole à Vinfante. — Archives de l'audience (640).
s Cette patente , datée de Besançon 5 août 1631 , se trouve dans
les archives du conseil d'État et de l'audience, liasse 1147.
120 —
|
■
lft.%
Le Coigneux parti la veille avec le tiers de son train ,
et y laissant le duc de Bellegarde qui ne l'avait suivi
qu'à regret ; il se rendit à Blamont et à Remiremont ,
en relation constante quoique secrète avec le duc de
Lorraine *. Au commencement de septembre il était à
Luxeuil avec une troupe de 800 chevaux environ qui
grossissait tous les jours ; d'autres compagnies de cava-
lerie à sa solde étaient encore logées dans la terre de
S'-Loup , tirant leurs vivres de la Franche-Comté , au
grand préjudice de la neutralité de cette province que
le roi de France menaçait d'envahir et qui semblait
devoir devenir bientôt « le tablier de la querelle des
» deux frères 2. ■» Le marquis de Bressieux , ancien
maréchal de camp des armées françaises et qui avait
servi avec honneur sous le maréchal de Lesdiguières ,
mécontent du cardinal avait accepté le commandement
des troupes de Monsieur.
Ce n'était là du reste qu'une faible partie des forces
sur lesquelles on comptait pour envahir la France.
Indépendamment du concours du duc de Lorraine ,
Gaston avait recherché l'alliance de Wallenstein qui ,
disait-on , avait promis 25,000 hommes de pied et
4000 chevaux payés pour trois ans ; mais à la condition
d'occuper , jusqu'à l'entier remboursement des avances
qu'il aurait faites , toutes les places dont il s'emparerait
en France et tous les lieux qu'il ferait fortifier. Ces con-
ditions avaient été trouvées un peu dures, et le baron de
S'-Cyr , ambassadeur de Gaston , était retourné près de
l'illustre et ambitieux général pour en négocier d'autres.
1 Le parlement de Dôle à l'infante Isabelle. 25 août 1631. Audience 641.
Id - « iit- 10 septembre ibid.
— 121 -
Gaston comptait aussi obtenir laide de l'empire. On
disait même qu'en présence des menaces de Louis XIII,
ayant dû renoncer momentanément à l'alliance de la
Lorraine, il avait fait négocier par sa mère son mariage
avec une archiduchesse d'Autriche ; dans les premiers
jours d'octobre le bruit courut qu'il allait se rendre en
Alsace où l'on assurait que l'empereur en personne lui
amènerait la jeune princesse , lui fournirait 15000
hommes de pied , 2000 chevaux payés , et une dot
de 500,000 écus comptant 1 .
Rien de tout cela n'était réel; les succès constants
des Suédois ne laissaient à Ferdinand II ni les moyens ,
ni les loisirs de s'occuper d'autres affaires que de
celles de son empire ; mais ce qui l'était davantage ,
c'était la réunion des troupes du duc de Lorraine qui,
dès la fin d'août , se montaient , en y comprenant
celles du prince de Phalsbourg son beau-frère, à
18000 fantassins et 2050 chevaux.
Richelieu, auquel aucun des faits qui se passaient
si près de la frontière orientale de France ne restait
étranger, avait rapidement pris quelques mesures de
précaution. Quelques régiments avaient été dirigés dans
le voisinage des points où se réunissaient les forces de
Monsieur et, dès les premiers jours du mois d'août, le
duc de Lorraine avait été informé que le roi voyait
avec déplaisir son frère prolonger son séjour dans ses
États, qu'il l'invitait à le dissuader d'épouser la prin-
cesse Marguerite comme le bruit en courait et l'en-
gageait lui-même à cesser ses levées de gens de guerre.
i De Meyria-Grandvwnt à l'archevêque de Besançon. Rooy, 3 octobi
1631. (Audience 642).
122 —
Charles IV avait aussitôt répondu que Monsieur, depuis
quelque temps déjà, n'était plus en Lorraine et que,
guidon de l'empire, possédant de nombreux domaines
qui en relevaient, il ne pouvait quant à lui se dis-
penser d'assister l'empereur : de là les réunions de
troupes qui avaient porté ombrage au roi ; mais qu'avant
la fin du mois il comptait les emmener en Allemagne,
laissant le gouvernement de son duché à son père, le
duc François, qui resterait à Nancy tout prêt à en
ouvrir les portes à S. M. et à l'y recevoir si elle
s'approchait de la frontière l .
Richelieu n'avait qu'une médiocre confiance en Char-
les IV et en son subit attachement pour la maison
d'Autriche ; aussi lui envoya-t-il bientôt l'abbé du Dorât
(23 août) pour lui demander si le roi pouvait attendre
de lui un secours de gens de guerre dans le cas où la
France serait attaquée et compter qu'il refuserait toute
retraite aux troupes ennemies en Lorraine. Si le duc
s'en excusait , l'abbé devait lui dire que le roi avait
eu l'avis que ses levées étaient destinées à être
1 Le. comte de Wiltz à l'audiender, Thionville, ce 16 d'août 1631
- Monsieur, Par l'escript cy joint il vous plaira recognoistre Testât
■• des affaires de ceste frontière , et de plus je vous diray qu'on m'at
- escpipt de bonne part que le roy de France ayant désiré trois choses
» de S. A. de Lorraine , scavoir qu'elle n'entretienne pas davantage
. Monsieur , son frère , qu'elle le divertisse de son prétendu mariage
» et qu'elle ne face point de levées , Sadite Altesse luy a donné
- appaisement pour les deux premiers poincts , en ce qu'il y a jâ
.. quelque temps que Monsieur, frère du roy, est hors de Lorraine
» et pour le troisième, sadicte Altesse a fait représenter aud< roy
« qu'elle estoit obligée d'assister l'empereur, soit comme guidon de
- 1 empire , soit à cause des biens qu'elle a et qui relèvent de l'empire
.. et qu ensuitte de ce sad. Alt«" se prépare d'entrer en Allemagne
.. a la teste de son armée, etc. » (Audience 641.)
— 123 —
licenciées quelque jour au profit de Monsieur , et
se plaindre de ces manœuvres perfides et de cette
étrange conduite.
Le duc Charles ne fit qu'une réponse évasive ; mais
le cardinal n'entendait pas s'en contenter et l'abbé fut
de nouveau renvoyé à Nancy pour sommer le duc de
passer le Rhin avec son armée afin d'accomplir le
dessein pour lequel il prétendait l'avoir réunie , s'il
ne voulait voir le roi pénétrer dans ses États avec
toutes ses forces.
Cette menace , le résultat de la bataille de Leipzig
où l'armée impériale avait été anéantie et le peu d'em-
pressement de l'Espagne à aider le parti de l'émigration
française, obligèrent le duc à changer ses dispositions.
Après un conseil tenu à Nancy et auquel assistèrent ,
outre les membres de la famille ducale , Gaston et ses
principaux conseillers , il fut décidé que Charles IV
marcherait immédiatement au secours de l'empereur
(18 septembre). Les exigences de Louis XIII recevaient
ainsi satisfaction et l'on trouvait le moyen de maintenir
sous les drapeaux et d'aguerrir une armée qui pourrait
ensuite , si elle revenait victorieuse , être licenciée au
bénéfice de Monsieur et servir alors plus avantageuse-
ment à sa première et véritable destination.
Ce n'était pas là, paraît-il, la solution qu'avait espérée
Richelieu. Il pensait que Charles IV, voyant ses projets
déjoués , l'empire aux abois et des forces françaises
considérables réunies sur les frontières de ses Etats ,
se déciderait à faire amende honorable et à rechercher
l'amitié de la France avec autant d'ardeur qu'il en avait
mise jusqu'alors à la trahir. Le roi, qui avait été se
mettre en Champagne à la tête de ses troupes, l'engagea
il
■
I
■
— 124 —
même à l'y rejoindre 1 pour conclure un traité d'alliance
comptant du même coup négocier un accommodement
avec son frère. Mais la passion du duc Charles pour
la guerre en avait décidé autrement : dans les premiers
jours d'octobre, pénétrant en Allemagne avec son armée
il était allé rejoindre Tilly , suivi du prince de Phals-
bourg qui, malheureux des galanteries de sa femme avec
le favori du duc d'Orléans et « ne voulant plus vivre
» avec quelque sorte de déshonneur 2 , „ allait dans
cette expédition aventureuse chercher une mort qu'il
n'attendit pas longtemps.
Leduc de Lorraine, en partant, laissait ses États
dans un tel abandon que Monsieur, ne s'y trouvant
plus en sûreté, fit aussitôt demander un asile à l'infante 3.
Le 14 octobre Le Coigneux arriva même à Namur pour
y négocier avec le comte d'Emden , gouverneur du
Luxembourg, le logement de trois à quatre cents che-
' « Le ducq de Lorraine est attendu à Troye où la cour est main-
- tenant , plus selon que je crois pour soigner à sa propre asseurance
- que pour moyenner la paix, en quoy je vois fort peu de moyens
» en cette occurence. Ores qu'il se bruict défaire du Coigneulx car-
. dmal et de 1 envoyer à Rome, et de faire Puisloran ducq et pair
» pour par ces deux, qui peuvent le plus, retirer le frère du roy
" de la . re y ne -roère (Lettre de Paris du 26 septembre 1631
communiquée le V octobre à l'audiencier par Olden Barnevelt.) -
Audience 642. '
2 Mémoires de Gaston d'Orléans , p. 589. Éd. Michaud.
a L'infante au comte d'Emden. Anvers , 5 octobre 1631 - - Mon
. cousin , Ceste est pour vous dire en confidence que si le dur
» d'Orléans vient en votre gouvernement avec sa suyte , que vous
» ne luy faciez ni permettiez estre fait aulcun empeschement nv
» aulcune réception , ains que vous faisiez semblant de ne le cognoistre
» le laissant passer avec sadicte suyte et les gens de guerre qu'il'
.. aura avec soy ou le suyveront après à la deffilade , en leur donnant
* et faisant donner toutes les commoditez qu'ils auront de besoin"
» en payant.... » (Audience 642.)
1
— 125 —
vaux que son maître devait emmener avec lui l , au
grand effroi de l'infante qui craignait de fournir par
là au roi de France un prétexte de rupture 2. L'armée
du maréchal de la Force n'était en effet pas bien loin
de la frontière , et il était à craindre qu'à la suite de
quelque rencontre avec les troupes de Gaston , la pour-
suite ne vînt à se continuer jusque dans le Luxembourg.
Le comte d'Einden l'appréhendait et demandait si dans
ce cas il devait s'opposer à cette violation de territoire
et avec quelles forces , car sa province n'avait que peu
de gendarmerie , et les places étaient si mal fortifiées
et si dépourvues de troupes , de vivres et de munitions ,
« qu'avant qu'on leur puisse donner secours , disait-il ,
« elles seront perdues 3 . » — « H sera besoing que le
» comte d'Emden advertisse de ce le ducq d'Orléans
„ ou ceulx de son concert, lui fut-il répondu, afin
» qu'ils préviennent tels inconvéniens , puisqu'il leur
1 Le comte d'Emden à l'infante. Namur, 14 octobre 1631. — « Madame,
„ Je viens d'arriver bien tard en ceste ville et depuis moy arrive le
» chancelier de Monsieur le duc d'Orléans , qui vient de me trouver
.. et me dire qu'en chemin il a reçu lettre dud' S r duc son maistre ,
.. par laquelle il l'advise par courier exprès qu'il a changé de réso^
„ lution et seroit d'intention de venir en la ville de Luxembourg à
.. desseing d'y arrester cinq ou six jours attendant avoir ses gens
« ensemble.... » (ibid.)
* L'infante au comte d'Emden. Bruxelles , le 17 octobre 1631. —
« ....il sera bien que vous voyiez si vous pourrez encheminer avecq
» son chancellier qui vous a parlé qu'il (Monsieur) entre incogneu
» et avecq peu de gens parce que aultrement... ce seroit donner un
» prétexte au roy de France pour rompre avecq nous.... (ibid.)
3 Points sur lesquels le comte d'Emden demande une résolution.
Spontin, 25 octobre 1631. (ibid.)
-Wt
I
— 126 —
■*
WP
» importe plus qu'à personne et à leurs affaires , sans
- qu'il ait besoing qu 'ii 8 ' en mesle i _
Mais l'avertissement arriva trop tard , et ce qu'avait
prévu le comte d'Emden se réalisa.
Parmi lés régiments levés par le duc d'Orléans ,
il en était trois , particulièrement recrutés dans le pays
de Liège , qui , pour gagner la Lorraine , devaient
traverser le Luxembourg et ne se faisaient aucun
scrupule de s'y cantonner plus ou moins longtemps :
c'étaient les régiments d'infanterie du sieur Trouillet
et du colonel Mars , de la maison de Coloma , ainsi
que les compagnies de cavalerie du sieur de Bryas
des Granges.
A la lin d'octobre, Trouillet, avec 16 compagnies
d'infanterie et une de cavalerie, se trouvait près de
Montmédy et faisait savoir à Jean d'Allamont , gou-
verneur de cette place , qu'il viendrait se mettre sous
la protection de l'artillerie de ses remparts s'il était
poursuivi par les troupes françaises. « Je crains ,
■» écrivait d'Allamont au comte d'Emden , en lui de-
y> mandant des instructions, je crains que je ne me
» voye pris comme la gauffre entre deux fers 2 . «
Et en effet, on prêtait au roi de France l'intention
de concentrer ses troupes à Charleville pour marcher
sur les levées de Gaston 3 ; supposition bientôt con-
1 Résolutions du conseil d'État sur les points présentés par le comte
d'Emden. 28 octobre. (Audience 642.)
2 Jean d'Allamont au comte d'Emden. Montmedi , ce 27 octobre 1631
(ibid.)
3 François d'Allamont au comte d'Emden. Luxembourg , 29 octobre
1631. « Si le roy de Franco ne change de desseing, celui qu'il avait,
passé quattre jours , estait ,1e se venir loger en personne à Charle-
— 127 —
firmée par l'événement, car le mois d'octobre n'était
pas écoulé qu'une rencontre avait lieu entre elles.
Le 29 et le 30 de ce mois , le maréchal de la
Force et M r de Grandprey , gouverneur de Mouzon ,
étaient sortis de cette place à la tête d'un corps de
troupes que les évaluations les mieux renseignées
portent à 5000 fantassins et 2500 chevaux. Ils avaient
passé le Chiers au moyen de pontons, puis, le 31 ,
s'étaient dirigés sur Muno où ils pensaient trouver
le régiment du colonel Mars. En route ils apprirent
qu'il en était parti avec l'intention de se loger à
Villers-sous-Orval ; ils le poursuivirent aussitôt , dé-
passèrent ce village sans le rencontrer et l'aperçurent
enfin au-dessus de Florenville , dans une prairie , près
du bois de la Haa , contre la Semoy : ils le char-
gèrent aussitôt. Le régiment de Mars fut mis en dé-
route complète : 45 hommes , non compris ceux qui
furent tués dans la poursuite , demeurèrent sur le
carreau ; le lieutenant-colonel , six capitaines , trois
alférez et environ 120 soldats furent faits prisonniers.
Quatorze drapeaux , la pièce de campagne que chaque
régiment tramait à sa suite et tout le bagage restèrent
aux mains des vainqueurs L
ville , d'où il envoirat chercher les trouppes liégeoises levées poul-
ie duc d'Orléans pour tâcher de les deffaire....
Rasse de Gavre , marquis d'Ayseau à Vin faute. Charlemont, 28 oc-
tobre.... « Soudain mon arrivée en ce lieu j'ay despêché vers Maisières
pour apprendre le comportement de l'armée du roi de France ,....
l'armée est logée séparément en divers villages sur les frontières
depuis Rocroy jusques à la Lorraine ; le maréschal de La Force com-
mande à tout , lequel devait venir ce jourd'huy à Chasteau Renaut
qui est à six heures d'icy. Le roy est à Reims et il doit arriver
dans trois jours à Maisières.. . » (Audience 642.)
1 Le comte d'Emden à l'infante, Arlon, 5 novembre 1631. (ibid.)
— 128 —
Le lendemain le m c aréchal de La Force informait
le gouverneur du Luxembourg de la victoire qu'il
venait de remporter, en manifestant l'espérance que
ce combat , qui avait eu lieu sur le territoire des
Pays-Bas , n'altérerait en rien la bonne intelligence
qui régnait entre les deux couronnes i . Le 2 novembre
il s'avançait encore avec son corps d'armée jusqu'à
trois lieues d'Arlon , observant la plus sévère discipline ,
puis se retirait par Florenville et rentrait le 4 à
Mouzon.
Cette hardie excursion du maréchal fit comprendre
au duc d'Orléans qu'il n'était guère non plus en sûreté
à Valderfange , d'où il comptait bientôt passer dans
le Luxembourg , et sans attendre les conseils de pru-
dence que l'infante chargeait le comte d'Emden de
K
1 - Monsieur. Sur les advis qui m'avait esté donnés que quelques
troupes qui estoient logées à Muno , terres contentieuzes , et questant
leurs desseins de troubler le repos des subjetz du Roy mon maistre ,
je me suis trouvé obligé de m'y opposer , et m'estant acheminé poul-
ies charger, les trouvans deslogés, je les ay poursuyvis et attains
auprès de ce lieu de Florenville ou les ayant deffaits , j'ay bien
vouleu vous en donner advis et faire sçavoir ; comme je scay que
Sad. Maté ne voudroyt rien altérer à la bonne intelligence qui c'est
maintenue avec Sa Maté catholique et à quoy je tiendray la main
de tout mon pouvoir , comme je veux croyre que vous fairez de
vostre costé en tout ce qui sera de vostre gouvernement , et en ce
que vous me jugerez propre pour vous rendre service vous c'ognoistrez
que je désire demeurer Monsieur
Vostre plus affectionné serviteur ,
Caumont la Force.
Du camp de Florenville , le premier novembre 1631. »
A monsieur le lieutenant du gouvernement de Luxembourg, com-
mandant en l'absence de monsieur le comte d'Emden. (Audience 642.)
— 129 —
lui transmettre 1 , il rentra à Nancy « pour y con-
» tinuer ses amours avec la plus jeune sœur du duc
» et se divertir dans l'entretien de cette princesse 2 . »
Il est manifeste que les troupes françaises , dans
leur expédition , avaient violé le territoire des Pays-
Bas. Renaudot dans sa Gazette prétend, il est vrai, qu'il
en est « de la guerre comme de la chasse , qui permet
» de poursuivre en tout lieu le gibier que l'on trouve
» sur ses terres 3 ; » mais ce n'était pas même ici
le cas, le gibier poursuivi n'ayant pas quitté le Luxem-
bourg. Aussi l'agent français à Bruxelles vint-il ap-
porter à l'infante les excuses de son gouvernement
et lui assurer que tout ce qui avait eu lieu était con-
traire aux intentions du roi.
Toutefois ces explications ne furent pas jugées suffi-
santes par les conseillers de la princesse : ils ne
pouvaient admettre qu'un maréchal de France , ainsi
désavoué , conservât cependant le commandement après
en avoir aussi étrangement abusé ; ils rêvaient des
représailles , et au sein du conseil d'État on proposa
sérieusement de guetter l'occasion de battre avec des
forces supérieures quelque détachement français qui
s'approcherait trop près de la frontière et de faire
1 L'infante au comte d'Emden, 3 novembre 1631.... " Aussi sera-t-il
bien que vous mettiez en considération audit duc le péril de sa
personne, estant avecq si petittes forces si proches d'autres plus
grandes du Roy son frère , et que de s'approcher de si près serait
le convier à intenter ce à quoy peut estre il ne penseroit , et qu'il
seroit meilleur d'estre plus esloigné jusqu'à ce qu'il ait ce qu'il a de
besoing pour asseurer davantage ses affaires. » (Ibid.)
2 M. de Chamblay au card. de Richelieu , 7 novembre 1631.
d'Haussoxville , t. I , p. 226 , not. 2.
3 Gazette du 7 novembre 1631.
I
■
H
— 130 —
savoir ensuite à Paris que c'était une simple revanche.
On émit aussi l'avis de charger le marquis de Mirabel
de porter plainte au nom du roi d'Espagne et de l'infante
près de Louis XIII et de réclamer une satisfaction
publique. Mais l'une et l'autre de ces alternatives
n'étaient pas sans dangers : la revanche que l'on se
proposait pouvait entraîner d'autres combats , d'autres
représailles et rendre la rupture imminente ; la de-
mande de salisfaction pouvait être fort mal reçue ,
attirer au gouvernement de l'infante quelque brusque
réponse que ses accointances avec le parti de la reine-
mère et de Monsieur rendaient parfaitement justifiables ,
ce qui eût été une nouvelle offense ajoutée à la première
et un nouveau motif de rupture. Après réflexion , on
préféra paraître se contenter des excuses de l'agent
français l .
D'autres événements, impatiemment attendus, per-
mettaient d'ailleurs d'espérer bientôt sinon une revanche,
au moins une compensation. L'émigration française con-
sidérait comme éminemment utile à sa cause la pos-
session dans le royaume de quelques places fortes, à
l'abri desquelles elle pourrait rallier ses forces et ses
partisans. Malheureusement jusqu'alors toutes celles
qu'elle avait espéré surprendre lui avaient échappé , et
La Louvière qui tout récemment, par les intelligences
qu'il y possédait , avait cru soulever Rue et Ardres,
arrêté par M r de Moncaurel , gouverneur de cette der-
nière ville, et livré au cardinal , avait payé de sa tête
sa tentative infructueuse. On n'avait pas été plus heureux
en Provence et dans le Languedoc , les gouverneurs des
1 Audience, liasse 642.
1$
— 131
places sur lesquels on pensait pouvoir compter ne s'étant
pas prononcés pour la rébellion. Calais ne devait être
livré par Jacques d'Étampes qu'après que l'Espagne
aurait promis son concours. Restait Sedan. Cette ville,
sous la suzeraineté du roi de France, était le patrimoine
du duc de Bouillon qui y entretenait une garnison à ses
frais. Située non loin des frontières de la Lorraine ,
presque sur celles des Pays-Bas, elle offrait aux régi-
ments formés dans l'un ou l'autre de ces deux Etats ,
une place d'armes éminemment favorable. Des négo-
ciations avaient été entamées par l'intermédiaire de
Rubens avec le duc de Bouillon qui, pendant que sa
mère gouvernait sa petite principauté , servait sous
les drapeaux des Provinces-Unies , et le vicomte de
Turenne venait d'arriver de Hollande à Bruxelles
pour traiter des conditions d'une alliance L
Le duc de Bouillon n'avait jamais laissé passer
une occasion de conspirer contre la France et, jus-
qu'aux derniers jours de la vie du cardinal de Richelieu,
il devait s'abandonner à son humeur frondeuse et pas-
sionnée pour l'intrigue. Aussi son jeune frère, obéissant
à ses instructions 2 , fut-il bientôt d'accord avec Rubens,
le marquis de Stissac , Monsigot et d'autres Français.
1 L'audiencier à l'infante. — 5 novembre 1631. — J'ay ensuite du com-
mandement de V. Al. parlé au sieur Rubens touchant le tercio du vicomte
d'Alpen; il m'a dit que le vicomte de Touraine est arrivé de Hollande et
qu'il lui amande qu'il le viendra trouver à cest après-midi; il en traictera
avec led. vicomte de Touraine, et sur quoy il attendra le commandement
de V. A. par mon moyen. — (Audience 6-12.)
' L'infante à Philippe IV. — 19 décembre 1631 ... El Duque de Billion
me ha embiado a dezir que dexera que yo lo reciva en la proteccion
de V. M. assegurandome que para en caso que tengo effecto, entregara
en manos de V. M. la plaza de Sedan. — (Corresp. t. 29, p. 261.)
— 132
Ml
I
Il fut convenu que l'on s'assurerait dès ce moment
de Sedan au nom de la reine-mère et de Monsieur, en
y faisant entrer 2000 fantassins dont devaient faire
partie cinq à six cents hommes du tercio que le vicomte
d'Alpen avait levé pour le compte de Gaston L Pour
ne pas donner l'éveil aux troupes françaises établies
sur la frontière , on devait diriger ces hommes sur
Givet en faisant courir le bruit qu'ils partaient pour
l'Allemagne; des guides qu'ils trouveraient dans cette
ville devaient les conduire à Sedan par des chemins
détournés et par petits groupes de vingt ou trente à
la fois. L'exercice de la religion catholique leur était
assuré (on sait que le duc de Bouillon et Turenne
étaient protestants) et le marquis de Stissac, pendant
tout le temps que durerait le passage des troupes de
Givet à Sedan , devait se tenir caché à Charlemont
pour veiller à leur prompt et sûr acheminement 2.
Le cardinal de la Cueva, l'un des principaux conseil-
lers espagnols de l'infante, n'avait osé donner seul son
consentement à cette entreprise, et ce n'était que le
9 novembre, d'accord avec le marquis d'Aytona, qu'il
s'était décidé cà la protéger. Mais le cardinal de Riche-
' L'audiencier à l'infante. - 7 novembre 1631. — Le marquis de
Stissac, Monsigot et aultres Français me sont venus trouver avec le sieur
Rubens et me dire qu'ils sont résoluz, je dis le duc de Bouillon et son
frère, de passer oultre avec l'affaire de Sedan en y mettant dedans jusques
à deux mille hommes; pour accomplissement du quel nombre il font estât
qu'il y entre cinq à six cens hommes du tercio du vicomte d'Alpen, etc.
(Ibid.)
2 L'audiencier à M' de Hezeaux, gouverneur de Charlemont. — 9 novem-
bre. — Monsieur S. M. m'a commandé de vous faire ce mot pour vous dire
que vous veuillez tenir caché à Charlemont Monsieur le marquis de
Stissacq, mareschal de camp du duc d'Orléans, porteur de ceste, pour
aultant de jours qu'il luy plaira. Et sur ce, etc. (Ibid.)
■■1
I
— 133 —
lieu, toujours bien informé de tout ce qui se passait
dans le camp de l'émigration 1, n'avait pas tardé à
connaître ce qui se préparait , et le jour même où
les ministres de l'infante prenaient cette décision les
troupes du maréchal de la Force apparaissaient devant
Sedan. La duchesse douairière de Bouillon avait tout
aussitôt montré les dispositions les plus belliqueuses;
elle avait fait dire au maréchal qu'en sa qualité de
princesse souveraine elle voulait se maintenir telle ,
que c'était sa volonté et celle de son fils de ne recevoir
dans Sedan aucune garnison française, et que plutôt
que d'y consentir tous les bourgeois , les gens de
guerre et tous les sujets de ses terres étaient résolus
d'y mourir 2 . Et aussitôt elle s'était mise en mesure
i Plusieurs des Français qui paraissaient appartenir au parti de la
reine-mère et de Monsieur n'étaient en effet que des agents de Richelieu.
Dès le commencement d'octobre, plusieurs des gouverneurs des villes
frontières, le comte d'Anapes à Landrecies, le comte de S' e -Aldegonde et
M r desFouquières, appelaient l' attention de l'infante sur les faits et gestes
d'un certain capitaine Gauche, qui jadis avait été en garnison à Arras et
connaissait cette place, et d'un autre personnage encore qui se faisait
appeler tantôt M r de Beaumont, tantôt M r de Cerfontaine ou de Longueval,
se prétendait allié aux Montmorency, au duc d'Elbeuf et grand ennemi
du cardinal, se rendait fréquemment à Bruxelles et à Anvers, mais de son
château de Forest, près du Quesnoy, envoyait souvent et toujours la nuit
des messages en France. Les Archives des affaires étrangères de France
nous ont encore fait connaître, par ses rapports secrets au cardinal, un
autre de ses agents, Bonlay, qui sous le nom de Bonlet ou M r de Bonlé,
est souvent désigné par l'audiencier comme « celuy qui fait icy les affaires
» du ducq d'Orléans. » Dans cette entreprise de Sedan, nous le voyons
particulièrement chargé de demander les passeports pour les canonniers
de Hollande du vicomte de Turenne et empressé de savoir des nouvelles.
(Lettres de l'audiencier à l'infante. des 10 et 15 novembre, audience 642.)
2 Avis envoyés à l'infante par le comte d'Emden , le 15 novembre ; ils
sont datés d'Orchimont le 9, et de Montmédy le 10. « Personne ne peut
» plus entrer à Sedan, dit celui-ci, l'on fortifie les dehors et ils se résol-
— 134 —
de tout préparer pour une défense à outrance ; elle
avait fait sortir de, la ville les étrangers et le menu
peuple pour se débarrasser des bouches inutiles et
avait ordonné de renforcer les dehors de la place.
Bientôt le vicomte de Turenne était arrivé, précédant
de quelques jours dix canonniers qu'il avait fait venir
de Hollande où ils étaient réputés pour leur habileté ,
et il avait envoyé dire au gouverneur de Charlemont',
le marquis d'Ayseau , de lui expédier les gens du'
tercio d'Alpen, par petites troupes et sans officiers. Mais
en même temps un de ses gentilshommes partait pour
Pans avec une mission secrète , et lui-même s'entendait
avec le maréchal pour permettre aux soldats français
d'aller librement se procurer à Sedan tout ce dont ils
pouvaient avoir besoin , hormis les vivres i. Turenne
avait compris sans doute que la résistance était inutile
en présence des forces considérables qui s'étaient mas-
sées dans les environs , rendant de plus en plus difficile
l'entrée de tout secours dans la place , et qui avaient
•• vent a un siège plustost que de recevoir garnison. La ville est fort bien
- pourvue, et mesme chasque maison a son moulin pour moudre à la
» nécessité. .. (Ibid.)
1 Le marquis d'Ayseau à Vaudicncier.- Charlemont, 13 novembre 1631
- Monsieur. Ce que l'armée française at faict aux environs de Sedan at
esté de saysir quelque bourgs aux environs et s'y loger et de faire force
patrouilles afin que rien n'y entre, sans autre hostilité que de courir les
terres de Sedan. Depuis que le vicomte de Turaine y est entré il at
envoyé au mareschal de la Force, et les Français vont librement ach'eptér
tout ce qu'il y ont affaire hormis les vivres et mesmes il v est entré quel-
ques officiers : de sorte que nous ne scavons que juger...'.. Le vicomte de
Turaine m'at envoyé dire que les gens qui le doivent aller trouver aillent
en fort petites troupes et sans officier de peur de se déclarer, ce qu'il ne
désire, et mesme at envoyé à Paris vers le Roy, je ne scay pour quel
subject (ibid,)
— 135 —
même ouvert les hostilités en «'emparant du fort Douzy ,
sur le Chiers, à deux lieues d'Yvoix, qu'elles se hâtaient
de fortifier et de munir d'approvisionnements. Aussi son
envoyé à Paris n'avait-il eu d'autre mission que de
négocier un arrangement avec le cardinal de Richelieu :
le 17 novembre le maréchal de la Force fit son entrée
à Sedan et reçut au nom de Louis XIII , qui devait
désormais la payer , le serment de la garnison , et de
la douairière la promesse de ne plus entretenir d'autres
troupes dans la ville que celles qui y seraient envoyées
par le roi de France. Les quelques compagnies du
régiment d'Alpen qui avaient pu pénétrer dans la place
furent reléguées dans le fort Douzy, et deux jours après
l'armée française se retira vers Châlons et Reims L
Cet échec fut extrêmement sensible au duc d'Orléans.
Devant renoncer à faire de Sedan sa place d'armes ,
pouvant difficilement , en présence des menaces du roi
son frère , conserver les forces qu'il avait réunies dans
le duché de Lorraine , il imagina de cantonner dans
le Luxembourg les trois ou quatre mille hommes en
ce moment rassemblés à Sierk sous le commandement
du comte de la Feuillade , et chargea celui-ci de s'en-
tendre à ce sujet avec le gouverneur de cette province 2.
Mais le comte d'Emden se montra fort peu empressé de
recevoir ces troupes mal payées , plus mal disciplinées
encore , qui mettaient au pillage le pays qu'elles occu-
paient. Le régiment de Trouillet venait précisément de
quitter le Luxembourg après y avoir commis mille excès,
1 Avis de la frontière du 20» de novembre 1631. (Ibid.)
2 Lettre du comte d'Emden à Vaudie,icier, du 16 novembre, lui com-
muniquant celles du duc d'Orléans et du comte de La Feuillade, des 10,
13 et 16 du même mois. (Ibid.)
fi
— 136
n
■
il'*'
et pour l'empêcher d'y reparaître, le comte n'avait trouvé
cl autre expédient que de retirer sur la rive gauche de
la Moselle toutes les barques et les pontons qui auraient
pu. lui permettre de repasser la rivière. A l'envoyé de
Gaston et au secrétaire Monsigot, qui passait acciden-
tellement par Luxembourg, il s'efforça donc de démontrer
le danger que l'entrée de ces troupes dans son gouver-
nement ferait courir aux Pays-Bas , le roi de France
pouvant y trouver un prétexte de rupture et en profiter
pour les envahir ; il leur dit que cette province n'offrait
que très-peu de ressources , et ajouta enfin qu'il ne
pouvait s'engager à- y recevoir ces gens qu'après en
avoir obtenu l'autorisation de l'infante à qui il allait
expédier un courrier.
Cette demande plaçait le gouvernement des Pays-Bas
dans une situation très-délicate ; mais c'était là le résultat
de sa tolérance et, disons mieux, de sa complicité. Il
avait trop encouragé le recrutement des troupes de Mon-
sieur pour n'être pas un peu responsable de leur entretien.
Toutefois leur permettre de se cantonner dans le Luxem-
bourg , c'était ouvertement se compromettre vis-à-vis de
la France ; aussi le conseil d'État laissa-t-il écouler
tout un mois avant de prendre une décision à ce sujet ,
espérant toujours que quelqu'incident inattendu le tire-
rait d'embarras. Le 13 décembre le duc d'Orléans ayant
réitéré sa demande i, il fallut prendre un parti. Peu
TU
i Le comte d'Emden à l'audiencier. Luxembourg, le 15 de décembre
1631. - Monsieur. Voicy que de nouveau le duc d'Orléans me veut jetter
toutes ses troupes sur les bras. Lorsqu'il pensait faire le mesme il y a un
mois javois despeché un courier pour recevoir les ordres de S A comme
j'aurais à me régler le cas arrivant, mais je n'aye heu aucune résolution
tellement que. je ne suis pas peu embarassé s'ils viennent fondre icy tout
— 137 —
de temps auparavant le colonel Dumesnil , qui avait
levé pour Monsieur un régiment de cavalerie dans les
pays de Liège et de Cologne , s'était offert de le conduire
en Allemagne au service de l'empereur L Pour sortir
d'embarras , les ministres de l'infante proposèrent
à Gaston d'envoyer toutes ses levées dans le Palatinat
où elles seraient très-utiles pour le moment 2 , et le
baron de Dramelay partit pour la Lorraine, accompagné
d'un commissaire de l'Exercito , afin de les prendre en
solde et de leur payer un mois de gage si le duc y
consentait 3 .
On était alors aux derniers jours de l'année 1631.
Il y avait cinq mois que la fuite de Marie de Médicis
et l'accueil empressé de l'infante avaient fait concevoir
à Monsieur et à ses conseillers le plan de soulever
à coup et en confusion qui causera l'entière ruine de ceste province,
venans comme ils ont venu au voisinage ou tout estait de bonne prise....
Les troupes dudict duc d'Orléans qu'il nous veult icy envoyer sont de
3 à 4000 hommes de pied et 300 chevaulx, selon que me dit le gentil-
homme porteur de ceste. (Audience 643.)
i Lettres de l'audiencier à Vinfante et de l'infante au colonel Dumesnil,
du 3 novembre. (Audience 642.)
2 L'audiencier à Vinfante. — Madame, Le conseil ayant vu la lettre
que le comte d'Emden a escript à V. A. sur le subject de la réception des
trouppes du duc d'Orléans, dont ledit duc l'a requiz , il semble audit
conseil qu'il ne convient nullement laisser entrer lesdites trouppes au
pays de Luxembourg afin que ne leur arrive le mesme qu'au régiment do
Mars. Et que partant le meilleur seroit que V. A. les envoyé au Palatinat
où elles viendront bien à point, auquel etfect V. A. pourrait envoyer vers
le chef délies mesmes, vers le duc d.'Orléans (s'il en est besoing) le b°°
de Dramelé ensemble un commissaire de l'Exercito pour le recepvoir a
la solde et donner un mois de gage, mesme que ledict Dramelé les y
conduise, selon l'advis qu'il pourra demander au comte d'Emden. Fait à
Bruxelles, le 17 de décembre 1631. — (Audience 645.)
3 Instructions pourleb " de Dramelay. (18décembre.)— (Audience 643.)
— 138 —
K0L'
la France contre Richelieu. Des projets qu'ils avaient
formés , des illusions dont ils s'étaient bercés , com-
bien s'étaient réalisés? Ils n'avaient pu réunir que
4 à 5000 fantassins et 2000 cavaliers au lieu des
15 à 20000 hommes sur lesquels ils avaient compté ,
et la difficulté de les faire subsister, autant que le
menaçant voisinage de l'armée française, allait peut-
être les obliger à les divertir de leur mission pour
les envoyer combattre le Suédois. Le duc de Lor-
raine, parti avec l'espoir d'aguerrir ses troupes en
attendant le moment favorable , n'avait pu déterminer
le vieux Tilly , auquel il s'était joint , à attaquer
Gustave-Adolphe ni à attirer celui-ci en rase cam-
pagne. Ses succès s'étaient réduits à la prise de
quelques petites villes et , presque sans combats ;
mais épuisée par les maladies, les fatigues et les
rigueurs de la saison , son armée , réduite au tiers
de son effectif, avait été à peine suffisante pour
fournir des garnisons aux places qu'il avait enlevées.
En France , aucun mouvement ne s'était déclaré.
De tous les grands seigneurs dont les noms avaient
été mis en avant , un seul , le duc de Guise , avait
fait mine de bouger ; mais il avait bientôt
reçu
l'ordre de venir à Paris rendre compte de ses actions
au roi lui-même. Comprenant que Richelieu n'aurait
pas plus d'égards pour lui que pour ceux qui avaient
essayé déjà de traverser ses desseins, le tils du Balafré
avait aussitôt manifesté le désir de faire d'abord un
pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette et, avec la per-
mission du roi , s'était retiré en Italie. Ni le duc
d'Épernon , ni le duc de Candale n'avaient prêté
l'oreille aux ouvertures qui leur avaient été faites, et
■
139 —
le marquis de La Valette avait vu les liens qui
l'attachaient à la fortune du cardinal se resserrer
encore par l'octroi qui lui avait été fait , le 5 sep-
tembre, de lettres patentes érigeant, sous son nom,
sa terre de Villebois en duché-pairie. Le duc de
Bouillon avait bien été gagné et sympathisait de cœur
avec l'émigration; mais nous avons vu cornaient, réduit
à l'impuissance, il ne pouvait plus lui venir en aide
dorénavant que d'une manière toute platonique.
A l'étranger, aucun des souverains auxquels on s'était
adressé n'avait répondu à l'attente qu'on s'en était
promis. L'empereur Ferdinand , menacé par les progrès
du roi de Suède, avait trop besoin de toutes ses res-
sources pour en rien distraire au profit d'une cause qui
l'intéressait peu ; Victor-Amédée , gendre de Marie de
Médicis, avait bien dû se décider à quelque démonstra-
tion en sa faveur ; mais préoccupé avant tout de se
maintenir exactement en équilibre entre l'alliance fran-
çaise et l'espagnole , toute son intervention s'était bornée
à envoyer le cardinal de Savoie, son frère, près de
Richelieu pour lui faire entendre quelques timides obser-
vations , qu'il s'était bientôt hâté de retirer après que
le tout puissant ministre lui eût déclaré que le moment
était mal choisi et que le roi déciderait de ce qu'il
aurait à faire quand la reine reconnaîtrait ses erreurs.
Charles I er , déjà aux prises dans son royaume avec les
difficultés qui devaient si tragiquement finir pour lui ,
avait fait moins encore , et les relations diplomatiques
racontent même qu'il supportait fort patiemment les
discours de l'ambassadeur français à Londres parlant
de la reine-mère sans beaucoup de respect et blâmant
fort irrévérencieusement sa conduite pour justifier celle
— 140 —
I
du cardinal i. L'Espagne , s'obstinant à ne rien faire
sans ses alliés naturels, s'était tenue dans une prudente
réserve , toujours prête à désavouer ce qu'auraient fait
sans son avis ses ministres des Pays-Bas ; enfin, ceux-ci,
malgré toute leur envie de se compromettre , retenus
par la crainte de déplaire au cabinet de Madrid et
restreints dans leurs désirs par le mauvais état des
finances, avaient dû se borner à des secours que
leur insuffisance même rendit inutiles.
Ricbelieu triomphait donc : tous ses ennemis s'étaient
montrés impuissants à le renverser et leurs vaines
tentatives n'avaient servi qu'à le rendre, plus que jamais,
le maître absolu de la volonté royale. En moins d'un an
sa prodigieuse habileté et, il faut le dire aussi, les fautes
de ses adversaires, l'avaient affermi d'une façon inébran-
lable au pouvoir d'où il avait été si près de tomber. On
le sentait si bien à Paris et dans toute la France , que
les illusions qu'on avait pu s'y faire sur la réussite
des projets de l'émigration avaient complètement dis-
paru , comme le certifierait, en l'absence d'autres
preuves, la vogue qu'avaient partout à cette époque,
à la cour et à la ville, dans les ruelles et les caba-
rets, les chansons où Marie de Médicis et Monsieur
étaient ridiculisés. Au milieu d'un grand nombre d'autres
qui sont arrivées jusqu'à nous, nous nous bornerons
à citer les derniers vers d'une pièce satirique intitulée
Avis aux àbcens de la cour, et qu'on attribuait au
comte de Beautru2, un des beaux esprits du temps,
1 Séance du conseil d'État de Madrid, 26 octobre 1631 - Estado
2046 f. 16.
2 Négociations de France, t. 7, p. 180.
i
— 141 —
un fidèle de Richelieu qui devait l'envoyer bientôt
comme ambassadeur de France à Madrid :
Gaston , c'est trop courir , revenez au logis
Tout droit à Montargis
Et ne prétendez plus que l'empire et l'Espaigne
Puissent rien en Champaigne.
Vous avez assez fait le chevalier errant
Avecques Puylorant
O mère des trois rois, puissante Epiphanie,
Pourquoi t'es-tu hannie?
Pendant que ces couplets, plus que médiocres mais
à coup sûr fort peu respectueux pour Marie de Médicis,
couraient dans tout Paris, à Bruxelles, en revanche,
elle était traitée avec les honneurs dûs à une reine et
à la belle-mère du roi d'Espagne : tous les soins et les
délicates attentions qu'inspiraient à l'infante son bon na-
turel et le désir de faire oublier à son hôte ses disgrâces et
son exil lui étaient prodigués. A ce sujet, une anecdote
que nous a conservé un récit du temps nous a paru ,
malgré son peu d'importance , mériter une place au
milieu des événements que nous racontons *.
Le soir de la fête de S'-Nicolas , le 6 décembre ,
vers onze heures, une des filles de chambre de Marie
de Médicis , en préparant le lit de sa maîtresse, décou-
vrit tout-à-coup , sous la couverture , un objet assez
volumineux dont elle ne saisit ni la forme ni l'usage,
mais dont la vue lui fit aussitôt pousser des cris de
1 Extrait du t. 18 de la Collection dts documents inédits, collationnée
par Wynants en 1794, aux archives du royaume.
r
— 142
■I
terreur. Elle courut tout émue trouver la reine qui,
à cette nouvelle , changea de visage et ordonna à
M. de la Mazure de voir ce que cela pouvait être.
Le lieutenant des gardes n'était pas des plus rassurés ;
car l'idée lui vint , comme aux autres , de quelque
machine infernale que le cardinal de Richelieu avait
trouvé moyen de faire glisser dans le lit de la reine
et qui devait agir pendant son sommeil. Aussi fut-ce
avec les plus grandes précautions qu'il enleva et vint
déposer sur une table un objet ayant la forme d'un
soulier à la mode de l'époque , mais de dimensions
colossales , et qu'on reconnût être un scriban où se
trouvaient réunis tous les objets nécessaires pour écrire
et dessiner , règles , compas , perce-lettres , etc. , le
tout entouré d'un chapelet dont les grains étaient des
diamants. Après avoir bien examiné ce riche cadeau
et s'être longuement étonné de son apparition mysté-
rieuse , on se souvint que le soir même , pendant une
visite de l'infante, M rae de Willerval, qui l'accompagnait,
s'était approchée de la ruelle du lit, sous prétexte de
renouer les cordons de son soulier : l'archiduchesse
avait joué pour la reine le rôle du bon S'-Nicolas
si cher aux enfants des Flandres , tel était le mol
de l'énigme.
Si la première impression à la vue de ce mystérieux
objet s'était traduite par un injurieux soupçon à l'adresse
du cardinal , c'est que le temps ni l'exil n'avaient encore
en rien diminué la haine que lui portait la reine-mère et
qu'il n'avait du reste , de son côté , aucunement cherché
à affaiblir. L'esprit de Marie de Médicis s'était même
aigri davantage encore à chaque nouvel insuccès de
ses manœuvres ou de ses intrigues. La correspondance
■
fi
— 143 —
que pendant quelque temps elle avait échangée avec
son fils était devenue de jour en jour plus injurieuse
pour Richelieu et , afin d'y couper court , le roi lui
avait fait dire qu'il ferait arrêter le porteur de ses
lettres si elles contenaient encore quelque chose d'hostile
pour celui que, en dépit d'elle, il persistait à garder pour
premier ministre.
Dès lors elle avait cessé de lui écrire , mais non
de conspirer. Ses intrigues avec les mécontents et ses
tentatives de soulèvement à Ardres et à Rue avaient eu
pour résultat de faire déclarer criminels de lèse-majesté
tous ceux qui avaient pris parti pour elle et l'avaienl
suivie dans les Pays-Bas ; de plus, ses biens avaient
été saisis et ses meubles inventoriés. Elle s'était tue ;
mais à la nouvelle de l'exécution prochaine de La Lou-
vière , qui s'était perdu pour elle , elle avait écrit au roi
pour lui demander la vie de ce malheureux. M. de La
Barre , chargé de remettre sa lettre à Louis XIII ,
avait aussitôt été jeté en prison, et il n'avait été rendu
à la liberté qu'à la demande de l'infante et à sa seule
considération , ainsi qu'on l'avait déclaré à l'envoyé de
cette princesse. En présence de ce parti pris bien con-
staté de briser toute relation avec elle , la reine-mère
n'avait rien trouvé de mieux , pour faire parvenir ses
plaintes et ses objurgations jusqu'aux oreilles de son
fils , que de les livrer à la publicité : le 20 décembre
1G31 elle avait adressé au roi une accusation en règle
contre le cardinal, et l'avait fait imprimer et répandre
dans toute la France l : « Le cardinal de Richelieu ,
1 Lettre escritte au roy par la reyne-mère de Sa Majesté. Datée de
Bruxelles, ce XX décembre M. DC. XXXI, petit in 4°, de 23 pages.
— 144
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55
y disait-elle, possède avec les premières charges de
France, les principaux gouvernemens : avec les gou-
vernerons , les plus fortes places et les provinces , les
ports et les havres : avec ceux-là , les isles et les
vaisseaux : avec les vaisseaux , les canons et les
gens de guerre : avec les armes , les finances : avec
les finances , l'authorité absolue dans vostre conseil.
Vous scavez en conscience , et le moindre de vostre
cour le scait comme vous , qu'il n'y a pas en tout
cecy un mot d'adjousté à la vérité : et que par dessus
ces puissances qui contiennent toutes celles de vostre
Estât , il est encore le seul qui vous conseille , qui
commande dans vostre cour , dans vos armées , et
dans tout vostre royaume. Que scauriez-vous luy
donner après cela ? Ou , pour mieux dire , à quoy se
peuvent plus porter les desseins d'une ambition si
desréglée, qu'à vostre vie et à vostre couronne ? Vous
estes jour et nuict environné de ses gardes et de ses
espions, et exposé à tout le mal qu'il vous voudra
faire ; et luy au contraire est gardé contre vous. En
sorte qu'il a tout pouvoir sur vous , et vous n'en avez
point sur lui. Considérez lestât auquel il vous réduict
et celuy auquel il s'establit de plus en plus ; et vous
trouverez, que lorsqu'il attentera contre vostre per-
sonne, ou qu'il se soustraira de vostre obéissance
(à quoy vous devez croire qu'il ne tardera pas beau-
coup) il vous sera difficile d'éviter l'un, mais impos-
sible d'empêcher l'autre Souvenez-vous du temps
que vous commençastes à l'employer en vos affaires,
par les instantes prières que je vous en faisois \
qu'il ne demandoit que l'honneur d'assister quelque-
fois en vostre conseil ; et protestoit qu'estant de con-
145
dition ecclésiastique, il n'avait plus rien à prétendre
dans la Cour et dans le inonde ; et comme peu après
vous ayant faict sous main persuader par le duc de
Bellegarde, et par les autres qui estaient près de
vous , de luy donner quelque pension il la refusa
quand vous luy en fiâtes l'offre, pour faire semblant
qu'il vous servoit sans intérest , et qu'il ne seroit
jamais à charge, ny à vous, ny à vostre Estât.
L'expérience vous a monstre depuis s'il n'est pas
le plus intéressé de tous les hommes, jusques dans
les moindres choses , et si au lieu d'une petite
pension qu'il refusoit de vous, il ne prend pas luy
mesme à ceste heure, pour sa pension, tout l'argent
de la France 11 a assez de charges, de béné-
fices et de gouvernemens, pour en fournir la meilleure
partie de vostre Cour. On luy trouvera assez d'argent
pour soulager de la taille deux ou trois ans vostre
pauvre peuple : aussi bien ne le tient-il que de
larrecins qu'il exerce sur vous et sur eux Ce
n'est pas moy seule qui vous demande justice de
luy, ce sont les Princes de vostre Estât, vos Parle-
mens, vostre Noblesse, vos officiers, vos Peuples, et
généralement tous vos subjects et vos meilleurs
serviteurs.... Donnez leur la liberté de vous faire
leurs plaintes, et vous entendrez des choses si épou-
vantables du cardinal de Richelieu, que vous aurez
en horreur la veùe d'un homme si détestable, et
i advouerez de n'avoir point de plus véritables ser-
i viteurs que ceux qui vous auront faict connoistre
, ses tyrannies , et qui ayderont à vous en déli-
! vrer... »
Cet amer réquisitoire, que Marie terminait en pro-
10
M
146 -
testant contre la saisie de son douaire i, resta sans
réponse. Elle devait s'y attendre. Ayant confié au
hasard le soin de porter ses plaintes aux pieds du
trône , elle ne pouvait espérer en être mieux servie
.que par le dévouement de ses propres gentilshommes;
et le cardinal , qui avait su empêcher ses récriminations
d'arriver directement aux oreilles du roi, ne devait pas
avoir de peine à les arrêter dans la voie détournée
qu'elle leur avait fait prendre.
Il lui restait un moyen encore de faire entendre la
vérité à son fils : c'était de persuader le parlement de
Paris d'en être l'interprète. Le 6 janvier 1632 elle lui
écrivit : « Comme vous estes instituez entre le roy et
» les peuples pour estre vers eux les dispensateurs de
» la justice et de l'authorité souveraine , vous estes
« entre eux et luy pour empescher les oppressions tant
v générales que particulières.... C'est donc principale-
■» ment à vous que je me dois addresser , pour m'ayder
» à l'informer de ce qui se passe en son Estât , et des
» malheurs dans lesquels le cardinal de Richelieu le va
» jetter. » Mieux inspirée qu'elle ne l'avait été lorsqu'elle
s'était proposé quelques mois auparavant de le faire
juge entre elle et le premier ministre , l'intervention
qu'elle lui demande n'a rien cette fois qui lui soit per-
sonnel.; ce n'est pas pour elle qu'elle intercède, mais
pour la France victime de la politique du cardinal,
si différente , prétend-elle, de celle du feu roi , qu'elle
' Avez-vous plus de droit sur le bien que j'ay apporté en PYance, par
un contrat de souverain à souverain, que d'aller prendre celuy du Grand-
Duc, mon neveu, ou de quelque autre prince? Si ce n'est que pour vous
avoir mis au monde, j'aye perdu le rang que j'y ay apporté dés ma nais-
sance, et que je ne suis subjecte que pareeque je suis vostre mère
w> -
s'était toujours tant efforcée de suivre et qui ne tendait
qu'à la paix avec la maison d'Autriche , paix si précieuse
qu'il cherche à rompre. Puis après l'avoir accusé de
conduire le royaume à sa perte , elle évoque la mémoire
de Henri IV, et c'est par sa bouche qu'elle conjure le
parlement de remontrer au roi son fils les malheurs de
la guerre et les pernicieuses intentions de celui qui l'y
veut engager. « Exhortez-le à la paix , si importante
» à sa vie , écrit-elle , si nécessaire à son peuple , si
» conforme à sa piété et sa bonté , si désirée de tous
» et de moy particulièrement , qui appréhende tant de
» sinistres événemens du contraire. Advertissez-le de
y destourner de luy les malédictions de Dieu et des
» hommes, qui tomberont sur l'autheur de ces déso-
» lations. On n'a jamais faict de semblables entreprises
» sans en demander vos ad vis : vous avez droict de les
» dire en tout ce qui importe au public , mais parti-
» culièrement où il y va de la ruyne de l'Estat : vous
» ne pouvez refuser de communiquer au roi Monsieur
» mon fils ceste prière que je vous fais , avec offre de
» faire apparoistre de tout ce que j'ay dict ; ne désirant
». point que vous ayez esgard sur cecy à aucun, de. mes
?) intérests , en tant qu'ils ne toucheront qu'à mon par-
» ticulier , mais seulement à ce qu'ils importent au Roy
■» Monsieur mon fils , et à la France. Réitérez-luy vos
v remonstrances et surmontez par la force de la vérité ,
v en la bouche de la Justice , les ruses et les impostures
» dont il est surpris. Vous estes les seuls qui avez
t> donné , en ces occasions , des preuves de courage et
» d'amour de vostre patrie : vous avez la gloire d'avoir
» porté pour le public des souffrances mémorables à la
n postérité : poursuivez avec les mesmes vertus et ceste
148
K*
<» taesme générosité ; Dieu vous fera la grâce de sauver
» le Roy et l'Estat ; la Maison Royale et celle qui prie
» Dieu , Messieurs , vous tenir en sa saincte garde l . »
Pour justifier ces cris d'alarme , cet appel passionné
au glorieux passé du parlement de Paris afin de l'en-
gager à prendre en mafe la défense de la paix , il fallait
donc qu'elle fût compromise ? Pour que Marie de Médicis
crût devoir évoquer la grande ombre de Henri IV et ,
en dépit de la vérité historique , pour qu'elle crût devoir
mettre sous- son patronage la politique qu'elle avait tou-
jours défendue , il fallait que celle du cardinal fût bien
près de triompher , en un mot que la maison d'Autriche
avec laquelle elle s'était toujours efforcée de vivre en
bonne intelligence se trouvât bien menacée ? En effet ,
pendant qu'à l'occident du continent européen s'accom-
plissaient les faits que nous avons rapportés , les événe-
ments avaient marché à pas de géant au centre , et la
fcaaison de Habsbourg, naguère si puissante, secouée par
une main redoutable paraissait près de s'écrouler.
l
R
1 Lettre de la Reyne-Mère du Roy à Messieurs du Parlement de Paris.
Datée de Bru-selles, ce vj janvier M. DC. XXXII. Petit in-4° de 26 pages.
CHAPITRE VII
Participation secrète de Richelieu a l'union de Gustave Adolphe et dçs princes protestant»
d'Allemagne. — Après la bataille de Leipzig, le cardinal avoue hautement l'alliance de la France
et du roi de Suède. — Il menace la Lorraine. — Charles IV visite Louis XIII à MeU. — Il
signe le traité do Vie. — Discussions entre les conseillers de Monsieur. — Le père Chautelouve.
— Disgrâce de Le Coigneux. — Mariage de Gaston et de la princesse Marguerite. — Le duc
d'Orléans quitte Nancy et se dirige vers les Pavs-Bas. - Il attend à Longwy des propositions
do réconciliation avec son frère. - Il entre dans le Luxembourg. - Sa réception à Namur. -
A Bruxelles. — M" du Fargis.
La phase nouvelle dans laquelle venait d'entrer
cette longue et sanglante guerre connue dans l'histoire
sous le nom de guerre de trente ans , et qui n'avait
permis à l'empereur Ferdinand ni à Wallenstein de
fournir aucun secours au duc d'Orléans , était l'œuvre
de Richelieu. En 1629 , poursuivant sans hésitation
comme sans scrupule sur le choix des moyens le but
politique qu'il s'était tracé de fonder la grandeur de la
France sur la ruine de la maison d'Autriche , il avait
envoyé le baron de Charnacé négocier une trêve entre
la Pologne et la Suède alors en lutte (15 septembre)
et , au prix de gros subsides , il avait engagé Gustave-
Adolphe dans le parti protestant des princes allemands
adversaires de l'empire. A la tête de « ses hommes de
» neige qui devaient fondre à la chaleur du soleil du
» midi , r, comme le croyait la cour de Vienne , le
héros du Nord avait traversé l'Allemagne comme un
brillant météore , partout acclamé comme un libérateur
et comptant ses combats par ses victoires.
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150 —
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Le cardinal avait eu la main heureuse en lançant
dans l'arène ce rude soldat qui dormait sous la tente
roulé dans sa peau d'ours comme le dernier des siens ,
ce glorieux capitaine qui devait transformer la vieille
tactique ; aussi , après la brillante journée de Leipzig
(17 septembre 1631) qui réduisit l'illustre Tilly à l'im-
puissance , osa-t-il avouer ce grand victorieux pour
l'allié' de la France. Mais Gustave qui , en battant les
impériaux , faisait si bien les affaires du roi très-chrétien,
se plaignit d'en être si peu aidé. Les subsides promis
lui avaient , il est vrai , été payés ; mais ils étaient bien
faibles ait prix des services rendus. De plus Louis XIII
non seulement n'avait pas empêché le duc de Lorraine
de marcher au secours de l'empire , il avait même
paru l'y encourager, et il s'opposait à de nouveaux
progrès des Suédois en Alsace et sur le Rhin , chez
les princes-électeurs catholiques qu'il prenait sous sa
protection.
Pour se soustraire aux reproches du nouvel allié de
la France , certain , vers la fin de décembre , que le duc
d'Orléans se trouvait pour le moment incapable de rien
tenter , voulant aguerrir l'armée qu'il avait réunie et par
les mille détails des affaires militaires distraire le roi et
l'amuser , Richelieu lui fît assiéger les petites places de
Vie et Moyenvic , dans- l'évêché de Metz , que l'empereur
avait soigneusement fait fortifier depuis peu et qui se
rendirent au bout de quelques jours L Bientôt après.
1 Le comte de WilU à l'infante, 27 décembre 1631. — Le 19 de ce
mois le roi de France ayant visité la citadelle de Verdun avec le cardinal
de Richelieu, il sortit aussitost sans entrer dans la ville à cause de la
contagion , prenant le giste à Malatour, qui est la maison qu'autreffois
Marillacq croyait fortifier, pour de là passer à Metz où ledit roi entra le
— 151 —
cédant aux remontrances du roi de Suède autant qua
ses secrètes aspirations , il menaça , au nom de son
maître , le duc de Lorraine de pénétrer dans son duché
s'il ne cessait de poursuivre ses projets en Allemagne.
Le duc d'Orléans, persuadé que c'était bien plus encore
à lui qu'à Charles IV que ces menaces s'adressaient ,
pensa tout d'abord à se retirer en Franche-Comté 1 ou
dans les Flandres , et La Vieuville en informa aussitôt
le marquis d'Aytona qui fit donner des ordres pour la
réception du prince 2 . Mais son départ se trouva différé
par la mauvaise saison qui retint à Metz le roi , la reine
el toute l'armée , et ce retard permit au duc de Lorraine
d'arriver assez à temps pour négocier avec le cardinal.
En apprenant l'arrivée des troupes françaises sur les
frontières de ses États et les menaces de Louis XIII ,
21 e du courant avec ses gardes seulement sans aulcune cérémonie .
comme fit de même la reyne le lendemain avec toute la cour, conseil
d'estat et le surplus de l'armée Le petit fort de Moyenvicq s'est rendu
le 21 e s'ayant les soldats qu'estaient dedans retirés dans la ville de
Moyenvicq qui est grande et forte ("Audience 643.)
' L'archevêque de Besançon, etc. à V infante. Dôle, le 15 décembre 1631.
Madame , nous sommes advertiz de divers endroits et de bonne part que
M. le duc d'Orléans doit retourner déaus peu de temps â Besançon
Nous avons creu de nos debvoirs d'en advertir V. A. S. incontinent, à ce
qu'elle soit servie (comme uous l'eu supplions très-humblement) de
vouloir destouruer ce retour par les bons moyens qu'elle sçaura bien
choisir. En quoy elle sera d'autant plus inclinée s'il luy plaist, que l'on a
jà veu la ruyne où le premier séjour dudict duc audict Besançon a pres-
que faicts courir audict pays, les grandes menaces, plaintes que le roi
trés-chrestien et ses principaux ministres en ont faict, et continuent
tous les jours et encore en qui s'en est exécuté du côté du Luxembour-
geois. (Audience 645.)
2 L'infante au comte d'Emden el au duc d'Xrschot. — 21 décembre. —
Mon cousin, je vous faire ceste pour vous dire vous encharger qu'arrivant
le ducq d'Orléans à Luxembourg (Namur) vous le recepviez el luy faites
tout l'honneur deu à prince de sa qualité. A tout, etc. (Audience 643.)
VI
152 -
Charles IV était, accouru d'au delà du Rhin, abandonnant
à son grand regret l'armée que l'électeur de Bavière ,
cédant à ses prières , allait lui confier pour combattre le
Suédois , et avec une suite fort peu nombreuse il était
rentré à Nancy.
Il s'était aussitôt rendu à Metz (26 décembre i.) Le
roi l'y avait reçu très-froidement et l'avait longuement
entretenu de ses griefs, lui reprochant l'alliance qu'il
avait faite jadis avec l'Angleterre pendant le siège de
la Rochelle, l'asile qu'il avait offert à Monsieur, les
libelles diffamatoires qu'il avait laissé imprimer dans
ses Etats, etc., etc. Après cette longue énumération,
Louis XIII s'était fouteiôis offert d'oublier le passé si
le duc voulait changer de conduite, et Charles, compre-
nant qu'il («tait le plus faible et que , pour le moment,
mieux valait. s'en remettre à la générosité du roi qui
pouvait le perdre , signa à Vie un traité par lequel
il promettait de ne plus entrer dans aucune alliance
préjudiciable à la France. Des articles secrets l'obli-
geaient en outre à éloigner de ses États tous les ennemis
■
1 Le comte de Wilt: à l'inftmte. Thionville, ce 29 décembre. — Le
ducq. de Lorraine arriva vendredi dernier 26 de ce mois à Metz où le roi
de France lui fit tout bon accueil et le défraye ; le 27 dudict mois
Moyenvicq se rendit 6. l'obéissance dudict roi où il s'en va demain. Le 2S
Suivant arriva un courrier des trouppes du duc de Lorraine qui sont
encore en Allemagne, qui donna advis que le roi de Suéde était avec son
armée à Landau et qu'il s'achemine droit sur Metz. Ledit ducq en par-
lant au roi de France luy donna cest advis ; ledit roy luy dit tout haute-
ment et publiquement qu'il ne debvoit s'alarmer de ceste approche, et
qu'il n'en recepvroit aulcune disgrâce en son estât; et si ledit roi de
Suéde voulait attenter quelque chose, que luy mesme le prieroit de s'en
désister. Nonobstant ledit roi de France insiste d'avoir Marssal et toutes
les autres places fortes que le duc de Lorraine possède eu l'évêché de
Metz (Audience 643.)
— 153 —
du roi, à ne donner asile à Monsieur, à la reine-mère,
ni à aucun de leurs partisans et, disait le traité, parce
qu'il avait souvent manqué de parole à S. M. et
qu'elle ne voulait pas se fier à lui, paroles bien dures,
mais que le duc de Lorraine avait méritées, il s'enga-
geait à remettre la ville de Marsal en dépôt entre les
mains du roi pendant trois ans. En retour, ce dernier
lui promettait de défendre ses États comme les siens
propres h
Pendant ces négociations, Gaston d'Orléans se trouvait
à Épinal 2 et n'était pas éloigné lui-même de traiter
avec son frère. Le duc de Bellegarde et Le Coigneux
avaient réuni leurs efforts pour l'y décider. L'ancien
favori du roi Henri regrettait amèrement l'entraînement
irréfléchi qui, par dépit de n'être plus rien à la cour,
l'avait engagé dans les rangs des rebelles; le chancelier
de Monsieur trouvait qu'on avait été assez loin dans la
voie où l'on était entré et se faisait peu d'illusions sur
le succès des expéditions à main armée tant préconisées
autour de lui : tous deux comptaient regagner, par leur
intervention, l'un son gouvernement de Bourgogne qu'on
lui avait ôté, l'autre le chapeau de cardinal que jadis on
lui avait promis.
Le Coigneux avait d'autant plus de hâte de voir Mon-
sieur accepter certaines propositions d'accommodement
que le roi lui avait transmises, qu'à la cour de Lorraine
1 D'haussonvillk, t. 1, p. 232.
"- Le baron de Dramelay à l'audiencier. Nancy, 30 décembre. — Je
despesche ce courier à M. le marquis d'Aytona pour l'adve.rtir que je
n'ay pas trouvé le duc d'Orléans en ceste ville. Je l'ay esté chercher â
Espinal, 14 lieues d'icy, d'où je retournay au soir.... (Audience 643.)Autre
lettre de la même date au marquis d'Aytona. (lbid.)
— 154 —
■
m
■a
se préparait un événement qui pouvait rendre la récon-
ciliation peut-être impossible : le mariage de Gaston et
de la princesse Marguerite. Il y avait toujours été con-
traire, ce qui l'avait même fait soupçonner d'être vendu au
cardinal i, et il avait longtemps compté, pour faire man-
quer cette alliance, sur le caractère léger et inconstant
du prince ou sur quelque obstacle imprévu ; mais les
loisirs que le départ de Charles IV pour l'Allemagne
avait faits à Gaston l'avaient rendu plus assidu que jamais
auprès de la jeune princesse ; son goût pour elle s'en
était accru et le chancelier prévoyait que les conseils
de Puylaurens , non moins intéressés .pie les siens ,
avaient de grandes chances de l'emporter si l'accord entré
les deux frères tardait à se conclure.
Depuis la mort du prince de Phalsbourg, tué pendant
la courte campagne du duc de Lorraine en Allemagne,
Puylaurens en effet n'avait pas discontinué ses galanteries
auprès de sa veuve, et beaucoup de gens le croyaient
destiné à l'épouser. Le mariage de Gaston et de Mar-
guerite l'aurait (hit ainsi le bran-frère de son maître,
comme jadis le duc de Joyeuse l'avait été de Henri III ;
il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il en hâtât là
conclusion avec autant de passion que Le Coigneux en
mettait à l'empêcher. Il avait sur le chancelier l'avan-
tage de pouvoir mettre au service de sa cause des
arguments où dominait, il est vrai, le sentiment bien
plus que la froide raison, mais qui, taisant vibrer les
1 Le Coigneux avait luit chasser La Rivière et Ooulas qui l'avaient
décrié de la sorte, mais il avait été obligé, pour se disculper complète-
ment de cette imputation , de publier un manifeste contre le cardinal,
que le s-- de Lannes alla présenter au parlement de Paris. {Mémoires
de Gaston d'Orléans, p. 588.)
— 155 —
cordes les plus nobles du cœur humain , avaient toute
chance de l'emporter dans des conseils où une impru-
dente et généreuse jeunesse se trouvait en majorité.
- II irait trop de l'honneur de son maître, disait-il,
~ s'il retournait en France sans tirer aucune raison
» de tant d'injures reçues par le cardinal de Richelieu ;
5- quoiqu'il arrivât, il lui serait toujours plus glorieux
- de périr les armes à la main que par celle du cardinal
- en se soumettant de nouveau à sa tyrannie. En agis-
- sant autrement il serait en mépris à toute la terre
r et se ruinerait tellement de crédit , que personne
r> ne voudrait jamais plus le suivre ou s'attacher à sa
r> fortune ; sa réputation et sa conscience ne lui per-
- mettaient pas de rétracter sa parole si sainctemeni
* donnée pour son mariage avec une princesse de venu
- et de naissance comme était la princesse Marguerite; . . .
r il était malséant à un grand prince qui était dans la
» vigueur de son âge comme Monsieur , de l'aire â tous
„ momens le fâché et ne jamais tirer l'épée ; il devail
- pour le moins une fois tenter la fortune , et ne plus
* faire de traités qu'il n'y trouvât son honneur et sa
» sûreté toute entière l . »
Tous les jeunes gentilshommes de la cour de Gaston
partageaient ces idées , la princesse de Phalsbourg les
approuvait ; mais celui qui les appuyait de toute l'auto-
rité qu'il devait à l'entière confiance de la reine-mère ,
était un religieux dont le nom , déjà prononcé dans ce
récit , y reviendra plus d'une fois encore , le père Chan-
telouve. Depuis longtemps déjà il avait embrassé la
cause de Marie de Médicis , car , alors qu'il portait
I Mémoires de Gaston d'Orléans, p. 589.
— 156 —
■
■
wm
M
encore l'éjuâe et le nom de Jacques d'Apchon de Chante-
louve , il avait facilité son évasion du château de Blois
et négocié avec les princes mécontents pour les engager
clans le parti de la reine. Il était à cette époque dans les
meilleurs termes avec Richelieu qui l'assurait « qu'il le
» trouverait toujours prêt à lui rendre service lorsque
» les occasions s'en offriraient 1 ; » mais bientôt après,
devenu prêtre de l'Oratoire, il avait embrassé avec
passion les idées et la politique à courtes vues du
fondateur de son ordre , le cardinal de Bérulle , abso-
lument opposées à celles du premier ministre. Aussi ,
retiré dans la maison conventuelle de S'-Magloire
quand la reine avait été arrêtée à Compiègne , il avait
aussitôt dû partir pour Nantes où un ordre du roi le
reléguait ; mais se refusant à l'inaction à laquelle on
voulait le condamner, il avait rejoint Monsieur à Orléans
et l'avait suivi en Lorraine, où il avait pris la plus
grande part à la rédaction des libelles et des pamphlets
diffamatoires contre le cardinal que les presses de
Nancy avaient multipliées et que le tout puissant mi-
nistre n'avait pu empêcher de se répandre dans toute
la France et surtout dans Paris. Il avait, par une
lettre à Louis XIII , protesté de l'innocence de la reine-
mère et de celle du duc d'Orléans et s'était offert
d'aller prendre à la Bastille la place de Vautier que
la reine réclamait 2 . Aussitôt après la fuite de Marie
de Médicis , il était devenu l'agent le plus actif des
relations entre la Lorraine et les Flandres , et c'est à
lui que la reine avait envoyé sa procuration pour la
1 Avenel, Corr.de Richelieu, t. I,p. 645. Cette lettre est datée de 1619.
2 Le père Chanlelome à Louis XIII. Bibliothèque nationale de Paris
F d . s Dupuy, 49-50, fol. 264.
- 15? —
représenter au mariage de son fils auquel elle avait
consenti.
Au moment où le roi de France, en arrivant à Metz,
avait paru menacer la Lorraine d'une subite invasion,
les deux partis qui divisaient les conseils de Monsieur
s'étaient montrés plus ardents que jamais à défendre
leurs idées ; la discussion s'était bientôt aigrie, et Gaston,
en se décidant enfin à suivre les avis de Puylaurens,
avait dû congédier Le Coigneux et sa créature le
secrétaire Monsigot l .
Comme avec le caractère léger et versatile du duc
d'Orléans on ne pouvait jamais compter que le lende-
main ne détruirait pas l'œuvre de la veille, et que des
négociations entamées entre Charles IV et le roi de
France pouvaient naître des difficultés nouvelles rela-
tives à son mariage , ceux qui y étaient intéressés
résolurent de le célébrer le plus tôt et le plus secrètement
possible. Le 3 janvier, trois jours avant la signature du
traité de Vie, à 7 heures du soir , dans une chapelle
intérieure du prieuré de S'-Romain , un bénédictin , le
frère Albin Tellier, mariait Gaston et Marguerite en
présence de M r de Vaudemont, père de la princesse,
de l'aTabesse de Remiremont sa tante, de M" 1P de la Neu-
villette, sa gouvernante, du comte de .Muret et de Puy-
laurens. Le cardinal de Lorraine Nicolas-François, frère
du duc Charles , avait signé la dispense des bans et
autorisé le frère Tellier à bénir les deux époux.
1 .Monsigot l'ut remplacé par Laserré, déjà attaché en qualité de secré-
taire ordinaire à la maison du prince; quand il alla réclamer de l'ex-
chancelier les sceaux dont il était porteur, le Coigneux refusa obstiné-
ment de les restituer " à défaut de quoi, disent les Mémoires de Gaston.
» on se servit du grand placcard pour les expéditions, » (p. 590.)
158 —
B
Jj
Charles IV a prétendu depuis que, n'ayant rien su
de cette cérémonie, il avait été de bonne foi en donnant
au roi de France l'assurance que ce mariage ne se
ferait pas et que , en l'apprenant , il en avait été au
désespoir. « Ce qui est assez digne d'étonnement vu la
» qualité du parti, » observe dans ses mémoires M elle de
Montpensier, cette tille de Gaston et de sa première
femme, et qui en naissant avait coûté la vie à sa mère.
« J'ai vu depuis , par lui-même , ajoute-elle , que ce
» qui l'y avait rendu contraire était qu'il (le duc de
» Lorraine) était amoureux de la reine (Anne d'Autriche)
» et en grande intelligence avec elle ; il lui avait promis
» d'empêcher ce mariage comme contraire au dessein
y> qu'elle avait d'épouser Monsieur i. * Il est toutefois
bien extraordinaire qu'un événement si considérable, pour
les conséquences qu'il devait avoir , se soit passé dans
la capitale de ses États , de connivence avec les prin-
cipaux membres de sa famille , sans que le duc en ait
rien su et contrairement à ses désirs : le cachet de
duplicité dont sont marqués les principaux actes de la
vie publique et privée de Charles IV pendant le cours
de son aventureuse carrière , tendrait à faire supposer
au contraire qu'il fit célébrer le mariage pendant son
absence pour se ménager le moyen de repousser le
soupçon de l'avoir autorisé , et que son désespoir était
aussi faux que la raison qu'il en donna à la « Grande
t. Mademoiselle » était ridicule. Il est bien vrai que les
faiseurs d'horoscopes prédisaient la mort prochaine du
roi et annonçaient que les fêtes de la Pentecôte devaient
en marquer le terme ; mais si Gaston était appelé à
1 Mémoires de M eUe de Montpensier, Éd. Michaux, p. 10.
159 —
monter sur le trône de France , le duc de Lorraine
avait bien pins d'intérêt à y asseoir sa propre sœur
que la reine Anne , cpielle que fût son amitié pour elle ,
et , si c'était de l'amour, il était bien difficile d'admettre
qu'il voulût lui ménager le moyen d'être à jamais perdue
pour lui.
Quoi qu'il en soit , le mariage de Monsieur et de la
princesse Marguerite ne fut pas plutôt consommé
que les jeunes époux durent se séparer : en vertu d'un
des articles secrets du traité de Vie , le duc d'Orléans
et tous les siens devaient quitter la Lorraine. Il était
naturel de supposer qu'il irait chereber une retraite
dans les États du roi d'Espagne , en Franche-Comté ou
dans les Pays-Bas , comme déjà deux fois il en avait
témoigné l'intention ; mais de part ni d'autre on ne
paraissait très-empressé de le recevoir. Le 2 janvier le
conseil d'Etat de Bruxelles , considérant que Gaston ne
serait guère en sûreté à Besançon et qu'il lui serait très-
difficile de gagner les Flandres , en concluait qu'il valait
mieux l'engager à se rendre en Italie d'où il pourrait en-
suite gagner l'Espagne. Toutefois , écrivait l'audien-
cier à l'infante l en lui rendant compte de la délibération
du conseil, « avant de prendre résolution sur cest affaire,
- il serait bien que V. A. le traistast comme de soy
» mesme avecq la reyne-mère, en commençant le dis-
» cours: que V. A. ressent fort que ledici ducq d'Orléans
» ne se trouve en estât de venir par deçà, en proposant
- par après ce que dessus à la. dicte revue àvecq l'oc-
- casion de la réponse qu'elle feroit à V. A. - — - Tout
- ceci me parait bien, - écrivit l'infante en marge de
Audience 045.
— 161) —
» cette pièce, - et. je le transmettrai à la reine, mais
» je crains qu'il ne soit déjà bien tard, car j'ai appris
y qu'elle attendait son fils prochainement. »
En effet, en quittant Nancy Gaston s'était dirigé vers
les Pays-Bas. Le 12 janvier, un de ses gentilshommes
arrivait à Luxembourg , porteur de lettres de créance
par lesquelles le duc demandait à être reçu à Bruxelles 1 .
Le marquis de S'-Martin fut aussitôt envoyé à sa ren-
contre, et le comte d'Emden ordonna aux gouverneurs
des places frontières devant lesquelles Monsieur se pré-
senterait de l'y recevoir. Le 16, un autre gentdhomme
vint annoncer son arrivée à Longwy et assura que le
soir même il serait à Luxembourg. Mais, contre toute
attente, son entrée dans cette ville devait encore être
retardée de quelques jours. Voici à quelle occasion.
Aussitôt après la signature du traité de Vie, Louis XIII
avait désiré que le duc de Lorraine s'employât à faire
rentrer Monsieur dans le devoir; il lui avait fait con-
naître d'une manière générale quelles conditions il pro-
posait et l'avait engagé à en prévenir son frère avant
son départ de Nancy. Mais Gaston et ses conseillers,
craignant que cette nouvelle tentative de réconciliation
ne fût un piège dressé dans l'unique but de donner le
temps aux troupes françaises de leur couper le chemin
1 Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg, 13 janvier 1632. « Hier
sur le soir m'arriva un gentilhomme avec lettre de credence de M r le
ducq d'Orléans qu'il me dict estre party de Nancy pour venir en ces
quartiers et passer à Bruxelles. J'ai si tost despêché aux places fron-
tières afin que se présentant on le reçoive, ne sçachant de quel costé il
prendra sa route pour l'incertitude des rencontres qu'il pourrait avoir.
J'ay envoyé le marquis de S'-Martin l'attendre au passage afin qu'en
arrivant il luy serve et le conduise en assurance > (Audience 645.)
m?
R
161
des Pays-Bas , avaient quitté précipitamment la capitale
de la Lorraine, le soir, à la lueur des flambeaux, en
promettant toutefois de ne pas passer la frontière avant
de connaître les propositions du roi. C'est à Longwy
qu'ils les attendirent i .
Louis et Charles se rencontrèrent à Esme pour
s'entendre sur les bases de l'accommodement ; mais
ils y étaient à peine . qu'un incident inattendu
faillit rompre les négociations. La nouvelle y arriva
qu'une voiture portant 500,000 livres destinées au paie-
ment de la cavalerie légère de l'armée française avait
été rencontrée à Confians par Monsieur qui s'en était
emparé. Le duc Charles, auquel le roi fit aussitôt con-
naître ce fait , en témoigna tous ses regrets et tout son
déplaisir et , afin de prouver combien il était sincère
dans l'expression de ses sentiments , il monta sur le
champ à cheval pour rejoindre Monsieur partout où
il le trouverait et lui faire restituer son butin. Mais
bientôt après on eut avis que le duc d'Orléans , recon-
naissant combien cet acte d'hostilité pourrait causer
de difficultés au prince dont jusqu'alors il avait été
l'hôte , avait laissé la voiture continuer sa route avec
son chargement intact , en déclarant aux commissaires
des finances qui l'accompagnaient que la seule con-
sidération du duc de Lorraine le faisait agir de la
1 Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg, 17 janvier 1632. — Il y
a trois jours que j'advisay à V. A. par une stafette le desseing que le
ducq d'Orléans avait de venir en ceste ville. Hier arriva un sien gentil-
homme qui m'aporta comme il estait heureusement arrivé à Longwy, à
quatre lieues d'icy, et m'asseuroit qu'il entrerait ce jourd'huy en ceste
ville ; mais sur le soir m'est venu advis qu'il avait changé de résolution
et qu'il ne viendrait ce jourd'hui, sans me dire aussi si assurément sera
demain. (Audience 645.)
11
— 162 —
sorte. On dépêcha partout des courriers pour ramener
Charles IV, et à son retour le roi lui fit connaître les
conditions qu'il offrait à Gaston. Il consentait à oublier
le passé, à pardonner à tous ceux qui avaient suivi
son frère , excepté à Le Coigneux et à Monsigot qu'il
savait en disgrâce , et à les rétablir dans tous leurs
biens et honneurs. Si le séjour de la cour ne plaisait
pas au duc d'Orléans , il lui était permis de résider hors
du royaume - en quelque lieu non suspect comme la
» Lorraine , Montbéliard ou Bâle ; auxquels lieux le
» roi lui donnerait 50,000 livres par mois , et le lais-
» serait jouir en outre du bien de mademoiselle sa
» fille i. „
Ces conditions furent portées à Longwy par Jeannin,
un des secrétaires du duc Charles. Mais les confidents
de Monsieur n'entendaient pas rentrer en France dans
l'état où ils en étaient sortis , sans avoir rien gagné
de leur folle équipée que le ridicule et la honte de
l'avoir entreprise ; ils n'eurent pas de peine à faire
repousser par leur maître les propositions du roi , et
le 19 janvier , à 4 heures du soir , le duc d'Orléans
fit son entrée à Luxembourg accompagné d'une suite
très-considérable 2. Les jours suivants arrivèrent ceux
m,
m
1 Mémoires de Richklieu, t. 7, liv. XXIII, p. 11.
* Le comte d' Emden àVaudiencier. Luxembourg, 19 janvier Le duc
d'Orléans se tient tousiours à Longwy, je ne scais s'il passera icy ou
point.
P. S. Depuis ceste escritte le marquis de S'-Martin retournant mat
asseuré qu'il seroit icy à 4 heures, qui m'at fait retarder ce despeche
jusqu'à ce qu'il est arrivé avec une grosse suite qui est assez mal logée
dans ceste ville... Le duc de Lorraine sat voulu entremettre de l'accorder
avec le roy pourquoy il sestoit détenu quelques jours à Longwy; maisnat
plus sceu avoi.- la patience qui l'a fait résoudre a venir icy. (Audience 6 15 )
163
de ses gentilshommes qui ne l'avaient pas encore rejoint
et son bagage : quand il partit pour Namur le 22 ,
son train se composait de trois à quatre cents chevaux ;
le comte de Moret, le duc d'Elbeuf et un grand nombre
d'autres seigneurs l'accompagnaient L Le marquis du
Fargis avec environ 700 chevaux, reste de la cavalerie
levée en Lorraine qui n'avait pas consenti à passer dans
le Palatinat, entrait le même jour dans le Luxembourg ,
où se trouvaient déjà cantonnés, au risque de ruiner
cette province , 14 compagnies de cavalerie impériale
et environ 1300 chevaux levés dans les Pays-Bas et les
pays de Liège et de Cologne pour le compte du duc
d'Orléans 2.
Le comte d'Emden avait fait à Gaston un excellent
accueil ; mais ce ne fut toutefois qu'à partir de Namur
que , conformément aux ordres de l'infante 3 , le
prince fut reçu avec les honneurs dûs à sa qualité.
1 Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg, 24 janvier 1632. — Le
duc d'Orléans partit avant hier d'icy et crois que V. A. le voyra bientost
par delà; je luy ays fait tous les honneurs et bon acceuil qu'il mat esté
possible. Le jour de son arrivée il soupa avec les princes et principaux
seigneurs de sa suite à la table que luy avois préparée, les repas suivans
il mangea seul à sou quartier, et je tachay de regaller tant qu'il m'a esté
possible lesdits princes et seigneurs de sa suite qui ont tousiours mangé
avec moy. Le môme jour de son partement le s r du Fargis avec 7 â
800 chevaux passa la Moselle pour entrer en ce gouvernement où il est
logé sur le plat pays , tellement que si bientost on n'y ordonne, ce sera
l'entière ruyne du Pays.... (Audience 645.)
2 Voici, d'après une lettre du 24 janvier de l'audiencier à l'infante, les
troupes au service du duc d'Orléans que le gouvernement des Pays-Bas
prenait à ses gages dans le Luxembourg à partir de cette date : 700
chevaux de Fargis, 300 de Du Mesnil, 360 de Des Granges, 150 de M r dela
Sablonniére, 300 de de Besme, 50 de Le Oouldray-Montpensier, 100 du
duc de Bouillon. (Audience 645.)
3 L'infante au sieur Maulde et à l'éoéque de Namur. Bruxelles, 24 jan-
vier 1632. (Audience 645.)
164
■
Le 25, M 1 de Maulde , lieutenant du gouverneur
en l'absence du duc d'Arschot , et l'évèque de Namur .
en carrosse , accompagnés de quelques gentilshommes
à cheval et précédés de deux compagnies de cavalerie ,
allèrent au-devant de lui. Ils devaient , suivant leurs
instructions , l'attendre aux limites du comté ; mais
Monsieur , pressé d'arriver , les prévint et la ren-
contre se fit vers 3 heures à trois quarts de lieue de
la ville où l'évèque lui souhaita la bienvenue. Le prince
continua sa route à cheval ; en approchant de Namur ,
les salves de toute l'artillerie du château et des remparts,
les chambres et la mousqueterie (pie la bourgeoisie
en armes tirait en son honneur , le forcèrent à prendre
une monture moins ombrageuse que celle qu'il avait.
Il descendit à l'évêché et , pendant que des feux de
joie s'allumaient dans toutes les rues , il mangea en
public à une table à laquelle il avait convié , outre
l'évèque et M r de Maulde , les magistrats de la cité ,
les S rs Torcy , Berloz et Sivery. Au dessert , comme
on portait la santé de la reine-mère , un de ses gentils-
hommes , arrivant directement de Bruxelles , vint pré-
senter au duc d'Orléans des lettres de Marie de Médicis
dont il était porteur , ce qui augmenta encore la joie
des convives L
Gaston ne resta qu'un jour à Namur. Le marquis de
Mirabel chargé par l'infante d'aller à sa rencontre 2
1 Englebert, évêque de Namur à l'audicncier. De Namur, en haste,
26 janvier 1632 au matin. (Audience 645.)
! L'infante au duc d'Orléans. — Bruxelles, 25 janvier 1632.— Monsieur
mon nepveu. Envoyant le marquis de Mirabel , ambassadeur du roy
monseigneur et nepveu pour vous accompagner et servir, je l'ay en-
165
apprit en arrivant à Wavre le 21, de la bouche du père
Chantelouve, que, pressé d'arriver à Bruxelles, le prince
comptait le jour même coucher dans cette petite ville et
l'invitait à l'y attendre 1 . Une lettre de Puylaurens vint
bientôt après confirmer ces paroles 2. Le lendemain mer-
credi 28, vers deux heures après-midi, le duc d'Orléans
fit son entrée dans la capitale; il y fut reçu avec les
mêmes honneurs qui avaient accueilli la reine-mère six
mois auparavant. Le marquis de Mirabel avait pris soin
de fixer lui-même, d'après les règles admises à la cour
<le France, l'étiquette à suivre lors de l'arrivée et de
la réception du prince au palais de l'infante 3 . Toute
chargé de vous tesmoigner avec quel désir je vous suis attendant et
combien aggréable me sera votre venue en cette ville, selon que ledit
marquis vous dira plus particulièrement de ma part, à quoy me remet-
tant, je finiray cette en priant Dieu, M r mon nepveu, qu'il vous conduise
en santé et avecq tout bonheur. — (Audience 656.)
i Lettre du M" de Mirabel au conseil d'État. Guabra (Wavre,) a 27 de
Enero 1632. — (Audience 645.)
2 Puylaurens au marquis de Mirabel. — A Namur ce lundy à minuit.
_ Monsieur. J'av monstre à monseigneur la lettre que vous m'avez fait
la faveur de m'escrire après quoy il a pris résolution de partir demain et
aller coucher à Vavre. L'impatience qu'il a de voir S. A. R. lempesche
de séjourner plus longtemps et il nestait demeuré icy que pour y attendre
de vos nouvelles. Monseigneur vous tesmoignera en vous voyant la satis-
faction qu'il reçoit de vous cognoistre par les coins que S. A. S. prent de
luy combien elle laffectionne. Un des principaux contentements qu'il y
puisse recevoir est de voir que S. A. S/ vous ait employé à luy dire la
joie qu'il a de le voir dans ces pais, puisque véritablement Monseigneur
a tousiours fait estime de vous comme d'un de ses amis les plus affec-
tionnés. Quant a moy, Monsieur, j'ay une joye très-sensible d'estre sy
proche de vous pour avoir le lieu de vous protester que je suis avec
vérité, Monsieur, vostre trés-humble et très-affectionné serviteur.
Puylaukens (Audience 645.)
» Le marquis de Mirabel au cardinal de La Cueva. Wavre, 27 janvier
1632. (Audience 645.)
1
■
— 166 —
la cour vint au devant de lui , l'archiduchesse le reçut
au haut de l'escalier du palais ducal et, marchant' à
sa hauteur, le conduisit dans la salle d'audience où elle
lui présenta ses principaux officiers.
Gaston fut logé dans les appartements qu'avait habités
1 archiduc Albert, et toute sa suite fut entretenue aux
trais de l'infante. - Il y avait des tables préparées pour
sa personne et toute sa cour, nous apprend celui qui a
écrit ses mémoires i ; outre celle de Monsieur, le sieur de
1 uvlaurens en tenait une qui était de quinze couverts Les
maîtres d'hôtel , contrôleurs généraux , gentilshommes
ordinaires et appointés, avaient la leur qui était pour
vmgt personnes. Il y en avait encore une autre de
trente couverts pour la noblesse qui avait suivi Monsieur
et qui n était pas à ses gages. Les officiers de la chambre
et de la garde-robe avaient aussi la leur à part et il y
en avait encore une particulière pour les menus officiers ,
Parmi les personnes qui arrivèrent dans les Pays-Bas
en même temps que le duc d'Orléans , il faut mentionner
la marquise du Fargis, qui venait pour divers crimes
de lèse-majesté * d'être pendue en effigie près de
1 église SVPanl, à Paris, par sentence de la nouvelle
chambre criminelle.- Il sera bon de prendre garde à
II
' Mér »oires de Gaston d'Orléans, p. 590.
vierlïT ^ ré T Ht ^ ClerCq aU Sea ' étaire ° :Ém P ™ ts > P *™> « M-
ki 103 -Nom avons icy veu ces jours Madame de Fargis quy fust
la dern.ere dame d'atour de la reyne três-chrestienne pend»! en effiï
IZV T 6 P1 '° Che d " ° ette ésIise dB St - Pol > condamnée d'avoir S
teste tranchée par sentence de ceste nouvelle chambre criminel!» on
va.n Clle par ^^ touttMft)i de faulgeter ; > ^
mise scnpus et autrement contre ces personnes roya'les , son Ten
confisque au roy , hormis dix mille livres une fois pour appliquer à
œuvres p 16S . (Négociations de France, t. 7, f 181.)
ni
R
167 —
» sa naturelle malice qu'elle n'en empoisonne par delà
- personne ; » écrivait à propos d'elle au secrétaire
Prats l'agent de l'infante à Paris. « Son père de Ro-
» chefort estoit celluy qui , cinquante ans y a , conseilla
- le duc d'Alençon de piller Anvers et aultres villes ,
- s'il 1rs eusse peu prendre ; elle est celle qui , pour
- les zizanies , fut renvoiée de la cour d'Espagne hon-
- teusement, e1 la mesme qui, dernièrement en ceste ,
» a gaigné par icelles ce beau épitaplie avec le mespris
- de sa personne L - Elle était bien recommandée , et
M r de Rambouillet qui a dit d'elle , faisant allusion à
son esprit d'intrigue , qu'elle devrait être la mère du
cardinal de Retz -', ne l'a pas, ou le voit, jugée trop
sévèrement.
Le Coigneux et Monsigot suivaient aussi Monsieur
à distance. L'ex-chancelier disgracié , condamné en
France à la peine capitale , craignant pour sa sûreté
en Lorraine , arrivait dans les Flandres l'esprit aigri
par le renversement de ses ambitieuses espérances , et
plus éloigné que jamais de ce chapeau de cardinal
pour lequel il avait risqué et perdu son siège au par-
lement de Paris ; mais esprit trop habile et trop remuant
pour désespérer de l'avenir , il comptait qu'au milieu
de cette jeunesse brillante et frivole qui entourait la
reine-mère et Monsieur , sa vieille expérience saurait
bien se faire valoir.
I Lettre du -résident De Clercq au secrétaire Prats . Paris . 29 jan-
vier 1632. Id. t. 7, f» 183.
- TA.U.EMANT DES RÉA.ULX, t. II, p. 28".
I
■
CHAPITRE VIII
Les revers de la maison d'Autriche en Allemagne décident rEtpagos a sortir de son inaction. -
Menaces par Gustave-Adolphe , les princes-électeurs catholiques cherchent a se mettre sous
la protection de la France. - Le comte d'Emden est envoyé à Trêves et le Luxembourg
est renforcé de nouvelles troupes. - Le secrétaire de l'ambassade française a Madrid propose
un moyen de réconcilier Louis XIII et sa mère. - Marie de Médicis le repousse. - Ses
espérances et ressources de l'émigration en Fiance et à l'étranger à cette époque. — nichelieu
menace la Lorraine. - Charles IV presse l'Iulante de le secourir et le duc d'Orléans de
se hâter. _ Aide précuniaire promise a Monsieur par le gouvernement des Pays-Bas. —
Des lettres de change arrivées de Madrid permettent de remplir ces promesses. — Gaston
quitte Bruxelles. - Accueil reçu par le» gentilshommes de sa suite pendant leur séjour dans
cette ville.
La réception du duc d'Orléans dans les Pays-Bas ,
toute semblable à celle de la reine-mère qu'elle avait
paru , en avait cependant différé par des nuances qui
ne pouvaient échapper à un observateur attentif ; l'élé-
ment espagnol de la cour de l'infante qui , à l'arrivée
de Marie de Médicis , avait paru se tenir quelque peu
à l'écart , était au contraire allé avec une certaine
ostentation au-devant de Gaston , et c'était le repré-
sentant de Philippe IV à Paris qui avait voulu le
premier se porter à la rencontre du prince rebelle ,
frère du souverain près duquel il était accrédité.
Pour compromettre ainsi par une démarche aussi im-
prudente son caractère d'ambassadeur , le marquis de
K?'
— 169 —
Mirabel devait être bien certain de l'approbation de
son maître , car il ne l'eût osé sans doute sur le
seul ordre de l'infante et de ses ministres.
En effet , depuis deux mois le cabinet de Madrid
avait complètement changé de manière de voir sur les
affaires de France. Les progrés de Gustave- Adolphe en
Allemagne , la publicité donnée par Richelieu à son
traité d'alliance avec le roi de Suède, la concentration
des forces françaises en Champagne et sur les frontières
de la Lorraine au moment où les Suédois s'approchaient
du Rhin, avaient paru si menaçants aux conseillers de
Philippe IV, qu'ils avaient envisagé tout à coup sous
un nouvel aspect la retraite de la reine-mère et de
Monsieur dans les Pays-Bas. A la séance du conseil
d'État du 19 décembre 1031 l , le comte-duc d'Olivarès
lui-même ne cacha pas qu'il soupçonnait toutes ces
troupes d'être destinées à, attaquer les possessions espa-
gnoles. Lui, qui avait toujours jusqu'alors qualifié de
téméraire et d'imprudent le concours prêté par le gou-
vernement des Pays-Bas aux projets de l'émigration
française, ignorant encore l'insuccès de l'entreprise sur
Sedan , trouva cette fois très-avantageuse l'occupation
de cette place au nom de la reine-mère si l'on parve-
nait à s'entendre avec le duc de Bouillon, persuadé que
le roi de France , ne cherchant qu'une occasion de
rompre avec l'Espagne, à défaut de ce sujet, en trouve-
rait bien un autre dont les bénéfices seraient moins
grands. Toutefois, pour dissiper les illusions que l'on
pourrait se faire sur la nature et l'importance des sacri-
fices qu'une guerre avec la France entraînerait à sa
1 Archives de Simancas. Estado 2045, fol. 15.
mmm
?*
^1;
— 170 —
suite , il passa rapidement en revue les dépenses qui
deviendraient nécessaires en Allemagne et en Italie
dans le Palatinat et les Pays-Bas, ce que coûteraient le
ravitaillement des flottes, les divers secours à distribuer
aux princes alliés, à la reine-mère et à Monsieur et
il conclut à un total do deux millions de douros
_ Cette somme si considérable, eu égard à l'épuisement
financier de l'Espagne, n'effraya pas les autres mem-
bres du conseil ; la guerre leur paraissait à tous
si imminente qu'ils jugeaient superflu de conserver
plus longtemps la ligne de conduite prudente et réser-
vée prescrite à l'infante à l'égard de l'émigration fran-
çaise.
Le marquis de Léganés proposa d'offrir au duc
d Orléans des chefs expérimentés, comme les braves
régiments wallons en comptaient tant, pour les mettre
a la tête de ses troupes. Don Gonzalo de Cordova con-
seilla au roi de se rendre sur le champ à Barcelone pour
se trouver plus a portée des événements. Le confesseur
de Philippe IV, prenant les choses de plus haut , ajouta
que les affaires de la chrétienté étaient dans un tel
état , qu'il était temps que Dieu prît en main la querelle
des siens ; puis invoquant les exemples tirés des saintes
écritures , il dit que si parfois le Seigneur se chargeait
. seul d'administrer le remède , plus souvent encore il
se servait de causes secondes et de moyens humains
et que le roi lui semblait appelé à prendre la défense
de la foi.
C'était presque proclamer la guerre sainte. « Je ferai
» tout ce qu'on attend de moi dans des circonstances
» aussi graves , écrivit le roi au bas du consulte ;
* et si je puis laisser à la cour un de mes frères ,
I
171 —
» je partirai aussitôt pour Barcelone afin de veiller
» à tout. »
Cette humeur guerrière du cabinet de Madrid avait
été bientôt connue à Bruxelles , et l'accueil fait au duc
d'Orléans s'adressait surtout à l'allié qui , par un sou-
lèvement au cœur même de la France , pouvait opérer
une diversion utile , an moment où agirait la ligue
catholique en train de se former pour courir sus au
roi de Suède au nom do la religion en péril.
La maison d'Autriche , réduite aux abois , venait en
effet de faire appel à tous ceux que pouvait épouvanter
le triomphe du protestantisme : Venise , Gênes , la Tos-
cane , le Pape , la Savoie , la Suisse et la Pologne
étaient appelés à faire cause commune avec elle. Un
instant l'empereur avait pensé à prendre lui-même le
commandement suprême de l'armée catholique ; mais
reconnaissant (pie pour combattre Gustave-Adolphe le
génie d'un homme de guerre éminenl était bien plus
nécessaire que le rang «'levé du général , il avaii pris
le sage parti de se retirer à Vienne , qu'il faisait à la
hâte entourer de fortifications , et avait rappelé à la
tète de ses légions le duc de Friedland ; Wallenstein
toutefois n'avait accepté cette charge de généralissime
qu'au prix des conditions les plus humiliantes pour la
couronne impériale.
L'Espagne , plus directement intéressée qu'aucune
autre puissance aux succès de l'empereur , se prépara
de son côté à entrer en ligne contre l'ennemi commun :
Gonzalo de Cordova partit de Madrid pour se mettre
à la tête des forces qui devaient opérer dans le Pala-
tinat , pendant que le duc de Féria réunissait en Italie
les vieux tercios espagnols pour entrer en Allemagne.
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— 172 —
A la fin de l'année 1631, Gustave-Adolphe, «appro-
chant du Rhin , s'était emparé des États de l'archevêque
électeur de Mayence. Les princes catholiques , privés
de l'appui de l'empereur et sentant l'Espagne trop
éloignée et trop affaiblie pour en espérer aide et assis-
tance , avaient cherché un refuge près du roi de France
et tous avaient envoyé leurs ambassadeurs lui demander
secours et protection contre le roi de Suède. L'un de
ceux qui avaient le plus hardiment répudié l'alliance
de la maison d'Autriche pour celle de Louis XIII était
l'archevêque de Trêves. Frappé de la rapidité avec
laquelle la ville de Mayence , malgré sa garnison'
espagnole, avait dû se soumettre aux armes des Suédois
et de la dévastation et de la ruine que sa vaine tentative
fie résistance avait amenées , il avait le 24 décembre
ordonné aux magistrats de sa capitale d'éloigner au
plus vite les Espagnols qui s'y trouvaient i , et il in-
sinuait dans d'autres lettres écrites à son chapitre
métropolitain , que ~ moyennant que la garnison du
» roy (d'Espagne) sorte de la ville de Trêves, il scait
• et at les moyens pour divertir la force des armes
. du roy de France et de celuy de Suède 2. „ C es
moyens n'étaient plus un secret pour personne , car
le comte de Brulon , chargé de dépêches de Louis XIII,
avait passé le 16 décembre par Thionville se rendant
à Coblence 3 prés de l'électeur , et le 26 le magistrat
1 Lettres-patentes de Philippe Christophe. Coblentz, 24 décembre 1631
— Audience 045.
s Succinte relation de la response que ceux de la ville de Trêves ont
donnée au greffier du conseil de Luxembourg, (ibid.)
* Le comte de Wilt; , gouverneur de Thionville, « l'infante. Thion-
ville, ce 17 décembre 1631. (ibid.)
— 173 —
de Trêves annonçait au comte d'Emden que l'envoyé
français avait passé par cette ville de retour de sa
mission l . Il n'y avait pas à en douter, un traité d'al-
liance avait été signé.
Il était à craindre que les habitants de Trêves qui ,
dans cette affaire , paraissaient se montrer opposés à
la politique de leur évêque, ne fussent obligés cependant
de recevoir bientôt dans leurs murs une garnison fran-
çaise 2 ; aussi , pour raffermir leur fidélité à l'Espagne
dont depuis de longues années ils avaient accepté le
protectorat , l'infante conformément à l'avis de ses
ministres réunis en conseil le 1 er janvier 1632, envoyâ-
t-elle quatre tercios de son armée occuper les environs
de cette ville dont la garnison fut augmentée d'un nou-
veau régiment , celui du comte d'Emden , auquel on
prescrivit néanmoins de n'y entrer que si les magistrats
de la cité ne s'y opposaient pas 3 .
En même temps des ordres furent donnés pour
renforcer la garnison des villes situées sur ces fron-
tières : Thionvillo, Malmedy, Luxembourg et Dampvillers
i Les bourg*" et échevins de Trêves au comte d'Emden. (Translata
Donné à Trêves le 26 de décembre 1631.... >■ quelques gens d'armes
se laissent voir à l'entour de ceste ville , sans seavoir leur desseing :
et il est tout certain que- certain ambassadeur de France s'en estant
passé nagueres vers Coblentz , est de rechef avant hier icy arrivé .
se servant de divers discours fort dangereux. C'est pourquoy nous
supplions bien humblement à V. E. qu'icelle veuille estre servye de
nous impartir son advis et comment nous nous aurions à comporter
en ces cas d'extrême nécessité.... (Audience 643.)
•- Le comte de Wtttz à l'infante. 29 décembre. — L'on me donne
advis de bonne part que sy V. Al. S'" p n'envoyé Mentost une forte
garnison dans la ville de Trêves , que les habitants offriront les clefs
des portes au roy de France pour leurs assurances, (ibid.)
:J L'infante au comte d'Emden. Bruxelles , le 2 de janvier 1632.
(id, 645.)
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— 174 —
lurent ravitaillées en vivres et en munitions , et des
capitaines d'une capacité éprouvée y furent envoyés.
En se précautionnant ainsi contre une attaque subite des
Suédois ou des Français, l'infante ne se croyait cepen-
dant pas encore entièrement à l'abri de leurs menaces-
comme en ce moment les 2000 chevaux du duc d'Orléans
venaient d'être réunis dans le Luxembourg , « on me
» donne à entendre, écrivait-elle à Philippe IV le
» 27 janvier, que si j'ajoutais un millier de cavaliers
» a ces troupes et une bonne somme d'argent, elles
» entreraient incontinent en France où l'on m'assure
» qu'elles feraient immédiatement de grands progrès.
- Il ne me serait pas bien difficile de donner dix
» compagnies de cavaliers ; mais tout en reconnaissant
» que le moindre effet que puisse causer l'entrée du duc
» d'Orléans en France sera d'obliger le roi son frère
» à se départir de ses desseins sur d'autres points ,
» je ne puis l'y aider pécuniairement , n'ayant pas
» même assez d'argent pour assurer la défense des
» Etats de Votre Majesté. Aussi le péril de les perdre
» à cause de cette pénurie de nos finances est si
» imminent, que je prie Dieu que toute entreprise
» hostile puisse être différée jusqu'à ce que V. M.
» puisse répondre à cette lettre ; il est nécessaire que
- V. M. pourvoie à tout sans un instant de retard,
» en telle quantité et avec tant de promptitude que
» nous ne laissions pas perdre le moment opportun
» pour agir, sans cela tout ce que Monsieur pourrait
« tenter ne servirait absolument à rien i. -
1 l 'infante à Philippe IV. Bruxelles . il janvier Mi*
t. 29 , p. 237.
C'orr.
— 175 —
C'était la veille de l'arrivée de Gaston à Bruxelles
que l'infante confessait ainsi ses embarras au cabinet
de Madrid , et les dépenses nouvelles que ce nouvel
hôte allait lui causer n'étaient pas faites pour améliorer
sa situation financière. Elle se fit un point d'honneur
cependant de n'en rien laisser paraître , et pendant
qu'elle traitait à Bruxelles les gentilshommes français
avec cette prodigalité que nous avons dépeinte d'après
le récit de l'un d'eux , elle s'efforçait , aux dépens
mêmes des régiments nationaux, de fournir aux troupes
de Monsieur dans le Luxembourg la solde et tout
ce dont ils avaient besoin l . La longueur de la route
et les difficultés des communications entre Bruxelles
et Madrid, autant que la lenteur du cabinet espagnol
à prendre une décision, devaient encore augmenter la
détresse de l'infante et l'empêcher de fournir au duc
d'Orléans les moyens d'entrer en campagne. Mais avant
de montrer combien ce retard devint fatal à l'expé-
dition qu'il devait tenter, il nous faut dire quelques
mots d'une proposition adressée au commencement
de l'année 1632 au gouvernement espagnol par le
secrétaire de l'ambassade française à Madrid , dans
le but de réconcilier Marie de Médicis et Louis XIII.
Le 6 janvier cet agent diplomatique s'était rendu
chez le secrétaire d'État Andrès de Royas sous prétexte
de l'entretenir d'une affaire de peu d'importance.
Tout en causant des relations entre les deux pays,
a^si'z tendues depuis la retraite de la reine-mère
1 Le eu, nie cFEmden << l'infante. Trêves , 27 lévrier 1632. — Le sieur
du Fargis at icy esté pour recevoir la paye que V. A. luy at ordonné
qui importe 43,000. florins , tellement que des deniers restants il tiy
at assez pour furnir une demy paye a l'armée. — (Audience 646.)
176 —
I
m
m
dans les Pays-Bas , il exprima le vœu de la voir
bientôt réunie au roi son fils. Andrès de Royas lui
assura que tel était aussi le plus cher désir du roi
d'Espagne, qu'une tentative de négociation avait déjà
été faite à ce sujet par l'infante Isabelle et que le
cabinet de Madrid se proposait d'envoyer sous peu le
duc de Terra-Nova à Paris pour la renouveler.
Le secrétaire français répondit qu'au point où en
étaient les choses un tel intermédiaire serait toujours
suspect en France, mais qu'il avait pensé à une inter-
vention qui aurait plus de chances d'être accueillie;
et tirant de sa poche un mémoire comprenant trois
pages d'une écriture fine et serrée, il en donna lecture
en observant toutefois qu'agissant de son propre mou-
vement et à l'insu de son ambassadeur, il n'en pouvait
laisser prendre copie. •
Cet écrit débutait par un long exorde où la conduite
politique de l'Espagne, complice des émigrés français
par la protection que leur accordait l'infante dans les
Pays-Bas , était jugée très-sévèrement. Si la rupture
entre les deux couronnes n'en avait pas été la consé-
quence , c'était que , grâce au bon ordre qu'y avait
mis le roi de France, aucune des entreprises conçues
par les partisans de la reine-mère n'avait réussi.
L'Espagne pouvait s'en féliciter, car ses forces, dissé-
minées dans ses nombreuses possessions fort éloignées
les unes des autres, n'auraient été nulle part en état
de résister à une puissance unie et compacte comme
l'était la France ; la guerre ne pouvait donc lui être que
très-préjudiciable et il importait pour en éloigner les dan-
gers de faire cesser les causes qui pouvaient la provoquer,
en un mot de réconcilier Marie de Médicis avec le
R
— 177 —
roi son fils. Les gendres de la reine étaient tout natu-
rellement désignés pour servir de médiateurs entre
eux deux ; mais cependant nul mieux que Philippe IV
ne convenait pour cette mission de paix. Si la raison
d'État l'empêchait toutefois de proposer ses bons offices ,
la reine d'Espagne, sœur de Louis XIII, pouvait offrir
les siens et , en s'entendant avec la reine Anne , ces
deux princesses ne pouvaient manquer d'aboutir à un
résultat favorable. Pour la facilité des négociations
entre les deux reines et Marie de Médicis des inter-
médiaires pouvant devenir nécessaires , le secrétaire
d'ambassade proposait pour ce rôle les comtesses de
S'-Pol et de Soissons « dames des plus vertueuses et
r, des plus estimées qu'il y eût en France , » disait-il.
Enfin s'il survenait quelque contestation ou quelque diffi-
culté imprévue, l'infante Isabelle serait prise pour arbitre.
Ce mémoire était-il l'œuvre particulière de celui
qui en donnait lecture, ou lui avait-il été inspiré
par une volonté supérieure ? Cette démarche n'était-
elle que le résultat du zèle d'un subalterne désireux
de se donner de l'importance, ou un moyen détourné
imaginé par le cardinal pour sonder les dispositions du
cabinet espagnol sans se découvrir ? Il est dans les
habitudes diplomatiques d'en agir parfois ainsi , et la
dureté avec laquelle Richelieu savait au besoin désavouer
et punir les agents maladroits qui ne suivaient pas ou
bien outrepassaient ses instructions , ne permettait pas
d'admettre en ce moment une autre alternative que cette
dernière. Ainsi en jugea- t-on à Madrid ; mais avant
de s'engager dans la voie tracée dans la note française ,
on voulut savoir si Marie de Médicis était disposée à
la suivre, et le rapport d'Andrès de Royas , soigneuse-
i?
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— 178
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K
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aient chiffré dans toute son étendue , fut expédié à
l'infante pour qu'elle en donnât connaissance à la reine i.
Il peut paraître étrange de voir le cardinal ,
triomphant partout , à l'intérieur et à l'extérieur , des
intrigues ourdies contre lui et paisible possesseur,
grâce à l'absence de la reine-mère , du pouvoir qu'elle
voulait lui arracher , essayer de provoquer son retour.
Si l'on remarque toutefois que la démarche du secrétaire
d'ambassade de Madrid concorde avec la tentative de
raccommodement tentée par le duc de Lorraine près
du duc d'Orléans, on en conclura que Richelieu, distrait
continuellement par les intrigues et les menées de
l'émigration , des affaires bien autrement importantes
que la guerre d'Allemagne faisaient surgir, avait
pu espérer étouffer à la fois ces deux foyers d'agi-
tation , au risque même de les voir se reformer
plus près de lui en se confondant. De deux maux il
avait choisi le moindre , et assez sûr de l'influence
qu'il avait en ce moment sur le roi pour n'avoir à
craindre ni la reine ni Monsieur , il pensait sans doute
qu'il lui serait toujours plus facile de les surveiller en
France qu'à l'étranger.
Ce fut vers le milieu de février que Marie de Médicis
eut connaissance des propositions contenues dans le
rapport chiffré de Royas. Elle les trouva parfaitement
1 Philippe IV à l'infante. 17 janvier 1632. — S™ S»ra. El secretario
del emb° r de Francia aqui résidente propuso en gran confldencia el
medio que contiene la relaoion inclusa para el accomod" y reunion
de la reyna-madre cen el rey su hijo , etc. (Correspondance t. 29
p. 232.)
Copia de un papel que el secretario del ambaxador de Fraizcia le
lego al senor secretario Andrès de Royas que trata de la réunion de
la reyna-mad. e y el rey su hijo. (id. id. p. 220.)
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179
ridicules et imaginées sans doute pour se nroquer d'elle.
Elle dit, qu'on pouvait répondre au cardinal qu'elle avait
offert d'entrer en négociation , qu'elle le recherchait
encore et qu'elle s'y prêterait toujours ; mais que les
deux reines et l'infante pour intermédiaires suffisaient
amplement et qu'il n'était nul besoin de la comtesse
de S'-Pol qui n'était pas son amie , ni de la comtesse
de Soissons qui s'était donnée à Richelieu pour marier
son fils à M'" e de Combalet L
Cette réponse un peu hautaine prouvait que le moment
des négociations de paix n'était pas encore arrivé. En
effet , l'arrivée de son fils Gaston à Bruxelles avait
exalté toutes les espérances de Marie ; elle avait mis
en commun avec lui tous ses moyens d'action et , pour
commencer , car avant tout il fallait se procurer de
l'argent à tout prix puisque l'infante n'en avait pas ,
elle avait envoyé MM. d'Ouchamp et de Stissac en
Hollande pour y mettre en gage ses pierreries et celles
que son fils avait apportées avec lui. En même temps
ses ambassadeurs allaient partout réclamer aide et
assistance : Biscarat partait pour l'Angleterre , le
commandeur de Valançav «''tait envoyé en Espagne ,
Sommery allait en Savoie . l'abbé d'Obazine à Rome et
Des Hayes de Courmenin à Vienne.
De son côté le duc de Lorraine avait repris ses
armements. L'encre de sa signature n'était pas encore
séchée au bas du traité de Vie , qu'il rentrait dans
1 L'infante Isabelle a Philippe IV. 16 février liï.ïZ. (Uorr. , t. 29,
fol. 266.) Il semble résulter de cette lettre que le nonce de France ,
c'est-à-dire le cardinal de Bagny , était venu à Bruxelles faire des
propositions de réconciliation à la reine et au duc d'Orléans , ce qui
confirmerait encore le caractère officiel de celles transmises par Roya».
— 160 —
R
ses États jurant de se venger. La présence de
quelques troupes suédoises sur ses frontières lui
avait servi de prétexte pour maintenir sous les armes
les régiments qu'il s'était solennellement engagé à
dissoudre. Encouragé par l'infante Isabelle qui l'as-
surait de l'appui du gouvernement espagnol , par
l'empereur qui lui avait envoyé Montecuculli pour
réchauffer son zèle et lui promettre le secours d'une
nombreuse armée, il avait levé partout de nouveaux
soldats et pressurait son peuple pour les payer :
ses émissaires parcouraient incessamment la route de
Bruxelles à Nancy , et il entretenait une corres-
pondance suivie avec les Pays-Bas où, d'après ses
conseils et ses indications , s'élaborait le plan de la
prochaine campagne.
L'Espagne aussi, sortie de sa torpeur, se préparait
à l'action : des troupes à sa solde se réunissaient dans
le Palatinat en vue de tenir tête au roi de Suède,
mais secrètement destinées à venir en aide au duc de
Lorraine , et Gonzalo de Cordova arrivait de Madrid
pour les commander. Fidèle à ses habitudes de duplicité
et comptant sans doute donner le change à Richelieu
sur ses projets futurs , le gouvernement espagnol
avait chargé ce général d'une mission que l'infante
Isabelle qualifiait à bon droit de maladroite et d'in-
convenante i : à son passage à Paris , sous prétexte
que la guerre contre Gustave-Adolphe était une guerre
de religion, il devait proposer à Louis XIII d'entrer
dans la ligue catholique , à l'allié du roi de Suède
de faire cause commune avec la maison d'Autriche!
1 L'infau'x Isabelle à Philippe IV. 16 février 1632. (Corr., t. 29, f° 273.)
— 181 —
Tant de naïveté feinte ne devait servir qu'à rendre
Richelieu plus attentif à tout ce qui se préparait.
De son côté , clans les Pays-Bas , l'infante encou-
rageait efficacement quoique secrètement les levées des
troupes : c'est ainsi qu'elle avançait 20,000 écus à
Chantemelle et à Carency pour les aider dans leur
recrutement aux environs de Douai et d'Arras et
invitait les magistrats de ces deux villes à ne pas les
troubler dans leurs opérai ions ; qu'elle faisait distri-
buer des armes et des munitions aux recrues du baron
do Vieuxpont et donnait l'ordre aux gouverneurs de
Cambrai et do l'Artois de laisser le passage libre
aux déserteurs français qui se présenteraient ; qu'elle
donnait « quartiers et rations » au pays de Lille aux
200 gendarmes de la garde de la reine-mère com-
mandés par le baron de Guesprez , et dans le Luxem-
bourg à l'infanterie et à la cavalerie rassemblées par
le s r de Bcsmes L Cette malheureuse province , déjà
pauvre par elle-même , ruinée encore par les troupes
qui y étaient cantonnées et que l'on ne pouvait plus
payer, «''tait à cette époque poussée au désespoir par
les exactions des soldats . et on avait vu les paysans
se soulever contre eux 2 . Manquant de tout, les chefs
eux-mêmes donnaient l'exemple du pillage 3 .
1 Audience . voir les liasses G46 , 647 et 648.
î L'audiencier au comte d'Emden. 20 février 1632. — S. A. ayant
esté advertie que les paysans de vostre gouvernement se sont soubs-
levez contre les trouppes du ducq d'Orléans, elle m'a commandé de
vous faire ce mot pour vous dire que vous veuillez faire que cela
n'arrive pins. Et sur ce de.... (Audience 646. ï
3 L'audiencier à Jli" r de Puislaurens. Bruxelles , 22 mai 1632. —
M r . Les Kstatz de Luxembourg s'estant de rechef plaintz à S. A. par
courier exprés de ce que les officiers des trouppes de M* r le ducq
~ \H-2 —
Enfin, en France, les démarches faites pour entraîner
a ta révolte quelques-uns des membres de la haute
aristocratie n'avaient pas toutes été stériles. Le nouveau
duc de la Valette, gouverneur de Metz, avait résisté
U est vrai, non sans hésitation cependant, aux assauts
quon lui avait livrés pour le détacher du cardinal •
mais on était toujours certain de la complicité de Jacques
d Ltampes, gouverneur de Calais, on espérait que le duc
de Bouillon trouverait moyen de livrer Sedan mal-ré
les troupes royales qui l'occupaient, on possédait des
intelligences dans les villes de Langres, Toul et Verdun
e le chef de l'une des plus puissantes et des plu^
illustres maisons de France, le maréchal-duc Henri de
Montmorency, gouverne,,,- du Languedoc et frère delà
princesse de Ceadé . avait promis son concours
C étaient les d'Elbène . et sur.out l'évéque d'Albv
originaires de Florence et tort attachés à la reine-mère'
qui avaient négocié cette alliance. Ils avaient d'autani
plus facilement réussi à entraîner le maréchal qu'il était
mécontent du cardinal : deux ans auparavant, lors de la
maladie du roi à Lyon, alors que chacun, selon l'im-
portance de son ro.sen.iment, imaginait contre Richelieu
de dures représailles aussitôt que le roi aurait fermé 1.,
jeux, lui seul avait pris ouvertement son parti et lui
avait offert ses services pour le mettre à l'abri de toute
tentative violente de la part de ses ennemis. Le
d'Orléans te» auroyenl menacés entre anltres choses de (en s?Hi8 Hfl
T/ ,J urj fj " rs deraa r s ' iio,Mbs f-t i-impcibiiité des " n .-
•equ'éH, dp ' t C ° mRM de '«« *« ceste itérative et vous
edu" * n 8 * Pa, ' f ,r e V ° US VeUi,leZ en son *°* P'-r Mond. g».
oufè sorte de \r U ï aPP0I ' te '' Ie reméde «>nvenable et prévenir
■
r
— 183 —
premier ministre n'avait paru garder aucun souvenir
de la conduite généreuse du maréchal , et tout
récemment encore venait de lui refuser le commande-
ment de la citadelle de Montpellier qu'il convoitait.
Montmorency était du reste sollicité depuis longtemps
à prendre parti pour Marie de Médicis , par sa femme ,
Félicie des Ursins , parente de la reine ; l'épée de
connétable , portée par plusieurs de ses ancêtres et
qu'on avait fait briller à ses yeux comme prix de son
alliance , l'avait tout à fait décidé. Il avait déclaré
toutefois que son concours ne serait effectif qu'à la fin
du mois d'août , ne pouvant disposer qu'à cette époque
des subsides que les états du Languedoc devaient voter
et les mettre au service de Monsieur. C'était bien un
peu tard ; mais il y avait loin de la Lorraine au
Languedoc , et c'était par la Lorraine que la France
devait être envahie par le duc d'Orléans et ses
alliés.
Richelieu ne l'ignorait pas : les principaux d'entre
les gentilshommes de Monsieur lui étaient acquis x et
lui révélaient tout ce qu'il avait intérêt à savoir ; de
plus il avait fait intercepter une grande quantité de
lettres très-compromettantes pour le duc Charles. Il
s'attendait donc à voir , aussitôt que la saison le
permettrait , Monsieur et les siens entrer en cam-
pagne.
1 Que los principales del ducque de Orliens estan ganados por el
cardenal de Richelieu y qui revelando lo tudo lo que el de Orliens
résolve des vanecente facilmente los efectos. (Loque rcferio de palabro
el comendador de Valanzet (Valcnçay) de parte de la reyna-madre
christianissima. — (Corr. de Philippe IV et Isabelle, t. 30, p. 12.)
Voir aussi une lettre du conseil d'État à l'infante , 10 avril 1632.
(Audience 648.)
1
]S4 —
8
■
191'
Or l'armée française, encore sur pied pendant les deux
premiers mois d'hiver , venait à peine de regagner ses
garnisons et il était nécessaire de la laisser se reposer
et se refaire ; il fallait aussi quelque temps aux alliés
de la France pour se préparer à lui venir en aide ,
au roi de Suède pour paralyser les troupes réunies dans
le Palatinat , aux Provinces-Unies pour neutraliser la
complicité des Pays-Bas espagnols. Pour peu que Mon-
sieur se pressât , il pouvait être au cœur de la France
avant de rencontrer la moindre résistance. Richelieu
dissimula sa faiblesse en payant d'audace : il avait
paru ménager, oublier même les adhérents et les amis
de la reine-mère et de Gaston qu'il retenait prisonniers ,
il donna tout à coup des ordres sévères pour que leurs
procès fussent terminés à. bref délai , et le maréchal
de Marillac fut livré à une commission extraordinaire.
Cette nouvelle eut un grand retentissement à Bruxelles :
Marillac était un ami de la première heure ; de plus,
c'était un homme de tête , d'énergie , de résolution. Il
y avait plus d'un an qu'il était prisonnier ; l'on pensait
que si le cardinal ne l'avait pas encore livré à la justice,
c'est qu'il n'avait pu le convaincre d'aucun crime et l'on
avait assez de confiance dans l'impartialité du parlement
de Paris pour en attendre l'acquittement du maréchal ,
s'il comparaissait devant cette cour.
^ Une commission extraordinaire celait l'arbitraire ,
c'était l'inconnu.
Marie de Médicis écrivit aussitôt à son fils pour
protester contre ce mépris des formes ordinaires de la
justice et lui rappeler que dans un cas tout sem-
blable . celui du maréchal de Biron , Henri IV, son
père , avait renvoyé ce grand coupable devant le par-
185
lement . son juge naturel l . Non contente de cette
lettre , le 2 mars elle écrivit aux juges de Marillac
que s'ils condamnaient le maréchal « ils en répondraient
b de leurs biens et de leurs personnes , et qu'elle les
- prendrait à partie en leurs propres et privés noms .
- comme complices du cardinal de Richelieu et adhérens
» au parti qu'il avait formé contre le roi et contre
- l'État. »
Le 6 , Monsieur les avertit de son côté que si « contre
- l'espérance ries gens de bien les persécutions du
- cardinal venaient à prévaloir sur l'esprit du plus
- grand nombre des commissaires,... leurs biens et leur
- vie répondraient du sang d'un innocent qu'ils auraient
-fait répandre injustement 2 . »
On voit que les chefs de l'émigration parlaient déjà
comme s'ils étaient sûrs d'être bientôt les maîtres. La
protestation de la reine-mère ne fit rien changer au
genre de procédure qui avait été ordonné , et les lettres
comminatoires, au lieu de sauver le maréchal , contri-
buèrent au contraire à rendr.e plus certaine sa condam-
nation : en se montrant justes ou cléments , les juges
auraient craint de paraître pusillanimes. Le 8 mai ,
Marillac fut condamné à la peine de mort et le 10 il
eut la tête tranchée.
Cette exécution était un avvinces, les avait fait rentrer sous la domination
de l'Espagne, et l'infante Isabelle, décidée à finir ses
jours dans un cloître , n'avait accepté de rester à la
tête du gouvernement que jusqu'au jour où l'un des
infants, ses neveux, viendrait la relever de ses fonctions.
Dès l'année 1623 l'infant Ferdinand, frère de Philippe IV,
avait été désigné pour occuper le poste de gouverneur
des Pays-Bas ; mais, né le 16 mai 1609, il était trop
jeune encore pour en prendre possession , et Isabelle
avait continué de présider aux destinées de cette nou-
velle patrie où elle avait tant espéré fonder une dynastie.
L'infante tenait de son père , Philippe II , cette ap-
plication au travail dont témoignent les nombreuses
apostilles presqu'indéchriffrables qu'elle écrit en marge
de toutes les pièces qui lui sont soumises par ses
— 196 —
-
m
conseillers ; elle lui devait aussi sa dévotion outrée ,
qui lui avait fait revêtir depuis la mort de son époux
la robe grise des Pauvres-Claires et lui faisait consacrer
chaque jour six heures à de minutieuses pratiques reli-
gieuses ; mais elle ne possédait ni la ténacité du sombre
et fanatique fondateur de l'Escurial , ni la prudente
fermeté de l'archiduc Albert , et sa bonté féminine « la
r, facilita donnesca de la S 3 infanta y comme l'écrit
Rubens l , la livrait sans défense aux influences qui
l'entouraient. Pendant les premières années de sa
régence , la plupart de ceux qui avaient partagé avec
l'archiduc les soucis des affaires avaient continué à
lui prodiguer leurs conseils ; mais l'âge et la mort,
avaient peu à peu éclaira leurs rangs , et la plupart
d'entre eux , appartenant à la noblesse belge , avaient
été remplacés par des Espagnols envoyés par la métro-
pole, jalouse de ressaisir son autorité sur nos provinces.
Ces étrangers, peu soucieux des privilèges et des intérêts
d'un pays qu'ils ne connaissaient pas , avaient en peu
de temps provoqué du mécontentement dans toutes les
classes de la société, mais particulièrement dans l'aristo-
cratie .
La noblesse belge avait de tout temps occupé dans
l'Etat les plus hautes fonctions , et plus qu'aucune autre
partie de la nation elle avait été mêlée aux événements
politiques dont les Pays-Bas avaient été le théâtre. Au
XVI e siècle, c'étaient les nobles qui, parleur compromis,
avaient les premiers donné le signal de la révolution ,
et c'est dans leurs rangs que le martyrologe de la san-
glante répression qui l'avait suivie comptait ses plus
1 Gachkt, Lettres inédites de Rubens , p. 16*2.
— 197
illustres, sinon ses plus nombreuses victimes. L'archiduc
Albert s'était efforcé de réunir autour de lui tous ceux
dont l'intelligence pratique des affaires pouvait lui
fournir d'utiles lumières , et les gouvernements des pro-
vinces ainsi que la plupart des grandes charges de
l'armée leur avaient toujours été réservées. Si quelques
Espagnols avaient pris place alors au conseil d'État ,
personne n'avait trouvé à s'en plaindre : nos provinces
avaient trop d'intérêts communs avec la métropole pour
les en écarter, et ils n'étaient pas du reste assez nom-
breux pour avoir une influence prépondérante dans la
direction générale des affaires. Mais, à l'époque du règne
d'Isabelle à laquelle nous sommes arrivés, il n'en était
plus ainsi et les nationaux n'avaient plus qu'une part
infime au gouvernement : une junte, composée exclusi-
vement d'Espagnols, avait dans ses attributions tout ce
qui concernait la défense du pays et se réunissait tous
les jours ; une autre , le conseil adjoint présidé par
le cardinal de la Cueva avait ses réunions deux fois
par semaine et absorbait presque tout le reste. Le con-
seil d'Etat , dont faisaient partie les plus grands noms
de l'aristocratie belge , était presque annihilé.
A l'armée , l'élément espagnol prédominait encore.
Si , en 1621 , lorsqu'à la fin de la trêve de 12 ans
avait recommencé la guerre, Ambroise Spinola avait
pu , sans éveiller la jalousie , prendre la direction des
armées , c'était que son mérite militaire était universel-
lement reconnu ; c'était aussi grâce à son long séjour
dans nos provinces et à la confiance que lui avait
toujours témoignée l'archiduc défunt. Rappelé en Es-
pagne en 1628, il avait été remplacé provisoirement
par le comte Henri de Bergh, l'un de ses meilleurs
I
.
■
■
■j
— 198 —
lieutenants ; mais bientôt don Alvarez de Bazan , mar-
quis de Santa-Cruz , nommé par Philippe IV capitaine-
général de ses armées dans les Pays-Bas l , était arrivé
à Bruxelles (22 avril 1631). Ses débuts avaient été
déplorables , et la défaite de la flotte de l'infante dans
l'Escaut (12 septembre) ne devait être que le prélude
des désastres que son incapacité notoire allait bientôt
causer.
Henri de Bergh devait sa disgrâce autant à l'in-
succès de ses tentatives pour faire lever le siège de
Bois-le-Duc , place importante du Brabant , qu'une
courageuse défense de 5 mois n'avait pu empêcher de
tomber entre les mains du prince d'Orange (19 sep-
tembre 1629), qu'à une accusation tout à la fois de
trahison et d'hérésie dirigée contre lui. Dans la séance
du conseil d'État de Madrid du 25 décembre 1629, il
avait été donné lecture d'un long factura dû h une
plume ecclésiastique 2 et clans lequel un grand nombre
de preuves étaient laborieusement réunies pour dé-
montrer sa culpabilité. Le gouvernement espagnol avait
ordonné à celui des Pays-Bas de prendre secrètement
des informations sur les diverses assertions du moine
accusateur, et préalablement de retirer au comte le com-
mandement de l'armée ; mais l'enquête lui avant été
1 Philippe IV au secrétaire Andrès de Royos , 21 mars 1031. — « Ile
mandado al marquis de Santa Cruz vaya a aquellas Estados a govemâr
mis armas , por la larga experiencia que tiene de la guerra y haver
experimantado en su persona particular atencion y zelo a mi servicio ,
etc. » (Estado 2045 , fol. 44 , archives de Simancas.)
2 In nomine Jesu. Lo que a representado a Su M d un religioso sobre
materias de Olanda y Flandes. (Archives de Simancas , estado 2043 .
fol. 2.)
re
M
— 199 —
favorable , par égard pour ses anciens services Phi-
lippe IV avait déclaré vouloir lui confier le comman-
dement de sa cavalerie en Espagne l , et l'y avait
appelé par une lettre extrêmement flatteuse que les
événements subséquents empêchèrent de lui parvenir.
Le comte Henri était rentré mécontent et l'esprit
aigri dans la Gueldre , province dont il était gou-
verneur. Soldat de fortune , ayant passé sa vie dans
les camps, devant à son mérite autant qu'à sa nais-
sance les honneurs et les hautes charges militaires
dont il avait été revêtu, il se voyait avec amertume
condamné à une inaction incompatible avec son carac-
tère. Cette situation qui lui était faite offrait de remar-
quables facilités à ceux qui pouvaient essayer d'ébran-
ler sa fidélité au roi d'Espagne : s'il devait tout à ce
dernier, on devait lui rendre cette justice qu'il lui
avait sacrifié pendant de longues années son temps,
son énergie , ses talents militaires , son sang et celui de
sa famille, car six de ses frères avaient perdu la vie
sur les champs de bataille. A une époque où les senti-
ments patriotiques étaient moins exclusifs qu'actuelle-
ment, dans un siècle qui devait voir tour à tour deux
des plus illustres généraux et des plus grands noms
> ....y que para los puestos majores del exercito vengan de Elan-
des y de Italia personas de diferentes clases de conocido experiencia
y aprobacion , como séria el conde Enrique de Berghas para la
cavalleria por su largo experiencia en ella y natural aversion a
francesco , enque se puedo sperar que servira avenjudamente
pareciendo al conde duque conveniente que para el conde Enrique
y los que huvieron de venir de Flandes personas de quenta se conbien
cartas de V. M. al marques de Aitona en conveniente forma.... (Con-
sulte de la séance du conseil d'Etat du 23 janvier 1632. — Estado 2046,
fol. 23 , arch. de Simancas.)
U
I
■
■
I
— 200 —
de France, Turenne et Condé, prendre les armes
contre leur roi , Henri de Bergh devait se croire quitte
envers Philippe IV. Cependant, bien qu'allié à la
famille de Nassau par sa mère, sœur du Taciturne,
il avait été pendant toute son existence l'adversaire
audacieux et souvent si heureux des Provinces-Unies
que de lui-même, peut-être, n'aurait-il jamais pensé
à négocier avec elles : René de Renesse, comte de
Warfusée, devenu plus tard si tristement célèbre par
l'assassinat de La Ruelle, bourgmestre de Liège, fut
son mauvais génie.
Chef des finances de l'infante Isabelle , le comte de
Warfusée avait cherché par de criminels moyens à
refaire sa fortune délabrée , et la découverte dans l'ad-
ministration des gabelles d'une fraude considérable
qu'il favorisait sous main et dont il tirait profit, l'avait
depuis peu obligé d'abandonner ce poste. Ne sachant
de quel bois faire flèche , il s'était décidé à se vendre
aux Provinces-Unies : après avoir demandé une audience
secrète au prince d'Orange dans les premiers jours de
l'année 1632, il avait été reçu par lui à La Haye
dans une de ses maisons de plaisance et lui avait
offert de provoquer la révolte d'une grande partie des
Pays-Bas contre l'Espagne ; il s'engageait à entraîner
le comte Henri de Bergh clans le mouvement , au prix
de 100,000 écus pour chacun d'eux et la promesse de
grands gouvernements L II se rendit ensuite à Venloo
pour décider le comte.
Il ne paraît pas que Henri de Bergh ait adhéré au
1 Voir Conspiration de la noblesse belge par Théodore Juste et Mêm.
rie Richelieu , t. 7 , liv. XXIII.
— 201 —
complot avant le milieu de février : le 13 de ce mois
il écrit encore à l'infante une lettre toute entière de
sa main , pleine de protestations de dévouement , par
laquelle il la prie de tenir sur les fonts baptismaux
une tille qui lui est née la veille; l'infante accepte
et charge la princesse de Hohenzollern de la repré-
senter au baptême , au lieu de la marquise de Bergh
qu'elle avait désignée d'abord, mais qui, elle-même
près d'accoucher, s'était fait excuser. Le 19, le comte
demande la permission de s'absenter de Venloo pour
un pèlerinage qu'il veut faire à Montaigu *. N'était-ce
là qu'un prétexte , et fut-ce pendant cette absence
qu'il eut avec le prince d'Orange à la Haye ou avec
le comte de Culembourg, près du château de Hol-
multen , cette conférence mystérieuse dont parlent
quelques historiens et qui amena sa défection? Tou-
jours est-il que peu de jours après le sieur de Pauw ,
pensionnaire de Hollande , se rendit à Venloo pour
traiter avec les deux seigneurs, leur payer le prix de
leur trahison et s'entendre avec eux sur l'envahis-
sement de la Gueldre et le siège des villes situées
sur la Meuse , qu'ils conseillaient 2 .
Si les Provinces-Unies, malgré la répugnance habi-
tuelle aux peuples libres de négocier avec des traîtres,
avaient consenti à leur payer d'aussi fortes sommes,
c'est que le cardinal de Richelieu les y avait puis-
samment engagées ; les propositions des comtes de
Bergh et de Warfusée étaient un complément trop
important aux négociations qu'il poursuivait lui-même
1 Audience 646, 647 et 648.
2 Mémoires de Frédéric-Henri, prince d'Orange.
SB
— 202
■c
i
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m
wm
m
en ce moment avec la noblesse belge des provinces
wallonnes, pour qu'il ne conseillât pas de les accueillir
avec faveur.
C'était le doyen de Cambrai , l'ambassadeur extraor-
dinaire de l'infante dans son essai de médiation entre
la reine-mère et le roi son fils, qui de ce côté avait
servi d'intermédiaire. Dans ses voyages successifs en
France, à Paris, à Fontainebleau et à Château-
Thierry où, en novembre 1631, il avait encore suivi
le roi, Carondelet avait laissé deviner son ambition
et sa vénalité au cardinal qui n'avait éprouvé aucune
difficulté à se l'attacher par des présents et de belles
promesses ; il lui avait appris le mécontentement des
principaux seigneurs des Pays-Bas et l'avait assuré
que tous se déclareraient pour le roi de France si
une de ses armées entrait dans le Hainaut et l'Ar-
tois. De retour dans les Pays-Bas, de concert avec-
son frère Georges Carondelet, baron de Noyelles et
gouverneur de Bouchain , il avait constitué une ligue
ou pour mieux dire une conjuration, à la tète de
laquelle s'étaient placés les princes d'Épinoy et de
Barbançon, le duc de Bournonville et le comte
d'Egmont, et dont le but était de secouer la domi-
nation espagnole.
Il faut le dire, c'était bien plus leur ambition
personnelle que l'idée de foncier l'indépendance de leur
patrie qu'avaient écoutée ces grands seigneurs quand
ils s'étaient mis d'accord pour conspirer. Guillaume
de Melun, prince d'Épinoy, avait été revêtu de la
charge de grand bailli du Hainaut pendant la mino-
rité du jeune comte de Bucquoy, à qui elle était
réservée en considération des grands services rendus
— 203 —
par son illustre père à la maison d'Autriche, pendant
les premières années de la guerre de trente ans. Il
avait espéré qu'on ne la lui ôterait pas sans dédomma-
gement à la majorité du comte ; mais rendu respon-
sable de l'opposition des états provinciaux réunis à
Mons pendant son administration, aucune compensa-
tion ne lui avait été accordée lorsqu'il quitta son
gouvernement, pas même la qualité de grand d'Es-
pagne à laquelle il se croyait des droits. Il s'était
retiré mécontent dans son château de Biez et on
lui avait entendu dire qu'il se vengerait.
Albert de Ligne, prince de Barbançon, avait été
l'un des chefs de l'opposition des états du Hainaut ;
on l'avait vu se rendre au milieu des députés des
villes pour les engager à n'accorder aucune aide au
gouvernement de l'infante , s'il refusait de réunir les
États-Généraux auxquels seraient soumis tous les
griefs dont la nation avait à se plaindre ; on l'avait
entendu accuser les ministres de malversation et
faire peser sur eux la responsabilité des actes d'in-
discipline des troupes qui , mal payées, se dédomma-
geaient en pillant le pauvre peuple. Plus énergi-
quement qu'aucun autre député de la noblesse , il
avait réclamé le renvoi des mercenaires étrangers ,
Allemands , Italiens et Espagnols , inutiles dans un
pays qui avait assez d'hommes pour se défendre si on
voulait les entretenir et les payer '.
Le duc de Bournonville , comte de Hennin, gou-
verneur des villes et châtellenies de Lille , Douai et
1 Déposition de Guillaume de Iiebrecicttes , 26 mars 1630. (Papiers de
Roose, t. 29, fol. 294 , aux archives du royaume.)
1
— 2<M -,
Orchies, trouvait ce poste d'une importance trop secon-
daire ^ pour un chevalier de la Toison d'or représen-
tant l'une des plus anciennes familles du pays, et il
ambitionnait un poste plus élevé.
Quant à Louis d'Egmont , prince de (iavre et
petit-fils du vainqueur de Gravelines et de St-Quentin ,
il n'occupait aucune charge considérable, et ni le
collier âe la Toison d'or, ni la qualité de grand
d'Espagne de première classe n'avait pu satisfaire les
aspirations vaniteuses de son esprit plus que médiocre.
Tous ces grands seigneurs , irrités contre le gouver-
nement espagnol qui ne les employait pas selon leur
qualité ou leur mérite, étaient tout disposés à soulever
les provinces wallonnes des Pays-Bas, où ils avaient
de l'influence , au bénéfice de la France , et rêvaient ,
en acceptant sa suzeraineté , de transformer en petites
principautés indépendantes les parties du territoire
dont ils n'avaient que le gouvernement. Mais s'ils
étaienl parvenus à rassembler autour d'eux un certain
nombre de membres de la noblesse secondaire , aucun
d'eux n'avait assez d'influence, ni assez d'habileté,
pour provoquer dans le pays un soulèvement général
à la faveur duquel ils auraient pu réaliser leurs pré-
tentions. Il leur fallait un chef assez en vue pour que
sa rupture avec le gouvernement espagnol eût un
grand retentissement, d'un nom assez considérable
pour que les plus fiers consentissent à le reconnaître,
et d'un mérite assez reconnu pour que tous l'accep-
tassent pour guide sans contestations; c'est sur le
duc d'Arschot qu'ils avaient jeté les yeux.
Par son intelligence politique et la haute position
qu'il occupait, autant que par les nombreuses alliances
Wt
■
m
■
2(iU
de famille qui le faisaient naturellement le chef d'une
partie très-considérable de la noblesse belge, Phi-
lippe , prince-comte d'Arenberg et duc d'Arschot ,
conseiller d'État depuis 1619 et gouverneur de Namur,
était très-capable de diriger la ligue des nobles et
d'en accroître les forces ; aussi ceux cpii y avaient
adhéré et qui avaient sur lui quelque influence, et
parmi eux surtout son propre frère , le prince Antoine
d'Arenberg, qui sous le froc du capucin portait le
nom de frère Charles , le sollicitaient-ils sans cesse
de se mettre à leur tête. Les princes d'Épinoy et de
Barbançon l'assuraient que s'il quittait la cour tout
le monde le suivrait dans sa retraite , que l'argent
ne manquerait pas pour tout entreprendre et , dé-
masquant le véritable but de la conjuration , le pre-
mier ajoutait qu'après tout mieux valait être seigneur
que gouverneur de Namur '. Mais ayant moins que
la plupart d'entre eux à se plaindre du gouvernement
espagnol , très-attaché à l'infante Isabelle qui lui té-
moignait beaucoup de confiance et , sur beaucoup de
questions relatives à la politique intérieure , réclamaii
et suivait ses avis, le duc d'Arschot restait indécis.
Aussi le 30 mai , le doyen Carondelet en allant rendre
compte à Richelieu , à Amiens , des progrès de la con-
juration , était-il forcé d'avouer que pour entraîner le
pays dans l'aventure où la noblesse voulait le précipiter,
il était nécessaire que le roi de France envoyât dans le
Hainaut et l'Artois une armée . aux mains de laquelle
1 Déclarations du 10 avril et du 3 juillet 1634 du duc d'Arschot
à Alameda et à Pinto. Actes des États- Généraux de 1632. publiés
par Gachard , t. II. p. 578 et G07.
■
— 206 —
on remettrait d'abord les villes d'Avesnes , de Bouchain
et du Quesnoy , en attendant que d'autres places plus
importantes se fussent prononcées 1. C'était presqu'un
aveu d'impuissance pour les conspirateurs ; « aussi ,
» nous dit le cardinal, S. M. ne rejeta pas entièrement
r> cette ouverture ; mais n'y voyant pas encore assez
» de jour , elle donna à Carondelet espérance de ne
» les pas abandonner lorsqu'elle serait plus certainement
r, informée si la puissance de leur ligue était telle que
n vraisemblablement ils pussent parvenir à la fin qu'ils
» désiraient. »
Les Provinces-Unies n'avaient pas les mêmes raisons
de temporiser : dans la Gueldre la trahison de Henri
de Bergh était bien avérée , il en avait déjà reçu le
prix , et pour en tirer parti avant qu'on en eût soupçon
à Bruxelles elles hâtaient l'entrée en campagne de
leur armée.
Supposant que la désaffection du peuple des villes
et des campagnes envers le gouvernement espagnol
favoriserait une insurrection , les États-Généraux es-
sayèrent de la provoquer en faisant répandre dans les
Pays-Bas des déclarations , imprimées dans les deux
langues , tendantes à persuader les habitants « de se
» soustraire, suivant le louable exemple de leurs an-
» cêtres , au pesant et insupportable joug des Espagnols
» et de leurs adhérens , et de se joindre librement aux
» Provinces-Unies , leur offrant à ceste fin secours et
n main-forte , » et leur promettant « saintement et
- inviolablement les conserver et maintenir avec leurs
r> privilèges , franchises et droicts , comme encore
1 Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. 7, p.
■
— 20? —
y> avec le public exercice de la religion catholique
- romaine L »
La rédaction de ce manifeste , daté du 22 mai , ne
précéda que de peu de jours l'entrée en campagne du
prince d'Orange , Frédéric-Henri. Le 25 il passa son
armée en revue près de Nimègue : elle comprenait
253 compagnies d'infanterie et 58 cornettes de cavalerie.
Le 30, jour de la Pentecôte , il se mit en route , campa
dans la bruyère de Mook , le lendemain à Hey, autour
d'un château du comte de Stirum , gendre de Henri
de Bergh , et le mardi 1 er juin , vers trois heures après-
midi , il arriva devant Venloo 2 .
Le comte Henri avait résidé tout l'hiver dans cette
ville , et jusqu'au mois de février , époque de son accord
avec les Provinces-Unies , il n'avait cessé de réclamer
du gouvernement de l'infante des renforts de troupes
pour mettre la Gueldre à l'abri d'une invasion ; mais les
secours envoyés dans le Palatinat et la fausse sécurité
dans laquelle on vivait à Bruxelles sur les projets du
prince d'Orange avaient fait écarter ces demandes ;
quand il quitta Venloo le 31 mai , en assurant qu'il
résultait des avis reçus le même jour du maître de camp
Don Juan Verdugo que les ennemis n'étaient pas à
craindre, il n'y laissait qu'une garnison de 250 hommes.
i Déclaration des Estats généraux des Provinces-Unies du Pais-Bas ,
aux provinces et villes du pays subject au roi d'Espagne, du 22 mai
et de l'ousiesme de septembre 1632. — A La Haye , par la veufve et
héritiers de Hillebrant Jacobscz de "Wouw , imprimeurs ordinaires
des Estats généraux. Anno 1632. — Avec privilèges exprés.
- Déclaration de tout ce qui s'est passé en l'armée du prince d'Orange.
— A Paris , chez Jean de la Tourette en l'isle du palais. — 1632. —
(14 pages in 8°.)
1
K3
— âÔ8 —
Le lendemain matin la cavalerie hollandaise occupait
les abords de la place et un trompette, au nom du
prince d'Orange, venait sommer les magistrats de
lui envoyer l'un des leurs « pour s'entretenir avec
lui du bien du pays et de leur ville en particulier, *
Le lieutenant-colonel Du Smet , gouverneur militaire ,
voulut empêcher d'abord toute communication avec
l'ennemi et persuader aux magistrats que leur stat-
houder, le comte Henri, dont ils dépendaient, ne
pouvait que leur conseiller de se bien défendre ; mais
un passe-port leur ayant été offert par le prince
d'Orange pour aller à Gueldré demander au comte,
qui s'était retiré dans cette ville , ses instructions ,
deux d'entre eux s'y rendirent en charriot et revinrent
le lendemain apprendre à leurs concitoyens que le
stathouder, tout en les engageant à se bien défendre,
leur avait déclaré qu'il ne pouvait les secourir.
Jusqu'à ce moment les habitants de Venloo , d'accord
avec la garnison , avaient fait bonne contenance :
pendant la nuit, après avoir canonné les travaux
d'approches commencés par les Hollandais , ils avaient
même fait une sortie et surpris deux sentinelles qui
avaient été emmenées dans la place ; ce qui n'avait
pas empêché toutefois les assiégeants de creuser une
tranchée de 300 mètres de développement et de jeter
un pont sur la Meuse. La réponse du comte de Bergh
les découragea complètement. Le 3 juin , en même
temps qu'une batterie de trois canons commençait à
tirer sur la ville , le trompette du prince étant re-
venu demander une réponse à la sommation de l'avant-
veille , les magistrats lui offrirent du vin et , au
grand scandale de ceux qui voulaient essayer de se
^
— 209 —
défendre , on entendit le bourgmestre dire « qu'il
» estait mary que ceux de la garnison avaient fait
» une sortie sur les gens du prince d'Orange , et
» encore plus que quelques uns avaient été tués ou
- faits prisonniers , assurant que tout cela s'était fait
» contre son gré ; » puis cette fois , sans tenir compte
des observations du colonel Du Smet , les magistrats
se rendirent au camp de Frédéric-Henri.
A leur retour ils assemblèrent le peuple pour le
consulter et lui dire que le prince désirait réunir la
ville aux Provinees-Lnies. La vue de quatre boulets
lires par l'ennemi, et qui furent apportés à l'hôtel de
ville , décidèrent les habitants à ne pas exposer leur
vie et leurs biens au hasard d'une défense qui pa-
raissait impossible puisqu'aucun secours ne devait
leur être envoyé. Les bourgeois, s'étant portés sur
les remparts , enlevèrent les outils destinés à les
réparer et les armements des pièces d'artillerie. Les
officiers de la garnison protestèrent en vain : il leur
fut déclaré qu'ils étaient en trop infime minorité pour
s'opposer au vœu des habitants , et bientôt même
on commença à les menacer; la populace fit mine
de se jeter sur eux , les femmes elles-mêmes, s'ar-
mant de cailloux , se mirent de la partie , et sans
l'intervention des magistrats ils auraient couru les plus
grands dangers. Ils durenl se décider à entrer en
négociation avec l'ennemi L
La capitulation , signée le jour même , conservai!
à la ville et à ses habitants leurs droits , leurs pri-
1 Déclaration du gouverneur et des capitaines de Venin:, à l'infante.
Jullers , \c 11 Juin 163-2. (Audience , 650.)
M
■
■
— 210 —
vilégesel Leurs magistrats; mais il était stipulé qu'une
église serait mise à la disposition du culte réformé;
mi article spécifiait en outre que les meubles de l'hôte!
du comte de Bergh y seraient gardés ou bien lui
seraient renvoyés. La garnison , à laquelle on refus;.
de laisser amener les trois canons qu'elle avait de-
mandés , toute L'artillerie de la place appartenant à
la commune lut dirigée le lendemain sur Juliers avec
armes et bagages , tambour battant , enseignes dé-
ployées , balles en bouche et mèches allumées , c'est-
à-dire avec Les honneurs de la guerre >.
Nicolas de Bréderode avec sept compagnies d'in&n-
terie fut laissé, à Venloo , el l'armée se hâta de gagner
Ruremonde. Cette place , reconnue le 2 juin par Le
comte Ernest de Nassau , qui y f„t blessé à la tête
d'un coup de mousquet dont il mourut bientôt après,
se rendit aux mêmes conditions que Yen],,,, , et Le
Prince d'Orange se hâta daller assiéger Maèstrichl
où le comte Jean de Nassau *, à la première nou-
velle de l'approche de son armée, était heureusement
parvenu à l'aire entrer 8000 hommes.
Pendant que ces faits s'accomplissaient sur la .Meuse.
le comte Guillaume de Nassau, débarquant entre Anvers
et le fort S'"-('mix, coupait ladiguede l'Escaut, se retran-
chait au-dessus du fort, sur l'autre rive, et après l'avoir
battu de son artillerie le forçait à se rendre (1B juin).
Tel était l'état des affaires dans les Pays-Bas, au
moment précis où le duc d'Orléans se décidait à quitter
Trêves pour entrer en campagne.
1 Déclaration de tout ce qui s'est passé dans T armée , rttc.
• !■•• comte Jean de Nassau, qui avait épousa une' princesse de
Ligne, était au Bervi le l'Espagne
I
■
£2f? ■*"[ aaaanl I ■*■--
ES9BH
CHAPITRE X
Ressources du dm- d'Orléans a son départ do Bruxelles. - Sos projets. Richelieu se mel
on niosure rie les déjouer. — Calais reçoit un iinuvoau gouverneur. — I.a Lorraine est
envahie. - Los Pays-Bas rappellont lours troupes pour résister a l'invasion hollandaise.
— Gaston quitte Trêves. — Il traverse la France sans roncontrer d'obstacles. — Mont
morency le rejoint dans lo Languedoc. — Du Fargis envoyé a Madrid. — Promesses do
l'Espagne. — Duplicité de celte rour. — Combal <lo Castelnaudary. - Hontmorenci
prisonnier. — Louis XIII marche contro son frère. — Monsieur négocie. - Traité do
Béziers. — Supplice do Hontmorency.
Lorsque le duc d'Orléans quitta Bruxelles le 18 mai,
emportant avec- lui les doublons de l'Espagne , les
vœux de l'infante et les bénédictions de la reine-
înère, pour aller se mettre à Trêves à la tète de ses
troupes , ses propres ressources , les secours promis e1
les espérances sur lesquelles il comptait, se résumaient
ainsi : en y comprenant les 20 compagnies de cavalerie
que l'infante avait mises à sa disposition , ses forces se
composaient d'environ 3000 chevaux ; la petite armée
du comte d'Emden , envoyée dans le Palatinat pour
donner le change au cardinal , et les troupes réunies
par le duc de Lorraine devaient faire leur jonction
avec les siennes à S'-M'endel , dans le pays de Trêves ;
don Gonzalo de Cordova, avec les régiments qu'il avait
à sa disposition et d'autres troupes impériales encore ,
devait lui servir de réserve et se tenir prêt à venir
(3ii aide au duc de Lorraine et à protéger ses États
si Louis XIII les menaçait. En France le duc de
I
■
H
■
■
HP
in*
212
Montmorency et les gouverneurs de plusieurs places
fortes lui étaient acquis ; la plus importante d'entre
elles, Calais, devait lui être livrée. Le plan de campagne
des alliés était d'envahir le royaume par la frontière de
Lorraine , en même temps qu'une diversion , dont nous
parlerons bientôt , serait exécutée sur les côtes de
l'Océan ; le soulèvement du Languedoc, soutenu par-
les forces du roi d'Espagne , devait à un moment donné
porter le dernier coup.
Ce plan était bien conçu ; mais ceux qui l'avaient
imaginé comptaient pour sa réussite sans l'habileté de
l'adversaire qu'ils avaient en présence. Le cardinal de
Richelieu en effet , par les indiscrétions et la trahison
des gentilshommes de Monsieur et par les informa-
tions de ses nombreux agents diplomatiques , était
informé de presque tout ce qui se préparait : il tenait
en main la plupart des tils de l'intrigue et n'attendait
pour les dénouer, ou les briser, que le moment où chacun
de ceux qui étaient entrés dans la ligue se serait assez
compromis pour ne plus pouvoir nier une culpabilité
qu'il se réservait de punir d'une façon exemplaire.
Ce qu'il lui importait cependant de prévenir, avant tout
commencement d'exécution, c'était l'occupation de places
fortes par les troupes de Monsieur. Une lettre de Puy-
laurens interceptée avait fait soupçonner à Richelieu
que Jacques d'Etampes, gouverneur de Calais, devait
se déclarer pour le duc d'Orléans au moment de son
entrée en campagne, et ce moment était proche ; il
devait donc se hâter d'y porter bon ordre, en ayant
soin toutefois de ne rien compromettre par trop de pré-
cipitation. Le jour même de l'exécution du maréchal de
Mariliac, le 10 mai, il quitta Paris, accompagnant le
— 213 —
roi dont le voyage paraissait n'avoir d'autre but que
de visiter quelques villes du royaume. Après s'être
montré à Abbe ville, Rouen, Montreuil et Boulogne,
Le 22 il entrait à Calais , y mettait en garnison les
troupes assez nombreuses qui, sous prétexte de l'honorer,
accompagnaient la personne royale l , plaçait la cita-
delle sous le commandement de M 1 ' de Rambure ,
maréchal de camp, nommait le marquis de S'-Chamont,
qui lui était tout dévoué, gouverneur de la place, et
n'ayant pas de preuves assez certaines de la culpabilité
de M r de Valençay pour le punir , il s'en faisait un
ami en l'indemnisant au prix de 50,000 écus de la
perte de son commandement 2 .
Cet événement porta aux affaires du duc d'Orléans
un coup plus sensible qu'on ne l'a supposé. Calais
n'était pas seulement une place forte , c'était encore
un port de mer, et de tous ceux de France le plus
rapproché des Pays-Bas. Le commandeur de Valençay,
qui avait occupé pendant quelque temps un poste im-
portant dans la marine française et avait eu sous sa
dépendance la plupart des gouverneurs des ports de
l'Adriatique et de la Méditerranée , espérait avoir
encore assez d'influence sur eux pour les engager dans
le parti où il s'était jeté ; il avait rêvé de faire con-
corder la prise d'armes de Monsieur avec une puis-
sante diversion qu'il exécuterait sur les côtes de France
et de faire de Calais le centre de ses opérations. Mais
i M T de Rubempré à l'audiencicr. — S'-Omer, ce 23 may 1632. — M r .
J'ay eu advertance que le roi de France est hier arrivé à Calais, avecq
le cardinal accompagné de 5 à 600 chevaux, ayant mis le gouverneur
dehors et changé la garnison. La reyne est à Boulogne... (Audience 649).
2 Mémoires du cardinal de Richelieu, t. 7, p. 82.
•214 —
I
IR«
il lui fallait des vaisseaux, des armes, de l'argent et,
muni de lettres de créance de Marie de Médicis, il
était arrivé au commencement de mai en Espagne pour
réclamer le concours de Philippe IV. Vingt-cinq navires
el cent à cent cinquante mille écus pour engager des
marins et des soldats étaient tout ce qu'il demandait.
Mais le gouvernement espagnol n'avait garde de se
compromettre aussi ouvertement : il lui convenait bien
de causer des embarras à la France, mais non de
rompre avec elle. Tout en s'excusant de ne pouvoir
fournir à Achille d'Étampes ce qu'il réclamait , compre-
nant toutefois qu'un port français en la possession des
émigrés permettrait à ses vaisseaux de faire la course
sous le pavillon de la reine-mère et de Monsieur , le roi
renvoya le commandeur à l'infante ; elle fut chargée
d'examiner, de concert avec ses conseillers espagnols, si,
aussitôt après l'occupation de Calais au nom de Marie
de Médecis , on ne pourrait former une petite escadre
au moyen de navires appartenant à des particuliers,
auxquels enjoindrait secrètement quelques-uns de ceux
de la Hotte qui pourrissait dans le port de Dunkerque ».
Mais quand les dépèches du roi arrivèrent à Bruxelles,
le marquis de S'-Chamont veillait déjà sur Calais.
Ce ne fut là ni le moindre, ni le plus fâcheux des con-
tretemps qu'eurent à souffrir les projets de Monsieur.
Dès la hn d'avril , le cardinal avait reçu de son
envoyé à Nancy les assurances les plus positives de
1 Loque referio de palabra el coraendador de Valenzet de parte
de la Reyna Madré Christiannissima , y loque Su M d Catha ha sido
servido de mandar que se responda a loque el seiior comendador de
Valence ha represantado. — (Corresp. de Philippe IV et d'Isabelle
t. 30 , p. 9 . 12 fit 14.)
B*5
215 —
l'intention bien arrêtée du duc de Lorraine de trahir
encore une fois ses serments et de se joindre au duc
d'Orléans. Il réunit aussitôt le conseil sous la présidence
du roi et , après y avoir exposé avec son habileté
accoutumée la situation de l'Europe et montré la par"
prise par le duc Charles aux projets qui avaient pour
but de troubler la France , il lui avait l'ait approuver les
plans qu'il proposait pour perdre tout à fait le duc ,
ou le ruiner « de telle sorte qu'il ne sauroit revoler
- une autre fois L » Les maréchaux de La Force
et d'Effiat reçurent l'ordre de se rapprocher de la
Lorraine et , pour donner une apparence de droit à
l'invasion de ce duché en un moment où son souve-
rain n'avait encore rien fait pour la motiver, Richelieu
se fit adresser par Oxenstiern , chancelier de Gustave-
Adolphe , les plaintes les plus vives sur les arme-
ments qui s'y faisaient. Ce fut en vain que Henri de
Livron , marquis de Ville , alla porter au roi à Calais ,
puis encore à Amiens le 30 mai , les protestations
d'amitié du duc Charles : les deux maréchaux passèrent
la Sarre à Saarbruck le 31 mai, s'emparèrent de la ville
de S'-AVendcl , puis se mirent aussitôt en devoir d'en-
vahir la Lorraine après avoir occupé Coblence et Ehren-
breitstein que l'électeur de Trêves livrait à la France.
Au même instant l'entrée en campagne du prince
d'Orange obligeait le gouvernement des Pays-Bas à
prendre , pour sa propre sûreté, des mesures tout à fait
contraires aux intérêts du duc d'Orléans. Le 27 mai
le conseil d'État ordonnait d'arrêter l'envoi de nouveaux
> Mémoires de Richeliku, t. 7, p. 95.
< i"4 1
— 216
R
■9
H
renforts dans le Palatinat i ; puis bientôt , le danger
de l'invasion hollandaise devenant plus grand , il rap-
pelait en hâte le comte d'Emden , qui se trouvait à
Spire avec environ 10,000 hommes , et suppliait don
(lonzalo de Cordova de ne pas s'éloigner et de se
tenir 1 , lui et le comte de Papenheim , en mesure de
se porter facilement au secours des provinces belles
menacées. Poursuivi dans sa retraite par le Rhingrave
Otto, le comte d'Emden dut brûler ses charriots; après
avoir perdu le reste de son bagage , quatre canons ,
autant de cornettes et avoir laissé sur sa route le tiers
de son monde , il arriva le 10 juin dans un assez piteux
état à Trêves , où il remit à Cordova ce qui restait de
sa petite armée 2 .
Monsieur, après avoir adressé une lettre remplie des
témoignages de sa reconnaissance au roi d'Espagne * ,
avait quitté cette ville le 4 sans bien connaître encore
les changements que les événements des' huit derniers
jours avaient apportés à ses ressources ; suivi de deux
cavaliers seulement il se rendit d'abord 24 heures à
\ancy auprès de sa jeune femme, puis courut rejoindre
ses troupes qui , après avoir passé tout prés de Thion-
■.
1 Le conseil d'État à l'infante, ->ï mai 1632. (Audience «i-C.i.,
■-' Le comte d'Emden à l'infante. Luxembourg , Il juin 1632. (id. 66U.
• Minute de la lettre de l'infante au due d'Orléans. Bruxelles le
l r de juin 1632. (id. 649.)
Monsieur mon nepveu. Il mat esté un particulier contentement d'en-
tendre que vous allez continuant vostre voyage en santé ; j'ay aussy
veue la lettre que m'avez envoyé pour le roy mon seigneur et nepveu ,
et si vous l'eussiez escritte et communiquée à moy devant votre'
partement d'icy, je n'eusse pas permis que vous l'eussiez escrit eu
telle sorte attendu que ce qu'on a fait icy pour vous servir est tellement
deu à vostre personne, qu'il semble plustost que tout a esté fort peu....
■».
— 217 —
ville et traversé une partie de la Lorraine , étaient
entrées en France. Il était plein d'illusion : bien que
réduit aux 3000 hommes cpii constituaient sa petite
armée , il ne doutait pas néanmoins du succès et croyait
naïvement que le royaume tout entier allait se soulever
à son approche , et qu'à la vue de ses étendarts les villes
et la noblesse se prononceraient pour lui.
Ce fut le contraire qui arriva : au seul bruit, de sa
venue tout se mit à fuir. Les villes se fermèrent, on
trouva les villages déserts et les maisons sans vivres
et sans meubles. Au lieu d'être accueillies en libéra-
trices, ses troupes furent de tous cotés signalées comme
ennemies, et en réalité se conduisirent comme telles.
La saison était bonne heureusement, les fourrages et
les fruits abondants ; mais on ne pouvait pas ne se
nourrir que de fruits, et le soldat mal payé se livrait
à la maraude et au pillage. Allemands , Wallons ,
Croates, Napolitains et Français, car il y avait de tout
cela dans l'armée de Monsieur , commirent les plus
grands excès.
Du Bassigny, par où le duc d'Orléans (Hait entré
on France et d'où il avait lancé un manifeste daté
de la petite ville d'Andelot , 13 juin , il passa en
Bourgogne. Il avait des intelligences à Dijon et croyait
ipie les portes de cette ville s'ouvriraient à son approche :
on le reçllt à coups de canon et il courut le risque
d'être tué. Il traversa toute cette province et le comté
de Charolais sans trouver d'obstacles, mais aussi sans
qu'un seul gentilhomme , sans que la moindre bicoque
se déclarât pour lui. Il passa la Loire à Digoin, pénétra
dans le Bourbonnais et traversa l'Allier au pont de
Vichy. Bien qu'il ne fit que de courtes étapevS pour
pKB
B
■S
- 218
n arriver dans le Languedoc qu'au mois d'août, comme
i en était convenu avec le maréchal de Montmorency
U dut prendre alors quelques jours de repos. L'armée
pénétra ensuite dans la Limagne « qu'il faisait beau
» voir en cette saison des fruits , si la licence des
- gens de guerres ne lui eût en un moment fait
» changer de face. . Dans la Rouergue le sieur de
Chavagnac avec quelque noblesse de ses amis i
vinrent se joindre à Monsieur ; c'étaient les premiers
renforts qui lui arrivaient depuis son entrée en cam-
pagne. Au commencement d'août il arriva à Lodève
ville de Languedoc , et s'y arrêta quelques jours.
Ses forces étaient alors réduites à environ 1800 che-
vaux ; mais il y a lieu de s'étonner que dans les
conditions où elles s'étaient trouvées , elles aient pu
traverser ainsi toute la France , de la frontière du
Nord à la Méditerranée, sans se fondre entièrement.
Plus encore que les combats , le désordre et l'indis-
cipline sont les dissolvants les plus énergiques des
armées , et il avait fallu aux troupes du prince pour
y résister des vertus toutes particulières : l'insouciance ,
la gaîté et l'entrain des jeunes gentilshommes français
qui servaient dans ses rangs , en simples volontaires 2.
Ils encourageaient les mercenaires au milieu desquels
ils se trouvaient à supporter sans se plaindre les
misères de la route et à se contenter, au lieu de
la solde que les caisses vides de l'armée ne pouvaient
payer, des espérances que leur donnait le duc d'Elbeuf,
1 Mémoires de Gaston d'Orléans, p. 594.
| Voiture, dans une de ses lettres à M«i" Paulet lui écrit qu'il
■sert dans une compagnie de Croates.
3R#
—♦>
•210 —
leur maître de camp général , et des belles paroles dont
il était prodigue.
Depuis qu'on avait atteint le Languedoc cependaui ,
on ne doutait pas de la réalisation prochaine de ces
espérances. Le duc de Montmorency n'avait pas tardé
en effet à marcher au devant de Monsieur ; entouré
de tous ceux qui suivaient sa fortune , il l'avait rejoinl
à Lunel et s'était mis en mesure de lever de suite
quelques régiments d'infanterie ; en même temps les
principales villes de la province étaient travaillées par
ses amis , et Béziers , Alby et Alais s'étaient déjà
déclarées pour le duc d'Orléans. On avait été moins
heureux à Montpellier que le gouverneur , malgré
la dignité de maréchal qu'on lui avait promise , n'avait
pas consenti à livrer; Nîmes, pourvue depuis peu
d'une nouvelle garnison , avait aussi refusé d'ouvrir
ses portes , et les habitants de Beaucaire s'étant barri-
cadés dans leur ville , les gens de Monsieur n'avaient
pu s'emparer que de la citadelle.
Depuis qu'il était arrivé dans le voisinage de l'Es-
pagne, Gaston s'était empressé d'envoyer à Philippe IV
le marquis du Fargis , qui était arrivé à Madrid , non
comme agent secret , mais avec le titre d'ambassa-
deur. Ce fut dans une séance solennelle qu'il remit
ses lettres de créance au roi et , après l'avoir remercié
des faveurs que la reine-mère et Monsieur avaient
obtenues de lui , il lui fit connaître les raisons qui les
avaient décidés à recourir aux armes. « Le duc d'( )r-
» léans , dit-il , n'a en vue que le bien de la couronne
- de France et de son frère, le roi Louis XIII; son
» seul désir est de débarrasser celui-ci des menées am-
- bilieuses et intéressées du cardinal. La patience el
HBI
220 —
,
I I
■k
I
* l'abnégation que le prince a montrées n'ayant servi
» à rien, personne ne peut désapprouver son recours
- à la force pour dissiper les artifices employés pour
- tromper le roi de France et lui inspirer cle la défiance
» pour tous ceux qu'il devrait le plus aimer !.... »
Le discours se terminait par une requête au roi ,
- qui , touchant de si près à la famille royale , ne
- pouvait manquer de favoriser ces desseins , * en
envoyant au prince des secours d'armes et de muni-
lions , et des subsides qui , pour être satisfaisants ,
devaient se monter aune somme de 100,000 ducats 2 .
Phlippe IV promit 800,000 écus avant un mois ; mais
il ajouta qu'étant en paix avec la France il ne pouvait
fournir ni armes, ni munitions; que cependant, Monsieur
ne les lui demandant que pour les employer contre
les ministres français qui voulaient lui faire violence,
le cardinal infant, qui se trouvait à Barcelone, rece-
vrait l'ordre de lui vendre celles dont il pourrait se
passer 3. En agissant de cette façon le roi d'Espagne
pouvait consciencieusement donner l'assurance à l'am-
bassadeur de France à Madrid, qu'il avait refusé son
concours au duc d'Orléans 4 . Telle était la loyauté
du gouvernement espagnol ; il se croyait habile et
n'était que naïf, car ces petites ruses ne trompaient
personne, et Richelieu moins que tout autre.
1 Propuesta del M« de Fargis à S. M. — 12 août 1632. — Corr. de
Philippe IV et de l'Infante, t. 30, p. 148.
- Memoria de los eosas que son menester en orden a los intentos
présentes del Ser m0 duque de Orléans, id. p. 154.
3 Respuel al papel de loque pide el marques de Fargis, t. 30, p. 152.
* Loque se dijo aqui al embajador de Francia con occasion de la
venida del marques de Fargis imbiado por el s 1 ' duque de Orléans a
Su Magestad, id. p. 144.
®
221
■
Il y avait plusieurs mois déjà que l'infant Don
Ferdinand se trouvait à Barcelone pour y surveiller
ce qui se passait en France , tout prêt à profiter
des chances favorables qu'y ferait naître la prise
d'armes du duc d'Orléans pour y encourager la guerre
civile. Le roi lui-même et son fils Don Carlos l'y avaienl
conduit au commencement d'avril J : il devait s'y em-
barquer pour l'Italie et gagner les Pays-Bas en tra-
versant l'Allemagne. En attendant, et pour couvrir d'un
prétexte plausible son séjour prolongé dans la capitale
de la Catalogne, il avait été chargé de présider les états
de cette province. La nomination de l'infant Don Carlos
au poste de généralissime de la mer avait fourni un
autre prétexte pour rassembler dans le port les galères
de la flotte espagnole : au commencement d'août on en
comptait 27 sous le commandement du duc de Torsis
et du marquis de Villafranca ; elles portaient 4000 fan-
tassins napolitains sous les ordres du marquis de Campo-
latero, 600 chevaux-légers commandés par le prince de
la Rochela et quantité de noblesse ; d'autres bâtiments
allaient apporter en outre une grande quantité d'armes
destinées à la cavalerie. Ces navires , ces troupes et ce
matériel de guerre étaient réunis aussi pics de la
frontière afin de se trouver à portée du duc d'Orléans
quand ses premiers succès permettraient au gouverne-
ment espagnol de se déclarer en sa faveur. Mais le fatal
dénouement de La journée de Castelnaudarv rendit ces
préparatifs tout à fait inutiles.
1 Le wyage du prince Don Fernando, infante d'Espagne, cardinal,
etc. Traduit de l'espagnol de Diego de Aedo et Gallart. par te s r .Tiile
ChifUet. En Anvers, chez Jean Cnohbaert. l'an 1635.
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I
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I
— 222 —
Entrées en Lorraine au commencement de juin , les
armées du roi de France avaient eu rapidement raison
du duc Charles. Sans rencontrer aucune résistance, elles
étaient arrivées le 24 devant Nancy, et le 26 avait été
signé le traité de Liverdun qui livrait à Louis XIII les
villes de Stenay et de Jametz et lui abandonnait 1..
comté de Clermont.
Délivré de toute inquiétude de ce côté , le roi avait
aussitôt mis à la poursuite de son frère les maréchaux
de la Force et de Schomberg L A la fin d'août le premier
occupait le Pont-S'-Esprit , tandis que le second sur-
veillait le Haut Languedoc et venait justement d'emporter
la place de S'-Félix de Carmain, non à l'aide de canons
et d'outils de pionniers , dont il manquait complètement ,
mais au prix de 10,000 livres qu'il distribua aux gens
qui la gardaient pour le duc d'Orléans. Ce fut en ce
moment qu'il apprit que le maréchal de Montmorency
à la tête de 2000 hommes de pied, 3000 chevaux et
trois canons , et le duc d'Orléans escorté de tous les
gentilshommes de son parti , marchaient sur la petite
place de Castelnaudary pour s'en emparer. Bien qu'in-
férieur en nombre , Schomberg résolut de marcher à sa
rencontre et d'accepter le combat. Les deux armées se
rencontrèrent le 1 er septembre à un quart de lieue de
Castelnaudary.
Monsieur occupait une éminence et avait la ville à
gauche. Schomberg , couvert par un petit bois , fit tra-
IE?
1 Le roi avait fait partir le 11 juillet de S'-Dizier le maréchal de
Schomberg avec 1500 maîtres , gens d'armes et chevaux-légers , et
000 mousquetaires à cheval pour couper le chemin aux troupes du
prince pendant que le maréchal de la Force le poursuivait avec 1500 che-
vaux et, 8000 fantassins.
M
m
1
1
— 223 —
verser à ses troupes une prairie qu'un gros ruisseau
séparait de l'éminence et s'établit entre l'armée du duc
d'Orléans et la ville , dans une position très-avantageuse
que des fossés et des chemins creux rendaient d'un accès
difficile , surtout pour la cavalerie.
L'infanterie et le canon du prince se trouvant encore
à plus d'une lieue en arrière , il avait été entendu entre
les chefs de son armée que le combat ne commencerait
qu'après leur arrivée ; mais le comte de Moret , qui
se trouvait à l'aile gauche , ne put résister au désir
de faire le coup de pistolet avec une compagnie de
cavalerie royale qui se trouvait devant lui. Attendu
de pied ferme , il reçut en plein ventre un coup de feu
dont il mourut bientôt après. Le duc de Montmorency
en entendant la fusillade crut que l'attaque était com-
mencée, et jaloux de porter les premiers coups, suivi
seulement de quelques uns des siens, il franchit plusieurs
fossés et se précipita sur les royaux, comme s'il eut
été en son pouvoir de les défaire à lui seul.
Il advint ce qu'il était facile de prévoir d'une aussi
folle témérité. Blessé en dix endroits, mais non mor-
tellement , renversé de son cheval , le maréchal fail
prisonnier fut aussitôt transporté à Castelnaudary .
malgré les efforts des gentilshommes de Monsieur qui ,
pour le sauver , se jetèrent en désespérés au milieu
des troupes royales. Ce fui le signal de la déroute.
Les gens d'armes refusèrent de se porter au combat ;
l'infanterie , qui arrivait , levée dans le Languedoc
se débanda en apprenant le sort de son chef , et le
duc d'Orléans, rassemblant son conseil de guerre, décida
de battre en retraite le jour même vers le logemeni
df Villepint qu'il avait quitté le matin. Trois jours
■
ipt
- 224 —
après, se rendant aux sollicitations des siens et aux
prières de M" 10 de Montmorency , qui espérait sauver
son mari bien plus sûrement par la soumission du
prince que par la continuation de la révolte , il se
décida à négocier avec le roi et lui dépêcha à cH
effet M. de Chaudebonne. Les conditions auxquelles
il consentait à se soumettre étaient les suivantes :
une place de sûreté lui serait donnée ainsi qua la
reine-mère , tous ceux qui avaient suivi leur parti
seraient rétablis dans leurs biens et leurs honneurs ,
les sommes qui avaient été empruntées en pays étranger
pour soulever la rébellion seraient remboursées, les
villes qui avaient été enlevées au duc de Lorraine lui
seraient restituées , enfin la liberté serait rendue au
duc de Montmorency '.
Pour oser élever de pareilles prétentions , il fallait
que Monsieur ne crut pas encore sa cause irrévoca-
blement perdue. En effet, le marquis du Fargis, qui
venait de revenir d'Espagne , lui avait fait connaître
la nature des secours que le roi d'Espagne et le
cardinal infant pouvaient mettre à sa disposition : ils
l'engageaient à passer dans le Roussillon pour s'y
refaire avec les troupes que le duc d'Elbeuf avait sous
ses ordres , particulièrement formées des recrues levées
dans les Pays-Bas et des compagnies de cavalerie
données par l'infante et qui n'avaient pas encore com-
battu. Le baron de Souches, envoyé à Madrid aussitôt
après la journée de Castelnaudary, lui avait aussi bientôt
fait savoir que le comte-duc d'Olivarès lui offrait tout l'ar-
gent dont il pouvait avoir besoin et un millier de cavaliers,
1 Mercure français , t. 17 , p. 763.
Ne
— 225 —
portant mille mousquetaires en croupe , tous vieux sol-
dats , pour l'aider à tirer de force de sa prison le duc
de Montmorency, dont le salut semblait être la raison
dominante de sa soumission L Mais quand cette propo-
sition arriva au duc d'Orléans , la surexcitation de la
lutte , qui pendant quelque temps l'avait soutenu , l'avait
complètement abandonné pour faire place au plus morne
découragement : il venait d'apprendre que le. roi son
frère , à la nouvelle de la déroute de Castelnaudary ,
avait quitté Lyon avec des troupes nombreuses pour
marcher sur lui , décidé , s'il le fallait , à employer la
force pour l'obliger à se soumettre entièrement aux
conditions que , six mois auparavant , il lui avait fait
proposer par le duc de Lorraine.
Tant qu'il n'avait eu pour adversaire que des généraux
français , Monsieur avait pu s'abuser volontairement sur
son rôle de rebelle en prétendant qu'il n'avait pris les
armes que contre le cardinal de Richelieu ; mais du
moment que le roi entrait dans la lice , cette illusion
n'était plus possible et il pouvait moins encore espérer
la faire partager à ceux auxquels il avait adressé ses
manifestes. En apprenant que son frère , entré dans
le Languedoc , repoussait comme « peu convenables à
r, sa dignité et au bien de son État ?> les propositions
que lui avait portées M r de Chaudebonne 2 , Gaston se
décida à se soumettre : le surintendant Claude de Bullion
I
1 Le comte-duc d'Olivarès à Vabbé Scaglia. — Madrid, 13 octobre 1632.
Corresp. de l'abbé Scaglia, t. I, arcbives du royaume , et lettre de
Philippe IV au card. infant, copie sans date, corr. de Philippe IV et de
l'infante, t. 30, fol. 69.
2 Louis XIII à M T le duc d'Orléans. S'-Esprit, le 15 septembre 1632.
— Aven'el, corr. de Richelieu, t. IV, p. 368.
15
— 226
■
■
rt»
^H
M le marquis des Fossés se rendirent à Béziers le
86 septembre ; le 29 il signait les conditions de sa
réconciliation.
Dans l'acte qui fut dressé, le prince après avoir pro-
testé de son repentir et promis de ne plus retomber
en faute, renonçait à toute intelligence avec l'Espagne,
la Lorraine et la reine-mère ; il consentait à demeurer
où le roi l'aurait pour agréable , à ne se point inté-
resser au cbatiment de ceux qui l'avaient servi, à la
réserve des gentilshommes qui se trouvaient alors avec
lui , à accepter de la main de son frère les prin-
cipaux officiers de sa maison et à en éloigner ceux
qu'il lui désignerait ; M 1 de Puylaurens et tous
les serviteurs du duc devaient informer le roi de tout
ce qu'ils connaissaient des traités faits avec les étrangers
contre son service et le bien de l'État , ainsi que contre
les personnes principales qui le servaient. A ce prix
Monsieur rentrait en grâce , était rétabli dans tous ses
biens et pouvait se rendre à Tours ou à Cbampagny,
château de M" e de Montpensier , avec tous ceux de sa
maison.
Quant aux étrangers qui l'avaient suivi , on leur
donnait six jours pour quitter la France. C'étaient
les 20 compagnies de cavalerie fournies par l'infante.
Considérablement affaiblies , elles se retirèrent dans le
Roussillon où le cardinal-infant les réduisit à douze
et les prit au service de l'Espagne ; les officiers réformés,
largement indemnisés , furent embarqués sur un navire
qu'il mit à leur disposition avec un mois de vivres ,
et ils reprirent par l'Italie et l'Allemagne le chemin
des Pays-Bas.
Si les gentilshommes attachés au duc d'Orléans et
227
qui se trouvaient encore} avec lui au moment de la
signature du traité y avaient été compris et avaient
obtenu leur pardon , il n'en était pas de même de ceux
que leur mauvaise chance avait fait tomber auparavant
dans les mains du roi. Déjà, le jour même de son départ
de Lyon , Louis XIII avait fait trancher la tête à Ca-
pestan , l'un de ceux qui , des premiers , avait été pris
en combattant les troupes royales ; le 6 septembre ,
le vicomte de l'Estrange avait eu le même sort , et
le 12 octobre Des Hayes de Cournenin fut encore exé-
cuté à Béziers. Mais la victime la plus illustre de cette
malheureuse aventure fut le maréchal de Montmorency.
Le parlement de Toulouse lui fit son procès et , le
30 octobre, rendit un arrêt qui le privait de tous ses
honneurs , confisquait ses biens et ses terres au bénéfice
du roi et le condamnait à la peine capitale. Le même
jour sa tête tombait dans la cour de l'hôtel de ville de
Toulouse où , par grâce spéciale , le roi avait autorisé
que se fit l'exécution l .
1 Bazin. Histoire de France smrs Louis XIII. rliap. IV. liv. ]X.
:
CHAPITRE XI
■H
Emotion produite dans les Pays-Bas parla trabison du comte de Bergb. — L'infante lui érrit. —
l.e comte se retire à Liège. — il publie des manifestes. — Plan de révolte du prince d'Ëpinoy.
— Le duc d'Arscbot consent à quitter la cour. — Les prières de Tintante le font revenir sur sa
détermination. — Le roi de Frauce abandonne les conjurés. — Les états provinciaux pro-
testent de leur fidélité a l'infante. — Le comte de Bergh est forcé de quitter Liège. — Pourquoi
le pays reste sourd aux excitations révolutionnaires. — Lu Flandre fidde du sieur de Guret. —
Co nvocation du conseil d'F.tat à Bruxelles. — Mesures de précautions. — Késistance du gouver-
neur de Boucliain. — Imprudences des conjurés. — Entrée des Français a Boucliain. - Nou-
velles intrigues françaises. — Isolement des principaux conjurés. — Mesures de rigueur contre
les frères de Caroudelet. — Tragédie de Boucbain.
Pendant que s'accomplissait ainsi la triste odyssée
du duc d'Orléans, que se passait-il dans les Pays-Bas ?
L'entrée en campagne, du prince d'Orange, la chute
de Venloo et de Ruremonde, l'investissement de Maes-
tricht et la perte du fort S*"-Croix avaient paru moins
menaçants à l'infante que la trahison du comte Henri
de Bergh , qui pouvait n'être pas un fait isolé dans
la noblesse belge. Avant d'ajouter une foi entière cepen-
dant à tout ce qu'on racontait sur la conduite du
gouverneur de la Gueldre , Isabelle voulut lui tendre
la main pour l'arracher, s'il en était temps encore,
de la voie où il venait d'entrer. « Mon cousin ,
- lui écrivit-elle de Bruxelles le 11 juin, je vous ai
- bien voulu faire cest pour vous dire que vous veniez
- incontinent en ceste ville, et que vous vous pouvez
r. asseurer que vous y serez fort bien reçeu et que '
■ ■
229
» vous trouverez en moy la mesme volonté que vous
» y avez trouvé tousiours 1 . » Mais quand cet appel,
qui était un pardon anticipé , parvint au comte , il
avait déjà donné trop de gages à l'ennemi de son pays
pour pouvoir reculer. Les 800,000 florins , prix de sa
trahison , étaient déjà déposés dans les caves d'un
marchand huguenot de Maeseyck nommé Pineman , et
Harthart Van Spée, ancien drossart du pays de Montfort
qui avait été le délégué du comte près du prince
d'Orange , avait loué une maison à Liège où il
négociait l'admission de son maître dans la bourgeoisie
et dans la corporation des febvres ou forgerons 2 ,
afin de le faire bénéficier de la neutralité du pays
et de la protection du magistrat , acquise de droit à
tout citoyen et à tout membre des métiers. De Bergh
arriva bientôt à Liège et s'y logea dans le monastère
de S*-Léonard , dans un des faubourgs 3 . Ce fut là
qu'il rédigea une déclaration , datée du 18 juin , qu'il
fit imprimer clans les deux langues et par laquelle il
faisait savoir « à tous ceux qui ces présentes verront ,
» de quelle qualité et nation qu'ils soyent » que le
mauvais traitement qu'il avait reçu des Espagnols
pendant l'espace de quarante ans , nonobstant ses longs
et fidèles services, l'avait décidé « pour le bien du
- pays et privilèges d'iceluy , ensemble pour la con-
- servation de la religion catholique , apostolique et
i Lettres de la Sérénissime infante et d'autres touchant les actions du
comte Henry de Bergh. — A Bruxelles, chez la vefve d'Hubert Antoine,
dict Velpius, imprimeur juré de la cour. 1632.
2 Papiers d'Etat de Roose, t. 69, fol. 299 aux archives du royaume.
s Cathédrale , secrétariat , t. 138. Archives de l'État à Liège.
If
■
— 230
■
I
11
155
■
I»
"
" romaine , et alin de procurer meilleur traictemens
- aux soldats qu'ilz n'ont receu jusqu'à ceste heure ,
» voyant aussi le pays se perdre par le mauvais
- gouvernement, d'exercer la charge de maistre de
- camp général » et de recruter des soldats qu'il
promettait de bien payer. « Ceux qui aymeront le
- bien du pays et qui désirent estre deschargez de la
- servitude des Espagnols , disait-il en finissant , et
- cercher leur propre avancement et recevoir meil-
» leur traictement qu'ils n'ont eu jusques à ceste heure ,
» me pourront venir trouver à la dite ville (de Liège)
- à la Croix d'or , et à Tongres où ils trouveront
» quelqu'un de nostre part à l'hostelerie du Haume 1. -
C'était, comme on le voit , un appel à la rébellion
adressé particulièrement à ce ramassis de soldats mer-
cenaires qui composaient les armées de cette époque,
et les avantages de solde et d'avancement qu'il pro-
mettait à tous ceux qui s'engageraient sous sa bannière
étaient des appâts sur lesquels il comptait pour les
.mirer , bien mieux que sur leur amour pour la religion
el la patrie. Mais encore devait-il faire connaître les
raisons si graves qui l'avaient décidé à rompre avec
le gouvernement. Il n'y manqua pas , et ce fut sous
forme d'une lettre à l'infante 2 et d'un manifeste aux
1 Imprimé, fond Meuleman , n° 9076, à la bibliothèque de l'uni-
versité de Gand. Il diffère sensiblement quant au texte de la version
donnée par M. Th. Juste dans sa brochure la Conspiration des Nobles.
* Copie de la lettre que Son Excel!, le conte Henry de Bergh ,
maistre de camp général de Sa Majesté a escript à Son Altesse
sérénissime sur le subject de ses mescontentements et résolutions pour
le bien du pays. À la Haye , chez Anthoine Tongerloo , clolocxxxu.
■$
231
prélats , nobles et villes des provinces des Pays-Bas ' ,
lettre et manifeste qui turent livrés à l'impression ,
qu'il s'expliqua.
Dans l'une , après s'être lamenté de la perte de la
Gueldre qu'il attribuait simplement au peu de troupes
qu'on lui avait laissées , il se plaignait du mauvais gou-
vernement du pays, de sa ruine et de celle de la religion
catholique causée par le progrès des armes de l'ennemi ;
du peu d'estime dont jouissaient la noblesse belge et les
habitants des Pays-Bas , que les Espagnols voulaient
gouverner seuls atin de s'enrichir aux dépens du pauvre
peuple ; - leur domination est si impérieuse , disait-il ,
- qu'ils ont déjà détruit le commerce et l'aristocratie ,
* qu'ils veulent éterniser la guerre , empêcher la trêve
« de se faire , enfin avoir toujours partout le premier
- rang sur les autres nations. » Ce dernier grief est
celui qui semble lui tenir le plus à cœur. Il y revient
encore dans son manifeste ; il y attribue sa disgrâce
au marquis de Leganès qui ne lui a jamais pardonné
d'avoir placé autrefois les troupes italiennes à l'avant -
garde , au lieu des espagnoles auxquelles , selon le
marquis , ce poste revenait de droit , et d'avoir empêché
son armée de piller et de saccager la ville de Bruxelles
lors de l'émeute de 1619. « Même fut si passionné ,
- ajoute-t-il , qu'il arracha les plumes de son chapeau
r, en ma présence et de plusieurs autres , au lieu que
r, le feu marquis de Spinola m'en sceut fort bon gré ,
i Copie de la lettre que S071 Excell. le comte Henry de Bergh ,
maistre de camp général de Sa Maj. a escript aux prélats , nobles
et villes des provinces des Pays- lias. — F d « Meulcraan , n° 9075,
bibl. de Gand.
**•-,
■
— 232 —
- que je fis tant avec les bourgeois , qu'ils ouvrirent
» les portes pour ne venir point aux extrémités. De
» plus je remarque assez que les Espagnols me veulent
- mal de mort , ayant fait tirer par ma peinture qui
- est à Bruxelles en la rue proche de la Steenporte ,
- mesme ne m'ont jamais voulu envoyer la lettre que
» le roy m'avait escrit , selon leur dire , pour la charge
» qu'il m'ofirait en Espaigne , et néanmoins voulurent
» savoir ma déclaration pour le voiage d'Espaigne
» devant que la dite lettre me fust délivrée. *
Ceci , à son avis , comblait la mesure , car les autres
mécontentements qui lui avaient encore été donnés en
diverses occasions, et - qui seraient trop longs a
» ajouter icy, dit-il , et de quoy tout le monde seroit
- bien estonné comme je les aye sceu endurer, „
étaient sans doute d'une importance moindre , puisqu'il
ne les détaille pas.
Telles étaient les seules raisons que ce grand seigneur,
revêtu des plus hautes charges de l'armée et de l'État ]
avait su trouver pour s'excuser d'avoir trahi le drapeau
sous lequel pendant quarante ans il avait servi avec
honneur ! Et cachant sous le masque du patriote et
du catholique fervent son âme ambitieuse et vénale ,
il appelait les Pays-Bas à la révolte en lui promettant
le secours de l'étranger auquel il s'était vendu!
Comprenant toutefois combien son alliance avec une
puissance protestante était peu d'accord avec le but
religieux qu'il se donnait la mission de poursuivre,
il se faisait écrire , par le prince d'Orange , le jour même
de la publication de son manifeste, une lettre destin'.,
à rassurer les catholiques. « J'ay commencé d'aller
- d'une certaine façon extraordinaire dans vostre gou-
W
— -2S-A -
- vernemeni , lui disait Frédéric-Henri , par où j'ai
- bien voulu monstrer à tout le monde l'intention de
- Messieurs les Estats et la mienne touchant la religion
- catholique, laquelle on entend maintenir partout où
» que Dieu voudra prospérer nos armes. Je vous av
- bien voulu asseurer par cesto que nostre intention
- n'est autre que de pouvoir venir à une bonne union
» ou asseurée paix l . »
Le personnage qui servait de lien entre les chefs de
la conjuration de la noblesse wallonne et Henri de Bergh
(Hait le propre iils de celui-ci, le comte Herman, attaché
en qualité de gentilhomme au prince de Barbançon ,
avec qui son père était lié depuis nombre d'années par
mie étroite amitié. Il était chargé de transmettre de
bouche les messages qu'il eû1 été imprudent de confier
au papier ~\ Bien avant que le comte de Bergh eut fail
ce que nous pourrions appeler son pronunciamiento.
les grands seigneurs que le doyen de Cambrai avail
décidés à la révolte en étaient informés et le voyage
de Carondelet à Amiens prés du cardinal de Richelieu,
le 30 mai, avait eu pour but, comme nous l'avons dit,
de se concerter avec lui sur les mesures à prendre lors-
que le mouvement deviendrait général. Les encourage-
ments pleins de réserve du roi de France, qui n'avaii
voulu promettre un secours efficace - (pie lorsqu'il
« serait plus certainement informé si la puissance de
- leur ligue était telle (pie vraisemblablement ils pussent
1 Lettre du prince d'Orange au comte Henry de Bergh. An ram|>
devant Maestricht, le 18 de Juing 1G32. — A Bruxelles, chez la veJVe
d'Hubert Antoine, etc.
s Papiers de Roose, t. 69, fol. 299.
I
■
■1
m
■
- 2M -
- parvenir a la fin qu'ils désiraient ' , - l'entrée en
campagne du prince d'Orange et la déclaration du
comte Henri avaient décidé les conjurés à entrer
immédiatement en action. A son retour d'Amiens Le
doyen se rendit au château de Biez , chez le prince
d'Epmov , pour tout préparer. Il fut convenu que le
prince se rendrait à Douai , ville dépendante du gou-
vernement du comte de Hennin , importante comme
place de guerre , bien année et bien approvisionnée .
ou il feindrait une attaque de goutte pour v prolonger
son séjour , et y appellerait la noblesse du pays sous
le prétexte de célébrer les fiançailles du prince de
Chimay et de M" e d'Arschot. Le parentage des deux
futurs époux était si étendu, qu'il n'y avait peut-être
pas deux seigneurs dans tout le pays qui n'eussent le
droit d'assister comme alliés de la famille à cette céré-
monie ; quand ils se trouveraient tous réunis, le prince
d'Epinoy se faisait fort d'obtenir leur signature au bas
•l'une déclaration , sur le modèle de la pacification de
Gandetdu traité de réconciliation des provinces wal-
lonnes , qui , tout en conservant les Pays-Bas aux suc-
cesseurs de Charles-Quint, exclurait formellement du
gouvernemenl et de l'armée tous les étrangers , dût-on
même pour y réussir employer la force , et c'est alors
surtout que l'aide du roi de France devenait nécessaire *.
Ce plan toutefois n'avait quelque chance de succès
(pie si le duc d'Arschot le prenait sous son patronage ;
1 Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 98.
« Estato de diversas articules substaneiales de la déposition y dé-
claration por juramento que hizo Francisco Carondelet , dean de
Cambray , en el castillo de Amberes en diversas dias de julio v
agusto de 1634 , etc. (Papiers de Roose , t. G9 . Col. 38 et suiv ) '
— 235 —
mais malgré toutes les influences que l'on faisait agir
autour de lui pour le persuader d'adhérer à la ligue ,
il restait indécis. Le 20 juin cependant , il fit lui-même
un pas vers les conjurés en demandant une entrevue
à d'Épinoy l , et quelques jours après , au retour d'un
voyage qu'il avait fait à Namur , dont il était gouver-
neur , il le rencontra à Binche 2 et lui promit , paraît-il ,
de se retirer dans sa terre de Beuvrage , où il prendrait
la direction du mouvement révolutionnaire. Tout à
coup une lettre de l'infante le rappela sur le champ à
Bruxelles ; il y courut , et la respectable princesse ,
aussitôt qu'elle l'aperçut, le conjura les larmes aux yeux
de ne pas l'abandonner dans le péril où se trouvait
le pays. Le duc , qui n'avait sans doute adhéré à
la conjuration qu'à son corps défendant , et peut-être ,
à ce qu'il semble , par suite des excitations de sa
femme 3 , ne sut résister aux supplications de l'infante ,
i Le duc d'Arschot au prince d'Épinoy. Bruxelles , le 20 juin 1632.
— M* Je parte mardy prochain vers Namur, et comme j'ay certaines
affaires de grande importance à vous communiquer , je vous prie me
mander par le porteur si vostre commodité permet de venir en quoique
lieu entre Namur et vostre maison où nous nous puissions entrevoir.
Je vous supplie de m'envoyer responce par le porteur que j'envoye
exprès à cet effect, et me dénommer ledit lieu et le temps que sera
à votre commodité pour m'y trouver , vous suppliant que ce puisse
estre au plus tost. Cependant je me dis , Monsieur , vostre très-
humble frère et serviteur.
Le ducq d'Arschot, prince d'Arkmuergh.
» Id. à id. De Namur à 11 heures avant midy le 23 juin 1632. —
M* Je seroy sans i'aulte vendredy à Bins ou Bonne-Espérance, ou
vous aimerez le mieux , je vous prie que je puisse trouver avant
arriver auprès de Bins nouvelles où je vous pourray trouver. Ce
qu'attendant je me dis , etc. (Pap. de Roose, t. 69, fol. 32!) et suivants.)
i Le duc d'Arschot aux prince d'Épinoy (sans date , mais a coup
sur de la tin de juin). — Monsieur. Aussi tost mon arrivée en ce
— 286
et jura de lui rester fidèle ; mais en même temps
afin de rompre le faisceau qui semblait sur le poini
de se former loin de la cour , il lui conseilla de
convoquer immédiatement à Bruxelles les membres de
la noblesse qui faisaient partie du conseil d'État et
pour donner satisfaction au reste de la nation , d'as-
sembler les États-Généraux i.
Au moment même où le prince d'Épinoy apprenait
quil lui fallait. définitivement renoncer à compter 1,.
duc d'Arscliot au nombre des conjurés, il recevait de
Lorraine une lettre du cardinal tout aussi peu favo-
rable à ses projets. Richelieu lui disait qu'en présence
de l'entrée en France du duc d'Orléans, de l'excita-
tion des esprits et des avis qui lui arrivaient du Langue-
doc des intentions du duc de Montmorency, le roi
pensait qu'il était urgent d'éteindre le feu allumé dans
w
•eu j. lus faire rapport a s. a. ,1, ma négociation a Namar, tou-
chant laide on suos.de extraordinaire demandé. Elle me demanda
la lannc a l'œil si j'avais receu la lettre escripte de sa main et
aussi signée de sa main , chose extraordinaire , pour laquelle elle
me mandad à Bruxelles ; je lui dis l'aiant seulement receu le len-
demain que l'on me l'envoya de Namur. Elle me dit doncques et
conjura avecq les plus instantes prières que je ne la voulusse aban-
donner; je nay pu ny avecq ma réputation ny avecq mon debvoir
luy refuser. C est ce qui m'empesche -l'aller à Beuvrages selon que
je vous dict. II faut que ma femme aye un peu de pacience. LVstat
présent des atraires ne peust porter demeurer en un mesme estre
le secours de Maestricht, lequel selon les apparences Ton peut espérer'
changera la face des affaires, mais point en moy ne pourra jamais
changer la profession que je fais d'estre, Monsieur, vostre bien
humble frère et serviteur ,
Le dic d'Arschot , prince d'Aremberg
(Papier de Roose , t. 69 , fol. 330.)
> Déclaration faite à Pinto, le 3 juillet 1634, par le duc d'Arschot
Actes des Etat s -Généraux de 1632, publié par Gachard, t. II, p. M~.
■ **
— 237 —
sa propre maison avant d'aller porter secours aux
autres ; qu'il se trouvait donc , à son grand regret ,
obligé de manquer à la parole qu'il lui avait donnée
d'aller à son secours avec une nombreuse armée
aussitôt après avoir réduit le duc de Lorraine à l'im-
puissance. Il l'assurait de sa protection s'il courait
quelque danger qui l'obligeât à se sauver en France ,
et lui recommandait , s'il trouvait moyen de s'assurer
de quelque place forte , d'avoir recours au maréchal
d'Estrées qui se tiendrait sur la frontière avec 6000
hommes de pied et 600 chevaux , tout prêt à lui
venir en aide pendant que le reste des forces royales
se rendait à l'autre extrémité du royaume '.
Du côté du comte de Bergh , la conjuration n'était
pas en meilleure situation. Les états de Flandre ,
d'Artois et de Lille , Douai et Orchies , qui étaient
réunis en ce moment, avaient reçu communication de
la lettre du comte à l'infante et de sa déclaration du
18 juin , par une patente du 2b que la princesse
leur adressait en les assurant qu'elle avait pleine et
entière confiance en leur affection et en leur ferme
et constante obéissance envers le roi d'Espagne. - Vous
- vous trouverez plus asseurez, leur disait-elle, dans
» vostre vraye et stable union avec vostre prince légi-
» time et naturel, qu'en la paix, en apparence spécieuse,
y que ledit comte vous voudrait bien faire espérer ,
r, mais en soy Irompeuse et autant esloignée de ses
» intentions que des effets que Ton en pourrait atten-
1 Déclaration du 11 août 1034 ilu doyen ( 'a rondelet . Estato de
dicersas articulos , etc. . Ioc. c.
— 238
■
|Q
I
■
« dre l. » Et elle leur rappelait à ce sujetles désordres
dont les Pays-Bas avaient été le théâtre pendant les
années qui avaient suivi la mort de Requesens jusqu'à
l'arrivée d'Alexandre de Parme.
Toutes ces assemblées provinciales protestèrent de
leur attachement et de leur fidélité à l'infante et à la
couronne d'Espagne, et les ecclésiastiques et quatre
membres de Flandre, dont la dure remontrance de
1629, au sujet du mauvais gouvernement des Espagnols,
était encore dans toutes les mémoires, ne furent pas
les moins énergiques à affirmer leur réprobation contre
ceux « qui , souk umbre et prétexte de bien publicq ,
« prétendent de ruiner l'Estat 2 . »
Mais où les projets du comte Henri rencontrèrent
le plus d'obstacles, ce fut à Liège. On n'y avait pas
oublié que, moins de trois ans auparavant, après la
levée du siège de Bois-le-Duc , il avait, malgré les
protestations des habitants, logé son armée dans la
principauté et jusque dans les faubourgs de sa capitale,
et qu'elle y avait commis de grands désordres. Aussi,
sans laisser le temps à l'infante de se plaindre des
rassemblements de troupes que le comte prétendait
faire dans le pays , dès le 23 juin les magistrats
protestèrent contre les publications qu'il avait faites
sans leur en donner avis , et le 25 ils l'obligèrent
25 juin 1632. — A
1 Lettre de Son Altesse aux États de Par deçà.
Bruxelles, chez la vefve d'Hubert Antoine, etc.
2 29 juin, — Lettre à la Sérénissirhc infante des députez des États-Géné-
raux d'Arthois; — 3 juillet; Lettre à la Sérénissime infante des ecclé-
siastiques et quatre membres de Flandres; — 4 juillet ; Lettre à la Séré-
nissime infante des États de Lille, Bouay et Orchies.) (A Bruxelles, chez
la vefve d'Hubert Antoine, etc.)
R
— -2:','.) -
à signer une déclaration * constatant qu'en etfet
ni le prince-évêque , ni les députés du pays n'avaient
été informés du contenu de ses lettres.
Mais ce n'était encore là qu'une précaution prise
pour se défendre de tout soupçon de complicité même
passive avec le comte; les états du pays allèrent
plus loin et méritèrent bientôt les remerciements de
l'infante 2 en refusant au rebelle le droit de bour-
geoisie et en l'empêchant de lever des troupes dans
le pays. Insulté par la populace , Henri de Rergh se
1 Aviso a Los Députa dos de i.os Rstados y Provincias de Fi.andes.
i.eales , y obedien'tes a Su Majestad, en respuesta de las cartas, que H
ronde Henrique de Beryh ha escrito de Liejar, en 18 de junio 103*2, à Su
Alteza Serm y a los dichos Biputados : — y de la déclaration que haze
de sus disgustos. — Impresso en el ano 1032, page 22.
2 L'infante aux Etats de la principauté de Liège. — {Babel Clara
Eugenia , par la grâce de Dieu , infante d'Espagne , etc. Chiers et
bons amys. Vostre lettre du cinquiesme de ce mois estant la res-
ponce à la uostre du 26 1 * du mois de juing dernier nous a esté
délivrée , à laquelle estoient joints aulcuns exemplaires imprimes:
d'une déclaration publicque que vous avez fait publier du 23 e du
mesme mois de juing et au dessoulz de celle du C u ' Henry de Iîergb
du 28 e aussi du mesme mois. Et combien qu'ayons tousiours eu ferme
confidence que l'on ne permetteroit en vostre cité et pays que ledict
C u de Bergb y flst quelque assemblée de gens de guerre ou aultre
ment mist à exécution ses malicieux et dangereux desseings , tendant
a. troubler les tous Étatz catbolicques et obéyssaus à leurs princes
et supérieurs. Nous avons néantmoins eu pour fort aggréables les
démonstations publique qu'en avez faictes qui ont esté suyvies de
prompts effects , s'estant ledit comte Henry retiré de vostre cité et
pays , voulans fermement croire que ne souffrirez qu'il y revienne
plus , afin que n'ayons aulcun subject de plaintes que seriez sorti/.
des limites de vostre neutralité et bonne voisinance , ayant par la
mesme occasion esté bien aise d'entendre que l'on n'a receu au nombre
des bourgeois de vostre cité ledit séditieux comte Henry, ainsy que le
bruit tout commun en aestéicy, dont vostre lettre nous a désabusé....
Bruxelles, le 19' 1 de juillet 1632, — (Cathédrale , secrétariat, t. 138 .
p. 181 . arcli. de L'État à Liège).
.'40
■
trouva mémo bientôt obligé de quitter Liège ; il se
rendii d'abord à Aix-la-Chapelle 1 , puis de là au
camp du prince d'Orange devant Maestricht.
Pour que les conspirateurs vissent ainsi leurs menées
avorter de tous côtés aussi misérablement, malgré
l'importance de leurs alliances et de leurs ressources
pécuniaires, il fallait ou bien que les griefs qu'ils
prétendaient redresser lussent imaginaires, ou que les
moyens qu'ils voulaient employer pour y réussir fussent
jugés condamnables par la majorité de la nation. Des
griefs existaient bien positivement , les cahiers des
députés des États-Généraux dont l'assemblée allait
bientôt s'ouvrir en font foi ; mais la composition des
conseils de l'infante bien moins que les tendances de
sa politique , inspirée par l'Espagne , étaient le sujet
du mécontentement général. Le pays, avant toute chose,
voulait la hn de cette longue guerre avec les Pro-
vinces-Unies qui le ruinait ; il voulait qu'on mit un
terme à l'indiscipline des troupes dont les désordres
étaient un véritable fléau pour la contrée qu'elles
occupaient. Qu'on lui rendit la paix, il n'en deman-
dait pas davantage , mais il ne voyait pas que le
moyen d'atteindre ce but fût de courir les aventures
à la suite du comte Henri de Bergh ou de tout autre
membre de la noblesse. L'alliance de la France ou de la
1 Anonyme au secrétaire délia Faille. Huy , ce 9 de juillet 1632.
— Le comte Henry n'estant trop asseuré à cause de la populace
qui s,, ressouvenait encor du degat qu'il fit sur le pays de Liège
au siège de Bois-le-Duc et pour ce menaçoit de lui jouer un mau-
vais tour , pour n'avoir ses couddees libres et tranches comme il
dèsiroit est parti vers Aix et le pays de Juliers avec l'escharpe
blanche. Les tonnelets de pistols qui luy sont venus à Liège sont
esté envoyés de France, mais par Hollande.... (Audience 651.)
241
Hollande , quelque désintéressée qu'on la lui présentât ,
lui paraissait un danger , car il ne se dissimulait pas
qu'en renversant le gouvernement espagnol il devait se
soumettre à l'une ou à l'autre de ces deux puissances,
ou former un état indépendant sous leur protectorat , ce
qui ne valait pas mieux.
Se soumettre à la Hollande , c'était mettre en péril
la religion catholique à laquelle le peuple belge était
fortement attaché. Les calvinistes avaient en effet donné
en maintes occasions des preuves de leur intolérance.
On pouvait dire , il est vrai , que c'était à l'origine
de la révolution , alors que la raison d'Etat excusait
l'insolence des sectaires ; mais on ne devait pas oublier
que deux partis rivaux se disputaient le pouvoir dans
les Provinces-Unies , et que si les Arminiens avec le
prince d'Orange, plus politiques et plus éclairés, étaient
aussi plus indifférents sur le chapitre des croyances ,
le temps n'était pas loin où les Gomaristes, représen-
tants le parti populaire attaché fanatiquement à son
culte , avaient montré à quels excès ils pouvaient se
porter quand l'autorité reposait en leurs mains.
Quant à la domination française, c'était autre chose
encore, et nous suivrons ici de plus près le texte du
publiciste de l'époque ! auquel nous empruntons ces
considérations qui nous ont paru résumer assez fidèle-
ment l'opinion de la population éclairée des Pays-Bas.
« Nos provinces et nos peuples , dit-il, qui de inul
1 La Flandre fidelle , ou discours politique strr la récolte du comte
Henry de Bergh , dédié au roy , par le sieur Bahtki.emy de Gukkt ,
gentilhomme originaire île la comté de Sainct-Paul, 10:32. — Pages 24
et suivantes.
10
■E
la
— 242 —
» temps ont esté la gloire et l'honneur de l'Europe ,
» à raison de la modestie , franchise et valeur que toute
» la Chrestienté a remarqué en eux , se trouveroient
- exposés à la légèreté , desloyauté et témérité de ceste
■n nation qui n'est pas mesme compatible à soy-mesme.
r, L'oracle qui fait mouvoir le trépied en France craint
» mesme d'envoyer des hommes en Allemagne, de peur
» que leur légèreté et l'argent vif qu'ils ont à la teste
» ne gaste ses affaires parmy les Allemans qui sont
- graves et glorieux : j'exemte en toutes nations les
y, bons , car il se trouve partout des gens d'honneur et
» de mérite , je parle des vices plus communs à la
r, généralité. La nostre aussi a ses deffauts , mais quoy
- que ce soit, il n'y a ny bon ny mal en nous qui
» s'accorde avec le François au faict du gouvernement,
r, du commerce et de la conversation. La première
- chose qui nous arriveroit seroit de voir le liber-
n image, pis que l'hérésie, se glisser parmy nous....
» Nos abbayes ne tomberoient-elles pas en commande,
- 1rs religieux n'en seroient-ils pas exclus, seroient-
- re pas gens de cour et d'espée qui les posséderaient.. .
- Que diroient les Seigneurs chefs de telles maisons
» illustres de se voir, tous les jours et à chasque matin,
- appelez sur le prez par un petit cadet qui ne sera
• pas peut-estre gentilhomme, et cela pour une légère
- occasion. Que deviendraient lors les excellences dont
? nous sommes si enfumez (comme dit Turquet en son
» Aristodëmocratie qu'il a dédiée aux Estats de Hollande)
> que les larmes nous en viennent aux yeux. Et afin
» que nous disions quelque chose du tiers Estât : que
. deviendraient nostre justice ? Une Paulette , une
■ banque, une marchandise?... Si nos Estats assem-
— 243 —
» blez estoient réduits à la françoise, d'adviser seu-
r> lement sur les moyens des aydes , tant ordinaires
» qu'extraordinaires, et non sur la demande et la somme?
» Seroit-il temps alors de lever les yeux au Ciel, de
» se plomber la poitrine et dire que le repentir nous
r, crèveroit le cœur ? C'est une partie des inconvéniens
» qui suivroient nostre infidélité et accompagneraient
» nostre sottise, si nous tombions soubs la domination
» des François. »
Ces considérations donnent l'explication du peu de
succès des manifestes par lesquels les états des Pro-
vinces-Unies à diverses reprises , et plus tard la France
à leur exemple , essayèrent de soulever les populations.
Si le comte de Bergh et le prince d'Épinoy les avaient
méditées , ils auraient reconnu sans doute le peu de
chances qu'ils avaient d'entraîner la nation dans l'aven-
ture où ils voulaient la précipiter. Mais l'un et l'autre
n'écoutaient que leur rancune et leur ambition ; ils se
proclamaient orgueilleusement les sauveurs du pays ,
et si le pays les avait suivis ils l'auraient conduit
aux abîmes. Aussi n'est-ce nullement un regret patrio-
tique que fait entendre le prince quand la déclaration
de Richelieu l'oblige à abandonner ou tout au moins
à ajourner ses projets ; dans ses confidences à Carondelet,
il ne s'afflige que d'une chose : c'est que la France ait
laissé perdre une occasion qui ne se représentera peut-
être plus J .
La convocation aussi subite qu'imprévue à Bruxelles
des membres du conseil d'État , chevaliers de la Toison
1 Déclaration du doyen de Cambrai du 11 août 1G34.
I
I
- 244 —
d'or , c'est-à-dire des principaux chefs de la conjuration ,
avait d'abord paru assez menaçante à d'Épinoy pour le
faire hésiter un moment à s'y rendre ; mais persuadé
qu'à l'exception du doyen de Cambrai personne n'était
au courant de ses intrigues , et qu'après tout il était un
personnage trop considérable pour qu'on osât mettre la
main sur lui, il s'était bientôt décidé à partir. La façon
gracieuse dont l'infante le reçut , lui et ses complices ,
le tranquillisa tout à fait , et tous se crurent assurés que
la gouvernante ignorait absolument ce qui s'était tramé.
Il n'en était rien cependant : le baron d'Hoboken , l'un
de ceux qui avaient été acquis à la conjuration , très-lié
avec le marquis de La Vieuville , lui avait fait connaître
une partie de ce qui se passait. L'appui que Richelieu
avait promis aux mécontents et les troupes françaises
qui devaient favoriser le mouvement , en pénétrant dans
les Flandres , pouvant devenir un danger pour la reine-
mère , l'ancien surintendant des finances n'avait pas cru
devoir le lui cacher. L'infante avait reçu de Marie de
Médicis la confidence des projets des seigneurs 1 , et
c'est alors qu'elle avait fait au duc d'Arschot cet appel
désespéré qui avait été entendu. Il eût peut-être été
prudent dès lors de s'assurer des plus coupables. Un
gouvernement fort n'y aurait pas manqué ; mais en
l'absence de forces militaires assez considérables pour
réprimer la rébellion si jamais elle éclatait, l'infante
1 10 septembre 1032. » A esté trouvé bon que S. A. réputé quelqu'un
pour parler à la reine-mère de France et entendre d'elle tout ce
qu'elle peut savoir des actions du doyen Carondelet, pour ce que l'on
tient que de sa part sont procédés les premiers bruits qu'ont esté
semez dud. doyen. •> (Audience 653.)
H
— 245 —
Isabelle, pour ne pas augmenter les difficultés de la si-
tuation , préféra paraître tout ignorer l .
Elle eût été coupable , cependant , de ne pas prendre
quelques mesures de précaution envers ceux qu'on lui
signalait comme tout prêts à faire défection en donnant
à l'ennemi des gages d'alliance. Tel était le frère du
doyen de Cambrai , George de Carondelet , gouverneur
de Bouchain, suspecté de vouloir livrer cette place aux
Français. Le comte de Bucquoy, grand bailli du Hainaut,
reçut l'ordre d'en renforcer la garnison , et il informa de
Noyelles que le capitaine Dighem se rendrait prochai-
nement à Bouchain avec une compagnie de cavalerie.
Le baron refusa de recevoir et de loger ces troupes ail-
leurs que dans la citadelle. Bucquoy persista à leur
faire ouvrir les portes de la ville ; mais le gouverneur
s'obstinant, il se plaignit vivement à l'infante qui ordonna
à Carondelet de venir immédiatement à Bruxelles rendre
compte de sa conduite. Au moment de partir , de nom-
breux avis anonymes le prévinrent qu'il devait s'attendre
en y arrivant à être arrêté. On lui faisait connaître en
même temps que le comte de Hennin fortifiait Mar-
chiennes pour le secourir à l'occasion ; le comte d'Egmont
et le prince d'Epinoy lui promettaient de ne pas l'aban-
donner, et ce dernier, avec lequel il était très-lié, prenant
fait et cause pour lui , envoyait un cartel à Bucquoy,
sous prétexte que celui-ci pour lui faire injure persé-
cutait son ami. Ue Noyelles jugea prudent de ne pas
i ii ....Aunque casi la tenemos descubiertas , no ha parecido con-
veniente mostrar que se save , hasta que los fuerzas de V. M. puedan
enfrenar el pueblo que le tienen ya casi ganado. » Le marquis cVAytona
à Philippe IV, 15 juin 1632. — M. S. N» 16149 , fol. 78 v°.
— 246
I
ï
quitter Bouchain et se refusa à obéir aux ordres de
l'infante .
Les choses en étaient là vers la fin de juillet , quand
arrivèrent à Bruxelles le doyen de Cambrai et un autre
de ses frères , le S 1 ' de Maulde , sergent-major du tercio
du comte de Frezin , et qui venait de quitter le camp
de Don Carlos de Coloma devant Maestricht, sans congé,
en apprenant que des mesures de rigueur allaient être
prises contre le gouverneur de Bouchain. Après avoir
passé 24 heures dans l'hôtel du prince d'Épinoy, les
deux Carondelet ne se crurent plus eux-mêmes en sûreté
dans la capitale et en sortirent le lendemain de bon
matin, avec toutes sortes de précautions, pour se retirer,
le doyen à Avesnes et de Maulde près du baron de
Noy elles L La résistance de celui-ci aux ordres de
l'infante avait en effet éveillé l'attention sur la conduite
des autres membres de sa famille : depuis qu'on con-
naissait l'alliance de Richelieu avec la noblesse , on
avait soupçonné le doyen de l'avoir négociée ; l'impru-
dence et l'intempérance de langage des principaux chefs
de la conjuration avaient bientôt dissipé tous les doutes
à ce sujet.
Les grands seigneurs belges , rassurés par le bien-
veillant accueil qu'ils avaient reçu à Bruxelles, y avaient
en effet bientôt continué leurs intrigues : l'appui de la
France leur manquant, ils avaient écouté les propositions
que leur avait faites Balthazar Gerbier , résident d'An-
gleterre , peintre médiocre et ambitieux vulgaire qui ,
sans l'aveu de son gouvernement , semble-t-il , leur avait
1 Déclaration du doyen Carondelet du 2 août 1634. Estratos de di-
versas , etc.
R
— 247
promis
la
protection
de Char
les
pr
Des
conciliabules
mystérieux
. avaient lieu dans
sa
maison
et les
projets
les plus extravagants y étaient débattus. Si l'on s en
était tenu là , le secret aurait peut-être pu se garder ,
mais le comte d'Egmont, avec la légèreté qui le carac-
térisait, dans les lieux publics et dans les repas auxquels
il assistait, se plaignait du mauvais gouvernement des
Espagnols , exprimait son mécontentement à qui voulait
l'entendre , et laissait deviner des projets de révolte.
Le prince de Barbançon qui, à la nouvelle de la défection
de Henri de Bergh , pour détourner les soupçons que
son amitié si connue pour le comte aurait pu lui attirer,
avait plus qu'aucun autre blâmé sa conduite dans les
termes les plus outrageants , maintenant tranquillisé
montrait aussi peu de retenue. Les choses en vinrent
au point que , dans les conseils de l'infante , on discuta
si l'on n'aurait pas recours envers eux à des mesures
de rigueur , et les avis secrets qu'il en eut décidèrent
le comte d'Egmont à quitter subitement Bruxelles , au
commencement du mois d'août , pour se retirer clans
son château de Hierges L
Quelques jours après , le doyen de Cambrai , qui
n'avait cessé d'entretenir une correspondance suivie avec
les conjurés , reçut du prince d'Epinoy un billet sans
signature , lui apprenant qu'on s'était décidé à user de
sévérité à l'égard du baron de Noyelles et que lui-même
1 D'Egmont avait quitté Bruxelles sans prendre congé de l'infante;
il lui écrit de Hierges, le 12 août, pour lui demander de pouvoir s'ab-
senter ; le 17 l'infante lui répond que la chose ne peut se faire en cette
saison; le 21, le conseil d'État propose de lui envoyer le père Baulers,
jésuite qui avait jadis accompagné le comte en Espagne, pour sonder
ses intentions. (Audience (552.)
— 248 —
n'était plus en sûreté à Avesnes. Après avoir prévenu
son frère , Carondelet quitta cette ville le 15 août et
se retira en France *.
Quand le gouverneur do Bouchain reçut cet avis , il
se trouvait en ce moment là près de lui un Français
nommé d'Avancourt 2 , agent secret du cardinal de Riche-
lieu sans doute , intelligent comme tous ceux qu'il em-
ployait, et qui, à l'occasion , savait prendre l'initiative
d'une décision qu'il croyait utile à la politique de son
maître. Il consedla à de Noyelles de prendre ouvertement
le parti de la résistance et de réclamer l'appui de la
France , s'engageant pour son compte à obtenir du ma-
réchal de Schomberg , qui commandait en Champagne ,
une lettre pour le gouverneur de Péronne , le baron de
Coinsy, afin de déterminer celui-ci à envoyer à Bouchain
une troupe de gens de guerre.
Coinsy, brave soldat , mais peu au courant de la
ténébreuse politique du cardinal, refusa net d'en rien
faire sans un ordre exprés du roi 3 .
Le hasard amena en ce moment à Péronne un autre
agent de Richelieu , nommé Berruyer , chargé d'affaires
secrètes et autres et qui parcourait sans cesse la' route
de Paris à Bruxelles et de Bruxelles à Maastricht ,
surveillant à la fois les intrigues de Marie de Médicis ,
i Le baron de Crèvecœur A l'infante. D'Avesnes, le 15 d'août 1632
Mon cousin le doyen de Carondelet est party avec une très grande
mélancolie pour des avis qu'il a receus hier et ce matin; j'ai faict ce
que j'ay peu pour le retenir; il m'a répondu qu'il ne voulait voir la
ruine de sa maison. (Audience 652).
2 Un d'Avancourt, gentilhomme picard, compromis en 1643 dans la
conspiration de M e de Chevreuse et du duc de Beaufort contre Mazarin,
est peut-être le même que celui de Bouchain.
3 Estratos de diversas articulos, etc.
■ TV
— 249 —
l'agitation des seigneurs et les progrès des armes du
prince d'Orange , aidant les uns , excitant ou contre-
carrant les autres et rapportant le tout à son maître.
Il chapitra si bien le baron de Coinsy en le menaçant
de la colère du cardinal si , par sa résistance , il faisait
manquer cette occasion de chercher noise aux Espagnols,
qu'il le décida enfin à envoyer du monde à Bouchain ;
230 hommes armés de leur épée seulement et sans
officiers , comme il le fallait pour qu'on pût à l'occasion
désavouer ce secours en le portant au compte de la
désertion ou du licenciement , entrèrent dans la place
ayant à leur tête M r de Maulde qui était allé à leur
rencontre et les fit loger dans les faubourgs de la ville
basse (16 août) l .
Louis XIII apprit à Fontainebleau, de Berruyer lui-
même , cet acte d'hostilité qui lui parut une juste
représaille des secours si peu déguisés que l'infante
avait donnés au duc d'Orléans en lui fournissant 20 com-
pagnies de cavalerie ; non seulement il ne le désavoua
pas , mais il résolut de reprendre les négociations avec
les seigneurs belges et , de concert avec les Etats-
Généraux des Provinces-Unies , d'exciter par tous les
moyens les peuples des Pays-Bas à la rébellion 2 .
1 Relation d'un bourgeois de S'-Amand envoyé à Bouchain, dont il est
sorti le 17 août à 10 heures du matin. (Audience 652).
2 Le 23 juillet le marquis d'Aytona écrit à Philippe IV que les
Hollandais cherchent à persuader le peuple que les Espagnols seuls
veulent la continuation de la guerre et empêchent la paix de se
conclure « y que del mal governio an nacido los travajos présentes y
n entre los villanos no corre otra voz sino que las provincias estan
« resueltos de exécutai' unas Viespras sicilianos contra los Espanoles, y
» aunque esta voz la tienen esparcida los conjuradoz con el conde
250 —
■
D
■
P*
Berruyer reprit le chemin des Flandres avec quatre
chevaux porteurs de 50,000 pistoles destinées à être
distribuées entre les gouverneurs des places fortes de
la frontière. « Qui prend s'engage , » disait le cardinal,
et il comptait bien sur ces subsides pour détacher les
gouverneurs de leur fidélité au roi d'Espagne.
De plus , les troupes laissées sur les frontières sous
le commandement du maréchal d'Estrées , auquel venait
de succéder le marquis de Sourdis , pouvant devenir
d'un puissant secours pour les révoltés , on résolut de
leur donner pour chef un homme au courant de l'intrigue
qui allait se nouer , et ce fut à M 1 ' de Hauterive , le
propre frère du. garde des sceaux Châteauneuf, qu'on
les confia.
Lorsqu'il n'était encore que l'abbé de Préaux, le garde
des sceaux avait longtemps séjourné en Belgique et,
employé dans les négociations pour la restitution des
biens de la maison de Melun , avait beaucoup connu
le prince d'Épinoy. Son frère devait donc trouver toutes
facilités pour entrer en relations avec celui qui, par
son rang et sa naissance , était devenu le chef de la
conjuration. En se rendant à son poste, il rencontra à
Paris le doyen Carondelet qui l'entretint longtemps dans
le jardin de l'hôtel de Châteauneuf et le mit au courant
de tout. Quelques jours après, il entra également en
relation avec le comte d'Egmont , à Mézières , où ce
dernier venait de se retirer, et il lui offrit 60,000 florins
pour les employer à des levées de troupes. Ce fut
« Henrrique es bien oyda de todos, y los Espanoles no estan sin cuydado
» y a todos los ministros de V. M. nos le puede dar esta desconfianza . »
Manuscrit 16149, fol. 80.
— 251 -
S'-Quentin qu'il choisit pour quartier-général et pour
foyer de ses intrigues.
A la nouvelle de l'entrée à Bouchain des soldats
français , l'infante avait aussitôt donné l'ordre au comte
de La Tour , qui commandait à Bréda , d'envoyer dans
le Hainaut , sous les ordres de Don Carlos de Coloma ,
le régiment de Manderscheyt , les élus du Luxembourg
et 500 hommes de la garnison de Bréda 1 ; mais les
événements militaires détournèrent ces troupes de leur
destination et de Noy elles, tranquillisé par ce semblant
d'impunité , renvoya bientôt les soldats français à Pé-
ronne, comme il s'y était engagé par une déclaration en
date du 16 août adressée aux gouverneurs des places
voisines 2 . Ce n'est pas cependant qu'il renonçât à ses
manœuvres criminelles , mois il se sentait trop isolé en
ce moment pour maintenir levé l'étendart de la révolte.
M r de Hauterive , en effet , malgré toute son activité
et tout le désir de réussir qui l'animait, trouvait sa
mission bien moins facile qu'il ne l'avait imaginé. Les
membres de la noblesse belge qu'on lui avait désignés
comme les adversaires les plus ardents du gouvernement
espagnol ne prêtaient qu'une oreille distraite à ses
propositions et paraissaient avoir oublié tous leurs griefs.
C'est qu'un événement important se préparait sur lequel
ils comptaient bien plus que sur l'appui intéressé de la
1 17 août. (Audience 652.)
2 « II est vray que j'ay receu du secours estrauger pour asseurer ma
vie et soutenir un siège, mais non pour nuir à qui que ce fut de ce
pays ni de mes amis; ces gens que j'ay sont de mon pouvoir, estant
logez dans la basse ville et mes soldats dans la haute , et si on ne
m'assiège pas et qu'on m'asseure contre les furieux attentats que l'on
m'a faict, me remettant en Testât tel que je suis, les soldats français
s'en iront. •> (Audience 652.)
— 252 —
IP
■
■
■
m
■
France : les États-Généraux allaient s'ouvrir, et ils
avaient trop de bon sens pour ne pas espérer mieux
du jeu régulier des institutions nationales que d'une
révolte soudoyée et soutenue par l'étranger.
Malgré les excitations et les manifestes des Provinces-
Unies , l'or et les intrigues de la France , les Pays-Bas
restèrent parfaitement tranquilles pendant tout l'hiver ,
et les seules alarmes qu'éprouva le gouvernement de
l'infante furent causées par les faux bruits de prétendus
rassemblements de troupes que les comtes de Bergh et
d'Egmont faisaient sur les frontières. En réalité aucun
des deux n'était à craindre.
De Bergb, après avoir levé quelques compagnies qu'il
avait offertes tour à tour à la France et aux Provinces-
Unies , ne voyant aucun de ses anciens compagnons
d'armes accourir se ranger sous ses drapeaux , désavoué
par sa propre famille qui s'était empressée de faire
connaître à l'infante qu'elle ne pactisait pas avec lui l,
retiré près du prince d'Orange avec Warfusée son com-
plice , voyait se former autour de lui ce vide désappro-
bateur et insultant, premier châtiment des traîtres.
D'Egmont, après avoir erré quelque temps dans le nord
de la France où il avait essayé de lever des troupes 2 ,
jouet d'un aventurier, le colonel anglais Risby, qui
s'était attaché à lui , accueilli d'abord par Richelieu à
1 16 août. Lettre d'Albert, comte et marquis de Bergh, à l'infante.
(Audience 652).
2 Dans les patentes qu'il délivrait aux capitaines chargés de lever
des troupes en son nom, il s'intitulait : duc de Gueldre, de Cléves et
de Juliers , et l'armée française répartie sur les frontières prit pendant
quelque temps le nom d'armée des princes des Pays-Bas. (Aytona à
Philippe IV, 22 octobre 1632 M. S. 16149, fol. 87.)
— 253
cause de l'illustration de son nom , puis délaissé bientôt
à cause de la nullité de sa personne et de l'inconsistance
de son caractère , voyant ses ouvertures repoussées par
de Bergh avec une hauteur méprisante l et ses biens
confisqués 2 , essayait de rentrer en grâce vers le com-
mencement de 1633 ; mais manquant de résolution pour
le bien autant que pour le mal , il se retirait bientôt
après à S'-Quentin 3 où il continuait à compromettre
son honneur et le nom qu'il portait. Quant au prince
d'Épinoy, sentant qu'on le soupçonnait , il avait quitté
Bruxelles et vivait dans ses terres , tout prêt à fuir en
France à la première alarme 4 .
1 A la fia d'octobre le comte de Bergh, alors à Maestricht, recevant
une lettre en présence du prince d'Orange et de Warfusée, la jeta à terre
avec mépris sans l'ouvrir, quand il apprit du messager qui la lui appor-
tait qu'elle venait du comte d'Egmont. Le prince la fit ramasser et
l'ouvrit en disant: Ayez plus d'égard pour un seigneur de cette qualité,
s'il m'écrivait, je lui répondrais. (Estratos de dwersas articulos, etc.).
2 L'infante à ceulx du conseil de Brabant. 23 novembre 1632. L'infante
leur apprend que de l'avis de l'assemblée des chevaliers de l'ordre et
autres principaux personnages , elle a trouvé bon de faire saisir les
biens du comte d'Egmont , ceux de sa compagne et de ses adhérens
et complices, afin de lui ôter les moyens d'exécuter ses mauvais desseins.
(Audience 654).
3 D'Egmont à ?. — S«-Quentin , ce 14 février 1633. M r . Vos lettres
me propose la personne du P. de los Rios; ce que je vous puis dire
sur ce sujet, est que je me suis attendu à la personne de M r le pré-
sident Roose, ainsi que le secrétaire de Flandre m'en avait donné
parole, à laquelle je suis estonné qu'ils ont manqué, protestant d'avoir
satisfait de ma part et l'avoir attendu quinze jours ; mais comme
S. Alt sse prent excuse des grandes affaires qui aujourd'hui le dé-
tiennent et que attendant de l'envoier quelle promet en bref , elle
despeche le secrétaire que savés pour correspondre avec luy , je ne
serai mari que ledit secrétaire accompagnât le P. Rios , etc. (Papiers
de Roose, t. 43, f. 93).
4 Lettre de l'infante au prince d'Épinoy du VA novembre et réponse du
17. (Audience 654).
K
— 254 —
■
;
Encouragés par l'impunité qu'ils attribuaient bien
moins à la faiblesse du gouvernement de l'infante qu'à
son ignorance de leurs secrètes menées , les Carondelet
seuls avaient continué leurs intrigues ; ils avaient été
les agents les plus actifs de M r de Hauterive , les dis-
pensateurs principaux des 50,000 pistoles de Berruyer,
et avaient gagné à leur cause quelques gentilshommes
obscurs et besogneux et quelques officiers inférieurs des
villes frontières voisines de Bouchain. Au printemps
1633 , ils attendaient tranquillement pour agir le signal
qui devait venir de France. Leur confiance les perdit.
Au commencement de mars , M 1 ' de Foucquières ,
lieutenant du gouverneur de Bapaume, informa l'audien-
cier qu'un moine jacobin, qui avait prêché quelques jours
auparavant à Bouchain et dîné chez le gouverneur ,
avait vu remettre à celui-ci pendant le repas , une
lettre de Bruxelles qui l'informait que les principales
villes du Hainaut, Douai, Mons et Valenciennes, devaient
se déclarer sous peu de jours i. Cet avis, communiqué
par ordre de l'infante au marquis d'Aytona , décida
du sort des Carondelet. Le doyen, qui se trouvait alors
à Bruxelles, logé à l'auberge des Quatre Seaux, y
fut tout à coup arrêté ; on lui donna provisoirement sa
chambre pour prison avec défense d'en sortir ni de
conférer avec personne 2, et j a com tesse de La Tour
et Taxis, qui avait la charge de grand-maître des postes,
reçut l'invitation de livrer les lettres adressées de Paris
1 Heumemicourt, s' de Foucquières à Vaudiencier. Bapalme , 8 de
mars 1633. (Audience 660.)
5 Le secrétaire d'État Prats à de Clercq. Bruxelles, 9 avril 1633. (Née
de France, t. 7, f. 237.)
— 255 —
au prisonnier L En même temps, le marquis d'Aytona
marcha sur Bouchain à la tête d'un petit corps d'armée
composé d'infanterie, de cavalerie et de quelques canons,
portant au gouverneur de cette place l'ordre formel d'y
recevoir un corps de 1000 fantassins 2 .
Les deux frères Carondelet, de Noy elles et de Maulde
vinrent à la rencontre du marquis jusqu'à une demi-lieue
de la ville ; ils lui en apportaient les clés et , tout en
protestant hautement de leur fidélité au roi d'Espagne,
ils se montrèrent très-étonnés du formidable appareil
qui semblait envoyé contre eux. Leurs protestations
parurent si sincères à d'Aytona qu'il crut devoir les
ménager jusqu'à plus ample information ; au lieu de
leur remettre l'ordre de l'infante , il se borna à leur
répondre qu'il les tenait pour fidèles , que les troupes
qu'il avait avec lui n'avaient d'autre destination que de
renforcer au besoin les villes frontières qu'il allait visiter,
(pi'à son retour seulement il passerait par Bouchain
et que , pour le moment, il se rendait à Cambrai où il
priait M 1 ' de Maulde de l'accompagner.
Mais le marquis était à peine dans cette dernière
ville qu'on y amena un serviteur du baron de ISoyellcs
1 L'audieneier à l'infante. Bruxelles, 6 avril 1633. (Audience GG1.)
2 Isabelle au gouverneur à Bouchain. Cher et féal. Le marquis
d'Aytona va par delà donner ordre à la frontière et trouvons convenir
au service de S. M. que la garnison de Bouchain soit en ces occurences
renforcée de 1000 hommes ; nous vous faisons cette pour vous dire et
ordonner, comme faisons expressément, qu'aiez à les recevoir promp-
tement et sans excuse ny delay, et au surplus adjouter créance et obéir
à ce que ledit marquis vous dira et ordonnera de notre part, à peine
de nostre indignation sur désobéissance formelle, en chose très-impor-
tant au service de S. M. A tant, etc. — De Bruxelles, le 4 d'avril 1G33.
(Audience 660.)
*\-*
- 25(i
■Va
:
porteur d'un billet de sou maître avisant le gouverneur
du Chastelet de ne pas bouger pour le moment. S'aper-
cevant qu'il avait été joué , d'Aytona fit partir aussitôt
pour Bouchain le sergent-major Appelman, du régiment
de Ribecourt , avec une compagnie de cavalerie et
quelques mousquetaires, afin de s'assurer de la personne
du gouverneur.
Le baron était à table quand Appelman lui fit con-
naître l'ordre dont il était porteur. Il se sentit perdu
et n'eut plus qu'une pensée , celle de se soustraire par
la fuite à ceux qui venaient l'arrêter , quand même il
devrait leur passer sur le corps. Saisissant un couteau ,
il en frappa avec la rapidité de l'éclair le sergent-major
et l'un des officiers qui l'accompagnaient ; puis, tirant
de sa poche un pistolet, il le dirigeait sur un troisième
et allait l'étendre à ses pieds , quand un soldat , d'un
vigoureux coup de crosse de sa carabine , lui brisa
la tête !.
Telle fut la fin tragique du gouverneur de Bouchain.
Au même instant M 1 ' de Maulde était enfermé dans la
citadelle de Cambrai , et le comte de Boussu chargé
d'informer dans la ville et les environs de tous les faits
à charge des trois frères 2. Quant au doyen Carondelet ,
enfermé au château de Vilvorde malgré ses protestations
d'innocence 3 , il fut peu de jours après transféré à la
citadelle d'Anvers.
1 Le secrétaire délia Faille à Benoist de Bellecourt à Nancy. Bruxelles,
le 12 avril 1633. (Audience 659) ; voir aussi : la correspondance de l'infante
à Philippe IV, t. 31, p. 154, et les mémoires de Montrksor.
-' L'infante à M' de Boussu. 14 avril 1633. (Audience 661).
3 Le doyen Carondelet au président Roose. Vilvorde, 11 avril 1633. —
M r . Je vous supplie très humblement que vous me veuillez obtenir la
— 257 —
Quoiqu'on eût à déplorer la mort d'Appelman , brave
officier qui s'était tout particulièrement distingué au siège
de Bois-le-Duc , on apprit avec beaucoup de satisfaction
dans tout le pays l'acte de vigueur et d'autorité par
lequel l'infante avait mis fin à une situation menaçante
pour la paix publique. Le 12 avril, l'assemblée des États-
Généraux décida qu'une députation irait complimenter
l'archiduchesse sur l'heureuse issue de l'expédition du
marquis d'Aytona . « C'est un coup de la Providence
» divine , leur dit Isabelle en la remerciant , qui a
» coupé broche à beaucoup de menées que le temps
r> découvrira 1 . * Un an devait encore se passer cepen-
dant avant que la lumière se fit sur les coupables
intrigues des complices des Carondelet : nous aurons
à raconter plus tard à la suite de quelles révélations
elles furent découvertes.
La tragédie de Bouchain eut encore pour résultat
de provoquer la retraite de l'armée française depuis
quelque temps déjà cantonnée sur les confins du royaume,
contre les frontières des Pays-Bas , et qui était pour
ceux-ci une menace permanente 2 . Depuis un mois ,
liberté que prétend mon inocence de la bonté de S. Al. et de votre
authorité. Je suis iey en un lieu d'où je vous supplie me faire passer à
Anvers, comme vous dira M' de Semerpon; quoyque j'espère assurément
promptement ma délivrance. Est- il possible Monsieur que je ne sois
point encore à vos pieds. En toute façon je serai, Monsieur,
Votre très humble et obéissant serviteur,
F. de Carondelet.
Vilvorde, le onzième avril 1632.
(Papiers de Roose, t. 10, p. 288).
' Actes des États-Généraux de 1632, t. II, p. 030.
2 Benois de Bellecour à Délia Faille. Nancy, 22 avril 1633. « Le voyage
» de M r le marquis d'Aytona en Henau, Artois et Cambresy avec la
» tragédie de Bouchaiu et l'emprisonnement du doyen Carondelet et de
17
I
— 258 —
le garde des sceaux Châteauneuf disgracié , expiait
derrière les murs du château fort d'Angoulême le fol
aveuglement qui l'avait entraîné à comploter la chute
de Richelieu ; Hauterive , plus heureux , avait fui en
Hollande : ils avaient été les plus ardents instigateurs
de toute l'affaire , aussi le cardinal , dans ses mémoires ,
a-t-il soin de ne pas réclamer la responsabilité de son
insuccès. « Cette exécution, dit-il en parlant du meurtre
y de Carondelet , ôta à tous les mécontents , non la
» volonté , mais le pouvoir de mal faire ; ce qui ne fut
» pas de peu de préjudice au bien des Estats de Hol-
» lande , car enfin ils ne purent avoir la trêve qu'ils
y désiraient l . »
C'est des premières négociations de cette trêve, désirée
avec non moins d'ardeur en Belgique que dans les
Provinces-Unies , que nous allons maintenant entre-
tenir le lecteur.
» Maude son frère, a opéré et produit encores ung grand bien, scavoir
» que l'armée française logée dans le pays Messain n'a pas advancé
» plus oultre au bruict publié de cette tragédie, au contraire plusieurs
» compagnies de la cavallerie se sont retirées dans leurs garnisons -
(Audience 659).
1 Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 309.
Ift»
No
CHAPITRE XII
Sîége et reddition de Maestricbt. — Mécmilentemenl général. — Convocation des Ëtats-Gëuéraux
— Les Riais demandent à négocier la paix avec la Hollande. — L'infante y conseut. — Déclara
lion du prince d'Orange. — Bases du traité de paix qu'il propose. — Leur acceptation équivau-
drait a la proclamation de l'indépendance des Pays-lîjs. — Manifestes des Étali-Généraux des
Provinces-Unies. — Ils ne veulent traiter avec les Pays-Bas que d'États à États. — L'iulanle
consent encore. — Pamphlet provoquant a l'assassinat de Uicuelieu. — Le roi de France
réclame l'extradition de Clianlelouve et de S'-Germaio. — Refus de l'infante. — Les envoyés
français s'adressent aux Étals-Généraux qui refusent de les entendre. — But de cette démarche
insolite. — Les États résinent à leurs provocations
A la nouvelle de l'investissement de Maestricht par
l'armée du prince d'Orange , Don Gonzalo de Cordova,
rappelé en toute hâte des environs de Trêves , s'était
hâté de ramener ses troupes dans les Pays-Bas. Passant
la Meuse à Namur , il avait rejoint le marquis de Santa-
Cruz à Tirlemont et tous deux étaient arrivés le 22 juin
devant le camp de Frédéric-Henri de Nassau avec
-1000 cavaliers et 14,000 fantassins.
Protégé par ses lignes de contrevallation , sur les-
quelles il avait établi toute son artillerie de campagne
ne conservant que six pièces de siège pour répondre au
feu de la place , le prince n'en continua pas moins ses
travaux de sape , et deux jours après ses tranchées arri-
vèrent à la contrescarpe des ouvrages qui protégeaient
la porte d'Anvers et qui l'arrêtèrent trois semaines. Les
assiégés , sous la direction du baron de Leede , se
défendaient avec la plus grande énergie et avec une
I
m
— 260 —
incontestable habileté. « Leur canon , dit une relation
» hollandaise contemporaine i , leur canon en ce temps
y, là eut le haut bout sur le nostre , car il ne s'est passé
* jour sans que 18 pièces n'ayent donné continuellement
» dans nos sapes et nos batteries , pendant que nous
r, n'en avions que quatre entre les deux approches ;
y, de plus , venant à nous avec des sapes , ils enfilent
r, et coupent nos travaux ; nous eusmes beaucoup de
t peine à les faire desloger. »
De son côté l'armée de secours ne restait pas oisive.
Le 30 juin elle essaya de passer la Meuse à Haren ;
mais malgré le feu de 22 bouches à feu et de 6 à 7000
mousquetaires et arquebusiers , les premières troupes
qui franchirent la rivière ne purent se maintenir et
furent forcées de repasser sur la rive gauche en laissant
plus de 700 hommes sur le terrain. Quinze jours plus
tard, une nouvelle tentative dirigée par Don Antonio Can-
telmo, avec 1000 Napolitains, n'eut pas plus de succès.
Reconnaissant leur impuissance , les Espagnols se
décidèrent à attendre l'arrivée de Papenheim, le brillant
général de cavalerie des armées impériales , dont l'in-
fante avait réclamé le secours. Il passa bientôt le Rhin
à Dusseldorf à la tête de 12,000 hommes de bonnes
troupes et arriva devant Maestricht , en même temps
que le comte Guillaume de Nassau, qui avait jusqu'alors
opéré aux environs d'Anvers , venait rejoindre le prince
d'Orange.
1 Histoire journalière de tout ce qui s'est faict et passé déplus remar-
quable en l'armée de Messieurs les Estats sous la conduite du prince
d'Orange, depuis le 25 e may dernier jusques au 24 e aoikst de la présente
année 1632. — A Paris , chez Jean Brunet, rue N'eufve S'-Louis, au trois
de chiffre. — MDCXXXII.
— 261 —
Après avoir jeté , en aval de la ville assiégée , un
pont sur la Meuse pour entrer en communication avec les
troupes du marquis de Santa-Cruz , Papenheim assaillit
le quartier du comte Maurice de Nassau qui occupait
la rive droite. Blessé au ventre et repoussé après un
sanglant combat qui dura jusqu'à la nuit , il changea
de quartier et vint s'établir en amont de la ville , pour
couper aux Hollandais les vivres qui leur venaient de
Liège. Mais l'armée des États était bien approvisionnée
et les travaux d'approche n'ayant pas cessé de se pour-
suivre activement, les assiégeants, au moyen de puits de
25 pieds de diamètre creusés en arrière de la contres-
carpe , conduisirent à six pieds au dessous des fossés ,
profonds de cinquante , des galeries qui leur permirent
bientôt d'attacher le mineur aux murailles du corps
de place.
La garnison, réduite à 1200 hommes encore en état
de porter les armes mais épuisés par une lutte opiniâtre
de deux mois et demi, ne pouvait espérer repousser un
assaut avec succès. Après avoir attendu jusqu'au dernier
moment qu'une attaque de l'armée de secours vînt le
délivrer , le baron de Leede demanda à capituler au
moment où l'ennemi se préparait à faire jouer les four-
neaux de mine , et le 24 août sa petite troupe sortit de
Maestricht avec les honneurs de la guerre, emportant ses
armes et emmenant six canons ; elle alla rejoindre l'armée
du marquis de Santa-Cruz, campée à quelque distance L
i Mémoires de Frédéric-Henri de Nassau, prince d'Orange, édit. 1733.
— L'habile et courageuse défense du baron de Leede lui mérita l'admi-
ration du vainqueur et les éloges du marquis d'Aytona, qui n'hésita pas
à demander pour lui au gouvernement espagnol, en récompense de ses
services, le titre de comte ou de marquis. (Aytona à Philippe IV, 29 août
1632, manuscrit 16149, fol. 81).
Il
•262
Jamais , à aucune époque de l'histoire militaire de
l'Espagne , ses généraux n'avaient montré une telle
impuissance, une aussi complète impéritie. Leur armée,
plus nombreuse et aussi aguerrie que celle des Pro-
vinces-Unies et n'ayant pas comme elle à continuer
sans relâche les difficiles opérations d'un siège , avail
vu , sous ses yeux , tomber au pouvoir de l'ennemi une
ville aussi importante par sa situation que par la
force des remparts qui l'entouraient , sans qu'un effort
réellement sérieux eût été fait pour la sauver ! C'était
plus que de l'incapacité , c'était presque de la trahison.
Aussi s'éleva-t-il dans tout le pays de tels cris de répro-
bation contre le chef militaire dont toutes les opérations
n'avaient été marquées que par des revers, depuis qu'il
avait pris le commandement des armées , que l'infante
se vit obligée de le lui retirer et de lui faire quitter
le pays. L'exaspération contre le marquis de Santa-Cruz
était si vive , que c'est à grande peine , à Louvain ,
qu'il put s'échapper des mains du peuple et éviter
d'être massacré. Don Gonzalo de Cordova fut désigné
pour lui succéder ; mais le nouveau gouverneur des
armes ne ramena pas la confiance.
Le pays était fatigué de cette guerre fratricide que
l'Espagne continuait pour ramener sous sa domination
une nation qui depuis un demi siècle déjà l'avait
secouée et qui combattait pour son indépendance. Un
seul cri : la paix ! la paix ! retentissait dans les villes
et les campagnes incessamment foulées par les armées
étrangères ou plus souvent encore par les troupes indis-
ciplinées appelées à les défendre , incessamment ruinées
par les aides extraordinaires nécessitées par les nou-
veaux armements. Les états provinciaux avaient déjà
— 263 —
manifesté leur mécontentement par le refus de voter
en tout ou en partie les nouveaux subsides qui leur
avaient été demandés , et l'infante , alarmée de l'esprit
séditieux de la noblesse qui avait sa place dans ces
assemblées à côté du clergé et du tiers-état, appréhendait
extrêmement de lui voir employer son influence pour
entraîner les deux autres ordres à la rébellion. Si elle
n'avait écouté que les inspirations du cabinet de Madrid,
c'est par de sanglantes répressions que la gouvernante
des Pays-Bas aurait ramené à leur devoir de sujets
fidèles ceux qui tentaient de s'en écarter ; car pour
terrifier ceux qui pourraient essayer de suivre l'exemple
de Henri de Bergh , Philippe IV l'engageait à déclarer
ce dernier hors la loi , ce qui autorisait chacun à le
tuer !. Mais la respectable princesse répugnait à ces
moyens violents , et ayant mis sa confiance en d'Arschot
depuis qu'il lui avait juré de lui rester fidèle , elle était
résolue à suivre ses avis.
Le duc , en conseillant à l'infante de convoquer à
Bruxelles les grands seigneurs membres du conseil
d'État , avait contribué à ramener dans le devoir ceux
qui s'en étaient écartés surtout par dépit de n'être plus
rien dans le gouvernement de leur pays, et qui s'étaient
livrés à de coupables intrigues depuis que leur éloigne-
ment des affaires leur avait laissé des loisirs pour
conspirer. Son second conseil, on s'en souvient , avait
été de donner satisfaction aux désirs maintes fois expri-
més par les états provinciaux , en réunissant les États-
Généraux.
1 Philippe IV à l'infante, Madrid, 16 juillet 1632. — ....en declarando
por traydor al conde Henrique se puede maquinar su muerte, y hazelle
matai' de quelque manera que sea.... (Corr. t. 30, f. 33.)
H
I
1
264 —
ii
■
■
|V
Ces assemblées, que le dernier des ducs de Bourgogne
avait instituées pour faciliter le vote et la répartition
des aides , pour unir plus étroitement les divers états
jusqu'alors indépendants l'un de l'autre , que d'heureuses
circonstances avaient réunis sous son sceptre , et pour
aider à fonder une seule et grande unité nationale ,
n'avaient pas jusqu'alors répondu , il faut le dire , au
but qu'il en avait espéré. Les idées particularistes et les
rivalités provinciales y avaient presque toujours prévalu
sur l'intérêt général , et le gouvernement , chaque fois
qu'il avait réuni les États-Généraux , ayant presque
toujours vu se constituer contre lui une opposition , im-
puissante il est vrai à lui créer des obstacles, mais
assez importante encore pour lui causer des embarras,
avait évité le plus possible de les convoquer. Le pays ,
de son côté , n'ayant jamais ressenti des effets bien
avantageux de leur réunion , s'y était montré jus-
qu'alors assez indifférent. Cependant la position con-
sidérable qu'avaient prise depuis le commencement du
siècle les Etats-Généraux des Provinces-Unies , était
un exemple trop remarquable de l'influence qu'une as-
semblée délibérante pouvait avoir sur le gouvernement
pour ne pas frapper tous les yeux ; on pressentait
qu'elle pouvait être , non plus seulement la réunion des
députés des provinces pour le vote et la répartition des
impôts , mais la véritable émanation de la volonté de
la nation, et que, se sentant appuyés par elle, ses repré-
sentants pourraient imposer la loi et obliger le cabinet
de Madrid à avoir , plus que d'habitude , égard aux
intérêts du pays, trop souvent sacriliés à ses vues particu-
lières et égoïstes. Beaucoup de bons esprits, partageant
ces espérances , voyaient le salut du pays dans la
— 265 —
convocation des États-Généraux , et l'infante Isabelle ,
tout en avouant que le remède était extrême , recon-
naissait toutefois qu'il était nécessaire , indispensable
même pour rendre la confiance au pays et le déterminer
à faire de nouveaux efforts pour conjurer les dangers
dont le menaçaient les succès du prince d'Orange L
Le 30 juillet 1632, elle convoqua pour la fin d'août
les états provinciaux à l'effet de nommer leurs délégués
aux États-Généraux qui devaient se trouver réunis le
7 septembre à Bruxelles « avecq les remontrances qu'ils
r, voudront faire et leur advis sur les remèdes qu'ils
H jugeront nécessaires au présent estât des affaires. »
Le 9 septembre se fit l'ouverture des États. La
première proposition mise à l'ordre du jour fut de
supplier l'infante d'autoriser l'assemblée à entrer en
relation avec les Provinces-Unies pour négocier une
paix ou une trêve, unique moyen de sauver le pays,
« à charge toutefois de ne rien innover ou faire au
n préjudice de la religion catholique ou de l'obéis-
» sance de Sa Majesté. » Le vote fut presque unanime
et le 11 l'infante reçut la députation chargée de le lui
soumettre.
En demandant la paix , l'assemblée exprimait fidèle-
ment le vœu du pays tout entier ; mais il faut le
reconnaître , en réclamant pour elle-même la mission
d'entrer en négociations avec les Provinces-Unies , elle
sortait de son rôle et usurpait celui du pouvoir exécutif.
La rédaction brève et concise des procès-verbaux des
séances des États-Généraux ne nous permet ni d'appré-
1 L'infante Isabelle à Philippe IV, 24 septembre 1632. — Actes des
États-Généraux de 1632, publiés par M. Gachard, t. II, p. 644.
— 266
È
cm les mobiles qui les déterminèreni à se substituer
ainsi au gouvernement , ni les noms des orateurs qui
les dôcidôrenl à adopter cette voir irrégulière ; tout
nous porto à supposer cependant que le dur d'Arschol
qui devait jouer dans le cours dos négociations le prin-
cipal personnage , eut une influence considérable sur
le résultat des délibérations el que, pour décider l'as-
semblée à agir de cette façon , il dut faire valoir la
nécessité d'isoler les intérêts des Pays-Bas de ceux de
l'Espagne afin d'obtenir cette paix tant désirée II os!
bien difficile , en l'absence de prouves irrécusables de
juger si d'Arschot , en agissant ainsi , avait d'autres
desseins ; si on se rappelle toutefois qu'en se retirant
de la ligue des nobles, dont il avaif été sur le point
de devenir le chef, il avait engagé le prince d'Épinov
a temporiser plutôt encore qu'à abandonner ses projets i,
qu'honoré de la confiance de l'infante il B'était bien
gardé de lui faire aucune confidence à ce sujet ; si l'on
se souvient des paroles de Richelieu rapportées'à la fin
du chapitre précédent , si l'on observe enfin avec atten-
tion la conduite des Provinces-Unies pendant le coins
ries premières négociations et les prétentions extraor-
dinaires qu'elles firent valoir, on finit par se persuader
que le duc n'avait pas renoncé au but qui l'avait laii
entrer dans la conjuration , qu'il s'entendait secrètement
peut-être avec le prince d'Orange 2, et que la démarche
1 Voir sa lettre page 236.
2 Points et articles sur lesquels il conviendra d'acter et examiner
par serment le duc d'Arschot pour esclaircissement des charges d.-s
princes d'Epinoy, Barbençon et comte de Hennin. Papiers de Roote
t. 69, fol. 8 et suiv.
S**
I *»■•
■
» -s.
I n m
— 267 —
qu'il avait décidé l'assemblée à faire près de l'infante
n'était que le premier pas dans la voie où il voulait la
conduire , mais où , contre son attente , elle refusa
de le suivre.
Les dates ont ici leur éloquence. Le jour même de
l'ouverture des États-Généraux à Bruxelles , Frédéric-
Henri de Nassau et les six députés des États des
Provinces-Unies qui l'accompagnaient dans ses expé-
ditions militaires signaient une déclaration par laquelle
ils promettaient l'alliance de la Hollande et le secours
de ses armées aux provinces belges, sous l'autorité du
roi d'Espagne, qui se déclareraient indépendantes, « soit
y> en corps ou en nombre de villes et de seigneurs
- particuliers L » C'était Berruyer qui , d'après les
instructions de Richelieu , avait engagé le prince à
publier cette déclaration en lui promettant qu'aussitôt
la révolte bien caractérisée dans les Pays-Bas le roi de
France entrerait avec une armée en Artois 2 ; Berruyer,
on s'en souvient , était au courant de la conspiration
des nobles , et les 50,000 pistoles qu'il avait été chargé
de distribuer étaient déjà entre les mains des conjurés.
La déclaration du prince était une avance l'aile à l'as-
semblée des États-Généraux ; elle y répondit, comme
nous l'avons vu , en manifestant le désir de se substituer
au gouvernement de l'infante pour négocier la paix.
Isabelle ne se dissimula pas le danger auquel elle
s'exposait en accueillant favorablement la demande des
États ; mais la repousser lorsqu'on la lui présentait
comme l'expression d'un vœu général , était peut-être
1 Papiers de Roose , t. 09 , fol. 71. Aux archives du royaume
! Mémoires de Richelieu, t. 7 , p. 212.
■ ■
1
WH
■
— 268 —
plus périlleux encore ; c'eût été fournir des griefs aux
adversaires du gouvernement de l'Espagne et pousser
I assemblée a entrer secrètement en relation avec l'en-
nemi i. Après quelques jours d'hésitation , elle se décida
néanmoins le 17 à autoriser les États à communiquer
avec le prince d'Orange , et trois délégués , Messire
Gérard baron de Schartzenberg , justicier des nobles
au duché de Luxembourg, Guillaume de Blasere
seigneur de Hellebus , gouverneur du château de Gand
et premier échevin de la ville , et Jacques Edelheer
premier conseiller et pensionnaire de la ville d'Anvers'
partirent immédiatement pour Maestricht avec la mission
de demander au prince d'Orange quand et où il lui
conviendrait de commencer les négociations de paix
Frédéric-Henri leur désigna la ville de Maestricht
et la date du 10 octobre ; mais bien qu'ils s'en défen-
dissent , n'ayant pas , disaient-ils , autorité pour les
recevoir, il ne voulut pas laisser partir les députés
sans leur faire connaître les conditions qu'il considérait
comme devant servir de bases au traité. C'était d'abord
le renouvellement de la trêve de 1609, et sur ceci il
était possible de s'entendre. Les autres points, qualifiés
dans le rapport des trois délégués d'insolents et imper-
tinents , étaient , comme le manifeste du prince du
8 septembre , une provocation à la rébellion : les États-
Généraux belges et hollandais se promettraient alliance
offensive et défensive , la gendarmerie espagnole quit-
1 » Por que en el estado en que aora estan las cosas ni S A
m lus ministres de V. M*, obramos por e.eccion sino por necessidad
porque a la primera negativa que se les di , en lo que ellos juzgan
por necessano para su quietud , se ajusraran con los rebeldes . .
(Aytona a Philippe IV, 21 septembre 1632, manuscrit 10149 fol 83 v" )
269
terait les Pays-Bas , les citadelles des villes ou au
moins leurs fronts intérieurs seraient démolis , enfin
l'armée serait exclusivement au service de l'assemblée
qui seule la solderait, nommerait ses officiers et recevrait
leur serment.
Il est évident que l'acceptation de ces conditions par
les États eût équivalu à la proclamation de l'indé-
pendance des provinces belges .: c'eût été une véritable
révolution.
Or c'était bien là ce qu'espérait le gouvernement des
Provinces-Unies , et pour qu'on ne s'y trompât pas ,
il faisait répandre au même instant à profusion dans
tous les Pays-Bas un manifeste imprimé , voté par les
États-Généraux de La Haye le 1 1 septembre , et par
lequel tous les habitants des provinces encore sous la
domination de l'Espagne, étaient « admonestés et requis
« à suivre le louable exemple des provinces du Nord ,
« à secouer le fâcheux et insupportable joug des Es-
« pagnols et de leurs adhérents et à se joindre volon-
» tairement aux Provinces-Unies. » On leur promettait
l'appui de l'armée du prince d'Orange pour les aider
à recouvrer leur ancienne liberté ; la conservation de
tous leurs privilèges ainsi que l'exercice de la religion
catholique leur étaient assurés l .
Mais ces nouvelles provocations ne firent pas plus
d'effet que celles qui les avaient précédées : dans toute
l'étendue des Pays-Bas personne ne s'en émut , et dans
'. !
1 Les Estats-Généraux des Provinces-Unies des Païs-bas, A tous
ceux qui ces présentes verront ou lire orront , salut , etc. — A la
Haye. Par la veufve et héritiers de Hillebrant Jacobssz de Wouw,
imprimeurs ordinaires des Estats-Généraux. Anno 1632. — Avec pri-
vilèges exprès.
270
H
m
■IL
l'assemblée le petit nombre des membres de la noblesse
qui espéraient en profiter , rencontrant pour adversaires
les ecclésiastiques fort peu désireux de se sentir patro-
nés par un gouvernement calviniste , et le tiers-état,
dont l'esprit conservateur répugnait aux innovations ,
ne parvinrent pas à la faire sortir de sa réserve. Aussi
l'infante ne crut-elle pas devoir tenir compte de ce
manifeste et, au jour indiqué , les trois premiers envoyés
des États auxquels s'étaient joints sept autres députés ,
parmi lesquels on comptait le duc d'Arschot et Jacques
Boonen, archevêque de Malines, arrivèrent à Maastricht :
ils avaient pour mission de prendre pour base du traité
les conditions de la trêve de 1609 , et il leur était
interdit de s'en écarter sans en référer à l'assemblée
et sans l'autorisation du gouvernement.
Dès l'ouverture des négociations, les efforts des pléni-
potentiaires belges vinrent se buter contre l'obstination
des Hollandais qui ne prétendaient traiter que d'États
à États , c'est-à-dire qu'à la condition que l'assemblée
des États-Généraux des Pays-Bas ferait acte de sou-
veraineté et qu'on n'aurait en aucune façon à s'occuper
de la ratification du traité par le roi d'Espagne. Fidèles
aux idées politiques qui leur avaient dicté leur manifeste
et encouragés dans cette voie par Henri de Bergh et
Warfusée qui se trouvaient alors à Maestricht , les
députés hollandais continuaient à tenter l'ambition des
États-Généraux et les provoquaient à se constituer en
une véritable assemblée nationale.
Pendant six semaines les députés belges, en relation
constante avec l'infante et les États , ne purent établir-
la moindre entente avec les plénipotentiaires hollandais
qui ne cédèrent rien de leurs prétentions , mais ne par-
m
•
271 —
vinrent pas davantage à les faire adopter par leurs
adversaires. Espérant qu'en éloignant davantage ceux-ci
de Bruxelles on les soustrairait plus aisément aux
influences espagnoles , on décida de transférer le siège
de la conférence à La Haye , sous prétexte que la
peste sévissait à Maastricht.
Quand les députés des Etats-Généraux des Pays-Bas
y arrivèrent le 4 décembre , ils apportèrent avec eux
l'autorisation de l'infante de traiter d'Etats à États ,
comme le désiraient les Provinces-Unies.
C'était une concession d'une portée immense , si on
savait en tirer parti ; elle pouvait signifier que l'infante
se sentait impuissante à résister aux aspirations ambi-
tieuses de l'assemblée , ou bien qu'elle avait une entière
confiance en ses assurances de fidélité et qu'elle ne
craignait pas de la lui témoigner. En réalité , si elle
avait cédé aux sollicitations des députés , c'est que
depuis prés de trois mois qu'ils étaient réunis la gou-
vernante générale avait pu apprécier leur conduite
éminemment modérée , et ils allaient bientôt encore
lui donner de nouveaux gages de leur ferme intention
de repousser tout ce qui aurait pu paraître une usur-
pation de pouvoir. Voici à quelle occasion.
Dans l'entourage de Marie de Médicis se trouvaient
deux hommes qui avaient tout particulièrement réussi
à exaspérer le cardinal de Richelieu. L'un était l'abbé
de Morgues de S'-Germain, prédicateur virulent, écrivain
passionné et dialecticien habile , dont la plume féconde
avait fourni à la guerre de pamphlets ouverte entre
la reine et le cardinal-duc les plus nombreux aliments.
L'autre ('Mail ce prêtre de l'Oratoire dont nous avons
déjà parlé, le père Chantelouve , en ce moment le plus
— 272 -
■
écouté et le plus influent des conseillers de la reine-mère,
l'ennemi le plus déclaré de Richelieu et l'inspirateur le
plus ardent des libelles dirigés contre lui. Tous deux
avaient collaboré aux violentes philippiques de Marie
contre Richelieu.
Depuis peu de temps il était sorti des presses de
Bruxelles un factura sans nom d'auteur ni d'imprimeur ,
mais dont le style accusait , à n'en pouvoir douter , une
plume ecclésiastique. Il portait pour titre Question
d'Estat i, et son seul but était de conseiller , en le
glorifiant, l'assassinat du cardinal.
« On désire savoir , disait l'écrit anonyme , si celuy
» qui est dans les continuelles actions d'injustice et
» d'impiété croit en Dieu ; si celuy qui ne croit pas
» en Dieu est du corps de l'Église , et si celuy qui
r, n'est pas du corps de l'Église est ecclésiastique. Si
» celuy qui l'ait la guerre à la religion , qui attire les
« infidèles contre elle, qui emploie l'argent et les forces
» catholiques pour destruire l'Église doit être qualifié
» l'un des princes d'icelle. Si possédant ces dignités à
» si mauvais tiltre, elles luy doibvent servir de protection
» et de moyens d'augmenter ses crimes, et si le rendant
- plus coupable elles ne le doivent pas rendre plus
» punissable. Si n'estant pas traité en ecclésiastique ,
» il ne demeure pas un simple particulier abandonné
S
» Petit in quarto de 24 pages, portant la date de 1632. — Bibliothèque
de l'université de Gand, F» Meulman, 9072. Très incorrect dans la forme,
rempli de citations des saintes écritures , ce pamphlet s'éloigne
considérablement du style des œuvres de l'abbé de Morgues et du
P. Chantelouve , dont nous connaissons la lettre imprimée au car-
dinal de Richelieu commençant par ces mots: Puisque vous avez perdu
le respect que vous devez à la reyne-mère du roy , je puis sans blasme
perdre celuy que je dois à vostre dignité, etc.
|fc*i
— 273 —
» au bras séculier pour en faire la justice ; et si devant
» quelque juge que ce soit , usant contre luy des
» recherches qu'il employé contre les autres , il ne
» sera pas exposé aux plus rigoureux supplices. «
Après l'avoir ainsi dépouillé de son caractère sacer-
dotal qui pouvait écarter de lui bien des poignards ,
qu'un meurtre n'étonnait pas mais auxquels le sacri-
lège faisait horreur , le pamphlétaire démontrait que
le cardinal était un mauvais conseiller , un infidèle
serviteur, un voleur public, un usurpateur, finalement
un tyran. Continuant ses questions, on désire savoir,
disait-il encore , « si le tyran n'est pas l'ennemy de
» Dieu, du roy, de la loy et du public, plus cou-
» pable que tous les voleurs homicides , scélérats ,
» sacrilèges qui soient. » Et après avoir développé
cette pensée , « si tous ne sont pas d'accord, con-
r, cluait-il , que la plus illustre et la plus vertueuse de
» toutes les actions , c'est de délivrer son roy et sa
r, patrie ; si tous les honneurs et toutes les récompenses
» que peut donner le public ne sont pas deues à ceux
» qui en sont les libérateurs; s'ils ne consacrent pas
r, leur mémoire à la postérité , et quand ils y per-
r> draient la vie, s'ils ne font pas devant Dieu une
» action d'exquise charité, comme fut celle d'Eléazar,
» qui se donna lui-même, dit l'Écriture, pour délivrer
v le peuple et s'acquérir une éternelle renommée. «
Ces quelques citations suffisent pour donner une idée
du style et du caractère de cet écrit. Richelieu , qui
jusqu'alors, ne s'était jamais ému des attaques dont il
avait été l'objet et s'était borné à y répondre par la
plume de M'" de Balzac ou des autres écrivains à gages
dont il s'entourait, jugea cette fois à propos de changer
18
: |
■
— 274 -
d'attitude ; et comme un neveu de Chantelouve venait
justement detre arrêté à Paris sous la grave inculpa-
tion d'avoir médité un attentat contre sa personne , il
résolut de réclamer du gouvernement des Pays-Bas l'ex-
tradition du prêtre de l'Oratoire et de l'abbé de S'-Ger-
main , les auteurs ou les inspirateurs de l'écrit qui
prêchait cette infernale doctrine de l'assassinat politique.
M r de Rogles , homme de petite condition s'il faut
en croire le marquis d'Aytona l , fut chargé de porter
cette réclamation à Bruxelles dans les premiers
jours de décembre, accompagné de Hubert, résident
français ; il fut reçu par l'infante et lui demanda au
nom du roi Louis que les deux conseillers de Marie
de Médicis lui fussent livrés : « Chanteloup comme
» estant convaincu par tesmoins , par un nepveu et
r, par ses associés pour avoir donné à la Royne sa mère
» de très-mauvais et pernicieux conseils , pour avoir
« attenté contre la personne de M. le cardinal de
» Richelieu.... , pour S'-Germain il a luy mesme escrit
» sa condamnation par les meschans livres qu'il a faict
« imprimer parlant contre le Roy et son Estât 2 . »
L'infante répondit que tous deux étaient les servi-
teurs de la reine-mère qui, seule, pouvait en disposer.
De Rogles insista et fit remarquer que Son Altesse,
étant souveraine dans ses États , avait tout pouvoir
1 " Hombre muy ordinario. « D'Aytona à Philippe IV, 12 décem-
bre 1032. M. S. 16149 , fol. 89.
2 On peut mettre , pensons-nous , au compte de l'abbé de S'-Germain
les pamphlets intitulés: Très-humble, très-véritable et très- importante
remonstrance au Roy , petit in-4° de 134 pages ; Vi-ais et bons advis
de François Fidèle sur les calomnies et blasphèmes du S T des Mon-
tagnes ou Examen du libelle intitulé : défense du roi et de ses ministres,
id. de 15S pages ; Le génie démasqué. MDCXXXII , id. de 20 , etc.
— 275 —
sur ceux qui s'y trouvaient. La princesse lui répliqua
« qu'il ne serait pas bienséant qu'elle baillast ceux
* qui lui étaient demandés, partant qu'elle ne pouvait
» le faire, et qu'elle espérait que le roi de France,
» dont elle avait reçu tant de preuves d'attachement,
» ne permettrait jamais que le monde la tint pour si
» discourtoise et qu'elle perdît le respect qu'elle devait
» à la reine-mère 1 . »
Ce refus de l'infante , parfaitement prévu sans doute
par Richelieu qui ne devait pas ignorer que les lois
et coutumes des Pays-Bas s'opposaient à ce que sa
réclamation fût accueillie, ne mettait pas fin à la mission
de de Rogles : elle ne faisait même que commencer ,
car la demande d'extradition n'était qu'un prétexte habi-
lement trouvé pour fournir aux États-Généraux, s'ils
en avaient le désir , une occasion nouvelle de poser un
acte de souveraineté , en opposition directe cette fois
avec le gouvernement légal.
L'envoyé français , muni d'une lettre de créance de
Louis XIII pour les États 2 , leur demanda le 9 dé-
cembre une audience. Après en avoir délibéré, les
députés consentirent à la lui accorder si Son Altesse
l'autorisait ; d'eux d'entre eux , les sieurs d'Argenteau
et de Nœufville , accompagnés du greffier , allèrent
donner connaissance de cette résolution à de Rogles.
1 Actes des États-Généraux de 1632, t. II, p. 18.
2 « Très chers et bons amis, .. disait cette lettre datée du 5 décem-
bre, u Envoyant M r de Rogles par de là pour le sujet qu'il vous fera
» entendre, nous estimons que vous le trouvères si juste qu'il obtiendra
» de vous tout le contentement que nous espérons en cette occasion. La
» chose est de telle conséquence que nous nous promettons que vous y
» ferésla considération qu'il convient. » (id. p. 415).
-'
— 276 —
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R
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m
Le jour même , par l'organe du chancelier de Bra-
bant , Ferdinand de Boischot , la princesse fit signifier
aux États de refuser de l'entendre , s'il venait pour leur
parler d'affaires.
Le lendemain matin , impatient d'une réponse défini-
tive , le résident français se trouvait à l'hôtel de ville ,
où siégeait l'assemblée , quand vers 1 1 heures M r de
Vassal , député de Valenciennes , y arriva très en retard
pour prendre séance. Hubert imagina aussitôt de prendre
part aux débats, comptant sans doute, par son inter-
vention , les rendre favorables à la demande d'audience
de son collègue, et se précipitant sur les pas du député,
malgré l'opposition de l'huissier , il pénétra jusqu'au
milieu de la salle des Etats et commença à parler.
Tous les députés se levèrent aussitôt et lui signi-
fièrent de se retirer immédiatement. Sans tenir aucun
compte de leurs observations , Hubert voulut à voix
plus élevée recommencer son discours , mais inter-
rompu jusqu'à trois fois par les cris de l'assemblée,
il dut enfin , tout en continuant à discuter , quitter la
salle des séances et il se retira dans la galerie la plus
proche. Bientôt après , le pensionnaire Schotte et le
greffier vinrent lui apprendre, en termes doux et courtois,
que les États « avaient jugé qu'il ne leur appartenait
» pas d'admettre ny oyr des ambassadeurs , agens ou
n semblables personnes publiques envoyés de la part
» de princes souverains , mais que cela appartenait à
a S. A. ou au conseil d'État ; que ni en France, ni
» ailleurs on ne prendrait de bonne part que les Etats
« s'ingérassent aux affaires concernant la souveraineté
- ou donnassent des audiences réservées au prince. «
Hubert prétendit qu'il n'y avait pas de pays au monde
I9M
mi
277 —
où on se refusât jamais à recevoir les envoyés du roi
de France. Le pensionnaire lui répliqua, que S. A. et
le conseil d'État étaient là pour entendre tout ce qu'il
voudrait leur représenter au nom de son maître , mais
qu'on ne pouvait obliger ceux qui n'y étaient pas auto-
risés à recevoir les propositions et les messages des
personnes publiques. Hubert répartit qu'il savait assez
jusqu'où s'étendait l'autorité des États , qu'on n'ignorait
pas qu'ils traitaient clans leurs assemblées des affaires
concernant le bien et le repos public auxquelles l'entre-
mise du roi son maître ne serait point peut-être inutile ,
« tascliant, » dit le rapport écrit du pensionnaire à
l'assemblée sur cette ,entrevue , « tascliant de foncer la
» matière dont luy et le susdit gentilhomme avaient
» envie de parler aux Estats. » Mais Schotte ne le
laissa pas achever : il lui représenta qu'il n'avait pas
mission de l'écouter et qu'au surplus rien ne se traitait
dans l'assemblée sans la permission de l'infante ; puis
il se retira.
Les deux envoyés français ne se tinrent pas pour
battus. Le lendemain , avant l'ouverture de la séance ,
ils se présentèrent de nouveau à l'hôtel de ville , et
de Rogles ayant aperçu dans une salle l'évêque d'Ypres
et deux autres députés , voulut leur remettre la lettre
de créance du roi et une autre que lui-même adressait
aux États. L'évêque refusa de les recevoir. De Rogles
les déposa alors sur une table et se retira. Poursuivi
de près par l'huissier qui voulait l'obliger à les re-
prendre , il les laissa tomber à terre , où elles furent
ramassées et portées à l'infante , à qui l'assemblée fit
connaître en même temps ce qui venait de se passer.
Le greffier et le pensionnaire Schotte furent chargés
1
278 —
■
■
Efe
de rendre les lettres à de Rogles ; mais ce fut en vain
qu'on chercha dans tout Bruxelles l'envoyé extraordi-
naire du roi de France. L'audiencier Verreyken , par
ordre du conseil d'État , l'avait informé que si rien no
le retenait plus dans la capitale il était invité à s'en
éloigner, et le 14 décembre au matin, accompagné
jusque Hal par le résident Hubert, il était reparti
pour la France.
Le 16, l'infante chargea De Clercq, secrétaire d'ambas-
sade en l'absence du ministre résident belge à Paris , de
remettre à Louis XIII une lettre par laquelle, après
s'être plaint de la conduite de ses envoyés , elle deman-
dait le rappel de Hubert et priait le roi de trouver
bon que Chantelouve et S'-Germain restassent dans les
Pays-Bas. « Si Son Altesse m'eust renvoyé ces deux
» hommes , répondit le monarque , elle m'eust fait plus
y de plaisir, car ce sont des criminels qui ont esté
y condamnés à mort et exécutés en effigie ; ce sont des
» méchants. Quant à Hubert, je m'en informeray et
» y donneray ordre *. »
Ce résident français quitta Bruxelles , pour n'y plus
revenir, vers la fin du mois de février de l'année sui-
vante ; mais rien ne prouve que son rappel fût le
résultat d'une disgrâce. S'il avait poussé , dans toute
celte affaire, le zèle jusqu'à l'indiscrétion, c'est qu'ap-
paremment ses instructions lui en faisaient un devoir ,
et ce n'était pas sa faute si la campagne qu'il avait
entreprise avait échoué. Les députés des États étaient
restés sourds aux provocations de la France comme à
1
m
1 Actes des Etats- Généraux de 1632, t. II, appendice p. 431.
— 279 —
celles des Provinces-Unies : ils avaient affirmé par leur
conduite leur ferme volonté de rester sujets loyaux et
fidèles ; aussi l'infante les fit-elle remercier chaleureu-
sement par le chancelier de Brabant.
Le cardinal de Richelieu ne réussissait décidément
pas dans ses tentatives pour révolutionner les Pays-Bas.
L'intrigue qu'il avait ourdie avec Carondelet et le prince
d'Épinoy n'avait pas abouti ; celle dont il avait laissé
la conduite au garde des sceaux Châteauneuf , devait
avoir la tragique solution que nous avons racontée ;
la provocation qu'il avait fait adresser aux États-Géné-
raux par les Provinces-Unies , dans leurs manifestes et
leurs préliminaires de négociations , non plus que celles
dont il avait chargé ses propres envoyés n'avaient
pu déterminer leurs députés à trahir leur serment de
loyauté. Il avait cru le peuple belge trop semblable au
peuple français , et connaissant la facilité avec laquelle
celui-ci se laisse émouvoir et se porte sur le champ
aux extrémités , il n'avait pas cru que la frontière toute
idéale qui les sépare pût produire une bien grande
différence dans leur tempérament.
C'était biens moins, du reste, le caractère des Belges
que celui de leurs institutions qui les rendait réfractaires
aux dangereuses insinuations de ceux qui voulaient les
soulever contre le gouvernement établi ; malgré tout ce
qu'on a dit de l'intolérance et du despotisme de l'Espagne,
les vieilles libertés communales et provinciales qui man-
quaient à la France étaient encore presque toutes debout
dans les Pays-Bas, et sauf quelques ambitieux dont les
visées étaient plus hautes , chacun trouvait , malgré
l'absorption du gouvernement central par l'élément étran-
ger , dans la sphère plus étroite de la province ou de
I
û\
280
;
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la cité , de quoi satisfaire son activité et ses goûts de
domination.
Une autre cause d'insuccès pour les fauteurs de rébel-
lion , était la persistance des vieilles rivalités qui jadis
avaient soulevé l'un contre l'autre l'habitant des Flandres
et du Brabant , l'habitant du Hainaut et de l'Artois ,
bien que depuis deux siècles ils vécussent sous le même
sceptre ; les différences de race et de langage contri-
buaient aussi de leur côté à maintenir entre eux tous
des barrières qui , en s'opposant à l'établissement d'une
entente assez unanime pour innover, ne les empêchaient
pas toutefois de conserver assez d'union pour respecter
ce qui existait. Quand bien même , malgré les promesses
contenues dans les déclarations de la Hollande , le
peuple n'aurait pas appréhendé l'intolérance des calvi-
nistes , quand bien même il eût été certain que la France
lui aurait conservé toutes ses libertés locales , il existait
trop de causes de division dans les Pays-Bas pour ne
pas rendre ces provocations inutiles. On s'y souvenait
encore trop des terribles désastres qui avaient marqué
la révolution avortée du XVI e siècle pour être tenté de
courir de nouvelles aventures sans de bien pressantes
nécessités ; le pays était fatigué de ces agitations stériles
dont au bout du compte il était la victime ; il portait
des chaînes , mais il y était habitué et aspirait à la
paix , au repos , bien plus encore qu'à la délivrance.
Ce ne fut pas dans les Pays-Bas seulement qu'à
la fin de l'année 1632 le cardinal de Richelieu éprouva
des mécomptes. A la même époque , en Allemagne la
sanglante bataille de Lutzen le privait de l'héroïque
allié qu'il avait arraché aux brumes du Nord , et en
France le duc d'Orléaus, déchirant le traité de Béziers,
M
*v*»Sïirr,.':
— 281 —
renouait ses criminelles intrigues avec l'ennemi de
son pays ; mais cette fois sans le concours de Marie
de Médicis , trop cruellement blessée par l'oubli de son
nom dans l'acte de réconciliation , pour pardonner de
sitôt à son fils son égoïste abandon.
■I
■
CHAPITRE XIII
HE
W
nnle de Mario de Médicis pendant l'expédition du duc d'Orléans. - De Haye* de Cnurnieuaia
envoyé a Wallcnslein. - Il est arrêté en Allemagne par le baron de Cl.arnacé. - La reine
en pèlerinage à Montaign. - On apprend à Bruxelles le traité de Bézicrs. - Découragement
dans l'entourage de la reine. - Plusieurs de ses gentilshommes négocient avec le cardinal. _
AITaire du baron de Guesprez. - Complot de Cliantclouve contre M" de Combalet. - Propo-
sitions do raccommodement remises à la reine. - Philippe IV l'encourage à négocier - Les
réticences de Gaston. - Mission secrète du baron de Guay en Espagne. - On croit qu'elle
cache un p.cge. -Montmorency révèle le mariage de Monsieur, qui se décide à fuir de
nouveau dans les Pays-Bas. - Manifeste de Montereau. - Réponse du roi. - Marie de Médicis
se retire à Malincs, puis à Gand,
V
il
■
Nous n'avons rien dit encore du rôle qui avait été
dévolu à la reine-mère pendant l'expédition de Monsieur
en France. Il ne devait pas être purement passif et
se borner à des vœux stériles et impuissants : Marie
de Médicis avait pris la direction des affaires diplo-
matiques et , d'après ses instructions , ses envoyés
poursuivaient près des cours étrangères les négocia-
tions déjà entamées pour les déterminer à fournir des
secours au duc d'Orléans.
Des alliances nouvelles étaient devenues de toute
nécessité depuis l'abstention forcée du duc de Lorraine
et le rappel des troupes de Don Gonzalo de Cordova
dans les Pays-Bas, et c'est sur l'Allemagne que la
reine avait compté. Elle y était représentée par le fils
du gouverneur de Montargis , De Hayes , baron de
flZ
— 283 —
Courmcnain L Ancien page de Louis XIII , employé
par Richelieu à quelques missions de peu d'importance
dans le Levant , en Moscovie et en Suède , ce gentil-
homme s'était cru des droits acquis dont il lui avait
paru qu'on ne tenait pas compte en lui préférant le
baron de Charnacé comme envoyé près de Gustave-
Adolphe. Mécontent du peu de cas que le cardinal
semblait faire de lui , il s'était donné à la reine-mère
et à Monsieur , qui l'avaient fait leur ambassadeur
près de l'empereur. Ferdinand II l'avait renvoyé à
Wallenstein , généralissime de toutes les armées de la
ligue catholique en Allemagne et qui pouvait en dis-
poser seul comme il l'entendait.
Le duc de Friedland ou de Mecklembourg , car
l'histoire le désigne sous ces deux titres , n'avait pas
pour habitude de promettre son concours gratuitement ;
aussi de Hayes s'en allait-il les mains pleines : il
offrait à Wallenstein la souveraineté des trois évêchés
de Toul , Metz et Verdun et de toutes les anciennes
possessions de l'empire occupées par la France , aux-
quelles on devait ajouter quelques petites parties de
ce royaume. Cette principauté indépendante, gouvernée
par un prince allié , eût été très-avantageuse au roi
d'Espagne en assurant les communications des Pays-
Bas avec la Bourgogne. Il est vrai qu'on disposait un
i C'est ainsi que le désignent le passeport de l'infante en date du
29 juillet 1032 , et la lettre de cette princesse au comte d'Emden
pour le charger de faire assister ce gentilhomme , s'en allant « de
» la part de la reine-mère et du ducq d'Orléans eu Allemaigne , du
« convoy et trompette dont il aura besoing pour passer asseurément
y dans l'armée du Suédois qui est aux environs de la Moiuelle ,
» etc. » (Audience 657.)
—.284 —
19
■
■
peu cavalièrement d'un territoire qu'on ne possédait
pas , mais on croyait Wallenstein assez puissant pour
le conquérir ; le tout était de l'y décider , et l'on
comptait beaucoup à cet effet sur l'influence du jésuite
Quiroga. Mais avant tout , de Hayes devait arracher
au duc de Friedland l'autorisation de détacher Papon-
heim avec des troupes dans les Pays-Bas pour tenir
tête au prince d'Orange , afin que la reine-mère pût
se rapprocher des frontières de France et y entrer avec
ceux qui voudraient se joindre à elle , pour faire une
diversion en faveur du duc d'Orléans i.
Il ne fut pas donné au baron de Courmenain
d'entrer en relation avec Wallenstein. Reconnu à
Mayence par le baron de Charnacé , ambassadeur de
Richelieu en Allemagne , il fut guetté au passage sur
la route de Francfort et , accablé par le nombre , ne
put faire aucune résistance (16 août). Envoyé au car-
dinal , qui lui fit faire son procès , il mourut sur
l'échafaud le 12 octobre , à Béziers.
L'insuccès de Papenheim devant Maestricht et l'ab-
sence de coopération du duc de Friedland empêchèrent
la reine-mère d'intervenir bien activement dans les
affaires du duc d'Orléans. Jusqu'au milieu d'août elle
était restée en communications assez suivies avec lui,
et même, dans les premiers jours de septembre , nous
voyons l'un des frères Lingendes à Bruxelles prêt à
rejoindre l'armée de Monsieur, porteur de lettres de
l'infante aux vingt compagnies de cavalerie qu'elle
lui avait données , leur exprimant sa satisfaction pour
1 L'abbé Scaglia au comte-duc d'Olivarès, 12 août 1032. Corres-
pondance de l'abbé Scaglia, t. I, p. 110, aux archives du royaume.
— 285 —
leur bonne conduite pendant la campagne l ; mais
bientôt les nouvelles manquèrent tout à fait , puis
elles arrivèrent par l'Espagne et annoncèrent la déroute
de Castelnaudary.
Le 23 septembre Marie de Médicis se rendit, par
Louvain, à Notre-Dame de Montaigu 2 , afin d'y implorer
pour son fils un succès cpii eût favorisé l'exécution d'un
projet qui semblait alors arrêté dans son esprit : celui
de se rendre à Paris et de faire déclarer cette ville en
sa faveur 3 . Mais au lieu d'un succès ce fut, bientôt
après, la nouvelle de la signature du traité de Béziers
qui lui parvint.
Quand on apprit à Bruxelles que ni la reine , ni
personne de sa maison ne s'y trouvait compris , ce fut
une désolation générale. Plusieurs des gentilshommes
de Marie , fatigués de leur exil et de la misère relative
dans laquelle ils vivaient, lui demandèrent la permission
de négocier leur rentrée en France ; d'autres traitèrent
» De Lingemles à Vaudiencicr , 3 septembre 1082. — •• Les lettres
que j'ay demandées de la part de Monseigneur le ducq d'Orléans
sont pour les capitaines des troupes de cavalerie que S. A. S. luy
a données , par lesquelles lettres il vous plaira tesmoiguer à chacun
d'eux que Ms r est beaucoup satisfaict de leur conduicte et façon de
vivre , afin que ce tesmoignage les rende plus soigneux de s'en
rendre digne.... (Audience 653.)
2 Le 20 septembre , l'infante prie les magistrats de Louvain de
« donner commodité aux fourriers de la reine-mère du roi de France
.. allant vers le lieu de Montaigu pour y faire ses dévotions , pour
« y loger sa suite ; — le lendemain l'audiencier écrit a ceux de l'Uni-
versité que S. A. désirant que la reine-mère soit logée commodément
en la ville de Louvain , les prie d'ordonner •> au président du collège
» de Van Dael {>) et d'autres considérables de permettre que les four-
» riers y puissent entrer. » (Audience 053.)
:! Descifrado de una copia de relation que ha dado la persona, etc.
(Corr. de Philippe IV et de l'infante, t. 30, f» 283.)
— 286 —
secrètement avec le cardinal. Parmi ceux-ci fut le baron
de Guesprez , l'un de ceux qui l'avaient rejointe dès les
premiers jours de son arrivée à Avesnes , et à qui elle
avait confié le commandement de sa compagnie de
gardes. Cette défection , à laquelle elle n'était pas
préparée , la troubla extraordinairement : décidée à
s'opposer au départ du baron , dont la conduite lui
faisait l'effet d'une trahison , elle le fit arrêter le 1 er no-
vembre dans son logis par une troupe d'hommes armés
qui avaient reçu leurs instructions du père Chantelouve,
et deux jours après elle le fit enfermer au château
de Vilvorde.
Mais le Brabant n'était pas la France , et ce n'était
pas à Bruxelles que, sans jugement, on pouvait mettre
sous les verrous et enfermer dans une bastille un homme
même étranger au pays.
Dès le 8 novembre, de Guesprez adressa deux re-
quêtes , l'une au conseil d'État , l'autre aux États-Géné-
raux, demandant son élargissement. Le conseil renvoya
la requête à l'infante en lui faisant observer que cette
détention pourrait ne pas être sans inconvénients , et
en l'engageant à répondre au suppliant qu'il serait élargi
dès que le roi de France le réclamerait. Mais l'infante
déclara que ce gentilhomme appartenant à la reine-mère,
elle ne pouvait se mêler de cette affaire ».
Quant aux États-Généraux, ils jugèrent que le cas
du baron était du ressort des états de Brabant , qui
furent requis de faire une information à ce sujet. Le
1 Le conseil à l'infante, 10 novembre 1632 ; la réponse de la main de
l'infante est écrite sur cette pièce à laquelle est jointe la requête de
Ouesprez. (Audience 654).
™4» i
— 287 —
pensionnaire Schotte en fut chargé , et le 15 novembre,
au nom des états de la province , il demanda l'élar-
gissement du prisonnier, « d'autant, disait-il, qu'il avait
» été saisi sans préalable information ou décret de
» juges , par des Français n'ayant aucune juridiction
r> dans le pays , et dans une maison bourgeoise sans
» la présence de deux échevins , » toutes choses con-
traires aux privilèges de la Joyeuse Entrée.
Après en avoir délibéré , l'assemblée décida que si
l'infante ne jugeait pas à propos de satisfaire aux
conclusions du rapport du pensionnaire, le greffier pour-
rait lui demander l'autorisation de faire , par députés ,
à la reine-mère « telle remontrance qu'ils trouveroient
» convenir afin d'obtenir la relaxion dudit baron. »
Isabelle , décidée à ne pas intervenir , accueillit favo-
rablement la demande du greffier , et le même jour
les barons d'Hoboken et de Torsy accompagnèrent
Schotte chez Marie de Médicis pour lui remontrer , « en
* termes de respect convenable , » l'atteinte portée aux
lois du pays par l'arrestation de Guesprez , et pour la
supplier de faire élargir le prisonnier.
Mais les libertés du peuple chez lequel elle avait
trouvé un accueil si hospitalier étaient lettre close pour
la fière Florentine. Elle répondit « que le baron de
» Guesprez était son serviteur domestique , que luy
r> ayant de plusieurs chefs perdu le respect et s'estant
» autrement mespris contre sa personne , il lui avait
» été loisible de le faire saisir pour le chastier selon
r, ses mérites, vu qu'elle n'avait pas moins de juridiction
» sur ses domestiques que les ambassadeurs des sou-
» verains ; que la maison où le baron était logé en
y chambre garnie devait être réputée pour sa maison et
— 288
■
■9
MU,
r, non pour maison bourgeoise, et qu'au reste elle estait
» contente et preste de luy faire donner ses charges. »
Les députés essayèrent de lui faire entendre qu'en
Belgique les garanties de liberté individuelle , d'inviola-
bilité de domicile , de décret judiciaire d'arrestation
étaient formellement inscrites dans les édits généraux ,
et que « le roy mesme estant par deçà ne pourrait
» procéder de la sorte , eu égard à son serment ; »
toutes ces choses parurent si étranges à Marie de
Médicis qu'elle finit par croire que les trois députés
voulaient se moquer d'elle , et elle se plaignit à l'infante
de ce qu'ils ne lui avaient pas montré tout le respect
convenable.
Après avoir entendu le rapport de leurs délégués ,
les États-Généraux décidèrent de les envoyer au conseil
d'Etat pour en requérir l'élargissement du prisonnier.
Le 18 novembre , ils convinrent de temporiser encore
quelques jours quand leurs députés, rendant compte
de leur mission, leur annoncèrent qu'il y avait apparence
que le baron serait bientôt rendu à la liberté. Le len-
demain en effet le conseil chargeait Messire Aurèle
Auguste de Mole , dit Molinez , « conseiller ordinaire
y> en Brabant et du conseil suprême de l'amiraleté , »
d'aller interroger le soir môme le prisonnier à Vilvorde,
et de mettre ses réponses par écrit *. Cette enquête
démontra sans doute à l'évidence que Guesprez n'était
coupable que d'ingratitude , crime que la loi ne punit
pas , car le 2-i l'assemblée apprit qu'il venait d'être
relaxé par ordre de Tintante 2 .
1 19 novembre 1G32. — (Audience 654.)
2 Actes des État s -Généraux de 1032, t. II, p. 69 à 82.
fci
— 289
Parmi les serviteurs de la reine qui lui demeurèrent
fidèles , il y en eut un au moins qui , loin de s'abandon-
ner à un morne désespoir , aux premières nouvelles du
traité de Béziers et de la condamnation probable du
maréchal de Montmorency , conçut le hardi projet de
lui sauver la vie. Chanteloube imagina de l'aire enlever
de Paris M me de Combalet , la nièce chérie du cardinal ,
et de la garder en otage à Bruxelles jusqu'à la délivrance
du duc. Tout était prêt pour l'exécution et les relais
étaient disposés sur la route des Pays-Bas pour y trans-
porter rapidement la future duchesse d'Aiguillon , quand
Rouvre, l'un des conjurés , révéla le complot. Le comte
d'Apchon , chef de l'entreprise , et huit de ses complices
furent arrêtés : ils échappèrent à la mort grâce à
l'intercession de celle qui devait être leur victime ;
mais le comte, enfermé à la Bastille, y resta sept ans
prisonnier L 11 partagea le sort de tant d'autres qui
avaienl conspiré contre le cardinal et avaient eu comme
lai la mauvaise fortune d'échouer près du port. La
police de Richelieu était si bien laite , ses renseigne-
ments étaient si sûrs , qu'il se jouait des intrigues de
ses ennemis , les laissant se compromettre jusqu'au
moment où sa rude main s'appesantissait sur eux. Ses
espions étaient partout , lui rapportant tout ce qui
pouvait l'intéresser. On le savait , et la méfiance géné-
rale ne se montre nulle part mieux que dans les corres-
pondances de l'époque qui sont arrivées jusqu'à nous.
Les noms propres y sont généralement remplacés par
«les chiffres ou des surnoms ; partout abondent les
1 Griffet, Histoire de Louis XIII. t. II. p. 365.
iv
— ^90
■
■
réticences, les allusions qui, le plus souvent, sont
absolument incompréhensibles pour ceux qui n'en pos-
sèdent pas la clef.
Les autres gouvernements imitaient l'exemple du
cardinal et entretenaient des agents secrets dans les
cours étrangères. A Bruxelles même, dans l'intimité
de la reine-mère , l'infante avait à sa solde quelques
Français chargés de lui transmettre les faits qui pou-
vaient l'intéresser. C'est par l'un d'eux qu'elle apprit ,
vers la fin d'octobre , qu'on avait fait tomber entre les
mains de Marie de Médicis un imprimé, d'origine
française , l'informant qu'elle serait très-bien venue et
assistée selon son rang, si elle consentait à rentrer
en France et à y demeurer dans tout autre de ses
maisons que dans son palais du Luxembourg ; mais
que si elle persistait au contraire à rester dans les
Pays-Bas , le roi viendrait l'y chercher avec une armée
de 50,000 hommes i.
Cet avis avait-il une source officielle et était-il un
moyen détourné et anonyme de lui présenter des pro-
positions ou de lui faire des menaces qui , dans l'état
de désordre et de désespoir où devait se trouver son
âme depuis qu'elle connaissait le misérable traité de
Béziers, auraient pu la décider à se soumettre ? A
Bruxelles on le pensa ainsi : il était naturel de croire
qu'il aurait convenu à Richelieu , après le désarmement
de la faction un instant si menaçante du duc d'Orléans
de ramener dans le royaume, mais loin de la cour,'
cette autre faction qui pouvait encore servir de prétexte
ut
i La personne par les mains de guipasse la correspondance de France
à 1 awliencier, 23 octobre 1632. (Audience 654).
• è 5 ,,;* ■
— 291 —
aux entreprises des Espagnols contre la couronne de
France. Marie de Médicis n'en tint-elle aucun compte ?
Il serait assez difficile de l'affirmer. Toutefois nous
pouvons dire que les instructions qu'elle remettait à
cette époque au capitaine Juan Francisco Marteli , un
étranger qu'elle avait choisi à dessein pour qu'il pût
traverser la France impunément comme courrier de
l'infante , faisaient connaître au roi d'Espagne qu'il y
avait pour elle apparences de traiter avec le roi son
îils , mais qu'elle ne ratifierait les conditions qui
lui seraient faites qu'après les avoir soumises au
conseil d'Espagne et pour autant qu'il les sanction-
nerait !. Philippe IV, en envoyant à l'infante une copie
chiffrée de ces instructions , lui prescrivit de conseiller
à la reine de se raccommoder avec Louis XIII et de
l'y aider même si c'était nécessaire , - persuadé ,
- disait-il , que l'on pouvait se promettre plus de
» bien de sa gratitude après sa rentrée en France ,
« que de la continuation de son séjour dans les Pays-
» Bas 2. »
Mais les événements qui allaient suivre vinrent bientôt
mettre obstacle à toutes nouvelles tentatives de négo-
ciations : le 21 novembre le duc d'Orléans , s'exilant
encore une ibis du royaume de France, faisait sa rentrée
à Bruxelles.
Comme il en avait l'habitude et ainsi qu'il l'avait
avoué avec une rare impudence lors de l'affaire du
1 Descifrado de uua copia de relacion que ha dado la persona ulu-
lai trahido las carios de la reyaa -madré. (Correspond. de Philippe IV
i't de l'infante Isabelle , t. 30 , p. 283.)
•-' Philippe IV ii l'infante, 20 novembre 163-2. — (ibid , p. 281.)
■292
■■
■
comte de Chalais i , Gaston , en signant le traité de
Béziers , s'était réservé de ne tenir de ses engagements
que ce qui lui conviendrait. Aussi , le baron de Guay,
qu'il envoyait à Madrid dans les premiers jours de
novembre avec la mission avouée, bien connue de
Louis XIII et de Richelieu , d'informer le roi d'Espagne
de sa réconciliation et de le remercier de la protection
dont il l'avait entouré pendant son séjour dans les
Pays-Bas, avait-il reçu de lui des instructions secrètes
tout à fait différentes. Muni de lettres de Puylaurens
et du marquis de Fargis pour Olivarès , invitant le
comte-duc à ajouter une foi entière à tout ce que lui
dirait l'ambassadeur de Monsieur, de Guay fut reçu le
9 novembre à minuit dans la demeure du secrétaire
d'Etat Antonio Carnero , qui entendait parfaitement le
français ; il y arriva soigneusement déguisé pour ne
pas être reconnu , suivi d'un seul domestique.
Dans cette entrevue qui dura plus de deux heures ,
le baron chercha d'abord à excuser le traité de Béziers.
Son maître ne s'y était, résolu , assurait-il , que le
couteau sur la gorge. Après la prise du maréchal de
Montmorency , les villes de province qui s'étaient
d'abord prononcées pour lui s'étaient hâtées de lui
fermer leurs portes ; ses meilleurs régiments s'étaient
dispersés , les villages mêmes s'étaient barricadés contre
les troupes qui lui restaient. Il avait dû céder à la
1 « La reine disant à Monsieur qu'il avait manqué à l'écrit si solennel
- duquel le roi avoit voulu qu'elle fut dépositaire, il a répondu qu'il
« l'avoit signé, mais qu'il no l'avoit promis de bouche..., il a dit qu'il
» avoit toujours quelque intelligence et qu'il réservoit quelque chose
» en jurant. » Diverses choses que Monsieur a avouées au roi, Juillet
et août 1627. — V. Cousin , M"* de Chevreu.se. Appendice , notes du
chap. II.
2<J3 —
fatalité ; mais l'infamie du traité démontrait à l'évi-
dence que la violence seule avait pu le résoudre à le
signer , et puisqu'il se trouvait par cela même à la
discrétion du cardinal , son mortel ennemi , avec lequel
ni lui ni Puylaurens ne pouvaient jamais se récon-
cilier , il était manifeste qu'il n'avait pas été libre de le
repousser.
Toutefois Gaston reconnaissait qu'en acceptant si-
lencieusement les conditions qui lui avaient été im-
posées , en ne protestant pas contre les rigueurs que
le duc de Lorraine subissait pour l'avoir trop bien
traité , sa conduite était coupable et contraire à
l'honneur ; aussi était-il déterminé à ne pas mériter
les reproches et chargeait-il le baron de Guay de
demander au roi d'Espagne de lui continuer , avec son
amitié , l'aide et l'assistance qu'il lui avait prêtées
jusqu'alors afin de lui permettre de récupérer sa
liberté et de se soustraire aux violences du cardinal.
Si Philippe IV voulait tenir à sa disposition dans les
Flandres une somme toujours disponible de 2 à 300,000
'■eus , de façon à pouvoir l'employer au moment
favorable et à n'être pas retardé par le manque d'argent
el prévenu par Richelieu , comme le cas s'était présenté
précédemment , il était disposé de son côté à reformer
son parti ; et fut-ce dans deux mois , trois mois , un an
même , quand des deux côtés on serait prêt à agir avec
ensemble et vigueur , il se tiendrait à la disposition du
roi d'Espagne , prêt à quitter la France , à joindre
sos troupes aux siennes , à celles du duc de Lor-
raine ou de l'empereur, à faire diversion dans tout
autre direction si on le jugeait convenable , ou même ,
si on le trouvait à propos, à se retirer dans quelque
— 294 —
ta
K
■8
m
ville d'Allemagne pour y vivre en simple particulier i.
Dans les entrevues qu'il eut ensuite avec le roi et
le comte-duc , de Guay confirma les propositions de
Gaston d'Orléans; mais les précautions qu'il prit
chaque fois pour les en entretenir, les recommanda-
tions réitérées qu'il leur adressa de conserver le secret
le plus absolu sur ces négociations , même vis^à-vis des
autres agents de Monsieur qui , comme Voiture , se trou-
vaient en ce moment à Madrid , éveillèrent la méfiance
des ministres espagnols. Il leur parut bien peu probable
que dans l'état de suspicion où se trouvait Monsieur , il
eût pu envoyer à Madrid un gentilhomme dont le roi
et le cardinal n'eussent pas été sûrs. Les lettres de
Puylaurens et de du Fargis , destinées a dissiper leur
défiance, furent même considérées par eux comme utte
précaution surabondante confirmant leurs soupçons ;
on supposa qu'elles leur avaient élé arrachées , comme
l'avait été jadis à Charles-Quint , lors de son passage
eu France, l'ordre de remettre le château àe Milan aux
mains des généraux de François I*"'; en un mot là
mission secrète du baron de (iuay leur g| l*,. m \ ( ( p im
piège que leur tendait le cardinal 'pour connaître ave,-
certitude la part prise par l'Eupagûe a l'expédilion
malheureuse du duc d'Orléans et ses projets pour l'ave-
nir. Aussi se bornèrent-ils a assurer verbalement le
baron de l'amitié inaltérable du roi pour Monsieur , et
à le renvoyer pour la suite de la négociation à Don
Christoval de Benavente qui allait partir prochainement
1 Antonio Camero au comte-duc. Madrid , 10 novembre 1632. —
(Correspondance de Philippe IV et de l'infante , t. 30 , f. 268.)
— 295 —
pour Paris en qualité d'ambassadeur l . On reconduisit
cependant dans les termes de la plus exquise politesse
et de manière à ne rien lui laisser deviner des soupçons
qu'on avait conçus ; ils pouvaient en effet n'être pas
fondés , et il aurait été souverainement maladroit dans
ce cas de paraître abandonner une cause à laquelle
l'avenir promettait peut-être de subits retours de for-
tune. On n'avait, il est vrai, qu'un seul motif pour en
douter , mais ce motif était si bien d'accord avec le
caractère de Gaston et marqué si profondément au coin
de l'égoïsme personnel qui caractérisait tous ses actes ,
qu'on devait en tenir compte : M. de Guay n'avait pas
mentionné une seule fois le nom de Marie de Médicis.
Bientôt du reste le cabinet de Madrid put se con-
vaincre que la mission du baron n'avait pas le caractère
de duplicité qu'on avait cru lui reconnaître.
Un des articles du traité de Béziers obligeait Puv-
laurens à rendre au roi un compte fidèle de tout ce qui
précédemment avait été fait et négocié par Monsieur.
( >r il était une chose qu'il avait audacieusement négli
&"e
de révéler : c'était le mariage secret de Gaston et de
Marguerite de Lorraine. Peu d'heures avant de mourir,
le maréchal de Montmorency, à qui le duc d'Elbeuf
avait fait connaître cet événement , chargea de Launay
de l'apprendre au roi. On convint, dans le conseil des
ministres , de ne pas ébruiter cette révélation de peur
que Puylaurens , appréhendant la punition méritée par
son coupable silence , ne cherchât à sortir du royaume
en entraînant encore une fois le prince dans sa fuite.
Mais une indiscrétion de Châteauneuf , s'il faut en croire
' Philippe IV à l'infante, 20 novembre. — Corresp., t. 30, p. 266.
— 296
■
Richelieu L, fit connaître à La Vanpol , gentilhomme
de Monsieur en ce moment près du roi, ce qu'on avait
résolu de tenir si prudemment caché ; il en avertit
aussitôt son maître et ce qu'on avait prévu se réalisa.
1 uylaurens communiqua son épouvante au duc d'Or-
léans el le 6 novembre, accompagné de du Fargis et
Sauvebœuf, ils quittèrent furtivement la ville de Tours
nu ils étaient alors en quelque sorte internés.
On fut quelque temps à Paris dans l'ignorance la
plus complète sur le chemin qu'ils avaient' suivi : on
crut d'abord qu'ils avaient gagné Dieppe afin de s'em-
barquer pour l'Angleterre, puis le bruit courut qu'ils
étaient passés en Bourgogne pour y rejoindre le prince
de Condé, beau-frère du duc de Montmorencv, qu'ils
espéraient rallier à leur cause K Pendant qu'on le
cherchait de ce côté, Gaston s'acheminait vers les
Pays-Bas. Le 18 il passait par Virton avec une suite
de 150 chevaux et couchait à Neufchâteau, le lendemain
a Rochefort; le 81 novembre il rentrait à Bruxelles 3.
En quittant Tours , le duc d'Orléans et ses conseillers
n'avaient cédé qu'à la peur ; ils n'avaient encore aucun
projet bien arrêté el n'étaient même pas décidés sur le
lieu de leur retraite : à Blois , M. de Saumery avait
» V Cousin. .1/..,, lU , Chem-eusc - Mémoire de M' le cardinal de
Richelieu contre M' de Châteauneuf. Appendice, notes du chap. III
-• De Clercq à Prats. Paris, 18 novembre 1632. - Négociations de
France , t. 7 , p. 218.
* Le comte XEmden à Vinfante. Luxembourg, le 19 novembre 1632
Laudiencter à Benoist de Bellecmtr, Bruxelles, 23 novembre 1632
M ' le duc d'Orléans est venu devant hier en ceste ville La revne
sa mère estait partie le jour devant son arrivée vers Malines pour
aller de là à Anvers. - II fait entendre que son intention est d'aller
trouver le ducq de Mecqlembourg... (Audience 654.)
■
— 291 —
été envoyé au duc de Savoye pour l'informer de cette
nouvelle escapade et pour ménager au prince , s'il en
étail besoin, par l'entremise du maréchal de Toiras , un
refuge en Piémont ; à Dun-sur-Meuse, M 1 ' de S'-Quentin
avait été envoyé à Nancy en même temps cpie le marquis
du Fargis prenait les devants vers les Pays-Bas, annon-
çant l'un et l'autre la prochaine arrivée du duc. A peine.
à Bruxelles, Monsieur ne paraissait pas décidé à y faire
un long séjour et manifestait l'intention de rejoindre
bientôt l'armée impériale de Wallenstein, dont la défaite
à Lutzen (16 novembre), marquée parla mort de Gustave-
Adolphe , était en ce moment célébrée à Bruxelles ,
à Rome , à Vienne et à Madrid comme une glorieuse
victoire : le champion du protestantisme était tombé,
il semblait que la catholicité étail sauve.
En passant par Montereau-sur- Yonne , Gaston y avait
signé le manifeste , en forme de lettre au roi son frère
et daté du \2 novembre, par lequel il faisait connaître
les causes de sa nouvelle retraite du royaume. Elle
avait pour motif, y disait-il, l'exécution du maréchal
de Montmorency, malgré les promesses qu'on lui avait
faites, et bien que, pour lui sauver la vie, il eût consenti
aux conditions si rigoureuses qu'on avait exigées de lui.
Ce prétexte , habilement choisi et qui donnait de son
nouveau manque de foi une excuse assez valable, n'avait
malheureusement aucun fondement ; aucune promesse ne
lui avait été faite , il le savait bien , et pas plus dans
cette affaire que dans celle de Chalais , six années
auparavant, il n'avait fait montre de cette chevaleresque
générosité dont il se targuait à tort. « Je ne veux point
- vous respondre à ce que vous dites que sans l'espérance
» qu'on vous avait donnée de sa vie vous ne vous fussiez
ras
298
■
» pas soumis aux conditions que je vous aj accordées
» lui répondit Louis XIII le 23 novembre ; chacun scait
- en quel point vous estiez et si vous pouviez faire au'tre
* '' hos,> *• » — Il l'avait avoué lui-même , du reste ,
c'étail le couteau sur la gorge qu'il avait signé le traité
de Béziers. Mais on pouvait lui objecter que personne
n'aurait osé toucher à la gorge d'un fils de France
Si la grâce de Montmorency avait été véritablement le
prix de sa signature, Richelieu tenait trop à conserver
Gaston en Frai,,,, pour lui manquer de foi, el le vain-
queur «le Vegliano eût été sauvé.
Malgré l'indignation éprouvée par l'infante Isabelle
à la nouvelle de la conclusion de ce qu'elle appelait
l'inconvenant train', de Béziers, lors de l'arrivée de Mon-
sieur dans les Pays-Bas, -lie n'en laissa rien paraître.
I." comte de Salazar, capitaine do sa garde, fin envoyé
à !••' rencontre du prince jusqu'à Namur ; au palais de
Bruxelles l'appartement de Jeu l'archiduc Albert redevint
!'■ sien comme auparavant et, au témoignage d'un de
ses gentilshommes *, Gaston lui traité par elle avec
amant de bonté, aussi tendrement, aussi affectueusement
que s'il eût été son fils.
Quanl a Marie de Médicis, la veille même de l'arrivée
du duc d'Orléans dans la capitale des Pays-Bas, die
l'avait quittée pour se rendre à Malines.
Le retour de son fils n'était pas cependant, comme
on l'a cru généralement , le motif de ce départ ; il 1,.
' Lettre de Monsieur au Roy, de Montereau-faut-Ymne et Uttredu
Roy a Monsieur le duc d'Orléans, son frère. A La Haye, chez Antoine
longerloo, a la reiie rie Veene-straet. 163-'.
> Mémoires de Montrésob, p. 184. Ed. Michaad-Poûjtmlat.
— 299
hâta peut-être, mais il ne le provoqua pas. Déjà, vers
le commencement de novembre , elle avait manifesté le
désir de se retirer à Gand ou dans tout autre ville
forte , pensant y être plus en sûreté qu'à Bruxelles où
le cardinal possédait trop d'agents secrets L Le 15, et
alors que l'on ignorait encore en Belgique que Monsieur
eût quitté Tours , les magistrats de Malines recevaient
de l'infante l'invitation de traiter , comme la propre
personne du roi, Marie de Médicis qui_comptait se rendre
prochainement dans leur ville. Le 19 , l'audiencier
Verreyken les priait de donner « toute aide et assistance
» à M r Montfort , fourrier de son palais , pour les loge-
* mens qu'il fera en la maison de Hochstraete , de la
- personne de la dite reine 2 . - A cette date le marquis
du Fargis était sans doute déjà venu annoncer à l'infante
le retour prochain de Gaston, et on peut suppose!- que
Marie se pressa de s'éloigner pour ne pas avoir à
accueillir un fils qui l'avait oubliée avec aussi peu de
scrupule dans son traité d'accommodement.
Le 22 novembre, le lendemain de son arrivée, Gaston
se rendit à Malines ; mais ses pressantes sollicitations
ne purent décider sa mère à rentrer à Bruxelles. Dans
ses Mémoires y , Montrésor prétend que le principal
moi if de ce refus fut le désir de Chanteloube de rester
1 Dans la séance du conseil d'Etat du il décembre , on lit une
lettre de l'abbé Scaglia informant le comte-duc que la reine a appris
que le cardinal de Richelieu doit tenter quelque chose contre elle,
et qu'elle a résolu de se retirer de Bruxelles a Gand ou autre lieu.
(Arch. de Simancas , estado 2046, I'. 1.)
- L'audiencier aux magistrats de Malines , 15 et 19 novembre.
(Audience 654.)
' P. 184.
il
H
— 300 —
maitre de la volonté de la reine et de n'avoir pas à
compter avec Puylaurens qui, lui-même, n'était pas
homme à supporter la dépendance du prêtre oratorieri.
C'est accorder à l'influence des conseillers , incontestable
sur Monsieur, trop d'importance auprès de Marie de
Médicis. D'ailleurs, il ne semble pas" que l'inimitié, qui
éclata si violemment plus tard entre 'les deux favoris,
fut alors déjà si déclarée que la séparation du duc et
de la reine en devint nécessaire.
Quoi qu'il en soit, Malines ne conserva pas longtemps
dans ses murs son hôte royal ; l'année n'était pas écoulée
que la reine-mère se décidait à se rendre à Gand pour
y fixer sa résidence l .
1 L'infante à ceux de Gond, 31 décembre 1632. — Chers et bien
aimez. — Noua vous faisons ceste vous ordonnant de laisser suyvre
a la reine-mère du roy très-chrestien les vins et grains qu'elle aura
pour (sa oour, francr|z et exemps de tous impôts et accises. A tout
etc. (Audience 653.)
CHAPITRE XIV
Dispositions belliqueuses de Monsieur. — Ses ambassadeurs. — Il compte sur le maréchal de
Toiras. — Promesses d'Espagne. — Casai est ûté à Toiras. — Garanties demandées par
Philippe IV. — Prétentions nouvelles. — Elles sont justifiées. — Négociations secrètes de
Monsieur avec le cardinal par l'entremise de Chatcauneuf, puis de d'Elbcne. — Sa mère eu
est exclue. — Marie de Médicis a Gaud. — Elle est atteinte de la fièvre. — Gravité du mal. -
Louis XIII en est instruit. — Mission de Desrocbes. — La reine reutre à Bruxelles. — Puylaurens
fit U princesse de Chimay. — Dissentiments entre la noblesse du pays et les Français. —
Incident du frère Charles d'Arenberg. - Emotion qu'il cause à Bruxelles.
Le duc d'Orléans reparaissait dans les Pays-Bas
animé des dispositions les moins pacificpies. Sa mal-
heureuse campagne de France semblait avoir développé
en lui le goût des expéditions militaires : l'odeur de
la poudre brûlée à Castelnaudary avait enivré sa faible
cervelle. Il rêvait d'aller apprendre le métier de soldat
sous le duc de Friedland et se montrait si impatient
de tirer l'épée qu'à la fin de janvier 1633 le bruit ayant
couru cpie des Français, auxquels s'était joint le comte
d'Egmont , venaient de s'emparer d'un château dans le
Luxembourg, il avait aussitôt supplié le marquis d'Aytona
de lui permettre d'accompagner les troupes envoyées à
la frontière J .
A peine fût-il installé à Bruxelles que Coudray-Mont-
pensier partit pour Vienne et le marquis de Sainte-Croix.
1 iScaglia au. comte-duc d'Olivarès , Bruxelles
Correspondance de l'abbé Scaglia, t. I, fol. 1-18.
10 lévrier 1033. —
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— 302
■S.
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frère de feu le maréchal d'Ornano , pour Londres, afin
de réclamer l'appui de l'empereur et du roi d'Angle'terr. i ;
le marquis d'Aytona , en informant Philippe IV du
retour de Gaston, fut en même temps chargé de lui
transmettre une note de Puylaurens réclamant son aide
et l'informant que le maréchal de Toiras , ambassadeur
du roi de France on Savoye et qui , au nom de son
maître, y commandait la forteresse de Casai, était
définitivement acquis à la cause de Monsieur.
1-'' roi d'Espagne parut assez disposé à s'allier au
duc d'Orléans. - Puisque l'épée a été tirée une première
- lois, répondit-il, elle peut l'être une seconde K „
Toutefois il no voulait pas s'engager seul dans une
guerre contre la Franco et prétendait n'agir qu'après
avoir constitué une ligue sérieuse avec l'empereur, le
duc de Lorraine , la reine-mère et Monsieur. Si' le
maréchal do Toiras consentait à livrer Casai et Pignerol
à l'empereur, il pensait qu'il ne lui serait peut-être pas
difficile de se substituer à ce dernier , et que l'Espagne
pourrai! être mise en possession de ces deux places
fortes comme prix de l'aide qu'elle prêtait généreusement
à l'empire. Si cette affaire roussissait , il consentait a
accorder aux alliés un secours de 50,000 écus par
mois, do mai en octobre, et à donner a Monsieur et
au duc de Lorraine 50 à 70,000 ducats a chacun pour
lever des troupes. Il considérait cet argent comme très-
bien employé et facile à recouvrer par des contributions
dont on frapperait le Montiêrrat.
Mais pas plus que Sedan, Rue, Ardres ou Calais,
('asal no devait être livré aux alliés du duc d'Orléans.
1 Philippe IV ii l'infante. — -J". janvier 16.3.'?. — (Corr. t. SI, f. VA.
g|
— 303 —
Depuis que M r Je Restenclaires , gouverneur de Lunel,
et Claude de S'-Bonnet , évoque de Nîmes , tous deux
livres du maréchal de Toiras , s'étaient déclarés pour
Monsieur lors de son arrivée dans le Languedoc , le
gouverneur de Casai était suspecté par Richelieu qui
avait l'œil ouvert sur ses intrigues. Il le savait engagé
avec Chàteauneuf qui lui avait envoyé son neveu M 1 ' de
Leuville , sous prétexte de le surveiller , mais en réalité
pour le soustraire à la surveillance du secrétaire d'Etat
Servien, qui avait la confiance du cardinal et lui rendait
compte de la conduite du maréchal. Peut-être aussi la
correspondance d'Espagne, qu'il lit saisir violemment
au cœur même du royaume sur le courrier qui la trans-
portait dans les Pays-Bas l , l'éclaira-t-il suffisamment
sur les agissements de de Toiras : toujours est-il que,
dans les premiers jours de mars , il lui ôta le comman-
dement de Casai et le remplaça, comme ambassadeur
à la cour de Savoy e, par M 1 ' du Plessis-Praslin , ouver-
tement brouillé avec lui. Cette disgrâce «'lait déguisée
fort habilement sous un acte de haute laveur : la
promotion du maréchal dans l'ordre du S'-Esprit , ce
qui exigeai! sa présence à Paris pour y recevoir le
cordon bleu des mains du roi. Mais de Toiras n'avait
pas la conscience assez tranquille pour ne pas soup-
çonner un piège : il préféra eu se passant de l'honneur
qu'on lui réservait ne pas risquer de se voir enfermé
à la Pastille et il se retira à Rome.
1 A. De Clercq à Prats, 3 mars lfi33. — ....Un courrier espagnol part)
de Madrid il y a quelque seize jours et arrivé heureusement avec sa
grande maie de despesches en deçà de Loches, au cœur de ce royaume,
y l'ut la semaine passée dévalisé de tout ce qu'il portait, despesches,
argent, chevaux de postes, par huit hommes montez et bien en ordre
(Négociations de France, t. 7, f. 231.)
— 304 —
H
II!
Gaston se trouva ainsi privé d'un allié utile et d'un
gage important qui lui aurait peut-être assuré le secours
de l'empereur et eût décidé l'Espagne a se déclarer de
suite eu sa laveur. Obligé de renoncer a Casai, Phi-
lippe IV demanda d'autres sûretés. Monsieur était toul
dispos,'. ,-, lui en offrir ; mais , comme l'écrivait au roi
le marquis d'Aytona, - promettre et tenir font deux,
- et mieux vaudrait lui laisser le soin d'en donner
- quand il en aura la liberté L »
On s'étonnait, a la vérité, à Bruxelles des difficultés
nouvelles ,,uo faisait naître sans cesse 1,. cabinet de
Madrid, après qu'il s'était tout d'abord montré si disposé
a agir, ci de ses exigences si peu en rapport avec les
secours tort restreints qu'il promettait. En effet les
,11,000 ducats offerts au duc de Lorraine pour lever
une armée étaienl bien insuffisants, et il fallait compter
beaucoup sur la passion de ce prince pour la lutte pour
espérer à ce prix Le décider a se lancer encore une lois
dans , les aventures qui jusqu'alors lui avaient si mal
réussi. Les négociations ouvertes avec lui 8e p 0ur .
suivaient néanmoins avec toute l'habileté et tout le
secret possible ; mais l'expérience qu'avait Charles IV
du peu de confiance qu'on pouvait avoir dans les pro-
messes de l'Espagne, et le soin avec lequel il était
surveillé par les agents du cardinal , l'obligeaient à
une grande réserve 2 .
Les ministres espagnols allaient cependant encore
m*
1 Marquis dWi/to.ui « Philippe IV. Bruxelles, t avril 1633 - .Ma-
nuscrit 16149, f. 96.
- L'infante à Philippe IV. Bruxelles, 12 avril 1633. — Corr t ';i
f. 147.
mX
— 305 —
pousser plus loin leurs prétentions. Les deux frères
de Lingendes ] au nom du duc d'Orléans , et le comte
de- Maure au nom de la reine-mère , étaient allé^porter
à Madrid les espérances de leur maître et s'entendre
avec le roi : ils l'assuraient du concours d'un grand
nombre de membres de la noblesse française et spécia-
lement de ceux alliés à la famille du maréchal de Mont-
morency, c'est-à-dire du prince de Condé et du duc
d'Augoulème, sans oublier les ducs d'Épernon, de Guise
et de Grammont qu'on s'obstinait à compter parmi les
ennemis du cardinal. Ils proposaient aussi à Philippe IV,
afin de mieux déguiser son intervention sur la fron-
tière du Roussillon , de faire passer en Espagne , à
Bayonne, à Leucade ou à Narbonne , Marie de Médicis
ou Gaston.
Cette idée plaisait assez aux ministres du roi catho-
lique ; elle leur permettait en effet de secourir les princes
émigrés sans se compromettre absolument ; les troupes
auxiliaires auraient marché sous la bannière de Monsieur
ou de la reine-mère et non sous le drapeau espagnol, tout
comme les régiments français dans les Provinces-Unies
combattaient sous les couleurs des États. Ce n'était
plus une rupture directe avec la France : on lui était
hostile sans lui déclarer la guerre. Mais avant de
s'engager, le cabinet de Madrid voulait être bien sûr du
concours de tous ces membres influents de la noblesse
française que l'on disait acquis à la cause de Monsieur
ou de la reine , et prétendait obtenir de chacun d'eux
1 D'après une lettre de Voiture à M«»« Paulet les deux Lingendes
arrivèrent à Madrid en avril. — Le comte de Maure était le mari
de M"»" d'Attichy, nièce du maréchal de Marillac et fille d'honneur
de la reine-mère; lui-même appartenait à la maison de Rochechouart.
20
— 306 —
des lettres ou tout autre document original attestant
leur ferme volonté de coopérer au mouvement qui se
préparait K La chose, semblait-il, n'était pas bien
difficile à obtenir : le maréchal de Toiras et le duc
de Guise étaient en Italie et pouvaient adresser leur
engagement écrit au cardinal-infant ou au duc de Feria,
qui se trouvaient dans le duché de Milan , ou bien au
vice-roi de Naples ; la Bourgogne , oii commandait le
prince de Condé, était voisine de la Franche-Comté ;
la Guienne , gouvernée par le duc d'Épernon , touchait
à la frontière espagnole : l'un et l'autre pouvaient cor-
respondre sans trop de peine et très-rapidement avec
Philippe IV ou ses principaux agents 2 . Tel ne fut pas
cependant l'avis de l'infante , qui objecta que l'on per-
drait un temps précieux à recueillir toutes ces promesses 3 ,
ni du duc d'Orléans qui trouva la chose impraticable et
inutile puisque lui-même, disait-il, s'était assuré de
la bonne foi de ses partisans et qu'au surplus chacun
d'eux se ferait connaître par ses actes 4. Mais le cabinet
espagnol persista dans sa manière de voir : il avait
peu de foi dans les assurances de Monsieur , et ce qui
entretenait sa méfiance c'est que ni le duc de Guise ,
ni le maréchal de Toiras , qui se trouvaient cependant
chaque jour en contact avec l'ambassadeur espagnol
1 Respuesta de S. M. al S r conde de Maure y Senores de Lingendes
a lo que han propuesto en nombre de Reina Xma niadre y del S r duque
de Orlians , en Madrid , a ocho de mayo 1633. — Correspondance de
Philippe IV et de l'infante , t. 31 , p. 222.
* Philippe IV à Vinfante. Madrid , 21 mai 1033. — id. f. 219.
3 L'infante à Philippe IV, 29 juin 1633. — id. f. 290.
* Papel que han presentado los de Lingendes en nombre del S r
duque de Orliens , en 25 de julio 1633 , traducidn de frances. Id.
t. 32 , f. 39.
— 307 —
près du S'-Siége, n'avaient, par la plus légère insinuation,
t'ait entendre qu'ils étaient acquis à la cause du duc
d'Orléans l .
La légèreté avec laquelle Gaston et ses conseillers
traitaient les affaires les plus sérieuses , et la duplicité
de leur conduite , justifiaient du reste complètement et
cette défiance et ces précautions ; car au moment même
où ils semblaient le plus disposés à déclarer la guerre
au cardinal , ils négociaient secrètement avec lui !
Un mois à peine après le retour du prince dans les
Pays-Bas , Puylaurens par l'intermédiaire du garde
des sceaux avait déjà essayé de renouer les négocia-
tions. Châteauneuf avait conservé en Belgique des
relations assez intimes ; la comtesse de Berlaimont 2 ,
entre autres, entretenait avec lui une correspondance
suivie Cette dame, l'une de celles qui avait fait le
plus d'accueil aux Français 3 , fut chargée de sonder
le terrain. Quand Richelieu , relevant à peine de la
grare maladie qui l'avait frappé à son retour du Lan-
guedoc et l'avait obligé de séjourner à Bordeaux ,
rejoignit le garde des sceaux à Rochefort , Châteauneuf
lui mit sous les yeux une lettre de la comtesse renfer-
mant quelques lignes chiffrées signifiant que Puylaurens,
déjà las de Bruxelles , impatient de revoir Paris ,
s'engagerait volontiers à décider Monsieur à épouser
la princesse Marie de Mantoue , n'exigeant pour sa
1 Copia de la respuesta que se le dio a los de Liugendes en 11 de
agusto. (Id. id. fol. 49.)
2 Marguerite de Lalaing , fille de Philippe, comte de Lalaing,
baron d'Escornaix et de Marguerite de Ligne-Arenberg.
3 Voiture parle d'elle dans sa lettre 39 à M 1 ' de Chaudebonne.
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— 308 —
■
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part aucune autre sûreté que son propre mariage avec
l'une des filles du baron de Pont-Chasteau , cousin
de Richelieu.
Le cardinal accueillit ces ouvertures avec assez de
froideur ; il trouva même que la garantie dont se
contentait Puylaurens était bien maigre , et ajouta qu'il
ne voulait pas y penser de peur de donner le moindre
ombrage au roi , de qui il devait tout l .
En ce moment Richelieu se défiait trop de M. de
Châteauneuf pour accepter son intermédiaire ; il le
trouvait trop enclin à s'occuper à son insu de la poli-
tique étrangère , il le soupçonnait de conspirer avec
ses ennemis , et ce n'était pas sans raisons : le garde
des sceaux, subjugué par la belle duchesse de Chevreuse,
essayait lui aussi d'ébranler le premier ministre. Ses
intrigues , qui avaient des ramifications à la cour de
Charles I er et à Bruxelles , parmi l'entourage du duc
d'Orléans , découvertes à peu près au même instant
par l'agent français Hubert, qui alla aussitôt les dévoiler
à S^Germain 2 , et par le trésorier d'Angleterre , qui
1 Mémoire de M r le cardinal de Richelieu contre M T de Château-
neuf. — V. Cousin. M me de Chevreuse. Appendice , notes du chapitre
troisième.
2 De Clercq à Prats , Paris, 3 mars. — « Il y a huit jours
» qu'arriva en ceste ville et passa avec pareille vitesse vers la cour
« du roy à S'-Germain, l'agent Hubert,.... plusieurs discourent que
» c'est luy qui a descouvert le trafic du disgracié garde sceaux.... »
Nég. de France, t. 7 , f. 232. Le 7 mars , l'audiencier écrivait à
l'infante : « J'envoye cy joint à V. A. un advis que ma apporté la
» personne par les mains de qui passe la correspondance de France
» (en note : Brouttesauge) afin que V. A. soit servie d'en veoir le
» contenu , advertissant V. A. qu'il demande quelque récompense
» pour l'advis y mentionné qui luy est venu par en exprès. » —
Cet avis était ainsi conçu : «. Monsieur , j'ay descouvert par le
» moyen d'un Français, nommé La Serre, que ça esté Beaugé qui
— 309 —
en informa sur le champ M r de Fontenay-Mareuil ,
ambassadeur de Louis XIII à Londres , entraînèrent
la disgrâce et l'emprisonnement de leur auteur (25 fé-
vrier 1633).
Cet événement fit cesser pour le moment les intrigues
et les négociations de Puylaurens ; mais deux mois
n'étaient pas écoulés qu'il les faisait reprendre par
un des gentilshommes de Gaston. M r d'Elbène , qui ,
avec son oncle l'évêque d'Alby, s'était compromis lors
de l'expédition du Languedoc , avait assisté à l'affaire
de Castelnaudary et , par arrêt du 24 mars rendu par
Laffemas et le présidial de Troyes, venait, ainsi que
beaucoup d'autres serviteurs du duc d'Orléans , d'être
condamné par contumace à avoir la tête tranchée ,
espérant obtenir son pardon et rentrer en grâce , avait
recherché la difficile mission d'opérer un raccommode-
ment entre Monsieur et son frère. A la fin d'avril , il
se rendit secrètement à Paris et, après une entrevue
avec le roi et plusieurs autres avec le cardinal , il fut
mis en rapport avec le secrétaire d'Etat Bouthillier et
le nouveau garde des sceaux Séguier pour régler les
conditions de l'accord.
Ces négociations , quelque mystérieuses qu'elles fus-
sent , n'étaient pas restées ignorées de l'infante : son
chargé d'affaires à Paris l'en informait dès le 28 avril ,
» a descouvert ceste nouvelle licque de France contre le cardinal ,
- lequel Beaugé aurait adressé depesehe au S r Hubert , pour estre
.• le porteur d'icelle au cardinal. L'on croit que le S r Hubert ne
- reviendra plus par deçà, craignant d'estre mal traité de Puylaurens
<• qui est autheur de ceste affeire , comme j'ay entendu. Ce porteur
•• qui est venu exprès me couste une bonne paire de gants. Mardi
* prochain l'on sçaura davantage. — (Audience 660.)
mi
RÊ
310
I
et le 5 mai il lui apprenait que la reine-mère n'y était
pas comprise l .
Marie de Médicis , établie à Gand dans l'intention
de s'y fixer , comme le prouvent les embellissements
qu'elle faisait exécuter au commencement du printemps
dans le jardin de l'hôtel qu'elle habitait 2 , n'avait
pas trouvé dans la capitale des Flandres un climat
favorable à sa santé. Dès le mois de janvier elle
avait été atteinte d'une fièvre tierce qui résista opi-
niâtrement aux nombreuses saignées qu'on lui fit subir ,
seul traitement alors en usage pour combattre ce mal.
En mai, son état empira ; la fièvre, au lieu de diminuer
le 29 e jour , comme les médecins l'avaient assuré , aug-
menta au contraire à tel point que le 4 juin l'infante
crut devoir avertir le roi de France de la gravité de
l'état de sa mère et lui demander d'envoyer immé-
diatement à Gand le médecin Vautier, toujours prisonnier
ES*
1 De Clercq à Prats , Paris , 5 mai. — « Ensuite de ce que je
vous ay adverti par ma précédente du 28 e d'avril, de la secrète
venue par deçà de Monsieur d'Elbène, je la vous rasseure encore
ceste fois et qu'il y est venu sur les affaires de Monsieur, qu'il a
communiqué avec le roi très chrestien et en particulier plusieurs
fois par longues heures avec le cardinal-duc. — Ceux qui désirent
le bien et le repos de tous et encore le nostre , craignent que la
royne-mére ne sçait rien de ses voyages dudit d'Elbène, et que partant
il convient qu'elle en soit informée, comme S. A. S™, afin que rien
ne s'y fasse à leur desceu mal à propos. — Nég. de France t 7
f. 243.
2 L'audiencier écrit aux receveurs de Flobecque et de Lessines
(mars 1633), pour avoir 27 chariots afin de transporter à l'hôtel de
S. M. à Gand, « bon nombre de plantes de charmes et quantité de
» perceaux et diverses grosseurs tant pour faire lattes que pour con-
» duire une palissade de cornouailler , nouvellement plantés sur la
» motte dudit hostel , comme aussi pour soutenir autres diverses
» plantes et jeunes arbres dudit jardin. » (Audience 660.)
£»
— 311 —
à la Bastille l . Le secrétaire De Clercq fut chargé de
présenter à Louis XIII la lettre de l'infante et il reçut
à cet effet les instructions les plus minutieuses 2 .
On connaissait déjà à Paris l'état de la reine-mère ,
et le roi venait précisément d'envoyer à Gand un de
ses gentilshommes, M r Des Roches-Fumées. Il y arriva
le 10 juin et remit à Marie de Médicis une lettre de
son fils , que , si courte qu'elle fût , le cardinal avait
pris la peine de dicter : « Madame , disait le roi , le
r, bruict commun m'ayant mis en doute de vostre bonne
* disposition , j'envoie le S r Desroches pour sçavoir
» certainement quel est Testât de vostre santé. Vous
» asseurant que si elle est bonne j'en seray extrème-
- ment aise, et que si, au contraire, elle estait mauvaise,
» j'en recevray un extrême desplaisir , je vous supplie
» de le croire, et que je seray tousjours, etc. De Fon-
» tainebleau, ce 3 juin 1633 3 . »
La reine reçut très-courtoisement l'envoyé du roi et
1 L'infante au roi de France. — « Monsieur , c'est à mon extrême
regret que l'indisposition de la royne-mère d'un si bon roy m'a
obligée à despecher cet exprès pour en advertir V. M. La fiebvre
n'a point quitté la royne depuis trente quatre jours et le mal s'estant
augmenté le vint noeuviesme au lieu de diminuer comme les méde-
cins l'avaient espéré , ils se trouvent maintenant fort en peine et ont
besoin de conseil. Le médecin Vaultier qui l'est de la royne et est
maintenant en prison , est celuy qui a le plus de cognoissance de
la complexion de S. M. et en qui elle a le plus de confiance pour
sa santé. Ce porteur , le secrétaire De Clercq , en informera plus
particulièrement V. M. que je prie de luy donner sur ce favorable
audience et entière foy et créance à ce qu'il en représentera de ma
part. Et suppliant le Créateur de conserver V. M., Monsieur , en
parfaite santé à longues années ; de Bruxelles , le 4 de juin 1033. —
(Audience 658.)
- Instructions pour le secrétaire De Clercq. (ibid.)
:i Avexel , Correspondance de Richelieu, t. IV, p. 467.
I
I
M
— 312 —
lui exprima sa satisfaction pour l'intérêt que son fils
lui témoignait ; mais quand Des Roches voulut ajouter
que le cardinal lui aussi s'intéressait à sa santé , elle
l'interrompit pour lui dire qu'elle ne voulait recevoir
ni de ses nouvelles, ni de ses compliments 1. Cette
fière réponse facilita singulièrement la mission de Des
Roches ; il avait reçu des instructions très-minutieuses
sur la manière dont il devait parler du cardinal à
la reine et se conduire avec son entourage 2 ; il put
immédiatement reconnaître que le malheur et l'absence
n'avaient ni éteint la haine, ni amoindri l'orgueil de
Marie de Médicis. Le gentilhomme qu'elle envoya re-
mercier son fils à Paris eut ordre de ne pas visiter-
Richelieu , et de ne pas parler d'elle au roi en sa
présence.
Cette conduite ne disposa en sa faveur ni Louis XIII ,
ni son puissant ministre : quelques mois auparavant ,
Galaretta , secrétaire de l'ambassade espagnole , avait
déjà présenté au roi une lettre de la reine-mère récla-
mant de son fils l'élargissement de ceux de ses serviteurs
■
1 L'abbc Scaglia à Philippe IV. 12 junio 1633. — « Kl mismo
» gentilhombre despues de aver ablado en la comision del rey, aviendo
» querido cumplir por parte del oard. de Richelieu, la rey n'a le dixo
» que desseava no entender nuevas del ni era para recivir recaudos
» suyos , asi passo a otros discursos. .• (Corr. de l'infante et de
Philippe IV. Copie, t. 32, f. 68.) — D'après ses instructions, M r Des
Roches devait dire à la reine , après lui avoir remis la lettre du
roi : « Madame , M r le cardinal m'a chargé de dire à V. M. que
bien qu'il sçache à son grand regret combien son nom vous est
odieux , il ne laisse pas de vous supplier de souffrir que je vous
die de sa part, que vous n'avez point de serviteur an monde qui
vous soit plus affectionné que luy, ni qui reçoive plus de desplaisir
de vostre maladie. (Avenel , t. IV, p. 464.)
2 Mémoires pour M r Dcsrochcs. Ave.vel , t. IV, p. 467.
313
>
prisonniers à la Bastille l ; la demande de l'infante
d'envoyer Vautier à Gand parut n'être que la repro-
duction de cette requête, et peu s'en fallut qu'on ne crût
à Paris que la maladie de la reine n'était qu'une
comédie destinée à lui ménager un accueil favorable.
Le roi refusa absolument de délivrer l'homme qui avait
eu le plus de part , à son avis , aux mauvais conseils
par lesquels sa mère s'était laissé entraîner 2, et il envoya
à sa place les médecins Piétri et Riolant, Il leur remit
à chacun mille écus , leur. dit qu'il prenait à sa charge
toutes les dépenses du voyage , et leur ht défense de
ne rien accepter ni de la reine ni de l'infante.
Les deux médecins français se bornèrent à appuyer
l'avis de leurs collègues belges qui conseillaient à la
reine de changer d'air , et ils l'accompagnèrent jusqu'à
Bruxelles où elle arriva le 21 juin. L'infante alla à
sa rencontre jusqu'à deux lieues de la capitale, et
après lui avoir offert un refresco à Bonchez , maison
de plaisance de la comtesse de Borja, la ramena à
son palais 3 .
Marie et Gaston, la mère et le fils, étaient donc
encore une fois réunis , mais non plus , comme l'année
précédente, alliés étroitement : le traité de Béziers avait
1 Declercq à Prats , 3 mars 1633. — » .... Le secrétaire d'Espaigne ,
le S r Galaretta demeure privé de l'entrée du Louvre et de la veile
de la Royne , pour avoir présenté au roy vendredi dernier une lettre
de la Royne sa mère , en faveur de ses domestiques , emprisonnés
en ceste bastille , que le secrétaire le seùor Pedro de S'-Juan luy
avoit envoyé par ordre il y a plusieurs semaines... (Nég. de France,
t. 7, f. 232.)
= L'abbé Scaglia à Philippe IV. 24 juin 1G33. Correspondance de
Philippe IV et de l'infante , t. 32 , f. 93.
;; Délia Faille à Benois de Béllecour. 21 juin 1633. (Audience 659.
— 314 —
■
II
m
creusé entre eux un abîme que les intrigues de leurs
favoris allaient bientôt rendre infranchissable.
Les négociations de Monsieur n'étaient plus un secret
pour la reine ; le 11 juin, lors d'une visite qu'il lui avait
faite à Gand à son retour de l'armée du marquis d'Aytona
où il avait été passer quelques jours » , Gaston lui
avait appris qu'il s'était mis en rapport avec le cardinal ,
et Puylaurens avait ajouté que l'infante et le marquis
d'Aytona le savaient et qu'ils avaient encouragé ces
négociations dans le but d'empêcher une rupture entre
la France et les Pays-Bas espagnols , en donnant à
Richelieu l'espoir d'un accommodement prochain 2.
Cette assertion , toute invraisemblable qu'elle parait ,
avait pourtant un fond de vérité : le marquis avait
été consulté en effet, mais après l'ouverture des né-
gociations , et le duc d'Orléans lui ayant paru hési-
ter à autoriser d'Elbène à les continuer, il l'avait même
engagé à s'y prêter afin , lui dit-il , de découvrir
les intentions du cardinal 3. Gaston avait saisi avi-
dement ce prétexte qui donnait à sa conduite un
faux air d'habileté qu'en réalité elle .•■tait loin d'avoir,
et dans une conversation qu'il eut , à son retour de
Gand, dans l'antichambre de l'infante avec l'abbé Sca-
glia, qu'il n'avait cependant pas l'habitude de prendre
pour confident, U lui dit que n'espérant aucun résultat
de l'entremise de d'Elbène il avait toutefois encou- ■
1 Délia Faille à Benoit de Bellecour. 14 juin 1633. (Audience 659.)
2 L'abbé Scaglia au comte-duc. Bruxelles , 24 juin 1633. — Cor-
respondance de Philippe IV et de l'infante , t. 30 , f. 87. '
:l Le marquis d'Aytona à Philippe IV. Lumen , 5 août 1633. —
Bibliothèque royale, manuscrit, n» 16149, f. 103.
— 315
ragé celui-ci à continuer ses négociations pour forcer
Richelieu à se découvrir. L'abbé essaya de l'éclairer
sur le péril qu'il y avait pour lui à traiter secrète-
ment , sans la participation de sa mère et de tous
ceux qui avaient aventuré pour lui leur personne
et leurs biens ; « Tout le monde savait , lui dit-il ,
„ qu'il était hors de France malgré lui , et trouverait
» naturel qu'il cherchât à y retourner puisque nulle
» part il ne serait mieux à sa place que dans sa
r. propre famille, à la condition toutefois d'y être
- avec honneur et sûreté ; personne ne s'étonnerait
» donc de le voir négocier sa rentrée dans le royaume,
» mais il était important qu'il le fit publiquement. »
Monsieur parut donner raison à son interlocuteur ' ;
mais pouvait-on compter que ce caractère léger et in-
consistant serait deux jours d'accord avec lui-même !
La reine-mère, à qui il avait fait les plus vives pro-
testations de sa ferme volonté de ne pas traiter sans
elle , instruite par l'expérience du passé ne croyait
pas à leur sincérité , tout au moins tant que son hls
se laisserait guider uniquement par ceux qui en ce
moment avaient sa confiance 2 .
Or Puylaurens la possédait plus entière que jamais ,
et avec lui le marquis du Fargis qui s'était donné
tout entier au favori. Ces deux hommes avaient deviné
que le cardinal faisait peu de cas de la reine-mère
et de son parti et qu'il n'appréhendait que les em-
1 L'abbé Scaglia au comte-duc. Bruxelles, 24 juin 1633.
-' L'abbé Scaglia à Philippe IV. Bruxelles, 24 juin 1633. Corres-
pondance de Philippe IV et de l'infante, t. 32, f. 93.
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— 316 —
barras que pourrait lui causer Monsieur; ils n'avaient
donc d'autres préoccupations que de ménager à eux
et à leur maître les conditions les plus avantageuses
et comme elles devaient l'être d'autant plus qu'elles
se répartiraient sur un moins grand nombre d'intéressés
ils préféraient négocier « en cachette » comme le disait
labbé Scaglia, pour exclure du traité ce qui leur con-
viendrait.
Le nombre était grand de ceux que cette conduite
scandalisait : tous les partisans de Marie de Médicis
d'abord, qui n'espéraient un retour de fortune que
par 1 intime union des intérêts de la mère et du fils ■
un grand nombre des gentilshommes de Monsieur en-
suite, qui voyant les négociations s'entamer sans leur
participation craignaient de n'y être pas compris ; tous
ceux enfin que leur opposition au cardinal avait chassés
de France et qui , sans appartenir à un parti plus
qu'à l'autre, n'espéraient pour y rentrer que sur un
dénouement provoqué par le sort des armes. A eux
tous, l'influence prépondérante de Puylaurens sur l'esprit
de son maître était considérée comme fatale, et chacun
comptait que quelqu'événemenl imprévu viendrait quel-
que jour l'en déposséder.
La disgrâce du favori avait paru imminente à quelques
uns après sa rupture publique avec M™ la princesse de
Phalsbourg, dans les circonstances que nous allons
rapporter. Reçu dans la plupart des familles nobles
des Pays-Bas avec toute la faveur que comportait sa
qualité de gentilhomme et tout l'empressement qu'il
devait a la familiarité du prince , Puylaurens s'était
montré surtout fort assidu chez la princesse de Chimav
et ''xtraordinairement enthousiaste de la beauté de sa
— 317 —
fille i. Un soir, dans une réception au palais de l'infante
où il devait se rencontrer avec la jeune princesse ,
il avait très-résolument affiché ses couleurs, en rem-
plaçant par le galant vert de M elle de Chimay le nœud
bleu traversé par une petite épée avec cette devise :
Fidélité au bleu mourant , accepté jadis de la prin-
cesse de Phalsbourg , qu'il portait du côté du cœur ,
et que ce soir là il foula aux pieds 2 . C'était une injure
à l'adresse non seulement de la princesse Henriette ,
mais encore de la maison de Lorraine et du duc d'Or-
léans qui y était allié ; mais celui-ci , contre toute
attente , ne s'émut aucunement de la conduite de son
favori .
Les assiduités de Puylaurens chez la princesse
1 Nous ne connaissons aucun portrait de cette belle personne, à
l'exception de celui qu'en a tracé Voiture , et qui n'est à vrai dire qu'un
panégyrique de sa beauté. L'épistologue tant admiré des habitués de
l'hôtel de Rambouillet , dans une lettre à Puylaurens, datée de Madrid,
écrit en parlant d'elle : « Quand Xarise , Daraxe et Galiane (beautés
merveilleuses de quelque roman de l'époque sans doute) reviendraient
encore au monde, TKspagne n'aurait rien qu'elle lui put opposer.
Les artifices dont elles usent deçà et les illusions avec lesquelles
elles se font paraistre ce qu'elles ne sont pas , ne sçauraient repré-
senter rien de si beau : et le blanc mesme d'ici n'est pas si blanc
qu'elle. Les plus parfaites beautés qui y soient ne se peuvent non
plus comparer à la sienne , que le bronze et l'ébène à l'or et à
l'yvoire : et entre les beaux visages d'icy et le sien , il y a la
mesme différence qu'entre une belle nuit et un beau jour. De sorte
Monsieur que moy qui ay dit beaucoup de fois qu'il n'y avait que
les dames espagnoles qui méritassent d'estre aimées , je confesse qu'une
seule de la cour où vous estes suffit pour les vaincre toutes. »
Malgré son style empoulé , le grand maitre de l'École des Précieuses
n'en rend pas moins à la beauté de M elle de Chimay un hommage
éclatant qui explique comment Puylaurens avait pu oublier en la
voyant ses amours lorraines.
2 Mémoires de Gaston d'Orléans . p. 599.
G
I
H
If'
— 318 —
ne furent pas considérées avec autant d'indifférence à
la cour de l'infante , et surtout dans la famille d'Aren-
berg à laquelle appartenait la maison de Chimay * ;
on y blâmait, dans les visites aux dames, cette liberté
d'allures toute française 2, fort éloignée des habi-
tudes du pays où les mœurs espagnoles , introduites
depuis plus d'un demi-siècle, étaient antipathiques à
cette galanterie spirituelle et légère mise à la mode
à la cour du Louvre par la maison de Valois , et
dont les traditions s'y étaient perpétuées en dépit de
l'atmosphère de vertu que le fils de Henri IV s'effor-
çait d'y faire régner. Les gentilshommes de la suite
du duc d'Orléans dont quelques-uns , M. de Chau-
debonne entre autres, comptaient avant leur émigra-
tion parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet,
étaient de plus , pour les dames belges , les repré-
sentants de cette société choisie et polie que les romans
à la mode du jour leur avaient fait entrevoir , et ils
leur apparaissaient comme les initiateurs de ce monde
nouveau qu'elles n'avaient vu qu'en rêve. Ajoutons à
cela leur qualité d'étrangers, puissante recommandation
dans les Flandres hospitalières , et le charme tout
particulier du caractère français, et l'on comprendra
sans peine que , dans les cercles intimes où ils
étaient reçus , ils avaient souvent relégué au second
plan des amis plus anciens , doués peut-être de
■
1 Alexandre d'Arenberg, prince de Chimay, l'un des onze enfants
de Charles I er , comte d'Arenberg , et d'Anne de Croy , était le
frère du duc d'Arschot et du prince Antoine d'Arenberg , en religion
frère Charles.
2 L'abbé Scaglia au comte-duc, 10 mars 1633. — Corresp, de l'abbé
Scaglia , t. I , f. 167 v/°.
^m
319
qualités moins brillantes quoique plus solides , mais
qui avaient perdu pour ces dames la piquante saveur
du fruit nouveau. Les seigneurs belges , et avec eux
les gentilshommes italiens et espagnols de la cour de
l'infante , ne s'étaient pas toujours laissé repousser sans
protestation : des paroles assez vives avaient fréquem-
ment été échangées entre eux et les Français, quel-
ques rencontres avaient même eu lieu , et l'une d'elles
en février 1633 avait eu un funeste dénouement. On
sentait que pour faire éclater la haine qui s'amassait
dans les cœurs , il ne fallait qu'un incident : il se pro-
duisit dans les derniers jours du mois de mars.
Le prince Antoine d'Arenberg , en religion frère
Charles et dont nous avons déjà parlé , plus qu'aucun
autre membre de sa famille s'était ému du caractère
trop intime de l'hospitalité que la princesse de Chimay,
sa belle-sœur , offrait aux gentilshommes français ; il
s'en était déjà plusieurs fois expliqué près de l'infante
avec toute l'ardeur qu'y mettent habituellement les reli-
gieux de son ordre l . Un jour qu'il sortait de chez
Son Altesse, en traversant l'antichambre remplie d'un
grand nombre de seigneurs attendant comme d'habitude
leur tour de réception, il heurta la jambe d'un Français
en conversation avec Puylaurens et fut sur le point de
tomber. Ses efforts pour retrouver l'équilibre attirèrent sur
les lèvres de ceux qui se trouvaient présents des sourires
dont le capucin se trouva offensé , et il alla immédiate-
ment porter plainte près du comte de Noyelle , major-
dome du palais , de l'insulte qu'il prétendait lui avoir
L'abbé Scaglia au comte-duc. 4 avril 1033. — Corresp. t. I, f. 180.
— 320
été faite , car il ne doutait pas qu'on ne l'eût fait
trébucher à dessein.
L'abbé Scaglia avait été témoin de ce qui venait de
se passer ; il avait vu le frère Charles sortir les yeux
brillants de colère , il le voyait en ce moment dans
une galerie s'expliquant très-vivement avec le comte
de Noyelle ; il comprit aussitôt toute la portée que l'on
pouvait donner à cet incident vulgaire si on ne se
hâtait d'y mettre ordre. Comme le duc d'Orléans sortait
en ce moment de chez l'infante, il le prit à part et
l'engagea à faire immédiatement porter des excuses au
prince Antoine et à lui donner l'assurance que c'était
tout à fait par inadvertance qu'une personne de sa suite
avait failli causer sa chute, le respect qu'on devait à
sa personne, à l'habit qu'il portait et au lieu où la chose
s'était passée , ne pouvant laisser l'ombre d'un doute à
cet égard. Le comte de Salazar , présent à l'entretien,
consentit à porter les excuses au religieux ; celui-ci
finit par les accepter, mais non sans avoir récriminé
violemment contre la conduite des Français en générai ,
et en particulier de Puylaurens et de celui qui l'avait
fait chanceler et qu'il nomma. Le duc d'Orléans envoya
aussitôt ce dernier au couvent des capucins renouveler
toutes les excuses possibles , et le frère Charles s'en
déclara satisfait.
Mais déjà , selon l'habitude , le bruit public s'était
emparé de l'incident et le défigurait en l'amplifiant,
Monsieur, pour donner plus de satisfaction encore
à ceux qui pouvaient s'y croire intéressés , donna
ordre d'éloigner de Bruxelles son auteur involontaire ;
mais on apprit bientôt que celui-ci n'avait pas quitté
la ville et avait été recueilli chez le marquis du Fargis.
— 3*1 -
Cela ressemblait à une nouvelle bravade . La famille d'Aren
berg s'en émut et se réunit pour aviser ; mais comme
son chef , le duc d'Arschot, en ce moment à la Haye
pour y suivre les négociations de paix , était prochai
nement attendu, elle résolut de ne prendre aucune déci-
sion avant son retour.
La première personne qui , aussitôt l'arrivée du duc
à Bruxelles , s'empressa de venir lui conter tout ce qui
s'était passé en son absence et le solliciter de joindre
ses instances aux siennes pour déterminer le duc d'Or-
léans à pardonner au gentilhomme coupable d'une faute
involontaire, fut le marquis du Fargis. Avant de rien
répondre , d'Arschot réclama quelques jours pour exa-
miner l'affaire ; mais bientôt il s'étonna de ce qu'on le
priât d'intervenir et de demander le retour d'un homme
qui , en réalité , n'avait jamais quitté la ville. « On lui
- a bien ordonné de partir , lui répondit le marquis ,
» et il s'est éloigné , mais on ne lui avait pas défendu
» de revenir. » Le duc se tint pour offensé de cette
misérable argutie, peu digne d'un homme sérieux ; dans
le public les esprits s'irritèrent davantage, et pendant
(pie les uns se vantaient que le gentilhomme français ne
quitterait pas Bruxelles et se promènerait même dans la
cité , les autres jurèrent qu'ils ne le souffriraient pas.
Comme on le voit, cet incident, futile en apparence ,
menaçait de provoquer bientôt des troubles qui eussent
rendu le séjour de Bruxelles, et peut-être des Pays-Bas,
impossible au duc d'Orléans et aux siens. Il était donc
plus que temps que le gouvernement , auquel une telle
solution ne pouvait convenir, interposât ses bons offices.
Le 2 avril, le duc d'Arschot avait convoqué dans son
hôtel tous les nobles du pays présents â Bruxelles :
21
f ■
I
■ft
*■
— . 322 —
pas un seul n'y manquait, et on remarqua que la
plupart des officiers espagnols et italiens de l'année s'y
rendirent également. Ils se proposaient d'aller en corps
près de l'infante, de la rendre juge du différend et de
lui demander réparation.
Au même instant le duc de Lerme avait avec le
marquis du Fargis un entretien , qui se prolongea plus
d'une heure , pour le décider à éloigner définitivement
de Bruxelles, au nom de la tranquillité publique, le
gentilhomme cause de toute cette émotion. Le marquis
opposa une résistance désespérée aux efforts du ministre
espagnol, mais il finit cependant par s'engager à trans-
mettre immédiatement sa demande au duc d'Orléans ;
bientôt après, comme le duc d'Arschot suivi de tout son
cortège se rendait chez l'infante , de Lerme fut informé
que Monsieur consentait à cet éloignement. D'Arschot
à la tête de la noblesse était déjà dans la cour qui
précédait le palais quand on lui fit connaître cette déci-
sion ; il se retira aussitôt. En sortant il rencontra le
prince français suivi de tous les siens : les deux groupes
se saluèrent et s'éloignèrent dans deux directions op-
posées.
Le lendemain , sur le conseil du duc de Lerme ,
d'Arschot et quelques-uns des principaux seigneurs se
rendirent chez Monsieur pour l'assurer de leur respect
et lui dire qu'ils n'ignoraient pas que c'était contre sa
volonté que le gentilhomme français était resté dans
Bruxelles ; mais que ce qui s'était dit à ce propos ne
leur avait pas permis de laisser passer la chose sans
protestation. Gaston parut très-satisfait de cette démarche
à laquelle il ne s'attendait pas, et pour le moment l'har-
monie parut rétablie entre les deux noblesses. L'infante
323
voulut aussi intervenir pour faire cesser la cause prin-
cipale de l'irritation : elle décida que ses filles d'honneur,
et M lle de Chimay en était une, vivraient dorénavant au
palais. Mais sa bonne volonté vint se butter contre le
refus de la princesse , cpii refusa d'éloigner sa fille de
son hôtel et ne voulut pas promettre davantage de n'y
plus recevoir Puylaurens.
Cette affaire avait fait trop de bruit pour ne pas être
le sujet de bien des commentaires ailleurs encore qu'à
Bruxelles. « Je me suis tenu chez le duc de Monbason
» où il y avoit un grand concours de peuple qui dis-
» couroit des folies que commettoient les François en
» votre court par leurs insolences effrénées, écrit-on le
„ S avril de Paris au secrétaire d'Etat Délia Faille l ;
r il y a longtemps qu'on a prédit qu'on ne recevrait
- que de l'ingratitude et moscontentements des Français
- pour récompense des bienfaits et courtoisies qu'ils
- recevront en vostre court. . . Les plus judicieux tiennent
- asseurément qu'ils feront encore de plus grands extra -
» vagances auparavant de quitter l'air de Flandre.
L'avenir ne devait que trop leur donner raison.
» Gartulaires et manuscrits , n" 173 , t. XVIII , aux arch. du roy.
■
■
CHAPITRE XV
I.'abbé Scaglia et \» duc d'Elbeul. — Opinion du marquis d'Aylona sur euv.. — Le marquis
croit jouer Richelieu. — Gaston promet à sa mère de rompre les négociation». — Ressource»
sur lesquelles compte l'émigration. — Prudence do l'Espagne. — M' de Lingcndes et le comte
de Maure a Madrid. — Marie de Médicis essaye d'entraver puis de rompre les négociations
de Monsieur avec le cardinal. — Richelieu décide le roi à attaquer la Lorraine. — Il -veut
que la princei se Marguerite lui soit livrée. — Elle l'enfult déguisée de Nancy. — Son arrivée
<lans les Pays-Bas. — Accueil qui lui est fait.
Les hommes que les adversaires de Puylaurens auraient
désiré voir à la tétc du parti français étaient l'abbé
Scaglia pour la reine, le duc d'Elbeuf pour Monsieur.
Le premier , gentilhomme piémontais et appartenant à
la noble maison de Verrues, diplomate habile, esprit tin
et délié comme tous ceux de sa nation , mais auquel
l'occasion avait manqué jusqu'alors pour jouer un rôle
marquant , revenu d'Angleterre après l'insuccès de ses
démarches près de Charles I er pour le faire entrer dans
la ligue contre la France conçue par l'Espagne , avait
remplacé près de Marie de Médicis le peintre Rubens,
que la diplomatie ne pouvait distraire plus longtemps
de ses glorieux travaux. Il avait ambitionné le titre
d'ambassadeur de Philippe IV près de la reine-mère ;
mais le roi n'avait pas cru devoir accorder cette faveur
à un de ses agents accrédité près d'une majesté déchue *.
■
1 Philippe IV à l'infante. Madrid , ce 10 de julio de 1632. — Corr.
t. 30 , fol. 83. — ....pareze eossa extravagante que quien assistiere
cerca de su persona (de la reyna-madre) tenga titulo de embaxador
ordinario....
325
L'abbé rendait un compte exact et minutieux au cabinet
de Madrid de tout ce qui se passait dans le camp fran-
çais. Comme à Bruxelles on le savait dans la con-
fidence de la pensée du comte d'Olivarès , on recourait
assez volontiers, dans les rangs de l'émigration, à ses
lumières et à ses conseils ; ses relations avec la maison
de Savoye, dont il était quelque peu parent, et les amitiés
qu'il s'était créées en France pendant un séjour assez
prolongé , lui donnaient aussi une importance que ne
possédait à un si haut degré aucun de ceux qui entou-
raient la reine. Plus désintéressé qu'aucun d'eux dans
la lutte ouverte avec le cardinal , il avait sur eux
tous l'avantage d'une clairvoyance qu'aucune passion
n'aveuglait .
Après la reine-mère et Monsieur , par son rang et
sa naissance la première personne de l'émigration fran-
çaise , le duc d'Elbeuf avait bien plus de titres à la
diriger que Puylaurens. On lui reconnaissait en outre
des qualités militaires que ne possédait pas le favori
et jamais il n'avait, comme lui, trafiqué de la récon-
ciliation de son maître. Déclaré en France depuis peu
criminel de lèse-majesté et dégradé en plein chapitre
de l'ordre du S'-Esprit , il avait amassé contre le
cardinal assez de ressentiments et de haine pour qu'on
ne le suspectât pas de s'entendre jamais avec lui aux
dépens de la cause qu'il servait. Attaché à la fortune
du duc d'Orléans depuis l'origine de sa révolte , assez
avant dans sa confiance pour en être consulté dans
les circonstances les plus graves , il semblait tout
préparé pour recueillir l'héritage de Puylaurens si
l'on parvenait à éloigner celui-ci ; mais là était la
difficulté , pour le plus grand nombre du moins , car
— 32fi —
■
quelques-uns trouvaient à la résoudre en proposant de
se défaire gaillardement de celui qu'ils appelaient :
cette canaille l . C'était là toutefois un moyen brutal
que l'on n'osait guère employer sans l'assentiment ou
tout au moins la complicité tacite du roi d'Espagne ; or
malgré les exhortations de la reine-mère qui accusait le
favori de vouloir livrer son fils à Richelieu et réclamait
son éloignement 2 , malgré le refus du roi d'Angleterre
de prendre parti pour le duc d'Orléans tant que Puylau-
rèns continuerait à le diriger, Philippe IV n'entendait
pas se mêler de ers affaires , toutes particulières â
Monsieur , disait-il , et qui ne le regardaient pas :î .
Il es1 vrai que si, d'un côté, on lui représentait le
favori comme vendu au cardinal , de l'autre on ne lui
donnait pas des renseignements plus favorables sur ceux
qui se proposaient de le remplacer. Le marquis d'Aytona,
appelé à donner son opinion, assurait 4 que Puylaurens
était très-franc et très-porté pour les intérêts du roi
d'Espagne ; mais qu'il n'osait se fier autant à du Fargis
« homme très-tin, - disait-il, sans pourtant porter contre
lui aucune accusation. Il pensait que le duc d'Elbeuf
n'avait d'autre désir que de coopérer à la grandeur de
la France ; qu'entre ses mains, Monsieur, depuis long-
temps, se serait concerté avec Richelieu; que depuis
son arrivée dans les Pays-Bas il s'était beaucoup trop
familiarisé avec la. noblesse belge et abondait dans ses
1 Clauwl au comte-duc. 24 juin 1633. — Corresp, de Philippe IV
et de l'infante, t. 32, fol. 90.
2 23 juillet li)33. Papel que dio et conde de Maure. Id. id. f. 137.
3 Philippe IV à l'infante. 11 août 1633. — Id. id. f. 144.
< W> d'Aytona à Philippe IV. Lumen, 5 août 1633. — MS. 16149.
f. 103.
AW
327 —
idées , ce qui n'était pas pour lui une recommandation.
Quant à l'abbé Scaglia , le marquis le croyait fidèle au
roi , mais trouvait fort déplaisante la grande amitié qu'il
avait vouée au duc d'Elbeuf.
D'Aytona, brave soldat mais général médiocre, parfait
honnête homme mais homme d'Etat à courtes vues ,
s'était laissé gagner par les dehors séduisants de Puy-
laurens , et la visite que le duc d'Orléans avait faite à
son camp dans les premiers jours de juin , les éloges
dont il l'avait comblé et le désir que le prince avait
témoigné de servir sous ses ordres , avaient achevé de
l'aveugler sur la duplicité du favori. Il s'était cru bien
habile alors de conseiller des négociations, qu'on n'avait
ferai de vouloir abandonner depuis qu'elles étaient décou-
vertes que pour les continuer avec son assentiment, et
il pensait avoir joué le cardinal et l'avoir forcé à dévoiler
ses projets, parce que Richelieu avait fait dire à Monsieur
par d'Elbène : qu'il l'adjurait de ne pas empêcher par son
absence et son inimitié les grands desseins qu'il avait
en Allemagne et en Italie et dont dépendait la grandeur
de la France !
Marie de Médicis, qui avait appris à ses dépens qu'on
ne jouait pas si aisément le cardinal , ne partageait
aucune des illusions du marquis ; elle prévoyait bien
que le jour où Richelieu éprouverait le besoin de faire
cesser l'embarras que lui causait l'absence du duc d'Or-
léans , il ferait toutes les concessions qu'on exigerait
de lui , et , qu'au prix de nouvelles pensions et de nou-
velles faveurs , Puylaurens saurait décider son maître
à rentrer en France. Ce qui lui importait le plus , c'était
de rompre ces négociations dont elle était exclue et do
décider son fils à unir plus étroitement sa fortune à la
— 328
B
Wâ
K3
Mb
sienne. Elle eut à ce sujet avec lui le 3 juillet une
longue entrevue et de sérieuses explications. Elle lui
dit que si l'infante et le marquis d'Aytona avaient paru
approuver sa conduite, c'était par pure courtoisie et
parce qu'ils le voyaient décidé à passer outre alors
même qu'ils l'en auraient blâmé ; mais qu'il devait com-
prendre que tant qu'il se trouvait réfugié dans les États
du roi d'Espagne, il ne pouvait sans en informer celui-ci,
négocier un accord avec son frère, et sans se déshonorer
et appeler sur lui le mépris universel, n'y pas comprendre
sa mère , le duc de Lorraine et les nombreux Français
qui avaient embrassé sa cause. Un traité conclu par
l'intermédiaire de Philippe IV était seul capable , ajou-
tait-elle , de lui fournir les sûretés et toutes les satis-
factions désirables ; c'était folie de penser jouer le
cardinal , qui no dévoilerait de ses projets que ce qui lui
conviendrait, pour gagner du temps, amuser les négo-
ciateurs et découvrir leurs desseins alin de les contre-
carrer.
Monsieur parut touché des raisonnements et des exhor-
tations de sa mère ; il promit de mettre un terme à la
mission de d'Elbène et de ne plus penser à se faire
rendre justice que par l'emploi de la fore.'.
Voici quelles étaient à cette époque les ressources
et les alliances sur lesquelles il se croyait en droit de
compter. "Wallenstein , à qui l'empereur avait renvoyé
l'ambassadeur de Gaston , avait promis vers la fin de
lévrier un secours de 6000 fantassins et 1000 cavaliers \
mais sans faire connaître l'époque à laquelle il les
fournirait, ni à quelles conditions ; plus tard il -s'engagea
1 Philippe IV h l'infante. — 21 mai 1633. — Corresp., t. 31, f. 107.
— 329 —
à envoyer bientôt Aldringen , un de ses meilleurs géné-
raux , Belge d'origine , en Alsace pour y lever des
troupes destinées à entrer en France sous les drapeaux
du duc d'Orléans 1. Le roi d'Angleterre avait informé
son beau-frère qu'il était disposé à l'aider de son influence
pour négocier son accommodement et qu'il enverrait un
ambassadeur à Paris dans ce but , pourvu au moins que
Gaston fût bien décidé à répudier la conduite qu'il avait
tenue à Béziers , et à comprendre sa mère "et ceux qui
le servaient dans le traité ; si les conditions qu'on
exigerait de lui étaient trop dures , il se déciderait
peut-être alors à l'assister 2 . C'étaient là des promesses
bien vagues et fort peu encourageantes.
Les engagements de la Lorraine étaient heureusement
d'une autre nature. Sans tenir aucun compte du traité
de Liverdun, Charles IV, sous prétexte de se défendre
contre les entreprises menaçantes des Suédois, levait
des troupes destinées à Gaston , avec lequel il était en
relation secrète par l'intermédiaire de la princesse de
Ligne, sœur de l'évéquc de Verdun :i . Au commencement
de juillet il avait déjà réuni 8000 hommes de pied et
2500 chevaux.
En France, à en croire la reine-mère et Monsieur 4 ,
on pouvait compter sur le duc de Guise , qui s'offrait
à livrer Marseille et peut-être Toulon où il avait des
i Lettre de Lingendes annexée à la lettre de Philippe IV à l'infante
du 13 juillet. — ibid. t. 31, f. 331.
s L'abbé Scaglia à Olimrès. 28 juin 1033. — ibid, t. 32, f. 76.
3 M 1 de Guron à Richelieu. 7 juillet 1633. D'HAUSSOWYILLH , t. 1 .
p. l'74 , note 1.
* Lettres de Lingendes et du O de Maure annexées à la lettre du
13 juillet de Philippe IV à l'infante.
Il
— 330 —
intelligences, si l'Espagne voulait mettre entre ses mains
les moyens et les forces nécessaires à cette opération ■
M r de Matignon, lieutenant du roi en Normandie et
le comte de Torreani son fils , se faisaient fort de s'em-
parer avec leurs amis de la plus grande partie de cette
province , et promettaient de mettre d'abord entre les
mains du duc d'Orléans S'-Lô , Carentan et Cherbourg.
Un autre membre de la noblesse devait livrer Blabet
contre une certaine somme d'argent, et des amis de la
reine-mère lui donnaient les mêmes espérances sur Brest
et d'autres places du littoral breton. On n'était pas sans
espérer l'alliance du comte de Soissons et du duc de
Rohan avec ses Huguenots. Enfin, avec le concours des
comtes de La Rochefoucault , de Fontaine, de Chalen-
drete et de Pompadour , sur lesquels on croyait pouvoir
compter, et du maréchal de Toiras auquel l'Espagne
accorderait des troupes , on devait aisément se rendre
maître du Poitou et des îles voisines de cette province.
Mais aucun de ces projets n'était exécutable , aucune
de ces espérances ne pouvait se réaliser qu'avec l'aide
efficace du roi d'Espagne , et Philippe IV se refusait
positivement à prendre aucun engagement avant de pos-
séder des preuves certaines que toute cette noblesse,
qu'on lui disait acquise à la cause de l'émigration, était
bien décidée à agir quand le moment serait venu. « S'il
» est trop difficile d'obtenir d'elle un acte écrit d'ad-
» hésion , écrivait-il le 21 août à l'infante , que l'on
» cherche quelqu'autre moyen de me donner des sûretés :
» il en est mille. V. A. comprendra qu'il n'est ni de
» ma dignité d'accepter aveuglément toutes les alliances,
» ni de laisser celui qui s'est mis sous ma protection
» s'aventurer une seconde fois, sans avoir sondé le
•*
— 331 —
» terrain sur lequel il fonde ses espérances. Avant de
* savoir d'abord dans quelle mesure je puis compter
* sur ce parti, je ne veux pas m'exposer à une rupture
- avec la France l . »
Ce n'était pas là , comme on pourrait le croire, une
excuse de l'Espagne pour déguiser son impuissance ou
son désir de rester étrangère à l'action ; elle prévoyait
bien que tôt ou tard elle devrait entrer en lutte avec
la France et ne cherchait pour le moment qu'à s'assurer
le plus de chances possible de succès. Depuis le com-
mencement de l'année, un de ses plus habiles agents
diplomatiques, le régent Ottavio Vilani, était auprès de
Wallenstein pour le décider, aussitôt qu'il aurait conclu
la paix qui paraissait imminente 1 entre l'empire et la
ligue protestante , à attaquer avec toutes ses forces
l'ancienne alliée de Gustave-Adolphe 2 . Le duc de Feria,
gouverneur du Milanais, avec une armée composée de
levées italiennes, allait de son côté se rendre on Alsace
ou de nouvelles troupes iraient bientôt le rejoindre.
Colle armée devait protéger pendant sa rouie le car-
dinal-infant, don Fernando, qui allait prendre possession
du gouvernement des Pays-Bas, et l'y accompagner pour
tenir en échec les Provinces-Unies e( les obliger à re-
connaître tout au moins, à défaut (F la souveraineté, le
protectorat de l'Espagne ; elle devait ensuite être em-
ployée contre la France, à qui on allait demander compte
de sa longue complicité avec les rebelles, unique cause
de la prolongation de la guerre.
i Correspondance, t. '3-i , f. 57.
- Geschichte Wallensteins von Leoiold von Raskk, 2™ édition,
p. 299.
— 332 —
Mais peu de personnes étaient initiées aux secrets
de la politique de l'Espagne , et les conseillers du duc
d'Orléans n'imaginaient pas que la résistance qu'opposait
le cabinet de Madrid à leurs demandes de secours put
avoir d'autres causes que la méfiance soulevée par le
bruit qui courait des négociations entamées par d'Elbène.
- Il est vrai , faisaient-ils dire au roi par MM. de Lin-
» gendes, que d'après les conseils de l'infante du
» marquis d'Aytona et de Gonzalo de Cordova, le' duc
» d'Orléans n'a pas refusé de prêter l'oreille aux pro-
» positions d'accommodement qui lui ont été faites; mais
» c'est afin d'éviter de passer dans l'esprit du roi de
» France pour irréconciliable , comme l'aurait désiré le
» cardinal de Richelieu. Monsieur n'a jamais eu l'in-
» tention de négocier sérieusement avec cet homme en
, qui il ne peut se fier, et il proteste qu'il ne traitera
. jamais qu'avec le consentement et selon les avis de
V. M. Ce qui prouve du reste que tout le bruit
répandu à ce sujet n'a pour objet que de semer la
division, c'est que le même esprit qui cherche à éveiller
la méfiance à Madrid , veut à Bruxelles persuader le
duc d'Orléans que le peu d'assistance qu'il reçoit du
gouvernement espagnol est le résultat d'un concert
entre le comte-duc et Richelieu , pour dégoûter Son
Altesse et la contraindre par nécessité à se jeter dans
les bras du cardinal *. »
Malheureusement pour le succès de cette thèse , au
moment même où elle était soutenue à Madrid, le comte
de Maure, l'envoyé de la reine, et l'abbé Scaglia, dans
ses lettres, garantissaient au roi et à Olivarès la réalité
1 Annexes à la lettre du 13 juillet de Philippe IV à l'infante.
— 333 —
des négociations de d'Elbène ; en même temps ils les
assuraient que les vifs dissentiments qui avaient éclaté
entre les deux partis de l'émigration tendaient de plus
en pins à les rendre irréconciliables. En effet, la promesse
faite par le duc d'Orléans à sa mère dans l'entrevue du
3 juillet n'avait pas été tenne : Marie de Médicis était
informée, par ses amis de France et le bruit public, que
son fils devait prochainement conclure son traité de
réconciliation , épouser M me de Combalet , et qu'il allait
attendre la fin des négociations dans la ville de Belle-
garde , pour ne pas risquer en restant à Bruxelles d'y
être retenu par les Espagnols si Louis XIII venait à
mourir, comme on le craignait en ce moment.
La reine ne se faisait plus d'illusions sur la faiblesse
de son parti ; elle sentait bien qu'elle n'était, un embarras
pour le cardinal qu'à la condition de rester liée à. la
fortune de son fils. Que celui-ci l'abandonnât, et c'en
était fait de ses espérances de rentrer en France en
dictant elle-même les conditions de son retour. Puisque
ses exhortations n'avaient pu empêcher les négociations
de se poursuivre , elle résolut donc d'essayer de les
entraver , en attendant qu'elle pût en provoquer la rup-
ture. Elle imagina à cet effet un habile expédient. Le
bruit courait à Bruxelles , et l'envoi à Paris de quel-
ques-uns de ses domestiques chargés de messages pour
le roi de France donnait à ce bruit quelque consistance,
qu'elle était elle-même sur le point de se réconcilier avec
Louis XIII. Elle laissa entendre que ces rumeurs étaient
fondées, et fit proposer à Puylaurens de conduire lui-même
lanégociation ; ce qui le rendait en quelque sorte l'arbitre
des destinées de toute la famille royale de France ,
grandissait son importance et surtout lui permettait
334 —
lft%t
d'accroître ses prétentions. Elle était parfaitement per-
suadée que Richelieu n'accueillerait jamais un projet
dont le premier résultat serait de resserrer entre elle
et Monsieur des liens près de se rompre 1 ; mais il était
évident que l'introduction de cette nouvelle proposition
allait suspendre pour le moznent la conclusion du traité.
Puylaurens donna dans le piège et , tout orgueilleux
de voir son rôle gagner en importance , il fit demander
au cardinal d'autoriser la reine à accompagner Gaston
à Moulins en Bourbonnais ou à Mâcon-sur-Sâone ,
villes qui avaient été définitivement proposées pour y
continuer les négociations en dehors de l'influence es-
pagnole.
Ce n'était là toutefois que la première partie de la
tâche que Marie s'était donnée.
A l'origine des tentatives de réconciliation conduites
par d'Elbène, le mariage du duc d'Orléans et de la
princesse Marguerite avaii été un obstacle qui parais-
sait insurmontable. Mais Puylaurens s'étant engagé à
fournir un moyen de le faire annuler, coite promesse
avait fait cesser les hésitations de Richelieu et l'avait
décidé à mettre l'envoyé de Monsieur en rapport avec
Bouthillier et le père Joseph, et à charger M r de Cha-
vigny de rendre compte au roi des phases de la négo-
1 « S. M' 1 Chma pîde muy apretadamente que pueda entraren cl
» concierto y otfrecer de passai' à liinir en las plaças que se daran
» a su hijo estas dos cosas son las que por ningnn caso se determinaria
» la Reyna mi S* de effectuai- y los que dessearia mas Pilorans ,
» con su reputacion en aver hecho el concierto de la reyna por su
» authoridad.... Esta lia vido la mayor lineza que podià haeer la
.. reyna.... » Papel que dio el conde de Maure, joint à la lettre de
Philippe IV à l'infante du 24 août 1633. Correspondance, t. 32, f, 103
et suiv.
— 335 —
dation L Or donner de la publicité au mariage de
Gaston et le réunir à la princesse lorraine étaient un
coup de maître qui remettait tout en question , qu'il fût
vrai ou non que le mariage de Monsieur et de M me de
Combalet fut une des clauses du traité. Il semblait
invraisemblable en effet que le prince pût consentir
dès lors à rentrer en France sans y amener sa femme ,
tout à fait improbable que le roi y permit son retour
dans ces conditions et reconnut un mariage qui s'était
fait à son insu, sans son contentement, contrairement
aux lois du royaume et pour consacrer une alliance
hostile à sa couronne.
La reine-mère informa donc le duc de Lorraine que,
s'il n'y prenait garde , le duc d'Orléans allait , comme
jadis à Béziers, conclure avec le roi de France un traité
dont il serait exclu , et qu'il était à craindre que celui
tpii avait su oublier sa mère , saurait aussi oublier sa
femme. Le duc Charles écrivit aussitôt à l'infante et se
plaignit aigrement de Puylaurens qui, sous la protection
de l'Espagne , osait introduire dans un traité des con-
ditions injurieuses à sa maison. Isabelle remit la lettre
au duc d'Elbeuf qui la porta au duc d'Orléans 2 .
Il fallut aussitôt chercher à apaiser le duc de Lorraine,
et La Vaupot lui fut envoyé dans les derniers jours de
juillet pour lui porter les protestations d'amitié de Gaston
et l'assurance de n'être pas abandonné. Comme on ap-
prenait en ce moment à Bruxelles que le roi de France
' Mémoires de Richelieu, t. VII, f. 471.
2 L'abbé Scaylia au comte-duc. Bruxelles, le 2 août 1633. — Corr.,
t. I , f. 239 et Copia de la respuesta que se dio <U coude de Maure,
en Madrid , a 1° de ottobre 1633 ; Corr. de Philippe IV et de l'infante,
t. 32 , f. 283.
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massait des troupes sur les frontières de Lorraine , le
marquis de Celada , qui en se rendant en Italie devait
passer par Nancy, fut encore chargé de raffermir la
confiance du duc et de lui recommander de ne pas traiter
avec Louis XIII , mais de résister au contraire à l'in-
vasion en l'assurant qu'il serait secouru.
Le résultat de ces menées fut que d'Elbène, en revenant
à Bruxelles quelques jours après avec les conditions,
en somme assez avantageuses, que le roi de France
faisait à son frère pour prix de son accommodement ,
trouva Puvlaurens tout à fait opposé à la rupture du
mariage lorrain et insistant au contraire pour en faire
une des conditions du traité.
A l'exception des intéressés, personne n'avait su à
Nancy quelle était exactement la mission de La Vaupot ;
mais le bruit avait couru qu'il venait réclamer la prin-
cesse Marguerite au nom de Monsieur qui devait aller
l'attendre dans le Luxembourg. M r de Guron , résident
français en Lorraine, observateur vigilant de tout ce
qui s'y passait , donna immédiatement connaissance au
cardinal du bruit qui circulait. Cet avis parut bientôt
confirmé par la nouvelle du changement qui s'était
opéré dans les dispositions de ceux qui, de Bruxelles,
dirigeaient les négociations. Prévoyant les obstacles que
la réunion des deux époux allait faire naître , Richelieu
résolut aussitôt de s'y opposer.
Le cardinal n'était jamais embarrassé dans le choix
des moyens. Le but étant donné, peu lui importait
la voie à suivre pour y atteindre ; il n'avait pas de
scrupules. Dans les circonstances présentes , négocier
était bien lent et le temps pressait ; il était le plus
fort, il résolut d'employer la violence. Développant
— 337 —
avec son habileté accoutumée d'une part le plan de
campagne contre la Lorraine qu'il avait dressé , de
l'autre les griefs dont le duc Charles s'était rendu cou-
pable en transgressant en une quantité de points le
traité de Liverdun , il décida Louis XIII à lui déclarer
la guerre. Mais pour ne pas laisser deviner le coup
qu'il allait porter et mettre le prince lorrain dans
l'impossibilité d'y parer , jugeant , comme il le dit lui-
même , « qu'il n'y allait aucunement de l'honneur du roi
» de ne surprendre pas M. de Lorraine , vu que les
» offenses ouvertes qu'il commettait contre le roi l'aver-
» tissait assez , » sans aucune déclaration de guerre ,
il ordonna à M 1 ' de S'-Chamont d'entrer aussitôt en
Lorraine avec l'armée française et de couper toutes
les communications de Nancy avec les troupes du duc
campées du côté des Vosges. Des instructions secrètes
recommandaient de plus à ce général de faire arrêter
et conduire à Metz « avec tout respect et honneur »
les princesses lorraines si elles tentaient de s'éloigner
de la capitale où elles étaient en ce moment l .
Vers le milieu d'août , Nancy se trouva soudainement
investi , et si étroitement qu'il devint absolument impos-
sible aux habitants d'en sortir sans un sauf-conduit.
Le cardinal Nicolas-François , frère de Charles IV, se
hâta aussitôt d'entrer en communication avec Louis XIII.
Il le trouva bien plus outré du mariage de Monsieur
avec la princesse Marguerite, que M. de Guron , lui
dit-il , venait de lui apprendre , que des nombreuses
offenses — trente-six, suivant la liste qu'en avait dressée
1 Richelieu à M 1 de S^-Chamont. Châlons , 22 noùt 1633. d'Haus-
SONVILLB . t. I , )>. 275.
ME
Richelieu — dont le duc de Lorraine s'était rendu
coupable ; le roi , comme première condition de paix ,
exigeait que la jeune femme lui fût livrée.
On ne pouvait plus ouvertement avouer qu'elle était
l'unique cause de la guerre.
A la rentrée dans Nancy du cardinal de Lorraine , la
famille ducale résolut de faire évader la jeune princesse
pour la soustraire au sort qui semblait lui être réservé.
Mais là était la difficulté. Dans le camp français la
surveillance était extrême : le roi avait écrit lui-même
à M r de S^Chamont de redoubler de vigilance , et le
commandant des forces françaises lui avait répondu
qu'il guettait jour et nuit et saurait bien empêcher la
jeune femme de s'enfuir *.
Un premier projet d'évasion, où un religieux de l'ordre
de S'-François devait jouer le rôle principal , projet
hardi et hasardeux, ayant été éventé 2 , la princesse
de Phalsbourg en imagina un autre. Sous prétexte de
continuer plus librement les négociations , le cardinal
Nicolas-François se fit donner un sauf-conduit qui lui
permit de traverser à toute heure les lignes d'investis-
sement pour se rendre de Nancy au quartier du roi.
Après avoir habitué les Français à le voir passer et
1 M r de S i -Chamont à Louis X11I. 24 août 1633. Idem, p. 282,
note.
2 Benoist de Bellecour au secrétaire Bella Faille. Nancy, 24 août...
Une princesse s'estant préparée pour prendre son vol chez vous à
la conduitte d'un religieux de S'-François qui a résidé longues années
en Flandres; son dessein éventé n'a pu estre exécuté; il était hardi
et hasardeux ; je l'ai, souhaitée bien des fois par delà avant que
nous fussions investis, nonobstant cela peult estre qu'elle eschapera....
(Audience 659.)
— 339 —
repasser , le dimanche 28 août , à 4 heures du matin ,
il se présenta de nouveau aux avant-postes. M. de
S'-Chamont, encore couché, ne crut pas devoir se dé-
ranger pour visiter la voiture du cardinal , d'autant
moins que ses officiers l'assuraient que le prince lorrain
n'avait avec lui que sa suite accoutumée ; on laissa
celui-ci continuer sa route, sans remarquer un jeune et
beau cavalier assis à côté de lui et qui se couvrait
à demi le visage du rideau du carrosse, avec une négli-
gence si bien jouée qu'on ne soupçonna rien. C'était
la duchesse d'Orléans que la princesse de Phalsbourg
avait elle-même déguisée sous des habits d'homme , et
qui, coiffée d'une perruque, vêtue d'un haut de chausses
et d'un pourpoint de drap noir d'Espagne , bottée et
éperonnée , la plume au chapeau et le teint légèrement
bistré par un mélange de safran et de poudre à canon ,
était ainsi passée inaperçue. Elle ne tarda pas à rejoindre
près d'un bois voisin des chevaux que trois gentils-
hommes y tenaient préparés. Sous leur escorte, elle
ht ce jour là une traite de 13 lieues , non sans danger
d'être prise par un parti de Suédois qu'elle n'évita qu'en
se jetant au plus épais d'un fourré , et le lendemain
au point du jour elle arriva devant Thionville , si
accablée de fatigue que , descendue de cheval , roulée
dans son manteau et étendue sur l'herbe , elle s'endormit
profondément pendant que ses compagnons parlemen-
taient pour se faire ouvrir les portes de la ville.
Le comte de Wiltz , qui en était le gouverneur , était
absent en ce moment. Son lieutenant, aprésavoir autorisé
les fugitifs à pénétrer dans la place , se chargea de faire
parvenir à l'infante une lettre de la jeune princesse
qui lui paraissait , comme il l'écrivit au gouverneur .
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— 340 —
sous les habits qu'elle portait , le plus beau et le plus
bizarre jeune homme qu'il eût vu L
La comtesse de Wiltz , ancienne dame d'honneur de
l'infante, à qui la duchesse d'Orléans se fit connaître ,
la reçut aussitôt chez elle et lui fit revêtir les habits
de son sexe. Comme il pouvait se faire que les Français,
à la poursuite des fugitifs , vinssent s'établir aux alen-
tours de Thionville pour l'enlever quand elle tenterait
de quitter cette place , on résolut de l'en faire partir
aussitôt la nuit venue et dans le plus grand secret.
Le comte d'Emde , qui y était de passage , la prit dans
sa voiture , vêtue comme une simple femme de chambre
et la conduisit jusqu'à Marche où elle arriva le 2 sep-
tembre 2 .
Le courrier , parti de Thionville. avec la lettre de
Marguerite à l'infante , en portait une autre pour Puy-
laurens : « Monsieur , disait la jeune femme au favori
y, de son mari , je me suis sauvée par la grâce de Dieu
r> et me suis desguisée en habits d'homme, accompagnée
» de trois gentilshommes , l'un de Madame ma tante ,
» le second de mon frère aisné et le dernier qui est
» à moy ; des trois nous en avons perdu un la nuit ,
» qui court grande fortune d'estre arresté ; je suis à
r, Thionville , je vous prye de le faire savoir à la per-
1 L'abbé Scar/lia â Philippe IV. 28 septembre 1633. — Coït., t. I,
p. 292.
2 Le comte d'Emde à l'infante. Marche , 2 septembre. Madame ,
je viens ce jourd'huy en arrivant à Marche de recevoir les comman-
dements que V. A. at été servie me faire pour la conduite de la
princesse Marguerite et ensuite d'iceux ay donné ordre pour tel
convoy comandé par personnes de fiance que j'espère que demain
sans doute elle arriverai sans aucun danger à Namur... (Audience 665.)
■M
— 341 —
» sonno que vous savez et que j'attendray icy ses
y, commandements ; rien ne me presse d'en partir que
* pour luy obéyr, je vous prye que je sache sa volonté
» et croyez que je ne seray jamais ingrate ny mes-
» cognoissante des bons offices que j'y ai receus de
r, VOUS L r>
La nouvelle de l'arrivée de la princesse dans les
Pays-Bas fut accueillie par Marie de Médicis avec une
extrême satisfaction , « la plus grande , dit-elle , qu'elle
y> eût reçue en sa vie ; » elle se hâta de lui écrire en
l'appelant sa fille , déclara publiquement qu'elle la con-
sidérait comme telle et lui envoya tout ce qui lui était
nécessaire pour se vêtir. Le duc d'Orléans exprima
très-hautement d'abord toute la joie qu'il en ressentait,
et déclara que la princesse était sa femme et qu'il l'avait
épousée depuis près de deux ans ; mais le soir, d'Elbène
étant venu lui dire que le roi le déclarerait incapable
de lui succéder et disposerait les choses de manière à
l'empêcher de remettre jamais les pieds dans le royaume
s'il continuait à parler de la sorte , il devint pensif et ,
l'esprit frappé, courut chez le père Suffren lui demander
s'il croyait au pouvoir du roi de faire cette déclaration ,
et si son mariage clandestin pouvait lui attirer l'excom-
munication du pape , ce dont le menaçait aussi d'Elbène.
Sutfrcn le rassura en lui affirmant que Rome n'avait
jamais invalidé un mariage conclu régulièrement et
qu'aucune loi n'autorisait le roi son frère à l'empêcher
de lui succéder 2 .
1 D'Haissonvillk , t. I , pièces , p. 405.
? L'ablic Scaglia à Philippe IV. 5 septembre 1633. — Coït., t. I,
p. 20!) .
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— 342 —
Ainsi tranquillisé , Gaston partit pour Namur accom-
pagné d'une suite nombreuse pour y attendre sa femme
que d'Elbeuf et Puylaurens étaient allé rejoindre à
Marche ; impatient de la revoir , il se porta même à sa
rencontre jusqu'à ini-cliemin de Rochefort et ils revinrent
ensemble coucher à Namur.
Le 6 septembre la duchesse d'Orléans fit son entrée
à Bruxelles. L'infante alla la recevoir à une lieue de
la capitale , mit pied à terre en l'apercevant et la fit
entrer dans son carrosse ; ce fut elle encore qui la
conduisit à l'appartement qu'elle lui destinait et qu'elle
avait fait meubler le plus richement possible ; « car sa
» chambre , l'antichambre et la chambre de présence ,
« dit un des officiers du duc d'Orléans désigné pour
« la servir i, sont tapissez de drap d'or frisez... et les
» daiz à queue de mesme et marche-pieds de Turquie
» par touttes les chambres. » Le lendemain l'infante
lui fit encore présent « d'un habillé et déshabillé de
» princesse , depuis les mulles de chambre jusques aux
» rubans pour faire des vollans,... chemise de jour et
y de nuit , rabatz et tout ce qui est nécessaire , coffre
» de satin bleu remply de vazes précieux , pleins de
» senteurs et autres galanteryes. »
La reine-mère , retenue dans ses appartements par
une fluxion dentaire , fut la seule qui n'alla pas à sa
rencontre; mais elle la reçut néanmoins le jour même
et lui fit le meilleur accueil.
Le surlendemain , fête de la nativité de la Vierge ,
Gaston se rendit à pied à Notre-Dame de Hal , à trois
lieues de Bruxelles pour y faire « son bonjour » et
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1 D'Haussonvillk , t. 1 , p. -405.
■ 15
— 343
remercier Dieu d'avoir arraché sa jeune femme aux
dangers qui l'avaient menacée. Il paraissait alors avoir
sérieusement renoncé à. ses projets de réconciliation
avec son frère , et quelques jours après le duc de Lor-
raine l'ayant informé, en désespéré, des dures conditions
du traité que le roi de France voulait lui imposer , il
lui répondit de ne consentir en aucune façon à des
propositions aussi inconvenantes , et il loua hautement
la princesse de Phalsbourg qui lui avait fait dire qu'elle
préférait, quant à elle , mourir que d'y souscrire.
Mais bientôt la nouvelle de l'entrée de Louis XIII
à Nancy (25 septembre) ne laissa plus aucune illusion
sur le sort de la Lorraine ; Charles IV payait de la
perte presqu'absoluc de ses États ses trop vives sym-
pathies pour la cause du duc d'Orléans.
Gaston se montra tout d'abord très-affecté du malheur
de son beau-frère , mais ce ne fut qu'une ombre fugitive
sur cet esprit léger : comme il le dit bientôt après à sa
mère , « cela ne dérangeait en rien ses affaires , c'était
» de l'empire et de l'Espagne qu'il attendait des secours,
r, non du duc de Lorraine. » Il pouvait donc se consoler.
■M
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CHAPITRE XVI
Continuation des négociations aveu les Provinces-Unies. - Les plénipotentiaires beiges s'efforcent
ûe faire admettre comme bases du traité les articles de la trêve de 1009. - Exigences des
députes hollandais. — P. P. Rubens ni I.. H )'ip ï ,i, nl i >i.v
1 mmens ei le duc a ArsclioL — L Espagne- exige la relroccssiou de
Femanibouc. - Le président Roose est l'homme de confiance d'Olivarès. _ Richelieu s'efforce
de rétablir la ligue contre la maison d'Autriche et d'empêcher la conclusion de la trêve -
Mission du baron de Charnaeé à La Haye. - Le prince d'Orange entre en campagne - Prise
de Rlnuberg. - Le marquis d'Aytona s'empare de Stefenswerlli. - Irruption des Hollandais
dans le Pays de Waes. - Puteanus et l'auti-Puteanus. - Les Etats-Généraux envoient le duc
d Arschot a Madrid. - Projet de ligue contre la France. - Echec du duc de Feria en Alsace.
— Mort de l'infante.
■
Ce qui, bien plus encore que les intrigues et les
dissentiments des Français , avait occupé les esprits
à Bruxelles pendant l'année 1633, c'étaient les négo-
ciations de trêve avec les Provinces-Unies. Non seule-
ment l'infante avait autorisé les États-Généraux à traiter
en leur propre nom avec la Hollande , elle avait encore
permis de supprimer, dans la procuration qu'elle avait
remise aux délégués de l'Assemblée, la phrase indiquant
qu'elle agissait « en vertu du pouvoir et procure qu'elle
y, tenait de Philippe IV, „ les provinces du nord n'ayant
pas voulu admettre dans les préliminaires une pièce où
la souveraineté de l'Espagne était reconnue , même par
leurs adversaires. C'était là une concession extrêmement
grave, et qui de sa part équivalait presque à une abdi-
cation au bénéfice des États ; mais les circonstances
étaient telles que l'infante avait préféré , par un excès
de confiance , encourager les députés à persévérer dans
— 345 —
les sentiments d'inaltérable fidélité au roi d'Espagne
dont la majorité d'entre eux, par leurs serments et leurs
actes, avaient protesté plus d'une fois, que de risquer
de les désaffectionner en refusant de céder sur des
points qui , vu les dispositions de l'Assemblée , perdaient
beaucoup de leur importance.
Les bases de l'accord proposé par les plénipotentiaires
hollandais aux députés belges à La Haye avaient été
les mêmes que celles présentées à Maastricht par le
prince d'Orange aux trois délégués envoyés vers lui
au mois d'octobre ; mais les deux nations désiraient si
ardemment la paix , qu'en dépit des efforts de quelques
anti-trévisies hollandais gagnés à la France , il était
a prévoir que ces premières et exorbitantes prétentions
feraient bientôt place à des demandes plus acceptables.
Vouloir en effet éloigner les troupes espagnoles des
Pays-Bas alors que les Provinces-Unies comptaient dans
leurs armées des corps français, anglais h écossais;
exiger le démantèlement de quelques citadelles qui no
portaient ombrage qu'aux libertés municipales de villes
que les États du Nord n'avaient pas mission de défendre ;
s'immiscer dans la nomination des gouverneurs des
places maritimes et prétendre donner aux Etats-Géné-
raux le droit souverain de délivrer les brevets aux
officiers de l'armée et de recevoir leur serment , c'étaient
là toutes choses que les députés belges ne pouvaient
accueillir sans une entente préalable avec le gouver-
nement espagnol que systématiquement on repoussait des
négociations , ou qu'ils ne pouvaient usurper qu'à la con-
dition de rompre avec la métropole. Ils s'efforçaient
quant à eux do faire admettre pour bases de la négo-
ciation les articles de la trêve de 1609 ; mais les Hol-
— 346 —
landais leur répondaient que le secrétaire du conseil
privé P. P. Rubens, le commis Kesseler et d'autres
encore avaient déjà essayé de traiter sur ces bases ,
et proposé en outre l'échange ou l'abandon de quelques
parties du territoire ; que si d'outrés avantages ne leur
étaient pas offerts , il était inutile de continuer à né-
gocier.
Le 4 janvier , les États-Généraux demandèrent à
l'infante de leur faire délivrer copie des instructions
qui avaient été données à ces divers négociateurs 1 .
Rubens fut appelé à Bruxelles et , au sein du conseil,
d'Etat on décida de l'envoyer à La Haye « pour servir et
» assister Messieurs les députés des Estais à esclaircir
» et maintenir quelques poincts desquelz il avait par-
r, ticulièrement cognoissance. « En conséquence il écrivit
au duc d'Arschot pour le prier de lui faire obtenir un
passeport pour lui et deux ou trois serviteurs 2.
Mais il ne convenait pas sans doute à d'Arschot
d'avoir près de lui à La Haye un homme connu pour
son dévouement au roi d'Espagne et qui, sous main
peut-être et afin d'en recueillir honneurs et profits ,
comme lors de la paix avec l'Angleterre, chercherait
à se substituer aux députés des États. C'est de cette
façon, du moins, qu'il s'expliqua la demande de Rubens
et il résolut aussitôt de se plaindre à l'infante du rôle
qu'un tel procédé semblait lui réserver. Il lut la lettre
qu'il adressait à ce sujet à la princesse dans la séance
1 Actes des États-Généraux de 1632, t. II, p. 117.
2 Rubens au duc d'Arschot. Bruxelles, le 13 janvier 1633. — Notice
de M. Galesloot dans les Annales de l'Académie d'archéologie de Bel-
Clique, t. 19, l re série, p. 103.
— 347 —
du 24 janvier aux députés des États à Bruxelles , et
les évoques d'Ypres et de Namur avec le baron d'Ho-
boken « furent commis pour remonstrer à S. Alt. le
„ contenu de ladicte lettre et les considérations qui
« s'y présentaient *. »
Rubens fut très-étonné de la manière dont le duc
avait interprété sa demande : « Je suis bien marry
» d'entendre le ressentiment que Vostre Excellence a
- monstre , lui écrit-il , car je marche de bon pied et
- vous supplye de croire que je rendray toujours bon
- compte de mes actions. Aussi je proteste devant Dieu
- que je n'ay eu jamais autre charge de mes supérieurs
- ([m' de servir Vostre Excellence par toutes les voyes ,
» en l'entremise de ceste affaire , si nécessaire au ser-
» vice du roy et pour la conservation de la patrie ,
» parce que je m'estimerais indigne de vie sy , pour
„ mes inthérets particuliers , j'y aportasse le moindre
- retardement. « — « ...Je vous diray, lui répondit
v le duc, que toute l'assemblée qui a esté à Bruxelles
„ a trouvé très-estrange qu'après avoir supplié Son
„ Altesse et requis le marquis d'Aytone de vous mander
-, pour nous communiquer vos papiers,... vous ayez
a demandé un passeport ; m'important fort peu de quel
» pied vous marchez et quel compte vous pouvez rendre
» de vos actions. Tout ce que je vous puis dire, c'est
- que j<> seray bien aise que vous appreniez dorénavant
- comme doivent escrire à des gens de ma sorte ceux
» de la vostre. » Des biographes de l'illustre peintre
flamand ont relevé avec amertume l'affront fait par le
grand seigneur au grand artiste ; mais ils ont perdu
1 Cachet. Lettre* inédites de P. P. Rubens, introduction, p. LX.
I
■
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— 348 —
de vue que le duc d'Arschot , conseiller d'État et am-
bassadeur extraordinaire, des États-Généraux près des
Provinces-Unies, s'adresse non à l'artiste, niais au
secrétaire du roy cV Espagne en son conseil privé ,
comme Rubens lui-même se qualifie , c'est-à-dire à un
inférieur hiérarchique qu'il soupçonne, non sans raison,
de vouloir renouer à son insu avec le prince d'Orange
d'anciennes négociations i. Cette réponse un peu vive
décida toutefois Rubens à reprendre le chemin d'Anvers
et ses glorieux pinceaux , et ce fut l'abbé Scaglia qui
fut chargé de visiter secrètement le prince d'Orange
« pour chercher à sortir de l'ambiguité où se traînaient
r, les négociations , » en même temps qu'il irait porter
à la princesse palatine , qui résidait en Hollande , les
condoléances de l'infante à l'occasion de la mort de
l'Électeur Palatin, son époux 2. Mais la nouvelle
phase dans laquelle entrèrent bientôt les négociations
empêchèrent ce voyage de s'effectuer. Les Hollandais
ayant compris la nécessité d'abandonner quelques-
unes de leurs prétentions , émirent en revanche des
exigences nouvelles et demandèrent entre autres la
liberté de trafiquer dans tous les pays sous la domi-
nation espagnole. Or les plénipotentiaires belges ne
pouvaient naturellement laisser introduire cette question
1 L'abbé Scaglia à Oiivarès. Bruxelles, 17 janvier 1633. —Rubens
ha estado aqui algimas dias , parece paraque diesse aconocer a los
deputados lo que Su Ma d (Dios la guardes) ha de mucho tiempo
aca permitido que" se platicasse en esto de la tregua et justiflcar
que no avia intencion de ministros de impedirla sino de facilitarla
creo tambien que se incline aque se pratique de nuovo para reconocer
el animo del princ. de Oranges , ademas de lo que continuaron los
deputados su négociacion. — Corr., t. I, f. 144.
- L'abbé Scaglia à Oiivarès. 8 février 1G33. Corr., t. I, f. 144.
— 349 —
dans les débats sans être pourvus des pouvoirs néces-
saires pour la traiter au nom du cabinet de Madrid.
Il fallut donc revenir sur ses pas et les Provinces-Unies,
après avoir repoussé avec passion le nom même du roi
d'Espagne , durent réclamer des députés belges une
procuration de l'infante qui les autorisât, en vertu des
pouvoirs qu'elle avait reçus de Philippe IV le 26 juilllet
1629 , à traiter tant en leur nom qu'en celui de la
métropole. Cette procuration leur fut délivrée le 27 jan-
vier 1633, et comme les députés hollandais craignaient
que l'Espagne ne la considérât comme périmée et ne
fit des difficultés plus tard pour ratifier ce qui aurait
été conclu , l'infante s'engagea â écrire aussitôt à son
neveu pour faire renouveler ses pouvoirs.
Jusqu'alors les retards qu'avaient soufferts les négo-
ciations avaient été particulièrement l'œuvre de la
Hollande : l'exagération de ses prétentions et l'im-
possibilité des députés des États-Généraux belges d'y
souscrire les avaient arrêtées ; l'Espagne bientôt les
enraya à son tour en y introduisant une condition
nouvelle qui l'intéressait seule et qui remit tout en
question : elle exigea que Fernambouc lui fut rendue.
Or cette colonie était la récente conquête de la
compagnie hollandaise des Indes occidentales ; elle
y voyait le berceau de sa grandeur future et se refusait
â s'en dessaisir , avec autant de chaleur que l'Es-
pagne en mettait à vouloir en déposséder ceux qu'elle
appelait encore les rebelles et en qui elle devinait
des rivaux dont l'activité et l'intelligence des affaires
allaient bientôt attirer à eux , dés qu'ils y auraient mis
le pied, tout le commerce du nouveau monde au monopole
duquel elle prétendait pour elle seule.
H
1
I
— 350 —
C'était de parti pris que le gouvernement espagnol
en intervenant clans les négociations y avait introduit
cette condition qui devait devenir la pierre d'achoppe-
ment contre laquelle les efforts de tous les partisans
de la trêve allaient venir se briser. Il avait vu avec
un extrême mécontentement la réunion des États-Géné-
raux et surtout la mission dont l'infante les avait auto-
risés à se charger, de traiter directement avec les
Provinces-Unies ; cette politique d'apaisement avait
été très-sévèrement qualifiée par le cabinet de Madrid ,
et le marquis d'Aytona , qui s'y était associé, avait été
accusé de faiblesse et presque de trahison i. Olivarès
avait alors cherché autour de lui un homme qui sût faire
prévaloir dans les conseils de la gouvernante des Pays-
Bas la politique autoritaire qu'il avait adoptée , et il
avait jeté les yeux sur le président du conseil privé ,
Pierre Roose, en ce moment à Madrid, et qu'il s'em-
pressa de faire partir pour les Flandres , non pas avec .
des pouvoirs effectifs supérieurs à ceux qu'il devait à
1 Dans une lettre à Olivarès , datée de Bruxelles , 2 janvier 1633 ,
et que le comte-duc lut au conseil d'État , le marquis d'Aytona se
plaint amèrement des reproches qu'il reçoit du cabinet de Madrid :
» 11 y va également de ma tète , dit-il , si je défends les provinces
de Flandres sans observer les ordres du roi , et si je les perds en
les suivant. S. M. croit trop facilement à la trahison , et je n'ose
rien risquer de peur d'en être accusé. Il y a ici beaucoup d'envieux
et d'ennemis de V. Ex. , et ce serait un bien beau jour pour eux
que celui où ils me verraient dans cette triste position et pourraient
attribuer tous les revers à la nomination que V. Ex. a faite de moi.
Dieu et V. Ex. savent les efforts que j'ai faits, et combien de fois
je l'ai suppliée de m'excuser de venir servir en Flandres ; mais V. Ex.
et S. M. m'y .ont obligé , et par obéissance j'y ai consenti. Mais je
me vois si malheureux que je ne vois d'autres remèdes que dans la
mort (pero me veo tan aflixido que ne me parece que puede haver
otro remedio que la muerta). « — Arch. de Simancas , estado 2047, f. 10.
— 351 —
sa charge , mais comblé de tant de témoignages de
confiance l , que chacun dut voir en lui la personni-
fication la plus fidèle de la pensée du premier ministre
et l'arbitre souverain de toutes les décisions qu'il serait
nécessaire de prendre à Bruxelles sans consulter celui-ci.
L'infante elle-même n'était pas libre de se soustraire à
son contrôle 2 .
A peine de retour à Bruxelles , Pierre Roose n'eut
d'autres préoccupations cpie de hâter la dissolution des
États-Généraux; en attendant, pour les déconsidérer,
il leur opposa une force d'inertie que leurs remontrances
incessantes ne parvinrent pas à vaincre et qui , en ren-
dant stériles tous leurs vœux et toutes leurs décisions ,
devait persuader le pays de leur impuissance et de
leur inutilité. Il leur fit attendre pendant dix mois les
placcards contre les désordres des gens de guerre ,
dont leurs cahiers avaient été unanimes à demander la
répression , et quand l'infante réclama de Philippe IV,
pour leurs plénipotentiaires en Hollande , le renouvel-
lement de la procuration qu'elle tenait de lui pour traiter
1 Olivarès déclare au conseil d'État , le 12 avril 1G33 , que , si
Roose n'était pas revenu en Flandres , l'Espagne y aurait perdu
le peu qui lui en restait ; dans cette même séance il est décidé
qu'on ordonnera au marquis de Léganés de dire aux membres du
eonseil de Flandre à Madrid , le b on d'Auchi , Gavarelle , c te de
Solre , s r Berto et Gabriel Le Roy, que S. M. tiendra pour deservice
a sa couronne s'ils ne se montrent pas plus agréables à Roose.
— Ibid., f. 30. ,
- Dans la séance du conseil d'État du 21 septembre 1033 : 11
sera bon, dit Olivarès au roi, que V. M. écrive une lettre parti-
culière à S. A. pour la prier instamment de ne résoudre de boucbe
aucune affaire de quelqu'espéce qu'elle soit, sinon après consultes,
paraphées et"signées , parce qu'il le convient ainsi au service de
V. M. — Ibid., f. 2.
m
m
m
■
■
352
en son nom, ce fut encore Roose qui persuada le
cabinet de Madrid, non de la leur refuser, ce qui
aurait rompu immédiatement les négociations enta-
mées et décidé peut-être les États à en poursuivre
secrètement d'autres qui pouvaient avoir de terribles
conséquences pour la domination espagnole dans les
Pays-Bas , mais d'en retarder indéfiniment l'expédition
en affectant de la croire superflue.
Cependant si les nombreux intérêts qui étaient en
jeu n'avaient pas suffi à persuader l'Espagne de la
nécessité de conclure la paix , les efforts de la France
pour faire échouer les négociations auraient dû lui ouvrir
les yeux sur l'importance qu'il y avait à les mener
rapidement à bonne fin.
Depuis la mort de Gustave-Adolphe et la nouvelle
retraite du duc d'Orléans, Richelieu n'appréhendait rien
tant que de voir la maison d'Autriche débarrassée de ses
ennemis. Une fois l'Allemagne pacifiée et la trêve conclue
dans les Pays-Bas , l'empereur et le roi d'Espagne se
trouvaient libres de se retourner contre la France ;
aussi le cardinal mettait-il tous ses soins à empêcher à
tout prix la conclusion des traités : W de Feuquières
avait été envoyé vers les princes protestants et les chefs
suédois pour les déterminer à rester unis et hostiles à
l'empire , et M r de Charnacé était parti pour La Haye
afin de décider les Provinces-Unies à continuer la guerre
avec l'Espagne ou tout au moins, si la paix se con-
cluait, à 'y comprendre la France.
C'était le 13 janvier 1633 que Richelieu, désespérant
de soulever les Pays-Bas en s'appuyant sur la noblesse
ou sur les États-Généraux, avait signé les instructions du
baron de Charnacé , l'un de ses plus habiles diplomates.
353
Elles consistaient à offrir le secours de la France
aux Provinces-Unies , non plus jusqu'à concurrence du
million de francs qu'elle leur payait annuellement depuis
le commencement de la guerre , mais de quinze cent
mille livres en sus ; si ce subside était jugé insuffisant,
Charnacé pouvait promettre en plus 4000 fantassins et
600 chevaux , entretenus par le roi durant tout l'été
à la condition que pendant l'espace de trois ans il n'y
eût ni paix ni trêve, ou bien 6000 fantassins et 1000 che-
vaux, marchant sous les drapeaux de la France, pourvu
que le prince d'Orange voulût les employer avec son
armée à une conquête dont le roi pût avoir sa part.
Si ces offres n'étaient pas accueillies , le baron pouvait
porter à 12,000 hommes et 2000 chevaux commandés
par un maréchal de France le contingent que four-
nirait le roi ; mais ce secours , qui était l'équivalent
d'une alliance offensive et aboutissait à une rupture avec
l'Espagne , ne devait être offert que si la mission de
Feuquières en Allemagne était couronnée de succès :
tranquille de ce côté , Richelieu croyait pouvoir alors
s'abandonner à ses rêves de conquête , et un plan de
partage des Pays-Bas espagnols ('tait annexé aux ins-
tructions de Charnacé l .
L'habileté du négociateur consistait à décider les
Provinces-Unies à accueillir les offres de la France
1 La France devait avoir : le Hainaut , l'Artois, le Tournesis, Lille.
Douay etOrchies, la Flandre gallicane, c'est-à-dire Gravelines, Dun-
querque , Ostende, Nieuport , Namur et le Luxembourg.
File aurait laissé aux Provinces -Unies : le Brabant , Malines , le
Limbourg, la Frise, la Gueldre , la portion delà Flandre impériale
comprise entre l'Kscaut et la Hollande , et quelques petits fragments
du Luxembourg et du Namurois. (Avf.nf.i. , Corr. de Richelieu, t. IV,
p. 421.)
. ■
m
1
1
— 354 —
avant d'être arrivé aux derniers termes de cette pro-
gression , qu'il ne devait dévoiler que successivement ;
malheureusement M r de Hauterive , frère du garde des
sceaux disgracié , avait été mis par celui-ci dans le
secret , et il paya l'hospitalité que lui donna le prince
d'Orange en lui faisant connaître de prix élevé qu'en fin
de compte le cardinal était disposé à offrir. Aussi , Fré-
déric-Henri fit-il un froid accueil aux premières propo-
sitions du baron ; il laissa entendre qu'il n'ignorait pas
jusqu'où elles pouvaient s'étendre , et puisque la France
n'était pas absolument éloignée de l'idée de rompre avec
l'Espagne , il l'exhorta à s'y décider tout à fait , Ren-
gageant dans ce cas, au nom des États-Généraux de
Hollande , à réunir toutes ses forces à celles du roi ,
pour entreprendre la conquête des Pays-Bas et con-
sentant même à n'en rien conserver.
Certes, Henri IV n'eût pas perdu, en son temps,
l'occasion qui s'offrait à lui de reculer ses frontières.
Mais les circonstances présentes étaient bien différentes.
Louis XIII, sans dynastie, voyait l'héritier de sa couronne
au milieu du pays à envahir et tout disposé à faire cause
commune avec l'ennemi ; les raisons qui avaient empêché
l'année précédente Richelieu de provoquer une rupture
subsistaient toujours ; les événements toujours hasardeux
d'une guerre étrangère pouvaient ébranler bien des fidé-
lités militaires ; enfin la guerre avec l'Espagne n'était
pas des plus populaires en France , et beaucoup de
catholiques , de ceux qu'on appelait les cagots , la
blâmaient. La mission de M 1 ' de Feuquières en Alle-
magne n'avait pas eu non plus tout le succès qu'on en
espérait : l'alliance conclue à Heilbronn n'avait pas été
ratifiée par tous les princes protestants , et Wallenstein
- 355 —
qu'on avait espéré attacher à la ligue en lui offrant la
couronne de Bohême , trouvant plus avantageux de ré-
clamer pour prix de ses services , après la conclusion
de la paix , l'héritage de l'électeur palatin , ne semblait
nullement disposé à faire défection à l'empereur J .
Dans ces conditions, se lancer étourdiment dans une
guerre , même avec l'appui des Provinces-Unies et sous
la direction du prince d'Orange dont les talents mili-
taires étaient incontestables , c'était risquer gros jeu
pour des bénéfices très-incertains. Mieux valait attendre
que les circonstances devinssent plus favorables et ,
jusqu'alors, empêcher l'Espagne de reprendre haleine en
la faisant harceler par cet ennemi habile et entreprenant
qui , depuis plus d'un demi-siècle , luttait si avantageu-
sement contre elle.
Si les nouvelles prétentions du cabinet de Madrid au
sujet de Fernambouc n'eussent pas désespéré en Hol-
lande les partisans de la trêve, très-nombreux et très-
influents, cette politique oxpeetante du cardinal aurait
sans doute éprouvé un échec, et le prince d'Orange
eût laissé l'armée dans ses cantonnements ; mais la
demande de rétrocession de cette colonie augmenta
à un tel point les difficultés au milieu desquelles se
débattaient les négociateurs, qu'il sembla (pie tout allait
•être rompu, et Chamacé, habile a toujours saisir le
moment opportun, par l'offre des deux tiers comptant
du million promis, décida les États à reprendre les
opérations militaires tout en continuant à négocier.
Le il avril le prince d'Orange entra en campagne
à 1m tête de 25,000 fantassins et de 5000 chevaux ,
Geschichte Wallensteins von Leopoi.d von Ranke , p. 308.
356 —
et bientôt après le marquis d'Aytona en fit autant de
son côté. Mais l'espoir et le désir d'un prochain dénoue-
ment pacifique étaient si grands de part et d'autre , qu'il
était à présumer que cette prise d'arme , à laquelle
chacun s'était décidé à contre-cœur , produirait peu de
résultats. En effet , Frédéric-Henri se borna à aller
assiéger Rhinberg , la seule place sur les bords du
Rhin que les Espagnols possédassent encore ; au bout
de trois semaines elle tomba en son pouvoir. Elle avait
été si fréquemment prise et reprise par les deux partis
depuis un demi-siècle, que les Espagnols l'avaient sur-
nommée la Putana de la guerra.
Le marquis de son côté , après s'être avancé vers la
Meuse dans l'intention , semblait-il , de tenter quelque
coup de main sur Venlo ou Ruremonde , s'était tout
à coup dirigé sur Stefensverth. Cette ville, bâtie dans
une île de la Meuse et défendue par un château qui
avait appartenu à Henri de Bergh , avait jusqu'alors
été considérée comme une sorte de terrain neutre. Sa
résistance ne fut pas longue : le marquis s'y fortifia
en attendant un renfort de troupes impériales qui vint
bientôt le rejoindre; puis, après y avoir laissé une bonne
•garnison, il se retira sur Peelt , dans une position si
avantageuse que le prince d'Orange n'osa l'y attaquer.
Peu de temps après il vint s'établir à Diest, sa cavalerie
campée à Baelen et à Mole.
Il semblait que la campagne allait se terminer ainsi
sans autre engagement, quand tout à coup les Hollan-
dais, au commencement de septembre, débarquèrent en
Flandres et s'emparèrent sans coup férir des forts de
l'Etoile, près de Damme, et de La Philippine, près
du Sas.
— 357 — '
Cette reprise inattendue d'hostilités avait été provoquée
par la publication de deux pamphlets : l'un, sous le titre
de Remarques de religion et d'Etat , débutait par un
panégyrique de Philippe IV servant de préface aux
accusations les plus violentes contre les Provinces-Unies ;
l'autre , V Anti-Puteanus 1 , rempli d'injures à leur
adresse , annonçait faussement la rupture des négocia-
tions et réclamait la continuation immédiate des hostilités.
Ce dernier , dû à la plume de Gaspar Barleus , avait
la prétention de servir de réponse à une brochure ,
publiée en juin par Van de Putte , plus connu sous le
nom latinisé de Erycius Puteanus , professeur de langue
latine et historiographe du roi à l'Université de Louvain,
brochure qui mettait en parallèle les bienfaits de la paix
et les dangers d'une guerre poursuivie sans passion
par deux peuples faits pour s'entendre, et dont l'un d'eux
surtout, celui des Flandres, appelait une trêve de tous
ses vœux. Cet opuscule, peu volumineux et divisé en
autant de paragraphes qu'il y a de lettres de l'alphabet,
avait produit une immense sensation ; sagement pensé,
il avait été beaucoup lu, bien qu'écrit en latin, langue
que son auteur maniait avec une rare élégance. Mais
ou s'était bientôt avisé à Bruxelles que les Provinces-
i Le titre de ce pamphlet était le suivant: Anti-Puteanus sive poli-
tico-catholicus . Htateram Puteani inducias expendentis alia Statera
expendens , Cosmopoli , apud Belgam fidèle m ; — l'autre: Remarques
tir Religion et à" Estât sur le mandement des Estats rebelles et V indiction
tas faicte d'un jeusne général et jour de prières qu'ils ont assigné
au -M de ce mois d'aoust 1G33. Par où se verra provisionnellement le
tort qu'ils ont de, par ledit mandement, nous imputer la rupture du
traité de la tresve qu'euxmesmes ont violé, sous espoir de ruiner la
Religion Catholique et les affaires de Sa Majesté en ces Pays-Bas. —
Adressées au peuple catholique et fidèle, M. D.C. XXXIII.
IBL-
358
Unies y trouveraient matière à grandir leurs prétentions,
puisqu'ils y voyaient leurs adversaires aspirer si pas-
sionnément à la fin des hostilités, et on s'était empressé
d'en confisquer tous les exemplaires qu'on avait pu
atteindre ; maladresse insigne , qui avait grandi immé-
diatement l'importance de l'œuvre de Van de Putte
et n'avait pu l'empêcher de passer en Hollande , où les
révélations qu'elle contenait avaient paru l'expression
d'autant plus exacte de la vérité , qu'on avait mis dans
les Flandres plus de passion à vouloir la cacher.
U Anti-Puteanus et les Remarques de religion et
cl Etat avaient été écrits pour détruire l'impression pro-
duite par le Statera belli et pacis l du professeur de
Louvain ; mais ils avaient dépassé le but , et leur
publication était si inconsidérée , en présence des efforts
des Etats-Généraux de Bruxelles pour conclure la paix ,
qu'après de longues et orageuses délibérations , cette
assemblée réclama de l'infante ou le désaveu officiel de
ces deux factums ou le rappel des députés qui étaient
à La Haye. Mais la gouvernante n'était pas libre d'agir
comme elle le voulait ; Barleus et l'auteur anonyme
des Remarques avaient écrit sous l'inspiration du pré-
sident Roose qui , plus royaliste que le roi , avait cru
de cette façon éteindre le mécontentement que l'œuvre
de Puteanus avait fait naître à Madrid 2 : sans donner
1 Le titre de la brochure est le suivant : Eryci Puteani Belli et
Pacis .Statera , qtia induciee av.spieio regio inter Provincias rcgias et
foederatas tractari coeptœ expendentur . — Lovani , Joannem Oliverium ,
etc. Corn. Coenestenium. Anno 1633.
2 Dans la séance du conseil d'État du 12 septembre 1633 on lit :
" Julio Vaovio , par.lettre du 25 juin, envoie un livre que Puteanus
a fait imprimer ; il prouve le peu de prudence de l'auteur qui fut
359
satisfaction à la demande des États , Isabelle leur
répondit que la procuration de Philippe IV, attendue
depuis si longtemps, allait bientôt arriver; qu'elle jugeait
par les lettres que le roi lui écrivait que son désir le
plus ardent était de voir ses bons vassaux en repos
et en tranquillité ; qu'il importait donc en ce moment
de continuer les négociations avec la Hollande et d'y
laisser les délégués de l'assemblée (V octobre). Les
États n'insistèrent pas , mais ils se montrèrent décidés
à envoyer en Espagne une députation chargée de récla-
mer du roi cette procuration tant attendue et sans
laquelle leurs plénipotentiaires étaient réduits à l'im-
puissance, et de lui faire connaître avec exactitude l'état
des négociations , la nécessité de la paix et les difficultés
que les prétentions espagnoles relativement à Femam-
bouc avaient fait naître. L'infante qui , en juillet, alors
que l'assemblée avait déjà désigné deux députés, l'évêque
d'Ypres et le duc d'Arschot , pour se rendre à Madrid
dans ce but, était parvenue à la dissuader de les y
envoyer, consentit cette fois à les laisser partir ; l'évêque
s'étant excusé , le duc se décida à faire seul le voyage ,
et au milieu de novembre il quitta Bruxelles , emmenant
avec lui le pensionnaire Schotte et Jean-Henri Gobelinus
en qualité de secrétaire. Une suite peu nombreuse l'ac-
compagnait.
Les États-Généraux , dans leur séance du 1 1 no-
vembre , résolurent de rester réunis pendant toute la
durée de l'absence de d'Arschot pour être prêts à cor-
mai conseillé de l'imprimer. » — Waverus, assesseur des finances, a
qui le. livre de Puteanus est adressé , est peut-être le même que ce
Julio Vaovio, — (Arch. de Simancas . estado 2047 . f. 51.)
H
— 360 —
respondre toujours avec lui. S'ils avaient mieux connu
les sentiments du gouvernement espagnol à leur égard ,
ils se seraient sans doute dispensés de lui envoyer cette
mission. Le comte d'Olivarès était intimement convaincu
qu'ils étaient unis et d'accord avec les Provinces-Unies
pour secouer la souveraineté du roi d'Espagne , et qu'ils
n'attendaient pour provoquer la rébellion que la rup-
ture des négociations dont ils rejetteraient ensuite tout
l'odieux sur le cabinet de Madrid, malgré toutes les
concessions de celui-ci. Les troupes, qu'en ce moment
même Philippe IV réunissait en Allemagne, étaient tout
autant destinées à dissoudre l'assemblée qui portait
ombrage à son autorité, qu'à des expéditions militaires i.
Cette armée était celle qui , sous les ordres du duc
de Feria , devait accompagner le cardinal-infant à Bru-
xelles ; mais depuis qu'avait été conçu le premier projet
de sa réunion, le rôle qui lui avait été réservé avait
grandi en importance. En voyant les communications de
l'Italie et de la Bourgogne avec les Pays-Bas menacées
par l'occupation de la Lorraine par les armées de
Louis XIII , Olivarés avait pensé que le moment était
venu de faire subir à la France le châtiment de sa
conduite envers la maison d'Autriche, et de terminer
d'un coup la guerre en Allemagne et dans les Pays-Bas.
En écrasant l'allié des Suédois , des princes protestants
> Séance du conseil d'État du 11) mai 1033. - « Lus Estados Générales
» que llaman obedientes estan secretamente unidos y ligados y dé
» acuerdo contra la Soberania de V. M. y dominio de aqueîlos estados
>• y ajustados en la rébellion gênerai .. — "dit le comte de San Lueur
et plus loin : — « y V. U A . con en acostumbrado y avantajado prudenria
- desseo y previno las tropas de Alemania mas para deshazer esta
» junta que para conquistas militares. » — (iïstado l'047 , f. 28.)
lKj>
— 361 —
et dos Provinces-Unies, il espérait tarir la source de
ces secours d'argent qui les encourageaient à continuer
les hostilités et les décider à, la paix.
Les vieux régiments espagnols et italiens qui, par la
Valteline ei le Tyrol , allaient se réunir aux troupes
impériales, devaient être l'avant-garde d'une armée plus
nombreuse, composée de 30,000 fantassins et 10,000 ca-
valiers, dont le cardinal-infant serait Le généralissiiiae,
mais le duc de Lorraine le véritable chef militaire ;
Don Gronzalo de Cordova , don Carlos Coloma , M* de la
Motterie et M 1 ' de Fontaine devaient en être les maîtres
de camps généraux. Le commandement de la cavalerie
n'était pas encore donné, mais on le réservait au comte
Jean de Nassau, à Aldringer ou au comte Galas.
Indépendamment de ce vigoureux effort auquel l'Es-
pagne s'était résolue, elle comptait constituer une ligue
dans laquelle entreraient mus les ennemis de la France :
les léudalaires allemands et italiens de l'empire étaient
appelés a en faire partie, et Marie de Médicis e1 Gaston
d'Orléans devaient y trouver place. Sa part dans l'entre-
tien de l'armée allemande était fixéeà 40,000 écus par
mois ; elle devait de plus en donner 10,000 à. la reine-
mère et autant à Monsieur, et si, comme on le supposait,
avec le concours du duc de Lorraine ils parvenaient à
réunir 12,000 fantassins et autant de cavaliers pour
faire une diversion en France, 100,000 (''eus devaient
encore leur être comptés pour ces levées et , à chacun
d'eux, 25,000 par mois pour les entretenir. Ce n'était
pas tout : 0000 fantassins et 1000 cavaliers espagnols,
à la solde de Philippe IV pendant, six mois , devaient
inquiéter la frontière française opposée à celle où devait
agir la principale armée , qui serait réunie dans les
362 _
w
lft«
cercles de l'empire voisins de la Meuse , de la Moselle
et du Rhin , et 12 galères avec 2000 fantassins devaient
se tenir prêtes à la Corogne ou à Dunquerque à entrer
en action, pendant que 20 autres, portant 3000 hommes
de troupes sous le pavillon impérial , opéreraient dans
la Méditerranée. Le duc de Bavière, les électeurs de
Cologne, de Mayence et les autres princes catholiques qui
voudraient entrer dans la ligue devaient aussi avoir part
aux subsides espagnols ; mais le prix de tous ces sacri-
fices était stipulé dans un article secret qui était la
révélation du mobile auquel le cabinet de Madrid avait
obéi en s'y décidant : la ligue, une fois constituée,
devait s'engager à agir avec toutes ses forces contre
les Provinces-Unies pour en obtenir une bonne paix ,
si les conférences de La Haye n'aboutissaient pas à une
trêve honorable.
Dès l'instant qu'elle sortait de sa réserve envers les
princes émigrés, il était à supposer que l'Espagne renon-
cerait aussi à se montrer plus longtemps défiante envers
les membres de la noblesse française que Gaston et
Marie prétendaient gagnés à leur cause. En effet Phi-
lippe IV, dans ses instructions , recommande à l'infante
d'engager ses hôtes royaux à reprendre immédiatement
leurs négociations avec les ducs de Guise et d'Épernon
pour favoriser un soulèvement dans la Provence et la
Guienne ; mais celui dont le concours lui paraît le plus
précieux pour troubler la France , est le due de Rohan ,
le chef avoué des Huguenots : .
On s'étonnera peut-être de voir le roi catholique cher-
1 Formo y condicioaes de la liga. — Coït, de Philippe IV et d'Isa-
belle , t. 32 , f. 250.
— 363 —
cher à s'unir aux hérétiques et charger la pieuse infante
de négocier avec eux ; mais les exigences de la politique
avaient fait imaginer un excellent sophisme pour tran-
quilliser les consciences qu'une telle alliance aurait pu
troubler. - Elle ne devait pas servir à accroître en
- France l'hérésie qui y était parfaitement tolérée ,
* mais à empêcher le roi très-chrétien de lui prêter
- ses forces là où elle pouvait grandir encore et finir
» par dominer, de façon à ne pouvoir plus être écrasée
» par des moyens humains 1 . - C'était Philippe IV qui
donnait cette explication à sa tante, et l'infante n'en
paraissait pas scandalisée ; toutefois elle jugeait que
le pape , que l'on espérait rallier à la ligue , pourrait
v trouver prétexte à quelque scrupule de conscience ~\
et conseillait de suspendre les négociations avec le chef
des Huguenots jusqu'à la conclusion des traités avec les
autres alliés ; de confier ensuite le soin de les poursuivre
à la reine-mère ou à Monsieur, et de leur parler seulement
alors de la ligue formée, afin de ne pas donner l'éveil à
Richelieu , toujours trop bien servi par les indiscrétions
de leur entourage. Précautions vaines ! Un démon
familier , ou quelque mystérieux rapport de sa police
secrète, informait toujours le cardinal des coups que
ses ennemis voulaient lui porter : au moment même
où s'échangeaient entre Bruxelles et Madrid ces corres-
pondances sur la défection espérée du duc de Rohan ,
Richelieu le rappelait en France, de Venise où depuis
deux ans il était exilé, et se l'attachait irrévocablement
i Philippe IV a riiila.de . i octobre 1033. — Ibid., f. 247
2 L'infante à Philippe IV. 12 novembre. — Ibid., i'. 323.
■H
Ml
— 364 —
■
i
en lui confiant une mission importante auprès des cantons
suisses.
^ C'était pour les promoteurs de la ligue un contre-temps
fâcheux ; il n'est pas bien certain cependant que , même
avec l'aide de l'Espagne, le parti huguenot aurait été
encore assez vivace en France à cette époque pour y
soulever des troubles bien sérieux. Un autre événement
porta , tout à son origine , à ce projet de ligue un coup
bien plus funeste.
Le duc de Feria, par le Tyrol et l'Engadine, avait
passé d'Italie en Allemagne et , après s'être réuni aux
troupes impériales d'Aldringer , avait passé le Rhin à
Bâle (20 octobre) pour pénétrer en Alsace. Le duc de
Lorraine espérait qu'il continuerait sa route vers ses
Etats pour en chasser l'armée française qui les occupait,
et celle-ci, peu nombreuse et disséminée dans un pays
dont les habitants lui montraient beaucoup d'hostilité ,
se sentait fort peu rassurée. Richelieu seul , au milieu
de l'émotion générale dont ni le roi ni ses meilleurs
généraux n'étaient exempts , les abjurait de ne pas
perdre confiance et de n'abandonner aucun des postes
qui leur assuraient la possession certaine de leur récente
conquête. Il avait foi dans ses alliés d'Allemagne, dans
Bernard de Weimar surtout, l'élève de Gustave-Adolphe
et l'héritier d'une partie de son génie. Sa confiance ne
fut pas trompée. Bientôt Aldringer, obligé de voler' au
secours du duc de Bavière pressé par les Suédois , dut
abandonner l'armée espagnole à elle-même. Trop faible
désormais pour rien tenter, confiné dans un pays pauvre
et dénué de ressources, le duc de Feria, après avoir
vu ses soldats décimés par la misère , la faim et le froid
surtout, auquel ne les ava^t pas habitués le doux climat
365
de l'Italie , fut obligé de battre en retraite et de repasser
le Rhin à Brissach, serré de près par l'armée protestante.
Presqu'en même temps l'archiduchesse Isabelle mourait
des suites d'un refroidissement qu'elle avait pris en sui-
vant à pied une procession dans les rues de Bruxelles.
Elle s'était couchée le dimanche 26 novembre à midi ,
atteinte d'utions données au & de Roquemont pour se rendre
à Péronne , où il devait avoir une entrevue avec l'abbé d'Elbène. Arch.
des affaires étrangères à Paris. France , septembre à décembre 1633 ,
f. 63 à 121. — Avenel.
3 Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 471.
— 375
roi d'Espagne avait cependant, dans le présent et dans
l'avenir, de si grands inconvénients que Richelieu dé-
sirait ardemment le voir rentrer en France , même au
prix de concessions considérables; quitte, après avoir
endormi sa défiance , à détruire la pernicieuse influence
de son favori en mettant celui-ci en lieu sûr. Mais
n'eût-il pas fallu aussi emprisonner Monsieur pour l'em-
pêcher alors de fuir de nouveau ? Catherine de Médicis
avait pu , un jour , faire arrêter le duc d'Alençon ; mais
elle était la reine , Richelieu n'était que le premier
ministre , et c'est sur lui que retomberait tout l'odieux
de cette mesure , quand bien même le roi l'ordonnerait.
C'est lui qu'on accuserait, au grand avantage sans doute
du parti des mécontents , de vouloir confisquer à son
profit l'autorité royale par l'emprisonnement de Gaston
et l'exil de Marie. Et si, malgré ses gardes, le duc
d'Orléans parvenait encore à s'échapper , séparé de
Puylaurens qui , de tous ses conseillers , avait été jus-
qu'alors le plus opposé à son alliance avec la reine ,
n'était-il pas à craindre de le voir s'unir à celle-ci
et constituer imparti puissant, que la mésintelligence
entre la mère et le fils avait seule empêché jusqu'en
ce moment de se former ?
Ces considérations décidèrent Richelieu à prendre un
moyen terme et à offrir à Monsieur, sinon la Champagne
et la Bourgogne , au moins des conditions encore fort
avantageuses : le payement de ses dettes , son réta-
blissement dans ses apanages et ses pensions , le gou-
\ finement d'une province centrale, l'Auvergne, où il
aurait la liberté de vivre avec ses compagnies de gardes,
ses gendarmes et ses chevau-légers ,- indépendamment
d'importantes gratifications pour Puylaurens , et enfin
^M
BH
m
— 376 -
la grâce pleine et entière de presque tous ceux qui
formaient sa petite cour.
Ces contre-propositions furent mal accueillies à
Bruxelles ; elles n'offraient en effet aucune sécurité
au prince ni à son favori , et les négociations furent
encore une fois suspendues.
En ce même moment , Marie de Médicis , persuadée
par la déclaration de Puylaurens à Chanteloube et parles
explications de son fils à don Gonzalo qu'il lui fallait
renoncer à l'espoir de voir jamais Gaston unir sa cause
à la sienne , se décidait de son côté à négocier, mais
plus directement avec le roi qu'avec le cardinal.
Nous avons dit un mot déjà des relations qui s'étaient
rétablies entre Louis XIII et sa mère , à la suite de la
mission de Des Roches à Gand. Dès le 11 juin 1633,
en effet, Marie avait envoyé M. de Heurtaut à son
fils pour le remercier de l'intérêt qu'il lui avait
témoigné ; le 7 juillet, M. de Brasseux s'était encore
rendu près du roi pour s'informer si les eaux de. Forges,
qu'il venait de prendre , lui avaient été de quelque
efficacité , et le 25 le sieur Jacquelot était à son tour
allé le prier d'autoriser le médecin Riolant à passer
au service de la reine. Ces divers voyages avaient fait
courir en Flandre le bruit du prochain retour de Marie
en France, et nous • avons vu comment alors elle en
avait profité pour jouer Puylaurens. A cette époque ,
tout en posant des jalons pour l'avenir et en sondant
le terrain , elle ne paraissait pas encore prévoir la
possibilité de négocier avec son fils ; elle ne comptait
triompher de son adversaire abhoré qu'au moyen d'une
union intime ave.c Gaston et des secours de l'empire
et de l'Espagne.
— 377 —
A son retour de Grand à Bruxelles , renonçant à
occuper le palais archiducal , elle s'était logée clans un
hôtel loué aux environs de la place du Sablon ; mais
la pension mensuelle de 8000 ducats que lui servait
l'Espagne no lui suffisant plus pour maintenir sa petite
cour sur le pied considérable qu'elle lui avait donné ,
elle avait , par motif d'économie , diminué son train de
maison et autorisé tous ceux de ses gentilshommes qui
le désiraient à négocier leur rentrée en France ; elle
en avait aussi congédié quelques-uns sur la fidélité
desquels elle avait des doutes , et parmi eux le com-
mandeur de Valençay, qu'elle soupçonnait, non sans
raison , de la trahir L
Plus isolée alors qu'elle ne l'avait jamais été, privée
du plus grand nombre de ces courtisans du malheur
qui , au commencement de son exil volontaire , avaient
contribué par leurs discours à nourrir ses illusions , elle
s'était imaginée qu'en traitant, à l'insu du cardinal,
directement avec le roi , elle pourrait obtenir des con-
ditions acceptables. Les nouvelles qu'elle recevait de
Paris avaient tout particulièrement contribué à lui inspi-
rer cette conviction : on lui écrivait que Richelieu était
dangereusement malade, et que Louis XIII avait laissé
entendre en plusieurs occasions qu'il ressentait doulou-
reusement l'absence de sa mère et regrettait le traitement
qu'il lui avait fait subir. D'autre part , plusieurs des
parents et des créatures de Richelieu l'avaient suppliée.
i L'abbé Scaglia à Philippe IV. 10 août 1633. — Correspondance ,
t. I , f. 252, et Instructions pour Des Roches-Fumée. Avenel , Corr,
de Riclielieu , t. IV. — La Gazette- de Renaudot , du 29 juillet 1G33,
donne le détail des réformes faites par la reine à sa maison.
— 378
■
t&L-
de leur permettre de parler au cardinal pour qu'il
s'employât à la réconcilier avec son fils. La reine en
avait conclu que le moment était opportun pour entrer
en négociation , et après avoir prié le roi d'Espagne
d'agir de toute son influence auprès du général de
l'ordre des Jésuites , auquel appartenait le confesseur
de Louis XIII , pour qu'il ordonnât à ce religieux de
chercher à rendre l'esprit de son royal pénitent favorable
a la demande quelle allait faire i, elle avait envoyé
à Paris, vers la fin d'octobre, l'un de ses gentilshommes,
M'' de Villiers S'-Genest, parent de S'-Simon, le grand-
écuyer du roi.
Le 6 novembre, M 1 ' de Villiers fut reçu par Louis XIII.
Après s'être informé de sa santé et lui avoir fait les
compliments de Marie de Médicis , il demanda une
audience particulière qui lui fut accordée. Il fit alors
connaître au roi que la reine l'avait chargé « de lui
» représenter les mauvais traitements qu'elle recevait
» de Monsieur par les conseils de Puylaurens , qui lui
» faisait des algarades et des affronts tous les jours ;
» que quatre ou cinq jours avant son départ de Bruxelles,
» il était venu dans la chambre de la reine, accompagné
» de 25 gentilshommes armés de longues épées au côté
» et faisant comme s'ils eussent voulu narguer la reine,
» U Rey nu S°' manda hacer luego la diligencia que la reyna-
» madré dessea con el g-rai de la compa para que en cargar el confesor
-. del Rey X™° lo que en materia de conciencia pareciere a proposito
» sin que parezca que es motibo de S. M. C» por que a proveche
« mas si bien se puede recelai- alguna contemplacion del gai al card-'
» de Richelieu, por el respecto que le tiene y la del confesor del
» Rey podra ser mayor. ,. (Respuesta que se dioalpapel que en 23 de
» juho dio el conde de Maure 'en nombre de la reyna- madré.) —
Correspondance de Philippe IV et de l'infante , t. 32 , f. 125
m'
— 379 —
* qui de dépit s'était retirée dans son cabinet où elle
» pleura longtemps , et que Puylaurens , sortant après
„ de la chambre , dit qu'il était venu là pour faire voir
» à tout le monde l'autorité et le crédit qu'il avait
r, dans la maison de Monsieur et le respect qu'on lui
» portait ; ce qui augmenta le déplaisir de la reine
t quand elle le sut , et ce d'autant plus qu'elle savait
r, que Monsieur n'agissait point par lui-même , mais
„ suivait absolument les mouvemens de Puylaurens;
- que pour ce sujet elle suppliait Sa Majesté d'avoir
» soin de sa santé , non seulement pour l'amour de
» lui , mais pour l'amour d'elle , qui aimerait mieux
» mourir que de se voir réduire en l'état de tomber
» sous leur tyrannie. » Elle priait enfin le roi : « de
» croire qu'elle n'avait eu aucune part en tout ce que
* Monsieur avait fait contre Sa Majesté ; qu'il ne lui
» parlait point d'affaires, et que même le dernier voyage
„ de Languedoc avait été fait à son desçu L »
Tel fut, à en croire le cardinal de Richelieu, le
langage de S'-Genest. Cette relation nous paraît fort
suspecte : les lettres de l'abbé Scaglia , si prolixes de
détails sur les dissentiments entre la reine-mère et
Monsieur , surtout en ce qui concerne Puylaurens , ne
disent rien de cette algarade ; elles semblent même
indiquer qu'à cette époque un certain refroidissement
existait entre Gaston et son favori à la suite d'une
entrevue que Marie avait eue avec son fils le 15 octobre.
La reine lui avait alors répété certains propos de Riche-
lieu : le cardinal, étant à Nancy, avait dit, rapportait-on,
que quelqu'un cherchait à lui vendre le duc d'Orléans ;
1 Mémoires de Richelieu , t. VII , p. 456.
H
I
— 380 —
que le prix ne l'arrêtait pas, mais qu'il voulait, cette
fois , qu'on le lui livrât de manière à n'avoir plus jamais
besoin de l'acheter encore. En entendant ces paroles,
Monsieur avait répondu avec colère qu'il n'était pas un
enfant qu'il fût si facile de vendre. La reine avait cherché
à l'apaiser en rejetant ce propos sur l'insolence bien
connue du cardinal; mais d'Elbeuf, qui se trouvait présent,
avait alors rappelé perfidement les 400,000 francs reçus
jadis par Puylaurens et Le Coigneux lors de la première
retraite de Gaston en Lorraine L
En supposant même que l'abbé Scaglia ait pu ignorer la
visite insolente de Puylaurens. qui s'expliquerait peut-être
alors par le désir du favori de se venger des insinuations
de la reine, on comprend difficilement que le récit de
ce qui s'y passa fit le fond du discours de M r de Villiers.
Ou bien le roi , en rendant compte au cardinal de cette
entrevue , s'est étendu sur ce sujet plus que de raison
pour ne pas lui conter tout ce que S'-Genest lui avait
dit de la part de la reine-mère , ou, ce qui est plus
probable, Richelieu, dans ses Mémoires, a exagéré
l'importance de cet incident pour prouver que Marie
n'avait aucun regret de sa conduite passée , ni aucun
désir de s'amender, et que les avanies dont l'abreuvaient
Monsieur et les siens étaient les seules causes qui
l'avaient décidée à traiter avec le roi, qu'elle espérait
attendrir sur son sort.
Toujours selon les mémoires du cardinal , le roi
répondit « très-précisément et très-judicieusement » qu'il
était bien marri de tout ce qu'il venait d'entendre , mais
1 L'abbé Scaglia au roi et au comte-duc. 17 octobre 1633. — Cor-
respondance , t. I.
Wi
le
381
que sa mère n'en serait pas là si elle avait suivi ses
bons conseils ; qu'il avait peine à croire à toute l'affection
qu'elle lui témoignait après la conduite qu'elle avait
tenue ; qu'il savait parfaitement la part qu'elle avait
prise à l'expédition du Languedoc où ses pierreries
avaient été employées à acheter des armes pour les
rebelles ; enfin qu'il voyait avec peine qu'il n'y aurait
pour lui aucune tranquillité en France si sa mère y
revenait ; non pas qu'il crût qu'elle lui voulût du mal ,
mais parce que tous êeux qui l'entouraient, et qu'il ap-
pelait les méchants et les brouillons , recommenceraient
leurs cabales et leurs intrigues. Il ajouta encore que
si la reine avait pour lui tant d'affection , elle devrait
bien aussi aimer le cardinal « pensant aux grandes
v choses que Dieu , par ses bons conseils , avait fait
» la grâce d'exécuter à la gloire de son Etat depuis la
« prise de la Rochelle , mais qu'il voyait bien que ,
r> tandis qu'elle aurait auprès d'elle pour son conseil
» telles gens comme étaient le père Chanteloube et la
v du Fargis, il ne fallait point parler d'accommodement,
» ni espérer de pouvoir ramener son esprit. »
Or au moment où le roi adressait à M 1 ' de Villiers cette
dure mercuriale à l'adresse .de la reine , il y avait
quelque temps déjà que M me du Fargis avait perdu toute
influence sur Marie de Médicis qui , l'appréciant à sa
juste valeur , avait employé tout ce qui lui restait
d'influence près du duc d'Orléans pour l'empêcher de
la donner pour dame d'honneur à sa jeune femme. Quant
au père Chanteloube, il était toujours en faveur , et la
confiance que lui témoignait la reine , la. protection dont
elle le couvrait paraissaient d'autant moins explicables
au roi que, tout récemment, le parlement de Metz avait
H
t- 382
m
wm
H
n
m
condamné le prêtre oratorien à la peine de mort , comme
coupable d'avoir stipendié un assassin pour se défaire
de Richelieu.
On n'a pas oublié que M r de Rogles, en décembre 1632,
avait reçu la mission de réclamer de l'infante Isabelle
et des États-Généraux l'extradition du père Chanteloube,
convaincu « d'avoir attenté contre la personne de M r le
» cardinal. » C'était après la publication du pamphlet
intitulé « Questions d'État » et l'arrestation à Paris
d'un neveu de ce religieux. Faute de preuves, ce jeune
homme avait été rendu à la liberté après une longue
détention ; mais la haine tenace de Richelieu envers
son oncle ne s'était pas amoindrie et, jusque dans les
instructions de Des Roches-Fumées , elle s'était mani-
festée par cette phrase caractéristique : « S'il rencontre
y le S 1 ' de Chanteloube ou S'-Germain par hasard, il
« ne les saluera point. Il saluera le commandeur de
» Valençay et ne fera point de difficultés de luy parler
» si l'autre luy parle, et luy dira, en passant : On
» sçait bien que vous n'estes pas de ceux qui font le
» pire et que vous n'aimez pas la domination du S 1 ' de
y Chanteloube 1 . »
^ La mission de Des Roches près de la reine malade
n'avait pas été en effet seulement de pure courtoisie ;
la manière dont il devait se conduire avec ses principaux
serviteurs lui avait été minutieusement prescrite et il avait
aussi été chargé de sonder adroitement les dispositions de
Marie de Médicis à l'égard du cardinal. Richelieu, à cette
1 Instruction du roy selon laquelle le S 1 ' de Roches, cap. des chevau-
légers , se conduira au voiage que le roy l'envoie faire vers la reyne
sa mère. Avenel , t. IV, p. 463.
— 383 —
époque , n'était peut-être pas très-éloigné de favoriser
sa rentrée en France si elle manifestait quelques regrets,
ou si elle laissait entrevoir le désir de tout oublier.
Il avait même, au sujet de son retour, fait consulter
Châteauneuf par Lamont, gouverneur de la forteresse
d'Angouléme où l'ancien garde des sceaux était ren-
fermé , et le vieil homme d'État s'était écrié que si le
cardinal faisait cette faute il était perdu , que jamais
la reine ne changerait et qu'elle recommencerait tout
ce qu'elle avait fait l .
Marie de Médicis avait du reste pris soin de montrer
que si quelque chose avait changé en elle depuis son exil,
ce n'était pas son aversion pour le cardinal. Des Roches
devait lui tenir ce discours : « Madame , M r le cardinal
r, m'a chargé de dire à V. M. que, bien qu'il sçache
» à son grand regret combien son nom vous est odieux ,
r> il ne laisse pas de vous supplier de souffrir que je
» vous die de sa part que vous n'avez point de serviteur
r, qui vous soit plus affectionné que luy, ny qui reçoive
» plus de desplaisir de vostre maladie. » L'instruction
ajoutait : Si la reine parle à Des Roches du cardinal
il lui pourra dire : « Madame , vous aviez voulu abso-
» lument perdre M 1 ' le cardinal qui a tousjours esté
y> passionné à vostre service , sans vous séparer de ce
» dessein ; le roy estimait ne le pouvoir souffrir sans
» se faire un notable préjudice. En suite de ce dessein,
v vous vous estes liée avec diverses personnes odieuses
m au roy, vous estes sortie de France ; qu'a-t-on peu
t faire ?
1 V. Cousin. M« te de Chevreuse , note du chapitre III.
■
H
384
» J'ay ouy dire plusieurs fois à M r le cardinal qu'il
» scavait plus certainement, qu'il n'estoit asseuré de
y voir ce qui estait devant ses yeux , qu'on vous a
» trompée en tous les sujets qu'on a pris pour le mettre
« mal contre vous. Qu'il eust bien peu vous en esclaircir,
» mais que jamais vous ne l'aviez voulu souffrir, ains
» luy avez dit en présence du roy que vous estiez irré-
■» conciliable et le vouliez estre...
» Je l'ay veu plusieurs fois les larmes aux yeux
» parlant de ceste affaire et disant , qu'outre qu'il ne
y> vous avait jamais offensée , vous sçavez bien qu'il n'a
» rien oublié de ce qu'il a pu pour se raccommoder
» avec vous.
v Au reste ce qui, à mon petit jugement, m'a fait
» recognoistre la passion que M r le cardinal a pour
» vous, c'est que jamais il ne vous a imputé le mal
r> qu'on luy a fait , et les vilenies que l'on a escrittes
» contre luy, mais bien à ceux qui estoient autour
r> de VOUS. r>
Quelle modération ! quelle habileté ! et qu'alors il eût
été facile à la reine de rentrer en grâce en jetant
par dessus bord quelques-uns de ses serviteurs , ceux-là
justement qui, dans la guerre de plume ouverte contre
le cardinal , lui avaient porté les plus cruelles bles-
sures. Mais Marie n'avait pas répondu un mot au
compliment que lui avait fait Des Roches au nom du
premier ministre : dédaigneux silence , plus injurieux
mille fois que toutes les ' récriminations qu'elle aurait
pu lui adresser , « qui montrait la fermeté avec laquelle
■n elle persévérait en la mauvaise volonté qu'elle avait
» contre lui , » et avait dispensé l'envoyé de Richelieu
de remplir la dernière partie de son mandat.
%
— 385 —
Désespérant de voir jamais s'éteindre la haine que
la reine-mère lui portait , le cardinal avait alors non
seulement renoncé à de nouvelles tentatives de récon-
ciliation mais , profondément blessé de l'accueil fait à
ses avances , il s'était encore juré de mettre obstacle
à toutes celles qu'elle même ferait auprès du roi. Pour
atteindre ce but , il n'avait pas hésité à la noircir dans
l'esprit de Louis XIII en la lui représentant comme
complice des criminels qui attentaient à sa vie, puisque,
selon lui, elle protégeait ceux qui méditaient le meurtre
et payaient le meurtrier.
Vers le milieu de septembre 1633 , le parlement de
Metz , nouvellement institué et qui avait à cœur de
prouver sa reconnaissance au premier ministre , avait
condamné à être rompu vif sur la roue pour attentat
à la vie du cardinal le nommé Alfeston , natif de
Châlons et fils du lieutenant criminel de Vitry. Alfeston
avait pour complices : Isaac Saulcier , ancien valet de
chambre- de feu le maréchal de Marillac , et Hélie
Bélanger , dit Mermont , qui avait servi dans la com-
pagnie des gardes de la reine-mère à Bruxelles. D'après
l'accusation , La Roche , valet de Chanteloube , avait
engagé Alfeston à assassiner le cardinal ; il lui avait
assuré , au nom de son maître , que ce meurtre serait
agréable à Dieu , lui avait promis une forte récompense
en cas de réussite et lui avait remis comme avance
une somme de cent écus. C'était encore La Roche qui ,
dans le logis du prêtre oratorien , avait racolé les deux C ^
autres complices et leur avait donné à chacun cent
francs « en patagons. » Alfeston était allé les attendre
hors de Bruxelles , à une demi-lieue de la porte de
Namur , au logis du capitaine du charroi de la reine-
— 386 —
■
mère, monté sur un cheval gris-pommelé nommé le
Grand-Hongre ou le Polacre , que La Roche lui avait
envoyé par maître Claude, cocher de Chanteloube. Ce
cheval, qu'on lui avait donné comme étant de grande
fatigue , appartenait à l'écurie de Marie de Médicis et
on l'avait fait revenir tout exprès à son intention
de Namur, où l'avait laissé la duchesse d'Ornano en
allant à la rencontre de la duchesse d'Orléans.
Le crime devait s'exécuter à Châlons lorsque le car-
dinal y passerait à son retour de Lorraine : de la
fenêtre d'une maison à plusieurs issues en face de celle
qu'il devait occuper, au moment où il apparaîtrait sur
le seuil de la porte, Alfeston devait lui tirer un coup
de mousquet.
Tous ces détails résultaient des révélations de Saul-
ciêr et de Mermont et des aveux arrachés à Alfeston
par la torture. Toutefois, ce n'était pas la délation de
ses complices qui avait mis ce dernier entre les mains
de la justice , mais le meurtre d'un nommé Clerbourg
auquel, toujours selon l'accusation, il avait confié son
dessein et dont il s'était défait aux environs de Toul
de crainte de trahison.
Le parlement de Metz, en condamnant Alfeston,
décréta prise de corps contre Chanteloube , La Roche
et Garnier , ancien secrétaire du maréchal de Marillac ,
« les deux premiers parce qu'ils avaient été chargés
» par le criminel et ses complices, et le dernier en
». ce qu'il était fait quelque mention de lui par le procès,
» qui donnait lieu de le soupçonner. »
On remarqua que Saulcier et Mermont ne furent pas
inquiétés , quoiqu'il ne fût pas dans les habitudes de la
justice d'alors de payer de leur grâce les dénonciateurs.
mn-i
Plus tard on trouva singulier qu'Alfeston , comme tous
ceux qui furent accusés de s'être laissé armer par les
émigrés de Bruxelles pour attenter à la vie de Richelieu,
fut convaincu d'un meurtre qui entraînât la peine de
mort indépendamment de tout autre crime. Ces réflexions
et le soin tout particulier que met le cardinal à rapporter,
dans ses mémoires , les moindres détails des prélimi-
naires d'un attentat qui n'eut pas même un commence-
ment d'exécution, puisque le coupable fut arrêté alors que
dix lieues au moins le séparaient encore de la personne
qu'il devait frapper, préliminaires qui incriminent tout
particulièrement Chanteloube et la reine-mère , ont fait
supposer que cette accusation , tout aussi bien que le
jugement du parlement de Metz, n'avait été qu'une
atroce comédie ordonnée par Richelieu pour noircir
dans l'esprit du roi Marie de Médicis et le plus fidèle
de ses serviteurs. La reine , du reste , repoussa tou-
jours avec énergie les soupçons que l'on voulait indi-
rectement faire planer sur elle , et l'abbé de S'-Germain,
dans une des pièces qu'il publia pour la défendre ,
s'exprime au sujet de l'attentat de la manière suivante :
« Tout ce que nous pouvons dire de la condamnation
» d'Alfeston , est que par l'examen imprimé des pro-
r, cédures faites contre luy, il est constant qu'il n'a
» jamais eu dessein d'attenter à la personne du cardinal ;
y que les deux qui l'ont accusé sont des meschans qui
» se sont dénoncez eux-mesmes et ont chargé Alfeston ,
v après l'asseurance de l'impunité et promesses de
» grandes récompenses. Il est vray que cestuy-ci dans
» la rigueur de la question accusa le père Chanteloube :
» mais en son testament suppliciaire et sur l'eschaffaut
» il protesta devant Dieu qu'on luy avait arraché cette
■
es
mk
— :>>88 —
» déposition par les iourmens , . . . nous avons la lettre
» que le confesseur qui assistait le patient en a escrit ,
- et cela a esté confirmé par quelques uns de ses juges. . .
» Si on eust eu dessein d'employer Alfeston à cette
* mauvaise action , on ne luy eust donné un cheval
» cogneu et marqué à la cuisse 1 . »
Le Grand Hongre, bien plus encore que les aveux
d' Alfeston et de ses prétendus complices , était en effet
la pièce de conviction qui avait servi à dissiper les
doutes de Louis XIII sur les relations du meurtrier avec
ceux qui entouraient sa mère. Ce cheval , il l'avait
vu souvent dans les écuries de la reine ; aussi était-il
persuadé de la culpabilité de Chanteloube et s'étonnait-il
que Marie de Médicis conservât auprès de sa personne
un homme capable d'aussi méchants desseins. Ce fut
particulièrement dans un deuxième entretien qu'il eut
avec M r de Villiers que le roi lui parla de toute cette
affaire ; mais bien que Richelieu , dans un écrit qui
est arrivé jusqu'à nous 2 , lui eût dicté en quelque
sorte le discours qu'il devait tenir à ce gentilhomme ,
Louis XIII, dans cette circonstance, paraît s'être quelque
peu départi de son habituelle soumission aux conseils ,
pour ne pas dire aux ordres du cardinal. Rentré à
Bruxelles le 18 novembre , l'envoyé de la reine se loue
en effet de l'accueil gracieux qu'il a reçu du roi 3 ,
1 Diverses pièces pour la défense de la royne-mère du roy très-
chrestien Louis XIII, faites et reveues par Messire Mathieu de
Morgues, S r de S'-Germain, etc. Anvers, 1637. — In-fol. p. 542.
3 Mémoire envoyé au roy sur le voyage du S r de Villiers S'-Genest,
8 novembre 1633 ; — Ce que le cardinal conseillait au roi d'écrire
à la reine par M. de Villiers S' Genest. — Avenel , t. IV, p. 499.
3 L'abbé Scaglia à Philippe IV. 21 novembre 1633. — Correspon-
dance , t. I , f. 336.
IV71 1
K
— 389
ce qu'il n'aurait certainement pas fait si le monarque
avait tenu le langage que Richelieu lui attribue ;
il raconte que dans les entretiens particuliers qu'il eut
avec lui, Louis s'informa de la façon de vivre de sa
mère et de la nature de ses relations avec le duc
d'Orléans ; qu'il le questionna longuement sur la per-
sonne de la duchesse d'Orléans sans jamais l'appeler
toutefois autrement que la princesse Marguerite. L'en-
tretien prit surtout un intérêt particulier quand S*-Genest
lui demanda l'autorisation de visiter le Luxembourg ,
comme il en avait reçu l'ordre. Le roi le lui permit et
ajouta que le palais était en bon ordre grâce aux soins
qu'il y avait fait apporter, quoiqu'il sût bien que sa
mère le destinait à un autre , au duc d'Orléans qu'elle
lui préférait. Puis il lui dit qu'il était bien regrettable que
sa mère eût tant offensé et haït autant le cardinal qui,
certes, ne le méritait pas et lui disait toujours beaucoup
de bien d'elle , et ce fut à cette occasion qu'il se plaignit
amèrement de la protection dont elle couvrait le père
Chanteloube qui avait envoyé pour tuer Richelieu un
homme qu'on avait arrêté monté sur un des chevaux
de ses écuries. M r de Villiers s'efforça vainement de
défendre l'oratorien de l'accusation portée contre lui.
A cela près , sa mission parut avoir assez bien réussi ,
et l'on crut généralement à Bruxelles que les relations
si longtemps interrompues entre Marie de Médicis et
le roi ne tarderaient pas à se rétablir.
S'-Genest avait obtenu l'autorisation de faire trans-
porter de Paris à Bruxelles quelques fourgons chargés
de meubles et d'effets d'habillement appartenant à la
reine ; par suite d'un malentendu tout le convoi fut
arrêté à Péronne par les agents du fisc. Marie s'empressa
— 390 —
V9*
w
de saisir ce prétexte pour envoyer de nouveau *
Louis XIII un de ses gentilshommes, le sieur Jacquclot,
lui porter ses réclamations : il quitta Bruxelles le
16 décembre i. En ce moment la reine était informée
que les chirurgiens qui traitaient le cardinal avaient
déclaré son mal incurable et ne croyaient pas qu'il pût
vivre encore jusqu'au printemps ; quelques-uns disaient
même qu'il ne verrait pas la fête des Rois. Quoique
cette mort pût hâter sa réconciliation , elle craignait,
cependant de voir le père Joseph , son ennemi déclaré ,
et le père Sancy, oratorien depuis peu élevé à l'épis-
copat, s'emparer de l'esprit du roi et rendre les
négociations difficiles en exigeant d'elle des conditions
plus dures encore que celles que lui aurait faites
Richelieu ; aussi avait-elle pris ses mesures pour
que les religieux qui devaient assister celui-ci dans ses
derniers moments, le fissent consentir à déclarer au roi
la fausseté des imputations qu'il avait dirigées contre
elle |, A cette époque elle était tellement persuadée
que sa rentrée en France était prochaine, qu'elle prenait
déjà toutes ses dispositions pour quitter les Pays-Bas
et se préparait à accomplir auparavant le vœu qu'elle
avait formé de visiter à Anvers le tombeau de la bien-
heureuse Anne de S'-Barthélemy, à l'intercession de
laquelle elle attribuait sa guérison lors de la maladie
qui l'avait frappée pendant son séjour à Gand 3. Elle
1 Cette date resuite de la lettre de l'abbé Scaglia à Philippe IV
4u 16 décembre (t. I, f. 347 de sa correspondance). Richelieu dans
ses mémoires , dit que Jacquelot arriva à Faris le 14 novembre.
2 L'abbé Scaglia à Olivarès. 23 décembre 1633. (T. I , f. 355.)
,.L 1 J d ' aU ^ 24 décembre - ("-. f- 357.) A l'appui de
cette lettre nous en trouyons une autre de Délia Faille à l'abbé de
■m'
- 391 —
avait également décidé que le père Suffren la précéderait
près de Louis XIII pour le préparer à sa prochaine
arrivée ; elle devait attendre à la frontière les ordres
du roi qui lui seraient apportés par Bouthillier ou son
fils, avec lesquels elle correspondait par l'intermédiaire
de Chantemêle , leur parent.
Tout à coup Jacquelot revint de Paris rapportant
de si fâcheuses nouvelles que tous les préparatifs de
départ furent suspendus L Le roi mandait à sa mère
que, puisqu'elle n'avait pas eu égard aux désirs qu'il
lui avait fait exprimer par M r de Villiers d'éloigner
d'elle les mauvais conseillers , les voyages qu'elle pour-
rait faire faire à Paris lui étaient peu agréables , qu'ils
ne servaient à rien , ne pouvaient avoir d'autre but
que de poursuivre à la cour de coupables pratiques et
qu'elle pouvait se dispenser de les renouveler 2 . Jus-
qu'alors cependant , dans ses discours ou dans ses
lettres , le roi n'avait encore jamais exprimé catégo-
riquement les conditions qu'il mettait à sa réconciliation
S'-Michel , le requérant de la part de Messieurs les gouverneurs de
loger dans son abbaye « la reine-mère qui s'en vat à Anvers pour
.. l'accomplissement de certain vœu qu'elle a faict et que son inten-
» tion est d'y demeurer seulement 3 ou 4 jours. •■ (Audience 659.)
i L'abbé de S'-Michel s'était excusé de loger la reine , « parce
- que dernièrement au logement d'icelle , nostre abbaye , église et
•- maisons ont esté à trois fois en hazard d'estre mis en cendres ,
« n'eust esté la diligence de nos religieux et plustost par miracle
» qu'autrement » et il avait conseillé de lui donner pour habitation
l'hôtel du b° n de Rodes ou du b on d'Hoboque. Délia Faille lui répond,
le 29 décembre^que pour le moment la reine mère n'ira pas à Anvers ,
mais quand elle s'y rendra, comme ce ne sera que pour peu de jours ,
qu'elle devaiten sa qualité de belle-mére du roi, être logée à l'abbaye
S'-Michel , et que les dommages qui en résulteraient seraient payés.
(Audience 667.)
2 Mémoires de Richelieu , t. 7 , p. 460 , et Lettre de l'abbé Scaglia
à Philippe IV. l r janvier 1634. — Correspondance, t. II, f. 1 à 5.
I
392
avec sa mère ; il avait violemment accusé Chanteloube
et blâmé la protection dont le couvrait la reine , il
n'avait jamais demandé son éloignement. Que s'était-il
donc passé depuis le voyage de M r de Villiers ?
La conscience troublée peut-être par les reproches
de son confesseur, lame émue par les paroles que
M r de Villiers lui avait portées au nom de sa mère
et que quelques uns de ceux qui l'approchaient , Saint-
Simon entre autres , avaient pris à tâche de ne pas
lui laisser oublier, Louis XIII avait résolu de soumettre
à son conseil d'Etat la question de savoir si , oui ou
non , il devait laisser rentrer la reine en France , et
si oui , à quelles conditions : décision de tout point
d'accord avec l'irrésolution de son caractère et dont
le cardinal sut habilement profiter pour faire adopter
sa manière de voir.
Ce fut le 18 décembre que se réunit le conseil.
Richelieu s'étend assez longuement dans ses mémoires
sur cette séance dans laquelle , bien qu'il ne se nomme
pas, il porta la parole comme accusateur, car quel autre
que lui eût osé dresser contre Marie de Médicis un
réquisitoire aussi amer. Il rappela qu'avant son départ
pour Compiègne elle avait refusé toutes les conditions
d'accommodement proposées par le roi ; que , rassurée
contre toute mesure de rigueur , elle ne s'était pas
moins jetée dans les bras des ennemis de l'État , bien
qu'elle n'ignorât pas que tout bon Français condam-
nerait son action , et qu'elle avait fait alliance avec
Monsieur, sachant toute la peine que le roi en pourrait
ressentir. Il fallait donc être aveugle pour ne pas voir
dès lors dans sa conduite le désir de rester à jamais
irréconciliable , quoiqu'on fit. Cette aversion pour le roi
mi
393 —
et l'État l'avait fait s'allier à l'Espagne et à l'empire ,
et le soulèvement du Languedoc en était un témoignage
aussi évident que la froide réception qu'elle avait faite
à Des Roches et aux compliments du cardinal. Elle
paraissait maintenant vouloir se réconcilier, mais quelle
foi pouvait-on avoir en ses promesses ? N'avait-elle pas,
à Blois, juré sur les Saints Évangiles qu'elle ne pensait
pas à s'enfuir, alors même qu'elle préparait son évasion ?
N'avait-elle pas, plus tard, prétendu ne rien connaître
de la fuite de Monsieur, alors qu'elle l'avait favorisée ;
ni de l'expédition du Languedoc dont elle avait été la
complice ? Enfin , quelques jours à peine avant son
évasion du château de Compiègne, n'avait-elle pas trouvé
criminel qu'on la suspectât de vouloir se retirer en
Flandre ?
D'autre part, de quels avantages pourrait être son
retour ? Celui du duc d'Orléans en serait moins certain ,
à cause de la mésintelligence qui régnait entre eux et qui
les portait à se fuir et à s'éloigner le plus possible l'un
de l'autre ; par contre si ce retour s'opérait, l'union entre
la mère et le fils ne manquerait pas de se rétablir, et bien
des gens qui n'osaient se fier au prince qu'ils estimaient
trop léger, embrasseraient son parti s'ils le savaient
sous la direction de la reine dont ils connaissaient le
caractère résolu : c'en serait fait de la paix publique.
Quand même, en effet, tous deux rentreraient en France
parfaitement satisfaits d'eux-mêmes et du roi et com-
plètement réconciliés, trois mois ne seraient pas écoulés
sans qu'on les vît de nouveau mécontents, quelques soins
qu'on prît à les satisfaire , et former un parti puissant
que le retour de Monsieur seul ne suffirait pas à
constituer.
394 —
■r
■
SA;
Ce discours pouvait se passer de conclusion. Toute-
fois le conseil, inspiré sans doute par le cardinal, ne
pnt pas une décision aussi radicale qu'on aurait pu le
supposer. Il jugea que si la reine voulait témoigner
avoir été étrangère aux tentatives d'assassinat contre
le cardinal soudoyées par ses confidents , et livrer
ceux-c, à la justice royale, Sa Majesté devait la recevoir
dans son royaume et lui rendre la jouissance de ses
biens et de ses pensions , pour en vivre librement dans
quelqu'une de ses maisons, loin de la cour, au moins
jusqu'à ce qu'elle eût donné par sa conduite des preuves
de repentir ».
Cette solution était très-habile : en tenant compte
des appréhensions développées par le cardinal, elle
donnait satisfaction aux désirs secrets du roi et mettait
la rentrée de la reine à un prix auquel il était à prévoir
qu'elle ne consentirait pas. Lui fut-elle communiquée
à cette époque ? Il ne le paraît pas. Marie de Médicis ,
tout en sondant le terrain, n'avait pas encore offert
d'entrer en négociation, et le conseil avait été réuni
bien moins pour donner son avis sur une démarche
formelle que sur une demande éventuelle. Mais les
nouvelles insolences des serviteurs de Monsieur four-
nirent bientôt au cardinal l'occasion de faire connaître
à la reine quel sacrifice lui était imposé.
1 Mémoires de Richelieu, t. 7, p. -161 et suivantes.
CHAPITRE XVIII
Les dissentiments entre Monsieur et la reine-mère deviennent plus -vifs. — Affaire Le Sec. —
Heurtaut blesse le marquis du Fargis. — Gaston nomme la marquise dame d'honneur de la
duchesse d'Orléans. — La reine se décide à négocier avec Richelieu. — M' de la Leu est envojé
à Paris. — La reine s'en remet à la générosité du cardinal. — Lettre de Suffren à Richelieu.
— Réponse du roi à M' de la Leu. — Lettres de Richelieu à la reine et à SufTren. — Nouveaui
attentats dont il accuse les ministres d'Espagne et Chanteloube d'avoir soudoyé les auteurs.
— Invraisemblance de ces accusations. — Leur but.
Bien que , en apparence , la mésintelligence entre le
cardinal et le duc d'Orléans fût la seule cause de la
fuite de ce dernier, c'était cependant sur Richelieu
seul que comptaient les principaux confidents de Mon-
sieur pour obtenir des conditions favorables , lors de
la rentrée de leur maître en France. Tous connaissaient
le peu de sympathie qui régnait entre Gaston et son
frère , et prévoyaient que tout autre que le cardinal ,
plus soucieux de servir les passions du roi que désireux
de rendre la paix à la France, se montrerait, moins que
lui , disposé à leur payer à prix d'or leur intervention
dans les négociations. Aussi avait-on remarqué la préoc-
cupation de Puylaurens pendant tout le temps qu'avait
duré la maladie de Richelieu , et les procédés respec-
tueux dont les siens avaient alors usé envers la reine-
mère. Mais ces égards avaient cessé à la nouvelle du
rétablissement en quelque sorte miraculeux du premier
ministre ; la mésintelligence entre les deux partis
— 396
| :
français, un moment endormie, s'était de nouveau
réveillée , et de véritables querelles avaient bientôt
éclaté entre eux.
Dans les premiers jours de janvier 1634 Le Sec-
ancien secrétaire d'Anne d'Autriche , que des' intrigues
auxquelles il avait été mêlé avaient forcé de fuir à
Bruxelles , offensé de quelques paroles de mépris du
comte de Rochepot , fils du marquis du Fargis , en
avait fait demander raison à ce dernier par Heurtàut
gentilhomme de la reine-mère. Le marquis était de trop
grande maison pour consentir à se mesurer avec Le Sec
fils d'un marchand de bois de Paris ; aussi reçut-il
très-mal son envoyé : Quoi ! s'écria-t-il , ce méchant
homme voudrait mettre l'épée à la main contre moi « —
Méchant homme n'avait pas à cette époque la signi-
fication que nous lui donnons de nos jours, il équivalait
à homme de rien. — Heurtant se fâcha très-fort de
cette injure adressée à celui qui l'avait pris pour par-
rain et qu'il assurait être un homme de bien, c'est-à-dire
de qualité. La discussion devint bientôt très-vive , et
du Fargis s'étant oublié jusqu'à donner un soufflet à
son interlocuteur reçut, avant d'avoir pu se mettre
en garde , trois coups d'épée dans la poitrine dont l'un
lui perça le poumon droit.
Heurtant s'enfuit chez la reine qui l'assura de sa
protection. Aussitôt grand émoi chez le duc d'Orléans
qui demanda à sa mère de lui livrer le meurtrier pour
le mettre entre les mains de la justice; refus de Marie, et
menace de Monsieur de se plaindre au marquis d'Aytona
pour la forcer à y consentir. Chanteloube fut aussitôt
envoyé chez ce dernier pour réclamer son appui ; il fin
reçu très-courtoisement , mais le gentilhomme espagnol
_ 397 —
ne crut pas devoir intervenir dans une querelle qu'il
jugea n'avoir pas plus d'importance que toutes celles
qui éclataient sans cesse entre les Français et, de
l'aveu de l'un d'eux 1, lui donnaient plus d'embarras
qu'il n'en éprouvait à gouverner les Pays-Bas. La reine
avait compté que d'Aytona viendrait lui-même la ras-
surer ; dans son refus d'intervention elle vit la preuve
qu'il était à la dévotion de son fils et, craignant de
le voir se prêter à la violation de son hôtel dont le
menaçait Gaston, elle préféra, pour n'en pas subir
l'affront , consentir à laisser mener Heurtaut à la cita-
delle d'Anvers où s'instruirait son procès. _
Le duc d'Orléans , outré du procédé de sa mère et
de son opiniâtreté à protéger un petit gentilhomme
dont l'épée venait de le priver pour longtemps d'un
de ses conseillers les plus dévoués , résolut de lui faire
pièce à son tour en nommant la marquise du Fargis
dame d'honneur de la duchesse. Quand , au mois de
septembre précédent , il avait manifesté l'intention d'ap-
peler à cette charge cette intrigante de grande maison
dont nous n'avons plus à faire le panégyrique , Marie
de Mêdicis , tremblant de voir une femme de cette
réputation placée dans l'intimité de sa jeune et candide
belle-fille , avait obtenu de l'infante qu'elle déciderait
son fils à renoncer à ce choix. Gaston avait donné à
l'archiduchesse sa parole de ne pas donner suite à son
projet ; mais la mort de celle-ci l'ayant relevé de sa
promesse , il trouva ingénieux de mettre du baume sur
les blessures du marquis du Fargis et du même^ coup
de se venger de sa mère. Pour qu'elle n'eût pas sujet de
1 Mémoires de Gaston' d'Orléans . p. CÛO.
9B
m
— 398 —
l'ignorer, après avoir dès le matin envoyé Puylaurens
prier le marquis d'Aytona d'agréer son choix, il alla
lui-même chez la reine lui donner la nouvelle de ce
coup d Etat, et lui apprendre qu'en sortant de chez
elle il recevrait le serment de la marquise (23 janvier)
11 est plus facile d'imaginer que de peindre la colère
de Marie de Médicis. Elle s'emporta et jura que si
cette dame avait l'outrecuidance de se présenter chez
elle avec sa belle-fille , elle la ferait jeter à la porte.
Monsieur répondit qu'il était le maître chez lui que
ne se mêlant point de contrôler ce qui se passait' dans
la maison de sa mère , elle avait mauvaise grâce de
s occuper de ce qu'il faisait dans la sienne. Puis comme
la reme allait se mettre à table il voulut, selon
1 étiquette, lui donner la serviette; mais elle ne le
permit pas et , lui tournant le dos, elle se retira dans
ses appartements. Monsieur s'en trouva très-offensé
tout en protestant qu'il lui garderait toujours le respect,'
il jura qu'il n'en agirait pas de même avec ceux qui lui
étaient attachés , et qu'il les ferait châtier selon leur
mérite s'ils lui en donnaient l'occasion. Il se rendit
ensuite chez sa femme, et bien qu'elle le suppliât à
genoux, en pleurant, de ne pas lui donner pour com-
pagne une dame dont il lui avait dit tant de mal,
elle ne put changer sa résolution. Gaston lui répondit
quil demandait pardon à Dieu d'avoir calomnié la
marquise i, et celle-ci prit possession de son poste.
Cette affaire provoqua chez la reine d'amères réflexions
Depuis la mort de l'infante elle se sentait plus isolée
' Mémoires de Richelieu , t. 8 , p. 31 , et Lettre de /'abbé Seaalia
à Philippe IV. 26 janvier 1634. (Coït., t. II, f. 9.)
— 399 —
que jamais. Elle n'avait plus trouvé chez les membres
du conseil de régence ce respect, ces attentions que
lui avait prodigués l'archiduchesse. Persuadés que le
parti de la reine n'avait en France aucun appui et ne
fournirait qu'un faible appoint à celui de Monsieur ,
les ministres espagnols la blâmaient de ne pas s'entendre
avec Gaston et semblaient la rendre responsable des
démarches de celui-ci pour se réconcilier avec le roi ;
comme si, en les faisant, il n'eût voulu que se soustraire
à la tutelle qu'elle prétendait lui imposer. Brouillée avec
ses deux fils , elle sentait qu'elle ne devait plus rien
attendre de leur affection et serait toujours sacrifiée
par l'un à la raison d'État, par l'autre à son égoïsmo.
Désespérant enfin de jamais rentrer en France en en
forçant les portes, elle résolut de fléchir son indomptable
orgueil , de faire amende honorable et de négocier avec
le cardinal. Ce qu'il dût lui en coûter pour s'y décider,
les déchirements qu'elle dût souffrir, Dieu seul le sait !
Mais ayant pris la résolution de traiter, ce ne fut pas
par des voies obscures , par des chemins tortueux qu'elle
s'engagea ; ce fut au grand jour , en confessant tout
aussi nettement sa défaite qu'elle avait hautement affiché
sa haine. Elle avait promis à l'Espagne de ne jamais
traiter sans lui en faire part, sans lui demander son
assentiment, jugeant qu'elle lui devait bien ce témoignage
de confiance pour prix de l'hospitalité qu'elle en recevait :
elle n'y manqua pas. Elle avait deux gendres, le roi
d'Angleterre et le duc de Savoie qui , à Compiègne et
pendant son exil , lui avaient montré un intérêt assez
platonique il est vrai , mais qu'il n'avait peut-être pas
dépendu d'eux de rendre plus réel; elle leur fit part
de sa résolution en leur en avouant franchement les
400 -
m
I*
motifs : l'impuissance des Espagnols à lui venir en
aide, le peu d'union qui existait entre elle et Monsieur,
et les démarches de ce dernier pour traiter à son insu
et à son exclusion.
Selon Richelieu , la reine écrivit le 22 janvier à
Bouthillier par l'ordinaire de Flandre pour lui demander,
au nom de Chanteloube, qu'elle avait choisi pour négo-
ciateur, un passeport que La Roche devait aller chercher
à Paris. Le cardinal trouva ce choix d'une rare impu-
dence , surtout au lendemain du procès d'Alfeston et de
la condamnation qui avait frappé ces deux hommes.
Il est si peu vraisemblable qu'elle ait désigné le prêtre
oratorien pour une telle mission, que nous nous refusons
à l'admettre. La reine n'aurait pas connu l'arrêt de la
cour de Metz qu'elle ne pouvait ignorer l'animosité avec
laquelle Richelieu avait toujours poursuivi Chanteloube ;
le désigner pour traiter eût donc été une faute qui ne
pourrait s'expliquer que par le désir de braver une
fois encore le cardinal, au moment même où elle s'hu-
miliait devant lui. Hypothèse admissible si elle avait
négocié contre son gré, mais qui ne l'est plus du moment
qu'elle s'y décidait de sa propre initiative. L'abbé
Scaglia clans la lettre qu'il écrit à Philippe IV le
31 janvier pour l'informer de la résolution de la
reine de traiter avec son fils , résolution qu'il attribue
à la nomination de M me du Fargis , dit qu'elle envoya
réclamer un passeport pour un gentilhomme de sa
maison , mais il ne parle pas du père Chanteloube ,
qu'il aurait certainement nommé s'il avait été question
de lui. Aussi soupçonnons-nous Richelieu de prêter
à la reine la pensée d'un choix aussi invraisem-
blable , pour insinuer qu'au fond elle n'avait nullement
mw
HB
— 401 —
l'intention de traiter, que c'était une nouvelle scène
de la comédie imaginée par elle pour rompre les négo-
ciations du duc d'Orléans et que , pour les traîner en
longueur, elle faisait naître des difficultés dès l'ouverture
des préliminaires. Rien cependant n'était moins fondé :
Marie de Médicis était de bonne foi et l'on ne doutait
pas à Bruxelles que Richelieu , enchanté de l'occasion
qui se présentait de la réconcilier avec le roi, n'accueillît
avec empressement ses propositions l .
Quoi qu'il en soit , ce ne fut pas le père Chanteloube
mais M 1 ' de la Leu qui apporta à Paris le 15 février ,
au roi et au cardinal , les lettres par lesquelles la reine -
mère leur faisait connaître son désir de négocier sa
rentrée en France. Malheureusement pour le succès de
cette mission , dix jours auparavant avaient été inter-
ceptées les dépêches par lesquelles Marie informait le
duc et la duchesse de Savoie de son intention de traiter
et leur en donnait ses raisons. Parmi celles-ci, il en
était une que le souvenir de faits tout récents , et ce
secret espoir qui n'abandonne jamais les plus désespérés,
avaient placée sous sa plume : c'est que son raccom-
modement empêcherait sans doute celui de Monsieur.
L'approbation que le marquis d'Aytona avait donnée à
la reine s'y trouvait aussi rapportée. Il en résulta que
le roi , auquel ces dépêches furent soumises , n'accueillit
qu'avec une extrême méfiance des ouvertures de paix
que les ennemis du royaume avaient en quelque sorte
prises sous leur patronage , et qui paraissaient n'avoir
en vue que de prolonger le malaise provoqué en France
i L'abbé Scaglia
t. II . p. 27.
Philippe IV. 31 janvier 1634. — Correspondance ,
26
— 402
I
par l'absence du duc d'Orléans. Il consentit cependant
à recevoir les lettres de sa mère , mais ce furent ses
ministres, le cardinal, le garde des sceaux Bouthillier,
Bullion et Saint-Chamont , qu'il chargea d'entendre à
Ruel, le 19 février , la lecture des instructions remises
à M r de la Leu.
Les démarches inutiles que Marie de Médicis avait
fait faire près du roi par tous ceux qu'elle lui avait
envoyés depuis le mois de juin , l'avaient tout au moins
éclairée sur la faveur plus grande que jamais de Riche-
lieu, et elle avait compris que sans son consentement
et son entremise jamais elle ne rentrerait en France.
Décidée à tous les sacrifices personnels , à toutes les
humiliations dont son orgueil , mais non son honneur ,
aurait à gémir , elle avait pris le parti le plus loyal
comme aussi le plus habile ; c'était de ne poser aucune
condition , de ne demander aucune garantie et de s'en
remettre purement et simplement à la discrétion ou
plutôt à la générosité du cardinal. Elle protestait de
son désir de vivre désormais avec lui dans les mêmes
sentiments d'amitié qui avaient précédé leur première
brouille et de sa résolution d'oublier tout ce qui s'était
passé ; elle ne lui demandait en retour que l'espoir
qu'il userait de son influence pour la faire rentrer dans
les bonnes grâces du roi et qu'il autoriserait ses envoyés
à s'entretenir avec celui-ci après qu'ils l'auraient visité
lui-même.
Pour écarter toute défiance , tout soupçon d'arrière-
pensée , le père Suffren , dans une lettre à Richelieu ,
lui assurait que sa royale pénitente n'exprimait abso-
lument que ce qu'elle avait dans le cœur ; et Chante-
loube , craignant d'être un obstacle à la réconciliation
403 —
si la reine , en reconnaissance de sa fidélité , voulait
le comprendre dans le traité, par une déclaration signée
de sa main demandait à en être exclu , s'engageant
sur sa foi et sur sa parole à se retirer, heureux d'avoir
contribué par ce sacrifice à une œuvre aussi univer-
sellement désirée par les honnêtes gens.
Il était difficile à la reine d'être plus conciliante ,
plus humble , plus soumise , d'avouer plus franchement
sa défaite. Toute son exaltation, toute son énergie était
tombée ; c'était dans un état complet de prostration
qu'elle avait dicté les instructions de M r de la Leu.
Mais elle avait dépassé la mesure : tant d'abnégation
après tant d'opiniâtreté , tant de douceur après tant de
violence étaient choses si peu naturelles qu'à Paris
personne n'y voulut croire. La peur d'être dupe rendit
chacun défiant.
Richelieu comprenait très-bien que l'excès du décou-
ragement avait seul dicté son repentir, qu'elle ne s'était
tournée vers lui que parce qu'elle n'attendait plus rien
du duc d'Orléans. Mais il la connaissait trop bien pour
supposer qu'elle renonçait à jamais à la lutte et à
l'espoir de regagner un jour l'influence qu'elle avaix
un moment possédée. Il se souvenait d'avoir assisté ,
après la mort du connétable de Luynes , à ses patients
et persévérants efforts pour ressaisir le pouvoir et pour
se rendre maître de l'esprit du roi ; il avait alors été
son complice , il avait lu jusqu'au fond de cette âme
italienne, il savait ce dont elle était capable. Il pré-
voyait que , rentrée en France , désarmée et vaincue ,
elle était bien plus à craindre qu'elle ne l'avait jamais
été à Paris ou à Compiègne , révoltée et violente ; si
éloignée de la cour qu'elle fût , qu'un rapprochement
— 404
K
BML-
était toujours possible entre elle et le roi , et que ,
dans toute entrevue entre le fils et la mère , l'émotion
d'une telle rencontre , le souvenir d'une mutuelle et
ancienne affection ouvraient la porte à l'inconnu ; que
la lutte pouvait de nouveau recommencer et qu'il lui
faudrait encore user ses forces et son génie en cet
antagonisme de tous les jours et de tous les instants.
Le pouvoir redeviendrait pour lui la corde raide où
il devrait s'efforcer de toujours conserver l'équilibre ,
au lieu d'être le chemin rocailleux mais sûr où l'avaient
placé son incomparable habileté et les fautes de ses
adversaires. Brisé par la fatigue et la maladie , s'il
faiblissait et tombait misérablement, sa chute n'entraînait
pas seulement ceux qui avaient partagé sa fortune , elle
était encore le renversement de sa politique, elle anéan-
tissait les plans qu'il avait conçus pour la grandeur
future de la France, et son retentissement rendait le
courage à tous ses ennemis.
Un ambitieux vulgaire tenant en ses mains le sort
de la mère de son roi , flatté dans son amour-propre
par cette fortune inouïe , n'aurait pas manqué d'user
de magnanimité , cette vertu des puissants ; une âme
impressionnable , mêlant le sentiment à la politique ,
n'aurait pas résisté à la vue de tant de misère et de
tant d'humilité et aurait sacrifié les intérêts de l'État
à des considérations d'humanité ou au besoin de montrer
sa gratitude pour des bienfaits passés. Ni l'esprit , ni
le cœur de Richelieu ne s'émurent : il resta inflexible
dans sa résolution de ne pas laisser la reine repasser
la frontière qu'une inspiration malheureuse lui avait
fait franchir, et pour détruire plus profondément encore
les espérances qu'elle pourrait fonder sur de nouvelles
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— 405 —
démarches , il chargea le roi lui-même de lui signifier
sa sentence d'exil perpétuel.
Le 21 février, deux jours après sa réception à Ruel ,
M r de la Leu fut reçu en audience à S'-Germain , et
put entendre de la bouche de Louis XIII les conditions
moyennant lesquelles la reine-mère était assurée de
recevoir « tous les contentements qu'elle pouvait désirer
» et devait attendre. » Ce n'était plus seulement Chan-
teloube qu'elle devait livrer à la justice du roi, parce
qu'il avait été de ceux qui, ayant entrepris ouvertement
« divers attentats contre la vie de ses plus fidèles
» serviteurs , lui avaient donné lieu de craindre pour
y, la sienne ; » c'était aussi S'-Germain « qui, par des
» libelles diffamatoires n'avait rien oublié pour ternir sa
r, réputation et son honneur ; » c'était encore Fabroni ,
l'astrologue italien, qui « par de vaines prédictions avait
r, mis sa vie en compromis dans l'opinion publique. »
Autant valait demander à Marie de Médicis de se
déshonorer.
Comme s'il n'avait pas suffi au cardinal de lui jeter
cette injure préméditée sous laquelle la fierté de son
cœur devait se révolter , il voulut encore lui faire en-
tendre qu'il n'avait pas cru un seul instant à ses protes-
tations , qu'il n'avait pas été sa dupe : avec un cynisme
où la joie du triomphateur se fait jour, et qu'un peu
de générosité ou qu'un reste de respect pour cette
grande infortune aurait dû lui faire éviter, il écrivit
deux lettres , l'une pour la reine , l'autre pour le père
Suffren , qui sont de véritables modèles d'ironie : « Il
avait été au comble de la joie , disait-il à son ancienne
bienfaitrice, en voyant que les ennemis de l'État (c'est-à-
dire les siens, car, avant Louis XIV, il aurait pu dire
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y>:>
406 —
■V
m
lui aussi : l'État, c'est moi !) n'avaient pu tellement'
le noircir dans son esprit , ni l'arracher de son cœur ,
qu'elle ne conservât pour lui un bon souvenir ; mais
il devait lui avouer en toute franchise qu'au point où
en étaient les choses , avant d'établir entre elle et le
roi, sur une base ferme et solide, une union indissoluble,
il était nécessaire encore d'écarter quelques sujets de
défiance i. „ Plus explicite envers le père Suffren
« dont il était besoin de dissiper la simplicité , » il lui
confessait « ingénument » que tout en désirant avec
passion voir la reine quitter « l'humeur en laquelle les
* artifices des vrais ennemis de sa grandeur l'avaient
» mise , » il n'osait se le promettre , puisque peu de
jours avant l'arrivée à Paris de M r de la Leu , on
avait arrêté des meurtriers auxquels Chanteloube avait
persuadé théologiquement d'attenter à sa vie ou à celle
du roi , et qu'il avait en main des preuves écrites que
Marie de Médicis, loin d'avoir renoncé à ses intrigues,
n'avait fait que les ajourner, se réservant de les repren-
dre avec plus de chances de succès après sa rentrée
en France.
Ces preuves écrites étaient la lettre interceptée de
la reine à la duchesse de Savoie , une autre encore
que la duchesse de Guise lui écrivait pour la remercier
1 Avenbl. Richelieu à Marie de Médicis , 25 février 1634 . t. IV.
p. 532 et Mémoires, t. 8 , p. 39 et 40. — Cette lettre, dont le car-
dinal a supprimé toute la première partie dans ses Mémoires, débute
ainsi : « Madame , le respect que je doits à V. M. est tel que sachant
combien mon nom luy a esté désagréable depuis trois ans , je n'ay
pas manqué de prier mes amis de ne le proférer jamais devant ceux
qui sont diverses fois venus trouver le roy de sa part. Je me suis
contenté de nourrir, en mon âme, la véritable affection qu'un serviteur
a pour son maître, sans oser luy en rendre aucun témoignage... -
■I
— 407 —
de l'intérêt qu'elle portait à son mari et la supplier de
ne pas le recommander à la bienveillance du roi avant
d'avoir conclu son traité de réconciliation, lettre que
la police du cardinal n'avait pas laissé parvenir à sa
destination et qui , pour tout esprit prévenu , montrait
que Marie n'avait pas cessé ses relations avec les prin-
cipaux chefs des mécontents ; enfin les rapports que
Richelieu recevait de Bruxelles des serviteurs de la
reine qui la trahissaient et , pour se faire valoir auprès
de lui , la noircissaient à plaisir. Quant aux nouveaux
attentats auxquels le cardinal «faisait allusion dans sa
réponse , ils étaient nombreux : la tragi-comédie d'Al-
feston avait eu des pendants , et plusieurs misérables
soupçonnés de projeter la mort du premier ministre
étaient sous les verrous. C'était d'abord le petit
René , valet de chambre de La Bernardière , l'un des
émigrés français de Bruxelles. Arrivé à Paris « armé
i d'une fort longue carabine qu'il avait au cou , »
tourmenté de scrupules de conscience il était allé pré-
senter à un moine jacobin l'hypothèse suivante : « Savoir
- si , étant vrai que le précepteur du fils de son maître
* avait charmé ledit fils , il ne pouvait pas tuer ledit
- précepteur. » Évidemment René n'avait eu en vue
que le meurtre du cardinal, et c'était là le grand dessein
auquel faisaient allusion les lettres interceptées que
La Bernardière écrivait à son valet.
C'était ensuite un aventurier qui se disait gentilhomme,
se faisait appeler tantôt Chavagnac , tantôt d'Urfé et
n'était en réalité qu'un roturier du nom de Biaise Rufflet.
En octobre 1633, à S'-Dizier, il avait proposé à Richelieu
de faire tomber le château de Namur entre les mains
du roi et exhibé une lettre du commandant de cette
mk
- 408 —
forteresse qui s'engageait à la livrer. Mais cette lettre
avait été reconnue fausse , et comme Chavagnac arrivait
de Flandre , on le soupçonna aussitôt de n'avoir voulu
entretenir le cardinal en secret au sujet de cette trahison
que pour attenter à ses jours. On s'informa de sa vie ;
elle avait été fort peu édifiante : * changemens de noms,
« baux de terres imaginaires , promesses de mariage en
» divers lieux et à diverses femmes , » tel était son
dossier, que vint grossir bientôt après une accusation
d'homicide. Arrêté et conduit à la Bastille , interrogé
sur les motifs de sa présence en France et surtout à
la cour où il ne pouvait être venu sans mauvais dessein,
il raconta qu'enseigne dans un régiment impérial, ayant
plu par son esprit à Chanteloube et à du Fargis , il
avait été excité par eux à tuer le cardinal , sous pro-
messe d'une forte récompense s'il échappait à la justice
et assurance du salut de son âme s'il périssait dans
l'entreprise. Chanteloube avait procuré à Chavagnac la
fausse lettre du gouverneur de Namur, lequel devait
remettre au gentilhomme que Richelieu ne manquerait
pas de lui envoyer pour s'entendre avec lui, une missive
empoisonnée à l'adresse du cardinal , « de laquelle s'il
» ouvrait il mourrait infailliblement peu de jours après. «
Le marquis d'Aytona avait donné son consentement à
ce projet.
Tel fut le roman fort invraisemblable que Biaise
Rufflet confessa , nous ne savons au prix de quelle
promesse. Un autre roman encore était le suivant.
Quelques jours avant l'arrivée de de la Leu à Paris ,
De Clerq , l'agent du gouvernement belge à Paris ,
avait appris au cardinal que le père d'Alfeston s'était
mis à la disposition de don Christoval Benavente , l'am-
mi
— 409 —
bassadeur espagnol, pour assassiner le roi ou son
ministre , mais qu'il avait été éconduit. Or, au contraire,
des lettres interceptées avaient appris que don Christoval
avait recommandé au marquis d'Aytona ce père infortuné
comme un homme d'un grand cœur, capable d'un grand
dessein et qui méritait toute confiance.
Mais le plus criminel de tous les attentats avait été
celui dont s'était rendu coupable Nicolas Gargant. En-
couragé par les promesses des Espagnols de Flandre ,
il avait entrepris de faire mourir le cardinal par sortilège,
damnable dessein pour lequel il s'était associé un autre
magicien, le prêtre Adrien Bouchard. Un valet de pied
de la reine-mère, nommé La Roche (sans doute l'ancien
serviteur de Chanteloube) avait assisté à leurs mysté-
rieuses incantations ; mais elles n'eurent pas de résultat,
le démon leur ayant déclaré que Dieu lui refusait la
puissance de faire aucun mal au cardinal !
Telles étaient les intrigues coupables et les criminelles
manœuvres dont la lettre de Richelieu au père Suffren
accusait la reine , ses conseillers et les ministres
espagnols, et qu'il s'est plu à détailler très-longuement
dans ses Mémoires l , trop longuement même pour ne
pas éveiller le doute, car tant de prolixité pour exposer
non des faits, mais des intentions coupables qui n'eurent
aucun commencement d'exécution , dévoile le dessein
prémédité de donner une importance exagérée à ce qui
le méritait fort peu. Non pas que nous prétendions que
toutes ces accusations fussent absolument imaginaires ,
ni ces criminels des hommes de paille qui se dévouaient
pour rendre service au cardinal : le dévouement ne va
1 T. 8, p. 43 et suiv.
■
1
— 410 —
pas jusqu'au supplice de la roue ou du bûcher, et
Richelieu avait soulevé contre lui assez de haines, dans
les prisons ou dans l'exil assez de gens considéraient
sa mort comme un signal de délivrance , pour que la
pensée de la hâter fût venue à plus d'un d'entre eux.
Mais où apparaissait la mauvaise foi du cardinal, c'était
flans sa continuelle préoccupation de faire remonter à
Chanteloube , aux ministres espagnols des Flandres et
à la reine-mère la complicité , ou pour mieux dire la
conception do tous les attentats dirigés contre lui. Il
est bien vrai qu'à Bruxelles avait paru une brochure ,
attribuée à Chanteloube, glorifiant le meurtre du ministre
de Louis XIII ; il est vrai encore que chez la reine-mère,
un soir le due de Mars , de la maison de Coloma ,
avait pu, après boire, devant un cercle assez nombreux
de gentilshommes français et espagnols, assurer qu'au
prix de 2000 pistoles on trouverait aisément à faire
mourir Richelieu , el que ces paroles , tout en jetant
beaucoup de froid dans l'assemblée , n'avaient pas
provoqué de bien bruyantes protestations : mais de là
à l'exécution il y avait un abîme.
Des aveux arrachés par la torture , ou obtenus à
l'aide de promesses ou de récompenses , ont pu suffire
à entraîner une condamnation à l'heure où la magis-
trature française rendait plus de services que d'arrêts ;
mais l'histoire a le devoir de réviser ces jugements ,
et parmi les raisons qu'elle a de douter de leur impar-
tialité , il en est deux surtout fort importantes : c'est
que tous furent rendus par des commissions extraor-
dinaires ou parle parlement de Metz, juges complaisants
à la dévotion du cardinal ; c'est en outre que les vic-
times, indépendamment des attentats contre Richelieu
-
ui
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411 —
dont elles étaient accusées ou dont elles se reconnais-
saient coupables , se trouvaient toutes convaincues d'un
autre crime qui les rendaient passibles de la peine de
mort. Trop habile pour ne pas poursuivre avec la der-
nière rigueur les criminels qui avaient confessé le projet
d'attenter à ses jours , ce qui aurait pu faire douter
de leur sincérité , Richelieu choisissait ses prétendus
assassins parmi ceux dont une nouvelle accusation ne
pouvait empirer le sort. De même qu'Alfeston et Cha-
vagnac , le petit René s'était rendu coupable d'un
meurtre ; quant à Nicolas Gargant et au prêtre Bou-
chard, le crime de sortilège une fois établi, peu importait
le nom de la victime qu'ils se proposaient d'envoûter,
ils avaient mérité le bûcher sur lequel ils montèrent :
telle était la jurisprudence de l'époque , et le scandaleux
procès d'Urbain Grandier en est un triste exemple.
Préoccupé de ne pas laisser Louis XIII revenir sur
les conditions inacceptables posées à la reine , le car-
dinal multiplie les arrestations : depuis les négociations
les attentats contre sa personne sont plus nombreux
que jamais , et si les procès criminels se continuent
ensuite avec une certaine solennité, si les condamnations
se succèdent (la dernière , concernant le petit René , est
rendue le 24 juillet 1634 par la chambre de justice
établie à l'Arsenal) , c'est qu'il importe de maintenir
l'esprit honnête et crédule du roi dans sa première
résolution. En effet, Marie ne s'est pas considérée comme
battue : en avril elle demande par deux fois un passeport
pour le père Suffren « homme sincère et d'incomparable
» probité qui mieux qu'aucun autre pourrait assurer
» le roi des saintes intentions de la reine sa mère , -
et deux fois le passeport lui est refusé , « quoiqu'on dise
ii
i
1
Il
■
» ici , écrit M me du Fargis à la reine Anne , qu elle
» avait fait toutes les avances raisonnables pour ne
» pas être seulement receue, mais applaudie, recherchée
» et désirée x . »
Le 28 juillet, M r de Chantemêle, parent de Bouthillier,
vient encore à Chantilly se jeter aux pieds du roi et
déclarer au nom de la reine que pour donner une
preuve de l'affection qu'elle est décidée à porter au
cardinal , elle consent à ne plus donner de charges
domestiques près de sa personne à ceux qui pourraient
lui être suspects , et à éloigner d'elle Chanteloube ,
S'-Germain et Fabroni ; qu'elle ne demande « que ses
» bonnes grâces et son amitié , mais qu'en retour elle
» espère qu'il agréera de lui procurer son retour à
« Paris , la restitution de ses biens et pensions , et la
» mise en liberté de tous ses serviteurs , hors ceux sur
» lesquels il aurait quelques soupçons. » Mais le roi ,
plus persuadé que jamais de la duplicité de sa mère ,
lui répond qu'il n'y a pas lieu de se départir des con-
ditions qu'il lui a fait connaître au mois de février,
d'autant plus que depuis l'ouverture des négociations
Chanteloube a renouvelé ses entreprises criminelles
contre les plus fidèles serviteurs de la royauté (2).
Cette réponse fit cesser pour le moment les sollici-
tations, ou pour mieux dire les supplications de Marie
de Médicis. C'est en vain qu'elle avait fait litière de
son orgueil et de sa fierté : elle restait condamnée à
l'exil et Richelieu triomphait.
1 Manuscrit de la bibliothèque nationale de Paris, ancien fonds français
n° 9241. Voir des extraits de la correspondance de M me du Pargis à Anne
d'Autriche, dans V. Cousin, M™ de Chevreuse. notes du chap. III.
2 Mémoires, t. 8 , p. 50 et Avenel , t. IV, p. 583.
CHAPITRE XIX
Richelieu cherche à renouer les négociations avec le duc d'Orléans. — Il doit triompher de la
jalousie du roi pour son frère. — Mécontentement que cause au roi Je mariage lorrain. — Il
cherche à le faire casser par le parlement de Paris. — Reprise des négociations entre le roi et
Gaston. — Elles paraissent sur le point d'aboutir. — Lettre de Marie de Médicis à Philippe IV
pour le prier de s'efforcer de les rompre. — La princesse de Phalsbourg arrive 'à Bruxelles. —
Son rôle dans les derniers événements dont la Lorraine venait d'être le théâtre. — Sa fuite de
Nancy. — Conditions du traité entre Monsieur et son frère. — Désespérant de le rompre ,
M"' de Phalsbourg fait dresser par les docteurs de l'uni vernie de Louvain deux consultes
affirmant la validité du mariage du priuce avec sa sœur. — Lettre qu'elle fait adresser au pape
par le duc d'Orléans. — Arrivée du prince Thomas de Savoie à Bruxelles. — Il décide
Monsieur à rompre avec le roi de France et à s'allier aux Espagnols. — Attentat contre
Puylaurens. — M r de Clanzel en est l'auteur. — Rupture définitive de Gaston et de Marie
de Médicis. — Retour de l'abbé d'Elbène avec des lettres de Louis XIII et du cardinal. —
ïrailé de Monsieur avec l'Espagne. — Richelieu en fait imprimer uue copie. — Il ne rompt
pas avec l'Espagne mais s'allie plus intimement aux Provinces-Unies.
La passion avec laquelle Richelieu repoussait toutes
les tentatives de Marie de Médicis pour rentrer en
France , n'avait d'égale que celle qui le portait à y
faire revenir le duc d'Orléans. Mais de même qu'il
devait combattre d'un côté l'affection filiale que le roi
conservait toujours pour sa mère malgré ses égarements,
il devait triompher de l'autre de cette espèce de jalousie
inavouée que tout homme faible et maladif ressent tou-
jours pour son héritier et qui le porte à grandir tous
ses torts. Le plus grand de tous ceux de Gaston aux
yeux du roi était son mariage avec la princesse Mar-
guerite.
On s'explique difficilement la roideur avec laquelle
— 414 —
m
la cour de France repoussait cette alliance : la maison
de Lorraine valait au moins celle de Nevers à laquelle
appartenait Marie de Mantoue , que Louis XIII en ce
moment paraissait disposé à donner à son frère , et le
mariage de celui-ci avec Marguerite avait encore l'avan-
tage de légitimer, en apparence du moins et pour la
partie la plus ignorante mais aussi la plus nombreuse
du public , la conquête et la réunion à la France des
Etats du duc Charles IV, occupés en ce moment par
l'armée royale. Tant que ce mariage n'avait été qu'en
projet , on comprend l'opposition du roi à une alliance
qui devait être le gage d'un traité hostile à la France ;
mais depuis qu'il était conclu et hautement avoué , on
s'étonne de le voir porter obstacle à la réconciliation
des deux frères. Il s'était célébré , il est vrai , dans
des conditions tout à fait exceptionnelles , sans le con-
sentement du roi toujours nécessaire quand il s'agissait
des princes du sang ; mais ce n'était là qu'une question
de forme facile à résoudre si l'on avait la ferme intention
de traiter.
La véritable raison de cette opposition n'était pas
du domaine de la politique , elle prenait sa source dans
les replis les plus profonds et les plus cachés du cœur
humain.
Nous faisions allusion tout-à-1'heure à la jalousie de
Louis XIII pour son frère : c'était à l'occasion de son
premier mariage , avec M elle de Montpensier , qu'elle
s'était manifestée pour la première fois. L'idée que
Gaston pouvait avoir des enfants et créer une dynastie
avait été si cruelle au roi , qu'il avait fallu à cette
époque toute l'autorité de la reine-mère et de Richelieu
pour la lui faire accepter. Il avait ressenti les mêmes
— 415 —
déchirements lorsque , plus tard , après la mort de cette
jeune femme qui s'était éteinte au bout de dix mois de
mariage en donnant naissance à l'enfant qui fut depuis
la Grande Mademoiselle , Marie de Médicis , invoquant
la raison d'État , l'avait fait consentir à approuver de
nouvelles négociations matrimoniales avec la cour de
Florence. Plus tard encore', lorsqu'un caprice de Mon-
sieur pour Marie de Mantoue et le bruit d'un mariage
secret qui se préparait entre eux sous les auspices de
M me de Longueville déterminèrent la reine à enfermer
ces deux princesses au donjon de Vincennes , Louis
avait aplaudi à la résolution de sa mère : cette arres-
tation qui ne devait, selon celle-ci, que sauver l'alliance
florentine, avait pour le roi l'avantage de briser les deux
projets ; mais il n'avait pas prévu que le mécontentement
de son frère , en le poussant en Lorraine , lui ferait
connaître la princesse Marguerite. On n'a pas oublié
l'épouvante de Puylaurens à la nouvelle de la révélation
in extremis du mariage de Gaston par le duc de Mont-
morency, ni la dépêche du roi à M r de Saint-Chamont ,
devant Nancy, pour que rien ne fût épargné afin de
s'emparer de la jeune femme ; l'une était déterminée par
l'appréhension fondée du ressentiment de Louis XIII
dont l'autre avait été l'expression la moins déguisée.
Le mécontentement du roi se manifesta plus solennel-
lement encore tout au commencement de l'année 1634.
Le 5 janvier il fit présenter par son procureur général l
i De Clerq à Prats. Paris, 5 janvier 1634. — « ...Le jourd'liuy le
procureur général du roy présenta au parlement lettre de cachet pour
comraancer l'affaire de la dissolution du mariage de Monsieur qu'il
semble sera par procédure et information contre le duc de Lorraine
sur rapt par luy commis de la personne de Monsieur pour la marier
avec sa sœur... » (Nég. de France , t. 7. f. 250.)
— 416
■
une requête demandant qu'il fût informé « du rapt
« commis en la personne du duc d'Orléans, rapt exécuté
» à l'encontre d'un prince de la famille royale , que sa
» condition place naturellement sous la tutelle de son
» frère aîné et souverain ; de plus en terre étrangère
« et clans un couvent , lieu secret et caché , qui suffirait
» pour établir la clandestinité. » L'idée était au moins
singulière de prétendre considérer comme forcé un
mariage accompli secrètement , il est vrai , mais libre-
ment et volontairement par les deux conjoints , et d'ac-
cuser de rapt une jeune femme de 15 ans sur la personne
de Monsieur déjà veuf et majeur ; mais c'était le seul
moyen de soustraire cette affaire à la juridiction ecclé-
siastique pour la soumettre à des juges civils sur la
complaisance desquels, sans doute , on comptait et dont
la décision serait sans appel.
Monsieur répondit à cette requête en faisant consacrer
de nouveau par Jacques Boonen, archevêque de Malines,
dans la chapelle du palais archiducal et entouré de ses
principaux officiers, les liens qui l'unissaient à la prin-
cesse Marguerite * . On ne pouvait plus admettre dès lors
que le mariage n'avait pas été libre, ni lui donner la qua-
lification de clandestin. Le parlement ayant paru disposé
à déclarer son incompétence , le roi se décida, le 16 jan-
vier, à faire une déclaration contre le mariage de son
1 « ...por esta razon hastava luegar a publioar lo que paso delante
del arcobispo de Malinas por el mes de Hebrero... » (Lettre du président
Roose à Olivarùs , du 13 octobre 1634. Papiers de Roose , t. 3, f. 78.)
Ce passage rectifie celui des Mémoires de Gaston d'Orléans, qui attribue
à la princesse de Phalsbourg, arrivée seulement en mars dans les
Pays Bas , le mérite d'avoir fait célébrer de nouveau le mariage de
sa sœur avec Gaston.
11
417 —
frère , et pendant un lit de justice qu'il tint le 18 il
la fit lire par son garde des sceaux et la fit enregistrer.
Dans cette même séance, il déclara que si son frère se
remettait en son devoir dans les trois mois , il le
recevrait en grâce et lui rendrait la possession de tous
ses biens , apanages et pensions , et amnistierait tous
ceux qui l'avaient suivi , à l'exception de Monsigot ,
Le Coigneux et La Vieuville ; mais que c'était là le
dernier effort qu'il croyait devoir faire « pour exciter
- Monsieur à rompre les chaînes qui le retenaient ,
» rappeler dans sa mémoire le souvenir de sa naissance
» et l'exhorter à reprendre le rang glorieux de la
» seconde personne de France *. »
Cette déclaration , rendue publique , fit reprendre les
négociations entre Bruxelles et Paris ; avant la fin du
mois de janvier d'Elbène recommença ses voyages. Mon-
sieur voulait obtenir une place de sûreté dont les forti-
fications le missent à l'abri des entreprises du cardinal,
car il ne manquait pas de gens parmi ses conseillers
qui prétendaient que sa rentrée en France serait le
signal de son incarcération au bois de Vincennes. Puy-
laurens exigeait davantage : il avait imaginé d'éluder la
vengeance du premier ministre en lui demandant la main
d'une de ses parentes ; l'affection que Richelieu portait
à sa famille lui paraissait une garantie d'impunité bien
autrement sûre que les murailles d'une ville forte. Contre
toute attente, le cardinal consentit à lui donner une de
ses nièces, mais à la condition que Monsieur renoncerait
à la place qu'il demandait ; proposant comme expédient,
pour contenter les Espagnols représentés par Puv-
1 Mémoires de Richeliku , t. 8. p.
■t sniv.
— 418
Ik«i
■K'
laurens comme tenant essentiellement à cet article du
traité , de la lui promettre par écrit pourvu qu'il y
renonçât de son côté par une contre-lettre.
En réalité les Espagnols s'occupaient fort peu du
traité : ils savaient que la reine-mère et Monsieur négo-
ciaient chacun de leur côté et ils paraissaient fort
indifférents aux résultats qu'on en attendait , persuadés
que ces deux esprits inquiets serviraient autant leurs
intérêts en troublant la France après être rentrés dans
le royaume, qu'ils l'avaient inquiétée depuis qu'ils en
étaient dehors. Les habiles se préparaient seulement
avec tact et circonspection à s'entendre avec eux pour
tirer parti de la position nouvelle qui leur serait faite
aussitôt après leur réconciliation *.
Nous avons vu comment avait échoué la mission dont
la reine avait chargé M r de la Leu ; à la fin de mars
cet échec paraissait aussi irrévocable que les négo-
ciations de d'Elbène semblaient près d'aboutir à une
solution contraire. Marie de Médicis ne vit pas sans
effroi ce résultat qu'elle ne pouvait plus espérer prévenir
comme l'année précédente à force d'habileté , et ce fut un
véritable cri de désespoir qu'elle jeta vers le roi d'Espagne
pour l'adjurer d'intervenir et de la sauver, en arrachant
Gaston des griffes du cardinal.
1 Le président Roose au secrétaire Galaretta. 9 mars 1634. — « Asta
aora no me ha puesto en lo de Monsieur ni de la reyna-madre , aviendo
me detenido de visitarles ; pero représentai aora a V. S. que a no
sacar gracias ni réputation del acomodamento pareee forçoso el hacer
provecho de la madré y liizos para alboratar aquel reyno escribi algo
sobre ello en mis ultimas a que me remito . teniendo que la execueion
podra ser acertada y sin mucho gasto andando con el tiento y la
circonspecion ordinaria de V. E. .. _ (Papiers de Roose. t 10
f. 315 v<0
419 —
« Monsieur mon beau-fils , écrivit-elle à Philippe IV,
Votre Majesté trouvera bon que estant mère et par
conséquence dans les sentimens de tendresse pour
mon fils le duc d'Orléans , je prenne le soin de ce
qui regarde et ses intéres et sa seureté. Les dangers
évidentes qui le menacent s'il prend la résolution de
s'accommoder me donnent de telles agitations d'esprit
que pour destourner le cours de si funeste dessein
et empescher qu'il ne se mette entre les mains du
cardinal duquel il ne doit attendre que sa perte ,
je me vois obligée à prier instament Vostre Majesté
de vouloir continuer vers luy les témoignages de son
affection dont luy et moy avons desià tant de preuves
et pour le garantir de tel malheur luy donner quelque
satisfaction sur ce qu'il a désiré d'elle. Ces moyens
comme ils seront capables de luy faire perdre la
volunté de s'accommoder pourroient aussi servir à in-
commoder nostre ennemi commun et procurer quelques
utilités aux Estats de Vostre Majesté. Il me semble
qu'elle se doit prévaloir de l'occasion de son séjour
et croyre que sa personne ne luy scauroit estre si
peu nécessaire en ce pais que son retour en France
ne luy soit encore moins advantageux. Les justes
craintes que j'ay eu de le voir accommoder et quo
demeurant icy seule apprès luy je ne fusse à charge
à V. M. , et tout à fait inutile à ses affaires , ont
esté les raisons qui m'ont porté à vouloir contenter
le Roy Monsieur mon fils et par là faciliter les voyes
de mon accommodement. Mais à présent je proteste
à V. M. destre aussi esloignée de ces pensées que
j'en croyerois l'effet hazardeux pour mon fils et pour
moy si nous tombions en pouvoir du cardinal. Ces
H
■R
— 420 —
» motifs je m'asseure estant si justes feront agréer à
» V. M. ma prière pour que je continue mes veux ,
» estant, Monsieur mon beau-fils, vostre bien bonne
» et très-affectionnée belle-mère.
* Marie 1 .
» Le 30 u mars, à Bruxelles, 1634. »
Jamais la reine-mère n'avait été moins sincère que
dans cette lettre qu'elle chargea l'abbé Scaglia de faire
parvenir au roi d'Espagne, comme si elle eût voulu éviter
les commentaires que le marquis d'Aytona n'aurait pas
manqué d'y joindre s'il avait dû la transmettre. Eut-elle
quelqu'influence sur la suite des événements ? Nous ne
le pensons pas , car c'est pendant qu'elle s'acheminait
vers Madrid qu'arrivèrent en Belgique deux nouveaux
personnages qui contribuèrent le plus efiîcacement à
la nouvelle tournure que prirent bientôt les affaires;
nous voulons parler de la princesse de Phalsbourg et de
Thomas de Savoie, prince de Carignan.
Lorsqu'au mois d'août 1633 Louis XIII avait investi
Nancy, le seul membre de la famille ducale qui ne
s'était pas abandonné au découragement avait été
Henriette de Lorraine : avec une mâle énergie, elle avait
soutenu qu'une résistance à outrance était la seule chance
de salut qui restât à son pays et que , en tout cas , s'il
fallait périr , mieux valait s'ensevelir glorieusement sous
ses propres ruines que de perdre lâchement l'honneur ,
les biens et la liberté 2. Ces accents patriotiques n'avaient
1 Correspondance de l'abbé Scaglia , t. II , f. 60.
» Mémoires du Marquis de Beauveau. p. 40.
_ I
■
421
trouvé aucun écho dans le cœur de Charles IV : rempli
d'irrésolutions , il paraissait compter pour se tirer d'em-
barras sur quelque miracle , qui ne se produisit pas.
Nancy tomba bientôt aux mains de l'armée royale. Deux
jours après, le duc présenta sa sœur à Louis XIII qui
l'accueillit très-gracieusement, lui donna en plaisantant
le nom de La Guerrière et , la montrant aux gentils-
hommes de sa cour, leur dit : « Voilà, Messieurs,
» celle qui se voulait si bien défendre et tuer tout. »
Charles IV n'ayant pu, comme il s'y était engagé
par le traité de Charme , livrer la princesse Marguerite
dans les trois mois aux mains du roi de France , Riche-
lieu l'avait menacé, s'il ne remplissait sa promesse et
s'il ne déclarait nul le mariage de sa sœur et du duc
d'Orléans , de le citer au parlement de Paris , puisque
comme duc de Bar il était vassal de Louis XIII. La
demande d'informations du chef de rapt , présentée à
cette cour le 5 janvier 1634, avait été un commencement
d'exécution de cette menace. Persuadé que Richelieu
n'avait d'autre intention que de provoquer sa déchéance
pour s'emparer de la Lorraine , le duc avait paré le coup
en se démettant volontairement de ses États, par un acte
authentique daté de Mirecourt le 19 janvier, en faveur
de son frère le cardinal Nicolas-François. Celui-ci, pour
légitimer la prise de possession du duché mieux encore
que ne le faisait l'acte de renonciation de son frère,
avait aussitôt épousé la princesse Claude , la seconde
fille du feu duc, dont l'aînée était la femme de Charles IV.
Trompé dans ses calculs par la rapidité avec laquelle
ces différents actes s'étaient succédés, Richelieu qui,
jusqu'alors, avait maintenu la famille ducale de Lorraine
en quelque sorte prisonnière à Nancy sous la garde de
■
M
H»-
— 422 —
M r de Brassac , donna l'ordre à ses agents de séparer
le nouveau duc des princesses et d'emmener celles-ci à
Paris. Prévoyant des jours plus sombres encore pour
eux tous après leur séparation, les princesses n'eurent
plus dès lors qu'une pensée : se soustraire par la fuite
aux violences du cardinal.
M me de Phalsbourg réussit la première à s'évader de
Nancy, et d'une manière tout aussi romanesque que la
duchesse d'Orléans sa sœur. Les officiers de M r de Brassac,
établis à toutes les portes de la ville, surveillaient avec une
grande vigilance toutes les personnes qui en sortaient, ne
laissant passer que celles munies d'une autorisation. Parmi
ces dernières se trouvait un gentilhomme anglais, le colonel
Brown, plus qu'à demi perdu par la goutte et qui pour
s'en guérir avait entrepris une neuvaine à la chapelle de
Notre-Dame-de-Bon-Secours , à un quart de lieue de la
porte S'-Nicolas. Tous les jours il s'y rendait en carrosse",
la jambe entourée de bandages et reposant sur des cous-
sins. Au bout de peu de jours les gardes, habitués à
le voir passer régulièrement, cessèrent de visiter la
voiture et , le 8 mars, la princesse de Phalsbourg,
déguisée en homme , prit place au milieu des coussins \
la jambe du colonel reposant sur son dos. Arrivés sans
encombre à la chapelle de Notre-Dame , où des chevaux
sellés les attendaient, la princesse sortit de ses coussins,
le colonel Brown débarrassa sa jambe des bandages
qui l'entouraient, et tous deux gagnèrent Besançon
à franc étrier. Quelques semaines après , Henriette de
Lorraine arrivait à Bruxelles et allait occuper au palais
un appartement voisin de celui de la duchesse d'Orléans.
Par le duc d'Elbeuf son parent, elle fut bientôt au
courant de la situation et des négociations secrètes en
tg&a*
— 423 —
train de se terminer avec la France. Les efforts de
d'Elbène avaient enfin réussi : entre Bruxelles et Paris
on avait fini par s'entendre , au moins à peu près , et
les conditions du traité avaient été rédigées. Le roi réta-
blissait son frère dans ses biens , apanages et pensions ,
lui donnait le gouvernement de l'Auvergne , consentait
à ce qu'il pût réunir autour de sa personne, dans la
principauté de Dombes ou dans le Bourbonnais à son
choix , deux compagnies de gardes de cent hommes
chacune, lui accordait 400,000 livres pour payer ses
dettes à Bruxelles et 300,000 autres en Auvergne pour
monter son équipage. Grâce pleine et entière était faite
à tous les serviteurs de Monsieur hormis aux trois
qui avaient déjà été exceptés. Au lieu d'épouser la
parente du cardinal , Puylaurens recevait le gouverne-
ment du Bourbonnais et la capitainerie de Moulins ,
le gouvernement de la ville et de la citadelle de Châlons
ou de Bellegarde, le duché d'Aiguillon et cent mille
livres en deniers comptants. Telles étaient les conditions
matérielles auxquelles on s'était arrêté. Quant à son
mariage, Gaston avait consenti à s'en remettre au
jugement des personnes du royaume que le pape délé-
guerait à cet effet, « et, pour ce qu'il était raisonnable
, que M me la princesse Marguerite fût en lieu si éloigné
» des frontières du royaume qu'elle ne pût en sortir
« auparavant le jugement du dit mariage , Monsieur
r, consentait qu'elle demeurât à Blois pendant le procès
r, qui seroit mû pour l'examen du susdit mariage , et
« promettoit à cet effet la faire aller au dit lieu lorsqu'il
y, entreroit en France , et qu'il assuroit qu'à sa prière
» elle ne feroit aucun dessein d'en sortir, Sa Majesté
r, pouvant, s'il lui plaisoit, user de sa prudence ordinaire
— 424 —
» pour en éviter le soupçon , en sorte qu'il n'y eût pas
» juste sujet de juger qu'elle fût privée de liberté i. ,
Texte fort embrouillé, mais qui signifiait que le château
de Blois , l'ancienne prison de la reine-mère avant le
traité d'Angoulême, garderait derrière ses épaisses
murailles Marguerite de Lorraine jusqu'à la fin du
procès.
Les négociations étaient si avancées lorsque M me de
Phalsbourg en eut connaissance que , désespérant de
les rompre , elle n'eut d'autres préoccupations que de
soustraire sa sœur aux conséquences funestes de la fai-
blesse et de l'irrésolution bien connues du duc d'Orléans.
Elle envoya aux savants docteurs de l'université de Lou-
vain des mémoires concernant le mariage : ils en firent
deux consultes séparées, l'une suivant le droit civil, l'autre
suivant le droit canon, et au bas de chacune d'elles ils
déclarèrent le mariage bien et valablement contracté et
ajoutèrent qu'il ne pourrait être rompu lors même qu'il
s'agirait d'une excommunication du pape 2. Armée do
ces deux pièces, qui équivalaient en quelque sorte à
un jugement anticipatif de la cause que le duc d'Orléans
avait consenti à soumettre aux délégués du souverain
pontife, l'active et intelligente princesse eut l'art de
décider Gaston à adresser à celui-ci une lettre par
laquelle il lui déclarait, en son âme et conscience
tenir son mariage pour bon et valable, et suppliait
Sa Sainteté de n'ajouter par la suite aucune foi à tout
autre acte, public ou non, contraire à cette déclaration
que pour obéir à une volonté supérieure à la sienne
1 Mémoires de Richelieu . t. 8 , p. 8.
» Mémoires de Gaston d'Orléans , p. 599.
fé
425 —
il consentirait à signer. C'était là une pièce extrêmement
importante : si Henriette de Lorraine ne parvenait pas ,
en faisant appel à la réelle affection que Monsieur
témoignait à sa jeune femme , à le dissuader de la
livrer au cardinal de Richelieu , elle était au moins
assurée que sa sœur ne serait pas sacrifiée lors même que,
par quelqu'une de ces capitulations de conscience qui lui
étaient habituelles, Gaston consentirait à l'abandonner.
Il est à supposer toutefois que, malgré toute son habileté
et l'influence qu'elle avait encore sur Puylaurens , elle
n'eût pas atteint un résultat plus complet, si en ce
moment n'était entré en scène le second personnage que
nous avons signalé.
Le 1 1 avril Thomas de Savoie , conduit par un des
gentilshommes de Charles de Lorraine , entrait dans les
Pays-Bas par la frontière luxembourgeoise. Quelques
jours après il était à Bruxelles.
Frère cadet du duc de Savoie, le prince de Carignan,
beau-frère du comte de Soissons dont il avait épousé la
sœur et père d'une nombreuse famille , s'était cru long-
temps, par l'absence de postérité du duc régnant, appelé
à hériter un jour du duché de ses pères ; tout à coup
la naissance inopinée d'un jeune prince avait anéanti
toutes ses espérances. Aigri par la chute de ses illusions,
mécontent du rôle secondaire que le sort lui avait fait ,
tracassé par des créanciers auxquels , pour satisfaire à
des goûts dépensiers et à des besoins trop réels , il
avait fait, en avance d'hoirie, de nombreux emprunts
hypothéqués sur sa future souveraineté, et se déliant de
son frère qu'il soupçonnait de vouloir le faire arrêter,
il avait quitté le Piémont. Après s'être offert à Louis XIII
qui lui avait accordé une pension assez considérable , il
B&
■
■
— 426 —
s'était mis au service de l'Espagne, à qui il avait engagé
ses talents militaires à un prix plus élevé encore , dont
une partie était remise directement à la princesse dq
Carignan, à Milan, où elle avait fixé sa résidence l.
En annonçant l'entrée du prince dans les Pays-Bas ,
le comte de Wiltz écrivait qu'il y arrivait - pour attendre
. les ordres de Sa Majesté , si la trefve se faict avec
- les Hollandais et que M r d'Orléans entre dans la
» France pour y resveiller les malcontents 2. „ En effet,
pendant son séjour en France Thomas de Savoie avait
vu le comte de Soissons , tout récemment il s'était trouvé
en rapport avec Charles de Lorraine , et ces trois am-
bitieux avaient formé des projets pour lesquels le con-
cours du duc d'Orléans leur était nécessaire ; le prince ,
que l'abbé Scaglia , qui l'appréciait fort au-dessus de sa
valeur, croyait appelé à rendre autant de services à
l'Espagne qu'autrefois le prince Philibert 3, était arrivé
dans les Pays-Bas pour décider Monsieur à reprendre
encore une fois les armes.
Gaston était alors clans un de ces moments d'irré-
solution qui lui étaient habituels ; malgré son profond
égoïsme, il aimait sa jeune femme : son cœur protestait
contre cette dure condition du traité , dictée par Riche-
lieu , qui l'obligeait à remettre la princesse Marguerite
aux mains du roi de France jusqu'au jugement définitif
1 Thomas de Savoie recevait 36,000 écus par an, la princesse 24 000
— Memoria, Correspondance de Philippe IV et du cardinal-infant
t. II , p. 155. '
2 Le comte de Wiltz à Vaudiencier. Thionville , ce 15 apvril 1634
— Audience 669.
3 L'abbé Scaglia à Olivarès, 24 avril 1634. — Correspondance t II
f. 67, ' '
I^MH
— 427 —
de cette difficile question matrimoniale qui devait être
soumise aux délégués du pape , et la dernière lettre
qu'il avait écrite au roi le 30 mars au sujet des négo-
ciations , au travers toutes sortes de soumissions de
langage , laissait deviner la ferme volonté de ne jamais
consentir à l'annulation de son mariage l . Le prince
Thomas arrivait à lui les mains pleines de promesses
et lui assurait le concours des plus grands noms de la
noblesse française ; les nouvelles perspectives qu'il lui
ouvrait, l'éblouirent au point que ce fut lui cette fois
qui alla proposer au marquis d'Aytona de conclure
avec l'Espagne un traité sur de nouvelles bases et de
rompre les négociations entamées avec Richelieu 2 . Le
marquis auquel le prince Thomas avait fait part des
plans conçus par le duc de Lorraine , et qui venait
d'autoriser celui-ci à résider dans le comté de Bour-
gogne , au château de S' - Anne qu'il avait fait disposer
à son intention 3 , accueillit très-favorablement cette
demande et crut devoir faire suspendre certain « remède »
dont la reine-mère se proposait d'user eu ce moment
pour éloigner Puylaurens de son fils Gaston, et pour
lequel elle avait demandé' son assistance L Quel était
i Archives des affaires étrangères de France, 1634 . f. 10-4. v. Ayenel.
2 L'abbé Scaglia à Philippe IV. 11 mai 1634. >• ...lia parecido con-
veniencia del serbicio de V. M. (por lo que el marq. de Aytona lia
jusgado) de contemporizar, recibiendo del Seùor duque de Orliens el
offrecimiento que hace de romper el tratado que trae entre manos de
tanto tiempo aca de su concierto y de recibir las nuevas promessas de
no entender a otro sin la participacio y consentemente de V. M. y satis-
faccion de los interressados... (T. Il, f. 77.)
3 Aux archevesques de Besançon et cour du parlement de Dole.
25 avril. (Audience 669.)
* « ...procurando (el marques) que la reyna-madre de lugar a esso
sin apretar en el remédie- que ella desseava de usar para apartar la
*«
WM
— 4*8 —
ce remède ? Nous l'ignorons, mais tous ceux qui étaient
dans le secret ne furent sans doute pas de lavis du
marquis : obligés de renoncer au moyen patroné par
la reine et l'Espagne de se débarrasser du favori , ils
en mirent un autre à exécution.
Le 3 mai , entre huit et neuf heures du soir, comme
Puylaurens suivi de quelques gentilshommes se rendait
chez Monsieur, un coup de carabine lui fut tiré presqu a
bout portant pendant qu'il montait les degrés du palais
Heureusement la charge de l'arme , trop faible pour
les vingt balles qui remplissaient le canon jusqu'à la
gueule, trompa l'espérance du meurtrier. Un projectile
atteignit Puylaurens à la joue , mais fort légèrement ;
un autre brisa la mâchoire de La Vaupot qui se trouvait
à ses côtés , et Roussillon , son beau-frère , fut blessé à
la tète, mais sans gravité. Il y eut immédiatement
grande rumeur au palais et Monsieur, qui jouait dans
sa chambre avec le duc d'Elbeuf et Vieux-Pont et avait
entendu le coup , aussitôt informé par son favori lui-
même de l'attentat dont il avait failli être la victime ,
envoya son secrétaire Laserré demander justice au mar-
quis d'Aytona.
m
persona de Pilorans de la del duque de Orliens por loqual pedia los
assisteras en conformidad de Io que el conde de Mola le ha eserito
que V. M. se las avia acordado. A este fin se ha ydo disponiendo la
reyna de dissimularlo y de dar tiempo que rompan este tratado en
loqual ha vemdo no obstante que aya sido con harta diffîcultad „
Scaglia à Philippe IV, 11 mai. - Peut-être le remède imaginé par la
reine- mère était-il ce projet de mariage de Puylaurens avec la princesse
de Chimay que les Mémoires de Gaston attribuent aux Espagnols et
que d'Aytona lui aurait proposé au nom de Philippe IV avec la promesse
d'un honnête établissement dans les Pays-Bas. Le favori ne s'en
était pas défendu, mais avait dit qu'il voulait d'abord arrêter la fortune
de son mattre avant de penser à la sienne propre.
— 429 -
Ce dernier se promenait en ce moment dans une
galerie avec le prince Thomas ; il témoigna beaucoup
d'étonnement et se rendit aussitôt chez le duc d'Orléans
en protestant que cet attentat ne resterait pas impuni ,
puis chez Puylaurens à qui il tint le mémo langage,
en ajoutant que la réputation du roi et la sienne propre
étaient intéressées au châtiment du coupable. Deux
soldats de la compagnie des gardes de la reine-mère ,
les frères Brugers, furent arrêtés presqu'aussitôt , puis
bientôt relâchés quand on eut reconnu qu'aucune charge
ne pesait sur eux. Pendant trois jours le manteau et
la carabine du meurtrier, trouvés sur le lieu du crime ,
furent exposés à la porte de l'hôtel de ville ; mais per-
sonne ne les reconnut. Les soupçons se portèrent sur
les gens de l'entourage de la reine qui furent accusés
d'avoir tout au moins conseillé le coup, et Gaston leur
donna plus de consistance encore en qualifiant l'attentat
de chanteloiibade . Toutefois l'oratorien y avait eu tout
au moins aussi peu de part qu'en tous ceux dont l'ac-
cusait le cardinal de Richelieu : le vrai coupable était
le valet d'un gentilhomme français huguenot, nommé
M r de Clauzel, attaché au duc d'Elbeuf L Certain parfum
que répandait le manteau , tout semblable à celui dont
Clauzel usait généralement , avait dirigé sur lui les
soupçons de quelques-uns et Puylaurens prétendait même
l'avoir reconnu ; mais c'était jusqu'au duc d'Elbeuf qu'il
faisait remonter la responsabilité du crime. Le duc s'en
tint pour offensé et s'en plaignit à Monsieur, qui ac-
cueillit ses représentations avec tant d'indifférence (pie
d'Elbeuf rompit tout à fait avec lui pour embrasser le
1 Mémoires de Gaston d'Orléans, p. 60,
- 430 -
ML
m
parti de la reine-mère ; il lui fit dire ensuite que si, dans
le traité en voie de négociation avec le cardinal, quelque
chose était stipulé en sa faveur , il le priait de n'y
plus penser. D'Anvers où, à quelques jours de là il se
rendit avec Marie de Médicis, il envoya un cartel à
Puylaurens. « Puisque vous m'imputez faussement le
» coup dont vous avez été en danger de perdre la vie ,
» lui disait-îl , j'ai choisi un moyen sûr et honnête de
» vous l'ôter de ma propre main. Trouvez-vous à l'en-
» droit que le gentilhomme porteur de cette vous
» marquera, vous prendrez trois de vos amis avec
« vous, j'en amènerai un pareil nombre des miens. »
Le favori accepta le défi , et le jour et le lieu du duel
furent fixés au 28 mai , entre Anvers et Bruxelles.
Mais Gaston et sa mère donnèrent des gardes aux
deux adversaires et employèrent toute leur autorité pour
les empêcher d'en venir aux mains. Le prince Thomas
s'interposa entre eux quelque temps après, mais sans
parvenir toutefois à les réconcilier i.
Quant à Clauzel, dont le marquis d'Aytona avoua
plus tard n'avoir pas ignoré la culpabilité, il ne fut
même pas inquiété. Moins d'un an auparavant il avait
adressé à Olivarès , pour lui offrir ses services, une
lettre dont une traduction espagnole fut alors envoyée à
l'infante. « Si l'on veut faire quelque chose de Monsieur,
r, écrivait-il, il est nécessaire de se défaire de Puy-
» laurens , et cela n'est possible que par un moyen
» que je n'ose proposer à Votre Excellence ; » et plus
loin encore, après avoir parlé au comte-duc des intrigues
1 L'abbé Scaglia à Philippe IV. 15 juin 1634. — Correspondance ,
t. II, f. 92.
HBI
431
du favori : « Pour conclusion, disait-il, que V. E.
■n nous permette de nous défaire de cette canaille et
» de placer autour de Monsieur des gens sur lesquels
» on puisse compter i. » Si le cabinet de Madrid avait
jugé à propos d'envoyer sans commentaire cette lettre
à Bruxelles , c'est qu'il n'en désapprouvait pas entière-
ment les propositions fort peu déguisées , et peut-être
le marquis se prévalut-il de cet éloquent silence pour
ne pas entamer des poursuites qui , en donnant un
nouvel aliment aux passions déjà si surexcitées des
deux partis français , lui susciteraient de nouveaux em-
barras dont il se souciait médiocrement.
Quoi qu'il en soit , ce criminel attentat arrivait en
ce moment fort mal à propos et pouvait arrêter brus-
quement les négociations très-avancées déjà entre Gaston
et le gouvernement des Pays-Bas 2 . Les soupçons en se
portant sur Chanteloube et, par ricochet, sur la reine ,
ne s'arrêtèrent heureusement pas sur les Espagnols ,
et le coup de carabine de Clauzel n'eut d'autre résultat
que de creuser plus profondément l'abîme entre Marie
de Médicis et le duc d'Orléans qui , à cette époque ,
défendit même à sa jeune femme de visiter sa mère.
Vers le milieu de mai , l'abbé d'Elbène revint à
Bruxelles rapportant avec lui , outre les conditions du
traité qu'il avait négocié et que nous avons tait connaître,
une lettre du roi et une autre du cardinal protestant
i
1 M' de Clauzel au comte-duc d'Olivarès. 24 juin 1633. ■ — Coït, de
Philippe IV et de l'infante, t. 32, f- 90.
2 ...Verdaderamente lo que ha sucedido del pistoletazo lia venido ;t
mu y mal tiempo que sin eco huviera creydo que pudiesse ser mas util
y mas eonveniente el satisfacer a la reyna en lo que pedia y dexarla
obrar a su modo... Lettre de Scaglia du 11 mai.
— 432 —
toutes deux de la tendre affection de Louis XIII pour
Monsieur. « M r d'Elbène m'a dit ce que vous luy avez
» commandé sur le sujet du mariage que vous m'es-
» crivez avoir contracté avec Madame Marguerite de
» Lorraine , écrivait le monarque à son frère , sur quoy
» vous ne sçauriez que vous louer de mes intentions
» puisqu'elles n'ont autre fin que de faire soigneusement
» examiner tout ce qui s'est passé en cette action , et
» me remettre à l'événement qu'elle devra avoir par
« justice et par raison. En cela et en toute autre chose,
« je rendray premièrement à ma conscience ce que je
« luy dois, et ensuitte voulant vous tenir lieu de père ,
» outre la qualité que j'ay de vostre roy, vous recevrez
» des effets de la véritable affection que je vous porte. „
« En mon particulier, Monseigneur, disait le car-
» dinal , je vous supplie de croire que je n'estimerai
» jamais la prospérité de S. M. complète que lorsque
« la vostre y sera conjointe. Ce que je désire avec une
» passion indicible L »
Ces protestations , sans doute fort peu sincères , lais-
saient deviner la secrète satisfaction de gens qui
croyaient enfin avoir atteint le but de leurs persévérants
efforts ; malheureusement il fallut bientôt en rabattre.
D'Elbène , arrivant triomphant , fut très-froidement
accueilli par Monsieur, en même temps que Puylaurens
s'ingéniait à trouver de nouvelles difficultés aux" articles
du traité dont quelques semaines auparavant il avait
adopté les bases , particulièrement à ceux qui avaient
rapport à la remise de la duchesse d'Orléans aux mains
1 Voir ces deux lettres dans les Mémoires de Montrésor, note. p. 186,
Ed. Michaud. et Avenki.. t. IV, p. 547 et 548.
«
rV', [VI H
— 433
du roi fit au choix des juges qui devaient prononcer
sur la validité du mariage. Le négociateur comprit
bientôt qu'en son absence Monsieur avait pris avec
les Espagnols de nouveaux engagements incompatibles
avec le traité de réconciliation. En effet, le 12 mai,
en présence de Puylaurens , du duc de Lerme et du
secrétaire des langues du marquis d'Aytona , Gaston
avait signé avec ce dernier un traité d'alliance que
l'Espagne ne tarda pas à ratifier.
Par cet acte , le duc d'Orléans s'engageait pour une
durée de deux ans et demi à ne pas s'accommoder avec
son frère sans le consentement de Philippe IV, quel-
qu'avantageuses que fussent les propositions qui lui
seraient faites. En cas de rupture des deux couronnes,
il devait prendre le parti de la maison d'Autriche et
favoriser ses intérêts de tout son pouvoir jusqu'à la
signature d'un traité général. En retour, Philippe IV
lui assurait 12,000 hommes de pied et 3000 chevaux ,
moitié Français et moitié étrangers pour la fin de
septembre, époque à laquelle le duc entrerait en France,
en même temps qu'une puissante diversion aurait lieu
du côté des Pyrénées. Le roi accordait 70,000 écus
pour la levée des troupes françaises et 45,000 men-
suellement pour leur entretien jusqu'au moment de leur
entrée en France, les contributions levées sur le pays
devant dès lors y pourvoir ; il portait de plus à
15,000 écus par mois la somme allouée pour l'entretien
à Bruxelles de Gaston, de sa femme et de toute leur
maison L
La nouvelle de ce traité secret se répandit avec une
1 Mémoires de Montrksor , p. 190 , note. Ed. Michaud.
2iy
ï
— 434 -
extrême rapidité en France et ne laissa pas que d'y
produire quelqu'émotion , bien qu'on n'en connût pas
la teneur. Le cardinal essaya d'abord de donner le
change à l'opinion publique en faisant répandre le bruit
que Monsieur avait été emprisonné, ce qui signifiait que
c'était par contrainte qu'il s'était allié aux Espagnols ,
et qu'il l'avait été de par les ordres de la reine-mère
nommée gouvernante des Pays-Bas , ce qui contribuait
à déconsidérer celle-ci i. Plus tard, Richelieu jugea plus
avantageux de publier le traité dont un miracle , dit-il
dans ses Mémoires, avait fait tomber une copie dans
ses mains 2. On se tromperait toutefois en supposant
que cette publication avait pour but de soulever l'opinion
publique contre l'Espagne , dont les sentiments hostiles
à la France étaient fort peu déguisés dans cette pièce :
pas plus à cette époque qu'antérieurement le cardinal
n'entendait adopter une politique belliqueuse ; fidèle
à la ligne de conduite qu'il avait tenue jusqu'alors, sans
rompre avec cette puissance malgré ses provocations,
H ne cherchait à s'en venger qu'en lui suscitant des
difficultés de nature à l'obliger de se préoccuper unique-
ment de ce qui se passait chez elle. Il avait repris avec
1 De Clerq au secrétaire Prats. Paris, 1'' juin. — <. L'on veult icy
que le peuple croie que la peine-mère anroit le gouvernement général
des Pays-Bas, et qu'avec ceste authorité elle y auroit lait arrester
Monsieur. Tous ces bruits sortent iufaillililement de mauvais lieu et
pire intention , car ce n'est pas le vulgaire qui en parle, mais cestuy cy
en est altéré et esmeu par les principaux et de l'espée et de la longue
robbe. » — (Négociations de France , t. 7, f. 268.)
* Ici. à ici. Paris, 5 août 1034. — ...L'on a monstre icy ces jours,
imprimé en caractère estranger, celle (la ligue) qu'ils veullent le duc
d'Orléans aurait faite et signée avec le S r marquis d'Aytoua au nom du
roy... — (Ibid., f. 274J
3k:
■
435 —
une nouvelle ardeur ses négociations avec la Hollande
pour la décider à continuer la guerre avec les Pays-Bas
et poursuivait , mais sans beaucoup d'espoir cette fois ,
ses intrigues avec la noblesse belge l . La conspiration
dont Henri de Bergh et le prince d'Épinoy étaient les
chefs avait en effet cessé d'être un danger, et tous
ceux qui y avaient trempé, même indirectement, allaient
bientôt apprendre à leurs dépens que la répression ,
pour s'être fait attendre, ne perdait rien de sa sévérité.
1 De Clerq au secrétaire Prats. Paris , 25 mai 1634. — Le prince
d'Espinoy estant dernièrement en ceste ville , incognu , avait esté de
la mesme façon parler le cardinal-duc à Fontainebleau ; je n'ay encore
descouvert qu'il soit revenu encore par deçà de S'-Quentin... Le comte
de Hennin est à Monstreuil, leur fils encore en ceste ville et le comte
d'Egmont tousiours à Charleville. Nous n'avons icy rien ouy du comte
Henry de Bergues... — (Nég. de France, t. 7, f. 267 v°.)
CHAPITRE XX
Le duc d'Arscliot arrive on Espagne. — L'accueil gracieux qu'il y reçoit est l'exécution d'uu mot
d'ordre venu de Bruxelles. — Il est soupçonné de conspiration. — Balthazar Gerbier. — Il
offre de faire des révélations relalives à la conjuration de la noblesse. — Ses conditions. -
Négociations à ce sujet. — Le gouvernement espagnol incline à la clémence. — Lettre
du marquis d'Aytona et déclaration du comte d'Egmont incriminant le duc d'Arscliot. —
On amuse celui-ci pour ne pas éveiller sa défiance. — Il b!àmc l'incapacilé et la lenteur
des ministres espaguols. — Philippe IV décide de dissoudre les Ëlats-Géiiciaux de Bruxelles
et de charger d'Aytona de continuer les négociations de paix avec les Provinces-Uuies.
— Il interroge d'Arscliot. — Arrestation de celui-ci. — Ses aveux dans sa prison. — Le
pensionnaire Scliotte. — Déclaration du marquis d'Aytona en Flandre. — Arrestation du prince
de Barbanson. — Fuite de d'Êpinoy et du comte de Hennin. — Ils sont ajournés devant le
parlement de Malines cbaigé de l'information. — Ils protestent, de l'incompétence de ce tribunal
comme membres de la Toison d'or. — Semences prononcées.
Le duc d'Arschot, parti comme nous l'avons dit
pour l'Espagne afin d'y réclamer du roi des pleins
pouvoirs qui permissent à 1 assemblée des États-Géné-
raux de continuer les négociations de la trêve avec
les Provinces-Unies , en arrivant à Irun y avait appris
la mort de l'infante Isabelle. Comme ses lettres de crédit
étaient au nom de cette princesse , précaution qu'il avait
cru devoir prendre pour augmenter son autorité à
Madrid , prévoyant bien que le député des États ,
assemblée fort peu en faveur, y serait moins bien venu
que l'envoyé de Son Altesse , il hésita à continuer sa
route ou à retourner à Bruxelles. Les pouvoirs dont
il était porteur devenaient en effet caducs par suite de
la mort de celle qui les lui avait remis, et sa nomination
de membre du conseil de régence le rappelait en quelque
— 437 —
sorte dans sa patrie. Bien qu'il sentit combien il im-
portait que l'élément flamand , en si faible minorité
dans ce conseil, y fût représenté par tons ceux désignés
par la patente royale, il crut néanmoins la réussite de
sa mission plus nécessaire encore au bonheur de son
pays et, tout en continuant son voyage à petites jour-
nées , il dépêcha Lachopin , un de ses gens , à Madrid ,
pour demander au roi et au comte-duc ce qu'ils lui
commandaient de faire. Il reçut à Buitrago la réponse
d'Olivarès l'engageant à poursuivre sa route , et une
lettre du marquis de Léganès , qu'il avait connu en
Flandre , le priant instamment d'accepter l'hospitalité
dans son hôtel , à côté duquel une maison avait été
louée pour sa suite qui se composait , non compris les
domestiques , du comte de Meghem , du baron d'Au-
Aveghem l et du pensionnaire Schotte.
A Alcovendas la députation belge trouva les carrosses
du comte de Solre et du baron d'Auchy, membres du
conseil de Flandre à Madrid , accourus à sa rencontre ,
et près de la capitale elle fut reçue par le marquis de
Léganès accompagné d'une suite nombreuse composée
des personnages les plus marquants du pays. Elle prit
place dans les voitures du roi , venues avec le marquis ,
et, le 26 décembre, fit son entrée dans la capitale des
Espagnes. Le duc d'Arschot , conduit directement au
palais , fut reçu immédiatement par Olivarès qui le
combla d'éloges et de compliments , l'entretint pendant
plus d'une heure et le présenta au roi aussitôt après.
' Capitaine d'une compagnie de cent chevaux cuirassiers, le baron
d'Airweghem avait obtenu le 25 novembre 1633 l'autorisation d'ac-
compagner le duc. (Audience , liasse 667.)
— 438 —
Philippe IV accueillit très-gracieusement le duc et lui
parla longtemps familièrement.
Les jours suivants l'envoyé flamand reçut tout ce que
Madrid renfermait d'illustre : « Il n'y a personne de
» grand ou des ambassadeurs qui tous ne m'ont envoyé
■n visiter, et grande quantité de dames et une infinité de
» cavaliers me sont venus voir, écrit-il le 27 décembre
» au baron d'Hoboken son ami. Jusqu'à présent je
» recognois une grandissime bonne volonté, et je reçois
« beaucoup d'honneurs i. , Et pour témoigner sa recon-
naissance au marquis de Léganès et l'engager à s'inté-
resser à la mission dont l'avaient chargé les États-
Généraux , il demanda à ceux-ci d'offrir au seigneur
espagnol quelques tableaux peints à Anvers par les
artistes les plus renommés.
Le duc d'Arschot eût été moins glorieux de ces
démonstrations de bienvenue dont il était l'objet, s'il
avait su qu'elles n'étaient que l'exécution d'un 'mot
d'ordre transmis à Madrid par le gouvernement des
Pays-Bas. Le 12 novembre , l'infante en annonçant à
son neveu l'arrivée prochaine du duc, malgré les ordres
contraires contenus dans une dépêche du roi du 4 octobre,
lui faisait connaître qu'elle avait cru devoir l'autoriser
à partir pour enlever à l'assemblée des États un chef
dont l'influence était très-grande dans le pays. « Il
» importe, écrivait-elle, de caresser et d'obliger le duc,
» tant pour le crédit dont il jouit auprès de ces pro-
» vinces , qu'afin de l'engager , par les égards qu'on
1 Nous empruntons presque toutes les données de ce chapitre au
second volume des Actes des États- Généraux de 1632 publiés par
M 1 ' Gachard ; nous n'indiquerons en note que les documents , étrangers
à cet ouvrage , que nous avons consultés.
R
— 439 —
r, aura pour lui , à demeurer là bas le plus longtemps
» possible , sans qu'on ait l'air de l'y vouloir retenir ;
» outre que s'il était impliqué dans la conjuration et
» les autres cboses que Gerbier offre de déclarer, il
y, vaudrait mieux qu'il se trouvât hors d'ici et en lieu
y> sûr comme l'est la cour de Votre Majesté. »
La conspiration de la noblesse des Pays-Bas , avortée
presqu'aussitôt que conçue et dont le secret , malgré
bien des imprudences, avait été jusqu'alors assez bien
gardé , venait de trouver un délateur dans la personne
de Balthazar Gerbier. D'origine française , mais né
accidentellement à Middelbourg en Zélande où ses
parents , calvinistes , avaient fui le massacre de la
S'-Barthélemy, Gerbier avait vécu à partir de 1617
quelques années en Angleterre d'où , à diverses fois,
le roi Charles I er l'avait envoyé en mission dans les
Pays-Bas et, en 1631, l'avait accrédité, près de l'infante
comme ministre résident. Par ses alliances de famille
avec les maisons d'Épinoy, de Melun et de Lannoy,
il avait connu les intrigues et les aspirations ambitieuses
des mécontents ; il avait profité de sa situation diplo-
matique pour leur faire espérer des secours du gouver-
nement anglais l , et c'était sous son toit qu'en juillet
1632 quelques-uns des conspirateurs s'étaient réunis
pour développer leur plan et s'entendre sur son exé-
cution. En 1633, de retour à Bruxelles après un voyage
en Angleterre où il avait cru avoir à se plaindre du
grand trésorier Western , impatient de sortir d'une con-
dition médiocre d'où ni son talent de peintre, ni les
intrigues de sa vie entière ne paraissaient devoir le
• Bulletin de l'Académie royale, t. 18, 2 e série, p. 338 et 437.
■
j.,..
B
M?)
440
tirer, et de réunir les moyens d'établir sa nombreuse
famille (un portrait de Van Dyck nous le représente
entouré de neuf enfants), il résolut de vendre à beaux
deniers comptants au gouvernement espagnol les secrets
de ceux qui s'étaient fiés à lui. L'infante Isabelle, à
qui il s'offrit d'abord , chargea l'abbé Scaglia de la
négociation et dans les derniers jours de juillet Gerbier
laissa entendre qu'au prix d'une suffisante récompense
il était prêt à dévoiler des choses d'une extrême im-
portance relatives aux affaires d'Angleterre , de France
et de Hollande, ainsi qu'aux négociations de la trêve.
L'abbé l'assura qu'il n'aurait qu'à se louer de la géné-
rosité du roi Philippe et ils tombèrent d'accord pour
fixer à 20,000 écus la somme à payer anticipativement
au dénonciateur, indépendamment d'une pension mo-
dique , prix des services qu'il continuerait à rendre à
l'Espagne. Gerbier exigea également une lettre du roi
par laquelle celui-ci déclarait prendre sous sa protection
la personne qui en était porteur, quelque part qu'elle
se trouvât.
En attendant que ces propositions fussent agréées
par le cabinet de Madrid , Gerbier dicta à l'abbé Scaglia
ce qu'on pourrait appeler les préliminaires de ses révé-
lations, afin de donner un avant-goût de leur importance.
Il fit connaître que deux partis divisaient les États-
Généraux des Provinces-Unies , l'un , d'accord avec la
France et l'Angleterre , qui ne voulait traiter qu'avec
l'assemblée des États de Bruxelles et espérait soulever
les Pays-Bas par suite du refus présumé de ratification
de la part du roi d'Espagne, l'autre qui préférait négocier
directement avec celui-ci. La présence- du duc d'Orléans
à Bruxelles empêchant le premier de ces deux partis
■
— 441 —
de l'emporter, il était nécessaire de retarder le plus
possible l'accommodement du prince , et de retirer les
négociations des mains des députés des États pour les
confier à un homme sûr et habile, tel que l'abbé Scaglia.
D'après les ordres de l'infante, celui-ci rendit compte
de tout à Olivarès * et, autant pour hâter l'arrivée
de sa lettre à Madrid que pour la mieux soustraire
aux veux d'Argus de la police du cardinal de Riche-
lieu , il la fit adresser par Gerbier au nom du roi
d'Angleterre à l'ambassadeur espagnol à Paris , pour
que celui-ci l'expédiât ensuite à sa cour sans laisser
soupçonner que le courrier qu'il y envoyait fût porteur
de dépêches des Pays-Bas.
Le cabinet de Madrid mit fort peu d'empressement
à répondre aux ouvertures de Gerbier : il trouvait ses
promesses bien vagues pour les payer si chères , et il
engagea l'infante à lui donner le moins qu'elle le
pourrait et proportionnellement au mérite des services
qu'elle en obtiendrait. Il se méfiait quelque peu de
l'abbé Scaglia , impatient de jouer du personnage , et
le conseil de Gerbier de lui confier le soin de négo-
ciations nouvelles avec les Provinces-Unies n'avait pas
peu contribué à le tenir en garde contre le trop facile
engoûment du diplomate piémontais. Le délateur, sen-
tant bien qu'il jouait sa tête en révélant des secrets
d'État que ses fonctions de ministre résident l'avaient
mis à même de connaître et qu'il aurait tout à craindre
de la vengeance de ceux dont il trahissait_la confiance
Copia de carta del abliad Scaglia por el/c^dekdfcf. De Btfisklas ,
a 2 de agostol633, avec la lettre de PhiUpp\~& àrftojfi/gt dir2(j sep-
tembre. (Correspondance, t. 32, f. 188.) \'->. >- ^ ^
— 442 —
s! sa conduite perfide était connue, outre la lettre de
sûreté qu'il réclamait du roi , entendait ne pas con-
ter son secret au papier, et Scaglia demandait l'envoi
cl Espagne d un homme sûr, connaissant bien le français
(seule langue que parlât Gerbier) , qui assisterait aux
confidences du résident anglais et irait les rapporter
a Madrid sans que personne pût soupçonner la mission
dont il avait été chargé. L'abbé avait jeté les yeux
•sur Charles Baudoquin , en ce moment en Espagne ■
mais sous prétexte que le voyage à travers la France
offran trop de dan-ers pour ce personnage, Philippe IV
refusa de le laisser partir et ajourna l'audition du résident
d Angleterre jusqu'à l'arrivée du cardinal-infant et de
son secrétaire don Martin de Axpe i. Quant à l'idée
de confier à Scaglia le soin d'entamer de nouvelles
négociations avec les Provinces-Unies, elle fut rejetée
par le gouvernement espagnol qui invita l'infante à ne
ne,, promettre à l'abbé à ce sujet , sans lui rien refuser
non plus , l'une manière absolue ; mais à lui en parler
on termes généraux de façon qu'il n'y eût d'un côté
aucun engagement, do l'autre aucune méfiance K
Toutefois on ne jugea pas à Bruxelles que les révélations
de Gerbier fussent de si mince importance qu'on semblait
le cn.ire à Madrid. Quebp.es nouvelles insinuations du
besoigneux peintre-diplomate avaient laissé soupçonner
qu'un traité secret était conclu entre l'assemblée des
Etats-Généraux de Bruxelles, le prince d'Orange, la
France et l'Angleterre ; or pour en prévenir les funestes
1 Philippe IV à l'abbé Scaglia. 20 septembre 1633.
de l'infante et de Philippe IV, t. 32 , f. 188.
2 Philippe IV à l'infante. id. jd.
Correspondance
KE
— 443 —
conséquences il était plus que temps de connaître
exactement en quoi ce traité consistait. Le délateur
refusant cependant de s'expliquer avant d'avoir reçu la
somme stipulée , l'infante n'hésita pas à prendre les
20,000 écus sur les fonds de YExercito , « jugeant ,
r, dit-elle , qu'il y avait moins de dangers de faire
» attendre le nécessaire à l'armée que d'aventurer par
» un retard la sécurité des États de Sa Majesté l . »
Il était bien difficile que d'Arscliot , le principal
député des États-Généraux à la Haye pour y traiter de
la trêve , ne fût pas compromis si les insinuations de
Gerbier avaient quelques fondements ; aussi les révé-
lations de celui-ci étaient-elles attendues avec impa-
tience et la dépêche du 1£ novembre , dont nous avons
parlé , avait-elle été écrite sous l'impression peu dégui-
sée d'une presque certitude de la culpabilité du duc.
Après bien des difficultés, le délateur consentit à se
confier au secrétaire d'État Francisco Galaretta qui
comprenait parfaitement le français et dont la discrétion
était absolue ; mais à la condition toutefois qu'une autre
personne , inconnue dans le pays et dont l'absence ne
pourrait être remarquée, serait chargée d'aller rapporter
à Philippe IV sa confession. On avait d'abord pensé
à faire venir de Paris dans ce but le secrétaire de
l'ambassade espagnole , qu'on aurait donné à Gerbier
comme envoyé de Madrid ; mais on n'était pas sûr de
sa discrétion et l'on finit par désigner pour cet office
un capucin , le père Philippe , confesseur du président
Roose et religieux parfaitement ignoré hors de son
1 L'infante à Philippe IV. 8 novembre 1633.
l'infante et de Philippe IV, t. 32 , f. 317.
■ Correspondance de
n
— 444 —
cloître, d'où il ne sortait jamais ; ce fut aussi lui qui fut
chargé de porter à Gerbier les 20,000 écus en espèces
sonnantes , rude labeur qu'il ne put accomplir qu'avec
laide d'un de ses compagnons de cloître.
Ce fut le 22 ou le 23 novembre 1633 que Gerbier
se décida à parler. Nous ne savons pas exactement ce
qu'il révéla ; la précaution qu'il avait prise de ne
vouloir s'expliquer que de vive voix et la condition
qu'il avait posée de ne pas se défaire des preuves écrites
de ce qu'il avançait , mais seulement d'en donner com-
munication sans en laisser prendre copie, rendent
après plus de deux siècles cette affaire très-difficile à
informer. 11 paraît établi toutefois qu'il fit connaître
dans tous ses détails la conspiration de la noblesse
belge, sur laquelle le gouvernement n'avait eu jusqu'alors
que d'assez vagues indices, les intrigues de Henri de
Bergb , des Carondelet et du prince d'Épinoy avec la
France , les Provinces-Unies et l'Angleterre ; le rôle
qu'avait joué l'ancien garde des sceaux Châteauneuf,
et, ce qui surprit particulièrement ceux qui connaissaient
les mauvais termes clans lesquels se trouvait Puylaurens
avec la maison d'Arenberg en dehors de son intimité
chez la princesse de Chimay, l'entente qui avait régné
à un certain moment entre le favori de Monsieur et le
duc d'Arschot. Il restait toutefois bien du vague encore
autour de certains faits; beaucoup d'affirmations extrême-
ment graves manquaient de preuves positives et les
conjectures abondaient , mais l'infante ne fut pas moins
frappée de l'importance de ces révélations et elle trouva
que l'argent remis à Gerbier avait été bien employé i.
' Lettres de l'abbé Scaglia à Philippe IV et à Olivarès, des 29 octobre
2 et 24 novembre 1633. — Correspondance, t. I.
— 445 —
Le père Philippe partit aussitôt pour Madrid, où il
arriva par la poste quelques jours avant le duc d'Arschot.
Le 27 décembre les faits, tels que Gerbier les avait
exposés , furent communiqués au conseil d'État 2 , mais
contre toute attente ils l'émurent médiocrement. Ils
n'avaient plus en effet qu'un intérêt rétrospectif puisque
les menées et les intrigues révélées paraissaient avoir
cessé et n'étaient plus un danger pour l'Espagne. La
culpabilité de Henry de Bergli et de d'Egmont n'était un
mystère pour personne ; les plus compromis parmi les
membres de la noblesse belge semblaient rentrés dans
le devoir ; l'assemblée des États-Généraux , sur laquelle
avaient plané le plus de soupçons, était à peine signalée
dans l'accusation et le duc d'Arschot son chef, celui
qui avait le plus contribué à sa réunion , se trouvait
pour le moment à Madrid chargé d'une mission de paix
bien éloignée des idées ambitieuses et des aspirations
d'indépendance qu'on lui prêtait. Sévir contre les plus
coupables paraissait bien dangereux en ce moment,
le gouvernement des Pays-Bas étant fort affaibli par
suite de la mort de l'infante ; aussi le marquis de
Gelves , l'un des membres du conseil , proposa-t-il d'at-
tendre l'arrivée en Belgique du cardinal-infant avant
de rien décider sur les mesures à prendre. Mais pres-
qu'au même instant arrivèrent à Madrid des lettres du
marquis d'Aytona incriminant, en suite des plaintes
de plusieurs des députés des États , la conduite du
duc d'Arschot pendant les négociations avec les Pro-
vinces-Unies , et une déclaration du comte d'Egmont ,
reçue le 14 décembre à Charleville où il s'était réfugié,
i Kstado 2047. f. 20.
— 446 —
■
H
Km.'
par le capitaine Alvarez de la Véga, mandataire du
marquis, et qui paraissait confirmer ces accusations 1
Le petit-fils du vainqueur de . Gravelines et de
b -Quentin, de l'illustre victime du duc d'Albe jouait
en ce moment une ignoble comédie. Pour gagner du
temps, éloigner la défiance et assurer ainsi la réussite du
projet conçu par un de ses familiers , le colonel anglais
Risby, de livrer à la France les villes d'Arras et de
Cambrai , comme gages d'un traité négocié en son nom
avec Richelieu sous les murs de Nancy par le chevalier
dArmoville, Lorrain d'origine et chevalier de l'ordre
de S'-Lazare 2, il avait fait solIiciter par ga mére et
sa femme son pardon du roi d'Espagne , promettant la
révélation de bien des faits intéressants dont il avait
connaissance. En désaccord avec le duc d'Arschot sur
certaines questions d'intérêt privé, et craignant de
le voir profiter de son séjour à Madrid pour les faire
juger à son avantage par Philippe IV, il n'avait rien
trouvé de mieux pour lui nuire que de l'avouer pour
complice.
Cependant ni dans les lettres du marquis , ni dans les
révélations de d'Egmont et de Gerbier , les accusa-
tions n'étaient assez précises pour que le gouvernement
espagnol se crût autorisé à prendre à l'égard du duc
d'Arschot des mesures de sévérité. Le roi, indécis
n'osant ordonner de s'assurer de sa personne ,' de peur,'
si le duc était innocent , de nuire à sa réputation et
1 Déclaration del conde de Eguemont. - Estado 2048 , f. 30 Arch de
Simancas.
- Extraits de diverses lettres de Paris des 11 novembre 2 13 et
16 décembre 1633. (Papiers de Roose , t. 39, f. 267 et suiv.)
r
— 447 —
de désaffectionner une famille aussi puissante que l'était
celle d'Arenberg, résolut, avant d'agir, de demander
au marquis d'Aytona et au président Roose leur avis ,
les priant de lui communiquer le jugement qu'ils s'étaient
formé sur la conduite du duc dans l'assemblée des Etats,
d'après les informations claires et précises qu'ils en
pouvaient avoir (31 janvier 1634).
Nous ne possédons pas la réponse du marquis en
date du 21 février et qui fut reçue à Madrid le 9 mars ;
mais il résulte de la dépêche que lui adressa le roi
quelques jours après qu'elle préconisait la clémence.
Il répugnait à d'Aytona d'employer la sévérité envers
des gentilshommes coupables, il est vrai, d'intentions
criminelles , mais dont aucun des projets , à l'exception
delà tentative de Bouchain, n'avait été suivi d'exécution.
Il connaissait la plupart d'entre eux , il les avait vus
à la cour de l'infante ou au conseil d'État , et depuis
deux ans bientôt que leurs velléités de rébellion s'étaient
manifestées, depuis surtout la mort du baron de Noyelle,
rien dans leur conduite n'avait laissé soupçonner qu'ils
eussent jamais pensé à s'écarter de leur devoir. Le
président Roose partagea-t-il l'opinion du marquis ?
Nous avons quelques raisons d'en douter : le chef du
conseil privé avait eu trop à souffrir de l'orgueil des
grands seigneurs belges qui le méprisaient à cause de
son extraction obscure , malgré son mérite incontestable
et la haute faveur dont il jouissait à Madrid , pour se
montrer généreux à leur égard ; aussi , bien que sa
réponse nous soit moins connue encore que celle de
d'Aytona, la soupçonnons-nous d'avoir contribué à la
décision prise par le roi. Philippe IV ordonna l'arres-
tation des princes d'Épinoy et de Barbanson et de tous
1
M»
ma
— 448 —
ceux qui paraissaient lui avoir manqué de fidélité, sans
désigner ceux-cipersonnellement, laissant le marquis juge
de ce qui convenait de faire après avoir pris l'avis du prési-
dent Roose et de ceux qu'il jugerait à propos de consulter.
En ce qui concernait le duc d'Arschot , le roi
attendit pour se prononcer le résultat de l'épreuve
à laquelle il allait le soumettre. « Je me réjouirai ,
* écrit-il à d'Aytona, s'il profite des moyens de douceur
» dont on usera d'abord à son égard et s'il montre son
» désir de me servir en déclarant tout ce qu'il sait de
» la conjuration et le nom des conjurés. S'il agit ainsi,
» et je l'y engagerai moi-même et s'il me donne toute
» satisfaction, on se contentera de le garder à vue tout
» en le tranquillisant ; mais s'il n'avoue pas sincèrement
r, et entièrement tout ce qu'il sait , en le signant en
» ma présence , je le ferai arrêter lorsqu'il sortira du
« palais ainsi que tous ceux qui l'ont accompagné ici
r, et je saisirai tous leurs papiers. Je vous aviserai de
» la détermination qu'il prendra. » Il ajoutait toutefois
qu'afin de faire coïncider ces mesures avec celles qui
seraient exécutées dans les Pays-Bas , elles ne seraient
prises que vingt jours au moins après le départ du
courrier porteur de ses instructions.
Pendant que ces dépêches s'échangeaient , les
négociateurs belges à Madrid continuaient à remplir
leur mission avec toute l'ardeur et tout le zèle dont
ils étaient capables et se désespéraient des retards
que l'on mettait à leur donner une réponse. On amusait
l'impatience du duc d'Arschot par des notes , des contre-
notes et des demandes d'explications , « enfin mille
» niaiseries » , comme il l'écrivait le 8 mars au baron
d'Hoboken. Quand il représentait aux ministres espagnols
10
449
la puissance des Provinces-Unies, la misère des Flandres,
la difficulté de leur envoyer des secours, l'état des affaires
d'Allemagne , les progrès des Français , tout ce qui
pouvait en un mot les persuader du besoin qu'avait le
roi de finir la guerre des Pays-Bas , pour être libre
enfin de consacrer toute sa puissance au salut de la
maison d'Autriche , il ne recevait d'eux que des paroles
de dédain et d'humeur. « Encore qu'ils sont contraints
» de confesser et advouer que tout ce que je dis est
r> véritable , écrivait-il le 10 mars, ils sont néantmoings
» réduits en tel estât qu'ils semblent estre en une
v profonde létargie ou n'avoir plus de sentiment , et
» ne veulent ouïr parler de la grandeur de leur mal ,
» ni se peuvent résoudre à y appliquer les remèdes
■o nécessaires. Jugez si ce ne sont pas beaucoup de
v signes mortels. »
Le malheureux duc ne se doutait pas que tous ces
atermoiements étaient le résultat d'une comédie qui se
jouait à ses dépens et , pendant qu'il se dépitait et
qu'il accusait l'impuissance et l'ineptie des ministres
espagnols , que le sol se creusait sous ses pas. Les
explications à perte de vue qu'on lui demandait
n'avaient d'autre but que d'occuper ses loisirs et d'endor-
mir sa défiance si jamais elle s'éveillait; mais les notes
et les mémoires qu'il avait apportés des Pays-Bas
avaient néanmoins été étudiés avec fruit par les con-
seillers du roi , ils avaient servi à élucider bien des
points relatifs aux conditions de la trêve proposée par
les Provinces-Unies , et les moyens que lui-même pro-
posait pour résoudre les difficultés pendantes avaient
été jugées dignes du plus sérieux examen. Les conseils
de Portugal et des Indes avaient été réunis diverses
B
• 450 —
fois pour eu délibérer, et le 16 mars le conseil d'État tint
à ce sujet une séance plénière à laquelle, à l'exception du
ducd'Albuquerque retenu chez lui par la maladie, assistè-
rent tous les conseillers présents à Madrid. L'avis géné-
ral fut qu'il était urgent de conclure la trêve sans retard
et d'offrir aux Provinces-Unies deux millions de livres
pour le rachat de Fernambouc , les ports du Brésil et
des îles restant d'ailleurs fermés aux Hollandais.
Au bas du procès-verbal de cette séance, Philippe IV,
extrêmement perplexe jusqu'alors comme il l'avoue lui-
même , écrivit sa décision. N'osant confier les négo-
ciations de paix aux États-Généraux , « assemblées ,
» dit-il , pernicieuses en tout temps , à toute époque
r et dans tous les gouvernements monarchiques i, » il
se résout à les dissoudre et il ordonne au comte de
Castrillo et au duc de Villa-Hermosa de réunir toutes
les consultes particulières , tous les mémoires fournis
par le duc d'Arschot et de les transmettre au marquis
d'Aytona à qui seront adressés de pleins pouvoirs
pour traiter comme il l'entendra, directement ou par
délégués, avec les Provinces-Unies ; il lui sera recom-
mandé toutefois de recourir aux conseils du président
Roose , auquel , pour lui faire honneur et si le marquis
le juge nécessaire , pourront être envoyés des pouvoirs
de même nature. — Cette résolution, tenue secrète,
ne devait être communiquée à d'Arschot qu'au moment
du départ du courrier chargé des dépêches royales ,
tant on craignait à Madrid que la nouvelle anticipée
m
1 " ...Semejante junta perniciosa en todo tiempo, en toda edad y en
todos los goviernos de monarchia sin exception de ninguno —
Oonsiglio d'Estado , estado 2048 , f. 33 , Arch. de Simancas
— 451
de la dissolution des États ne réveillât dans les Pays-Bas
l'émotion à peine éteinte qui s'était manifestée parmi
la noblesse. L'on continua à amuser le duc comme
auparavant et à flatter son amour-propre de grand
seigneur par toute espèce de marques d'honneur, jusqu'au
moment où l'on supposa que les mesures prescrites au
marquis d'Aytona étaient en voie d'exécution : alors
ce fut comme un coup de théâtre.
Le 15 avril , le roi fit venir le duc en sa présence ,
et d'un ton qui ne se ressentait plus en rien de l'accueil
gracieux de ses premières entrevues il l'invita à répondre
clairement et minutieusement à une note manuscrite qu'il
lui remit, et à peser mûrement ses paroles. Cette note,
écrite en espagnol , était ainsi conçue :
« Duc , j'ai foi en votre prudence , en votre loyauté
et en celle de votre maison , je reconnais le zèle que
vous avez montré pour mon service en vous rendant
ici pour m'informer plus particulièrement des affaires
des Pays-Bas ; mais ayant appris, par différentes voies
et par vous-même , qu'une faction a essayé d'inquiéter
ces provinces en conspirant contre ma couronne , je
désire savoir de vous ponctuellement les noms des
conjurés , le but qu'ils se proposaient et le détail de
leurs intrigues. Comme votre roi et votre seigneur
naturel, je vous ordonne ; mais en vous avertissant
de bien penser à ce que vous allez dire, je vous rassure
comme quelqu'un qui ne veut que votre bien et aime
en vous le vassal fidèle.
r, Vous avez dit en Flandre, je le sais, en différentes
occasions, que si ces provinces ne s'étaient pas soulevées
on le devait à vous seul ; d'autres indices encore
nous persuadent que vous avez eu connaissance de
u
I
H;
452
tout ; répondez donc et satisfaites à ce que je vous
demande.
» Je n'ignore pas qu'au début de la conspiration
vous avez fréquenté des ministres de puissances étran-
gères, que vous avez accompagné et suivi dans leurs
maisons des personnes manifestement peu affectionnées
à mon service et ayant participé à tous ces faits ; je
crois devoir vous signaler ces particularités , car si je
me décide à faire justice, je désire que vous ne vous
perdiez pas. »
Aussi troublé qu'étonné par cette enquête, si peu
en harmonie avec la conduite pleine de prévenances
qu'on avait toujours affectée à son égard , ignorant les
circonstances qui avaient pu la provoquer et les infor-
mations qu'on avait pu recueillir, le duc d'Arschot ne
sut trop que répondre. Il ne pouvait lui convenir, par
des aveux imprudents, d'accuser ses amis et de jeter
bénévolement , à la première requête , la lumière de
la vérité sur leurs pratiques coupables dont il ne savait
pas le gouvernement espagnol aussi bien instruit.
Se renfermant dans des généralités, il avoua avoir parlé
de factions existant en Flandres , mais en répétant des
bruits publics ; le comte Henri et d'autres rebelles le
prétendaient , le marquis de La Vieuville avait eu d'An-
gleterre avis de leur existence et avait appelé sur elles
l'attention des fidèles serviteurs de Sa Majesté. L'infante
l'avait chargé lui-même de s'informer près de La Vieu-
ville de ce qu'il avait appris , mais il n'avait rien su
découvrir et les choses n'avaient pas été poussées plus
loin. Il terminait en protestant de sa fidélité à l'Espagne :
« Il est vrai que j'ai dit que si j'avais manqué à mes
» obligations de fidèle sujet les Pays-Bas étaient perdus ;
— 453 —
» mais c'était l'opinion commune et les Espagnols aussi
» bien que les autres le déclaraient ; jamais je n'ai
» fréquenté la demeure de personnes soupçonnées de
* rébellion ni visité de ministre étranger suspect d'y
r> prendre part. »
Cette réponse ne satisfit pas le roi ; il la soumit à
l'archevêque de Grenade et à quelques-uns de ses con-
seillers en leur demandant s'il pouvait se dispenser de
faire arrêter le duc. Ils furent d'avis de lui demander
de nouveaux éclaircissements en lui faisant entendre
qu'on attachait une très-grande importance à ses aveux
volontaires, ahn de donner au roi l'occasion de faire
un acte de clémence que rendrait impossible une confes-
sion tardive , arrachée par l'évidence des preuves réunies
contre lui.
L'archevêque, le duc d'Albe, Olivarès, le roi lui-même
se rendirent alors l'un après l'autre près de d'Arschot
pour l'exhorter à déclarer tout ce qu'il savait de la
conspiration et particulièrement de la conduite des
princes d'Épinoy et de Barbanson. Il déclara que le
premier, très-mécontent de la perte du gouvernement
du Hainaut qu'on lui avait ôté sans aucune compen-
sation, s'était offert à être le témoin de Carondelet,
baron de Noyelle , dans le cas d'une rencontre avec le
comte de Bucquoy ; qu'il avait aussi appris que le second
avait dit beaucoup d'extravagances ; mais que l'infante
n'ayant paru montrer aucun ressentiment à ces deux
seigneurs , il n'avait pas cru devoir rompre les liens
d'une ancienne amitié qui l'attachaient à eux. Qu'à la
vérité , à son arrivée à Bruxelles , on avait dit publi-
quement que tout eût été perdu s'il n'était pas venu
ou s'il avait manqué à son devoir ; qu'alors il avait
— 454 —
conseillé à l'infante de convoquer les États-Généraux
et d appeler à la cour les membres de la noblesse appar-
tenant au conseil d'État pour les empêcher de conspirer
dans leurs terres.
Le roi et son conseil se refusèrent à admettre que
dArschot n'avait pas d'informations plus précises de la
conspiration , et son arrestation fut résolue. Comme il
sortait du palais, le marquis de Gelves , capitaine de
la garde royale, lui demanda son épée et le conduisit
prisonnier à la Alaméda pendant qu'un alcade de cour
saisissait ses papiers et arrêtait tous ceux qui l'avaient
suivi en Espagne.
Laissé à lui-même et à ses réflexions , le malheureux
duc reconnut le lendemain que plusieurs fois d'Épinoy
Barbanson et de Hennin l'avaient engagé à quitter la
cour , lui affirmant que tout le monde le suivrait dans sa
retraite , et que le résident d'Angleterre lui avait un
jour remontré la nécessité de recourir à la France, à
la Grande-Bretagne et aux Provinces-Unies pour tirer
les Pays-Bas de la position critique où ils se trouvaient ■
mais il ajoutait qu'il n'avait jamais répondu à ces insi-
nuations qu'en protestant de sa fidélité. Ces aveux étaient
trop tardifs et semblaient trop incomplets encore pour
provoquer le retrait de la mesure sévère dont il avait
été frappé. Plus tard, à la Alaméda et dans la forteresse
de Pinto où on le transféra, il fit encore d'autres décla-
rations dans lesquelles quelques-uns de ses amis furent
incriminés plus gravement encore ; il essaya toutefois
de les disculper en assurant qu'aucune tentative n'avait
été faite pour mettre à exécution leurs coupables projets,
auxquels , ajoutait-il , il attachait lui-même si peu d'im-
portance qu'il ne fallait pas chercher ailleurs la cause
ne
455 —
de la négligence qu'il avait commise, et dont il s'accusait,
en ne les révélant pas.
Le roi avait remis le duc d'Arschot aux mains d'une
commission chargée d'instruire son procès ; mais obligée
d'attendre, pour se prononcer, le résultat de l'information
qui se faisait aux Pays-Bas contre tous ceux qui avaient,
adhéré à la conjuration, elle fut forcée d'agir avec une
extrême lenteur. Le procès s'acheva-t-il jamais ? Nos
documents sont muets à cet égard. Peut-être le gou-
vernement espagnol , après avoir retenu de longs mois
derrière les murs d'une forteresse le chef de la plus
illustre maison des Pays-Bas, n'osa-t-il ni le condamner,
ni rendre à sa patrie un homme aigri par le malheur
et qu'une accusation hasardée devait avoir à jamais
guéri de sa fidélité , et la raison d'État fut-elle invoquée
pour le maintenir sous les verrous. Lorsque la mort vint
le délivrer le 24 septembre 1640, le duc d'Arschot était
encore dans la forteresse de Pinto.
Quant au pensionnaire Schotte , son emprisonnement
avait été de peu de durée , et pendant quelques mois il
avait continué à représenter à Madrid les États-Généraux
et à leur servir d'intermédiaire avec le gouvernement
espagnol , auquel il rendit des services qui lui valurent
la charge de conseiller au parlement de Malines , mais
lui attirèrent aussi la haine de ses concitoyens. Il semble
qu'à l'exemple de Gerbier il avait fait jadis , lui aussi ,
le métier de délateur ; car le 2 octobre 1634 le secrétaire
d'État Andrès de Rocas en demandant au roi de dépêcher
pour les Pays-Bas le nouveau conseiller, ajoutait qu'il
pourrait de cette façon faire , avec don Juan de Léra ,
un voyage qu'il désirait ne pas entreprendre seul , afin
de ne pas risquer, en traversant la France , de tomber
I
I
— 456 —
HP
m
entre les mains du prince d'Épinoy et du comte de
Hennin, informés qu'il était l'auteur d'une correspondance
avec l'infante Isabelle sur les desseins qu'ils avaient
projetés i. Schotte rentra à Bruxelles le l r janvier 1635
sans avoir rencontré sur sa route aucune des difficultés
qu'il appréhendait ; il alla siéger au grand conseil de
Malmes, cour de justice à qui, sur la recommandation
du roi d'Espagne de n'employer à cet effet que des juges
du pays , venait d'être confiée la mission d'informer des
faits à charge des seigneurs compromis. Charles Ho-
vines, conseiller et avocat fiscal, dirigeait l'enquête
Conformément à la dépêche royale du 18 mars le
marquis d'Aytona avait publié le 29 avril le pardon
accordé par le roi à tous ceux qui précédemment lui
avaient manqué de fidélité ; aux noms de d'Épinoy et
de Barbanson, que Philippe IV en avait exceptés , avait
été ajouté, de l'avis du président Roose, celui d'Alexandre
de Bournonville , comte de Hennin.
Déjà , depuis deux jours , le prince de Barbanson
arrêté à Hal où il s'était rendu en pèlerinage , avait été
conduit par le châtelain d'Anvers , escorté de deux
compagnies de cavalerie, à la citadelle de cette ville
ou se trouvait encore le doyen Carondelet. Le comte de
Fuentès avait au même instant été chargé de l'arrestation
du prince d'Épinoy ; mais ce dernier, en arrivant au
château de Treslon, de retour d'Avesnes où il venait
de tenir sur les fonds baptismaux le fils du baron de
Crèvecœur, apprenant qu'on le recherchait, s'était hâté
de passer la frontière et , par La Capelle, de gagner
S -Quentin. Son château de Biez fut aussitôt occupé par
1 Estado 2048. fol. 2, Arch. de Simancas.
457 —
une garnison espagnole qui saisit , au nom du roi , sa
vaisselle , ses meubles et son argent , le tout estimé à
plus de 400,000 florins.
Le comte de Hennin réussit aussi à s'échapper. Les
comtes de Coupigny et de Hertaing avaient reçu la
mission de l'emmener au château de Tournai 1 ; mais
ils mirent si peu d'empressement à l'exécuter, que les
nouvelles de l'arrestation de Barbanson , de la fuite de
d'Épinoy et la déclaration de d'Aytona lui arrivèrent à
Lille , siège de son gouvernement , avant qu'on eût
procédé contre lui. Il profita de cette négligence, sans
doute préméditée, pour se retirer à Liège, d'où il adressa
au gouvernement espagnol la proposition de se soumettre
à toutes les enquêtes que l'on jugerait nécessaires,
pourvu qu'en considération « de l'infirmité de son âge
* et de ses blessures , » on l'autorisât à résider dans
quelque lieu , fût-ce même une abbaye , où il pourrait
se promener librement et prendre l'air. Pour toute
réponse le marquis d'Aytona le fit ajourner « par cris
* public v à comparaître en personne le 14 juillet ,
entre 10 et 11 heures du matin, en la nouvelle chambre
de justice du grand conseil de Malines. Un incident mar-
qua cette publication d'ajournement. L'huissier d'armes
ordinaire des privé et grand conseil du roi, après avoir lu
son exploit au milieu de la cour des bailles près du palais
ducal à Bruxelles , venait à peine d'en fixer une copie
aux portes de la cour , quand quelques gentilshommes
français vinrent s'informer de ce dont il s'agissait.
— « C'est un ajournement personnel lequel se fait de
i L'audiencier au comte de Couppigny . 28 avril 1634.
de l'audience . 669.
Archive?
■
I
Il
■K?
,
— 458 —
» la part du roy nostre Sire à la charge du comte de
* Hennin. » répondit l'huissier. — « Qui est ce roy là « »
demandèrent-ils encore. - « C'est le roy d'Espagne
» seigneur des Pays-Bas. * Mais pendant que l'huissier
répondait ainsi naïvement à cette question, pour le moins
inconvenante venant de gens qui devaient à ce roi l'hos-
pitalité dont ils jouissaient , quelques autres Français
allèrent arracher et déchirer l'exploit.
D'Épinoy et de Hennin , chevaliers de la Toison d'or
protestèrent par devant notaire, au nom des privilèges
de l'ordre, contre les procédures et jugements que pour-
raient rendre contre eux des commissaires députés à
cette fin , prétendant ne pouvoir être renvoyés devant le
parlement de Malines, toutes chambres réunies, qu'après
que leurs confrères , assemblés à cet effet, en auraient
jugé ainsi i. Mais on ne tint aucun compte de leur
protestation, et le procès se continua sans désemparer
pendant plusieurs années. Les papiers trouvés chez le
prince d'Epinoy et les déclarations des deux frères Caron-
delet , détenus depuis le terrible dénouement du drame
de Bouchain , ne permettaient pas de douter de la culpa-
bilité des principaux personnages dont nous avons résumé
précédemment les coupables projets. Le comte de Bergh
préalablement aux poursuites dirigées contre eux, avait
été frappé le 13 mars 1634 par un arrêt du grand
conseil, le condamnant, comme coupable de lèse-majesté
à avoir la tête tranchée. Le 2 mai 1635 une sentence
semblable fut rendue contre le prince d'Epinoy et le
'7 septembre 1634. La protestation fut faite devant les notaires
Sébastien Principre et Charles de Laube de S'-Quentin. - (Papier.
de Roose , t. 69, f. 243.) "
fr
P*
— 459
lieutenant de sa compagnie , Charles de Piennes ,
accusé d'avoir voulu livrer le château de Namur au
roi de France ; le 16 avril 1636 un jugement pareil
frappa le comte de Hennin et, en 1639 seulement, le
comte d'Egmont fut condamné à son tour. Tous, à l'ex-
ception de de Piennes , étaient contumaces , et ils ne
furent atteints que par l'article de l'arrêt qui prononçait
la confiscation de leurs biens au profit du roi, après
déduction « des frais et mises de justice. « Nous n'ose-
rions affirmer que la sentence qui frappa les frères
Carondelet et qui date de 1635, reçut son entier accom-
plissement et qu'ils portèrent la tête sur l'échafaud.
Quant au prince de Barbanson , aucun arrêt ne l'avait
encore atteint en 1639 ; mais, toujours prisonnier au
château d'Anvers, nous le voyons à cette époque adresser
une requête au cardinal-infant , don Fernando , pour
demander son élargissement ou tout au moins à être
interné dans quelque ville forte où il pût vivre au milieu
des siens x .
i Le t. 69 des Papiers d'État de Roose , aux archives du royaume,
renferme la plupart des documents relatifs à Tenquéte faite par Charles
Hovines et les principales pièces du procès , parmi lesquelles la plus
intéressante est sans contredit un extrait des déclarations du doyen
de Cambrai ; elle nous a servi à exposer les points les plus remar-
quables de la conjuration.
H
I
CHAPITRE XXI
1
HP
nft
V ; "T t e ° tre F " nCe C ' '" ft «ta*W» - Philippe IV ordonne de
décadré les Ëtats-Geoeraux. - Rôle effacé des Etats de 1632. - Ce qu'ils auraient pu être
- Le marqu.s d Aytona entre en campagne.- Blocus de Maestricht. - Monsieur vient au
c.n,n. - D.vers.on du prince d'Orange.- Le blocus est levé. - Le duc d'Orléans fait des
levées de troupes. - Espérances de ses partisans. - Événements en Allemagne. - Victoire de
Nordhngen. - Mauvaise humeur de Monsieur en apprenant la nouvelle. - Paroles im
prudentes des Français. - Réjouissances à Bruxelles. - Sentence du parlement de Paris contre
le manage lorra.n. - Monsieur refuse de signer une protestation. - Il va trouver le marquis
d'Avion, a Namur. - Duplicité du duc. - Il négocie secrètement avec Richelieu. - Traite
d Écouen - Fu.to de Monsieur - Il envoie S'-Quentin à Bruxe.les. - Négociations secrètes
de Manc de Medicis. - Aveux ingénus du duc d'Orléans au cardinal.
Le 15 avril 1634, le jour même que le duc d'Arschot
avait vu se fermer sur lui les portes d'une prison d'État ,
le baron de Charnacé , ambassadeur extraordinaire de"
Louis XIII , signait à la Haye un nouveau traité d'al-
liance entre la France et les Provinces-Unies. Les États
promettaient solennellement de suspendre pendant huit
mois les négociations de paix ou de trêve avec les
Pays-Bas espagnols, de ne rien conclure avec eux avant
le Pmai 1635 et, à partir de cette époque, s'engageaient
pour un terme de sept ans à ne traiter que par l'intermé-
diaire du roi de France. En retour, celui-ci augmentait
d'un million le subside de la même somme qu'il leur
payait annuellement en vertu de la convention du
17 juin 1630, et mettait à leur disposition 300,000 livres
pour l'entretien d'un régiment d'infanterie et d'une com-
pagnie de cavalerie.
— 461 —
Oharnacé avait éprouvé les plus grandes difficultés à
faire souscrire la Hollande à ces conditions. La guerre
y était devenue très-impopulaire , surtout dans certaines
provinces : elle coûtait beaucoup et la gloire qui rejaillis-
sait sur la jeune république , grâce aux succès constants
de ses armées , ne semblait pas une compensation suffi-
sante aux sommes considérables nécessitées par leur
entretien ; les mers n'étaient pas libres et le commerce
transatlantique, ayant à compter avec l'hostilité de la
marine de guerre espagnole , ne pouvait prendre l'essor
que le génie entreprenant de la nation se sentait capable
de lui donner. Encore si la France eût consenti à une
franche et vigoureuse alliance offensive qui eût permis
d'écraser l'Espagne sous une accablante supériorité de
forces et de l'obliger à une paix ardemment souhaitée ;
mais Richelieu ne l'entendait pas ainsi. Tant que Phi-
lippe IV possédait dans ses États l'héritier présomptif
de la couronne , il pensait qu'il y avait trop de périls
à le combattre ouvertement , et tous ses efforts se bor-
naient à maintenir la HoUande en hostilité avec l'Es-
pagne , en attendant le moment, toujours espéré , où le
retour de Monsieur dénouerait les entraves qui le for-
çaient à l'inaction. Le 15 avril 1634 cet événement
paraissait assez prochain, l'accommodement négocié par
d'Elbène semblant sur le point de se conclure ; aussi les
termes mêmes du traité donnaient-ils aux Provinces-
Unies la presque certitude que l'année ne se passerait
pas sans que la France intervînt autrement que par des
subsides. Nous avons vu comment ces espérances avaient
été déjouées.
Philippe IV avait déjà envoyé au marquis d'Aytona
ses pleins pouvoirs pour négocier avec la Hollande ,
VI
— 4fi2
ME.
I
M
nacf et^îT ^ n ° UVelle dU trahé C ° ndu avec Char-
nacé et de 1 engagement pris par les États de fermer
ored le pendant huit mois à toute proposition de paTx
'1 crut de sa dignité de ne pas faire de nouvelles dili-
gences qui n'auraient servi qu'à augmenter leurs exi-
gences e t ,1 résolut de profiter de la circonstance pour
dissoudre es Etats-Généraux de Bruxelles, en leur lais-
sant toutefois entrevoir une convocation prochaine dans
Je but de reprendre les négociations «
Quand arrivèrent à Bruxelles les dépêches du roi con-
tenant 1 ordre aux membres de l'assemblée de regagner
leurs provinces , on y savait déjà que deux députés
ho landais 1 avocat Pauw et Knuijt, premier noble de
en oro l' H" 16 " 1 PartiS , P ° Ur PariS Char ^ és d > ™^™
encore 1 alliance conclue avec la France et d'obtenir
pour les Provinces-Unies des conditions plus favorables *
Toutes les espérances de paix fondées sur la réunion des
Etats-Généraux devaient donc être considérées comme
anéanties et , à moins de supposer aux députés belges
des idées de rébellion que démentait tout leur passé
on ne pouvait appréhender de leur part aucune velléité
de résistance aux ordres du roi. Cependant, en l'absence
du marquis d Aytona qui était à l'armée, le président
Roose nosa se charger de les leur communiquer • il
leur avait montré de tout temps une hostilité si peu
déguisée qu'il voulut rester étranger à l'acte de disso-
lution , comme s'il craignait d'être accusé de l'avoir
provoqué, et ce fut l'audiencier Verreyken qui leur lut
aux Etats est du 18; voir Actes des États-Généraux de 1632, t. II p 2048
s De Clerq à Vaudiencier. Paris , 6 juillet. - Audience 671.
m
4M —
le 5 juillet l'ordonnance royale. Les députés l'écoutèrent
silencieusement et se séparèrent sans la moindre pro-
testation. Toutefois le gouvernement avait tant de hâte de
les voir tous rentrés dans leurs foyers que quelques-uns
d'entre eux, s'étant attardés à Bruxelles pour terminer
les comptes des frais de séjour et subsides octroyés à
leurs envoyés à La Haye , reçurent aussitôt l'ordre de
partir.
Malgré la promesse du roi de réunir les Etats-Généraux
lorsque les circonstances permettraient de reprendre les
négociations de paix avec la Hollande, l'assemblée natio-
nale de 1632 fut la dernière que virent nos provinces
jusqu'au moment où, après deux siècles d'asservissement
et de dépendance , tour à tour sous le joug des gouver-
nements de Madrid, de Vienne, de Paris ou de La Haye,
vint à luire pour elles le jour de l'émancipation politique.
Créée par le dernier des ducs de Bourgogne , dans la
pensée d'unifier les éléments si divers qui constituaient
les vastes États que l'habile politique de ses prédéces-
seurs avait réunis sous son sceptre, cette institution
n'avait pas rempli le but qu'il s'était proposé d'atteindre.
Les États-Généraux , émanation des États-Provinciaux
dont les délégués recevaient des mandats impératifs qu'il
ne leur était pas permis d'enfreindre , ne constituaient
pas , comme de nos jours , une assemblée délibérante
où la majorité imposait la loi ; mais bien une réunion
d'individualités représentant des intérêts différents , sou-
vent hostiles , et qui prétendaient ne se sacrifier ni les
uns aux autres, ni à la généralité. De là un manque
de cohésion qui les rendait impuissants. Une autre
cause de faiblesse était leur manque de permanence :
ils n'étaient réunis ordinairement qu'aux époques de
— 464
■
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MES
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■
crise. Or s'il est vrai qu'au milieu d'une paix profonde,
quand le commerce et l'industrie prospèrent , le peu-
ple qui s'enrichit profite de pareilles assemblées pour
réclamer une part plus arqués de part ni
d'autre, pour recommencer le lendemain avec une nou-
velle furie. Elle se termina par la défaite totale des
Suédois : 13,000 fantassins et 22,000 cavaliers, dont
2000 Croates, mirent en fuite après un combat acharné
■
■
■■
— 473 —
une armée plus forte de 3000 hommes d'infanterie ,
mais ne possédant pas la moitié autant de cavalerie.
Les comtes Gallas et Jean Cervellon , le marquis de
Léganès , Piccolomini , s'étaient couverts de gloire ;
Charles de Lorraine et Jean de Weert , à la tête de la
cavalerie , s'étaient conduits en héros. Si les soldats
allemands des troupes impériales avaient un moment
compromis le sort de la bataille , les vieux tercios
espagnols et italiens s'étaient montrés dignes de leur
ancienne réputation , et le 6 septembre à midi la victoire
s'était décidée pour l'armée catholique L Les protestants
laissèrent 8000 hommes sur le champ de bataille , non
compris ceux qui périrent en fuyant poursuivis par
Jean de Weert ; 4000 des leurs , dont deux généraux ,
de Horn et Cratz , restèrent prisonniers ; 70 canons et
300 étendards, cornettes et drapeaux furent les trophées
de la victoire.
Du coup , l'Allemagne était délivrée du pied des Alpes
au Mein , le Wurtemberg était reconquis ainsi que la
Poméranie presque toute entière et la Bavière était sau-
vée. Mais les conséquences de cette bataille s'étendaient
bien au-delà du Rhin : la France était trop intimement
unie à la ligue protestante pour ne pas participer de
sa défaite ; il était incontestable que sa politique avait,
elle aussi, été vaincue dans les plaines de Nordlingen.
Aussitôt la nouvelle de la victoire parvenue à
Bruxelles , on s'était hâté d'en informer le duc d'Or-
léans , en ce moment à Anvers. Le courrier qui la lui
1 Elle méritait ce nom à juste titre ; non seulement un cardinal
la commandait , mais ce fut un jésuite , le P. Gamassa , amené
d'Espagne par le marquis de Léganés , qui dirigea le placement et
le tir de l'artillerie. {Le voyage du prince don Fernando , etc. , p. 126.)
PBBB
— 474 —
■
P
■
m*
porta , le rejoignit comme il se promenait sur l'Escaut ,
à bord d'une des galères mises par la ville à sa dis-
position et jouait aux cartes avec ses gentilshommes.
L'effet qu'elle lui produisit fut tout autre qu'on ne
l'attendait : furieux de ce revers qui rejaillissait sur
son pays, par un mouvement spontané de colère il
jeta à la rivière les cartes et l'argent qu'il avait devant
lui et , à son retour à Anvers , il s'abandonna à d'autres
démonstrations de mauvaise humeur lorsque lui furent
contés les détails de l'affaire. Plus tard, en présence
de sa mère et du père Suffren , il s'écria qu'il ne tirerait
pas un coup de pistolet contre sa patrie avec les gens
qu'on levait pour lui L Ce furent ces paroles, rapportées
au marquis d'Aytona et confirmées par la reine , qui
firent suspendre le paiement des 20,000 écus qu'on était
sur le point de lui remettre. Le marquis pensa même
un moment à le faire arrêter avec Puylaurens ; mais
Marie de Médicis l'en dissuada et d'Aytona , avant de
rien décider à ce sujet , résolut d'attendre l'arrivée du
cardinal-infant annoncée comme très-prochaine. Bientôt
après il partit pour Namur pour y barrer le passage au
maréchal de La Force , qu'on disait sur le point de
traverser le Luxembourg avec 6000 hommes de pied et
1000 chevaux pour renforcer la garnison de Maestricht.
Le duc d'Orléans n'avait pas été seul à concevoir de
l'humeur de la défaite de l'armée protestante ; la plupart
des Français de l'émigration l'avaient ressentie comme
lui. Irrités des réjouissances et des feux de joie par
1 Le marquis d'Aytona à Philippe IV. Bruxelles, le 11 octobre 1634.
Estado 2047, f. 20, aux arch. de Simaucas , et le président Roose à
Olivarès. Bruxelles, le 13 octobre 1634. Papiers de Roose , t. 3 , f. 78
et suiv.
— 475 —
lesquels les principales villes du pays avaient été in-
vitées à fêter la victoire de Nordlingen , quelques-uns
s'étaient même oubliés jusqu'à prononcer en public d'im-
prudentes paroles. « Nous sommes bien misérables en
- ce pays , avaient-ils dit ; voici qu'on va y faire des
» feux de joie pour la défaite des Français en Alle-
» magne. Si l'on mettait le feu aux quatre coins de
» Bruxelles , le spectacle en serait encore plus grand
» et plus beau l . » Ces paroles, répétées et commentées,
avaient répandu dans la capitale une certaine, émotion ,
qui s'était manifestée par des écrits menaçants pour les
Français et qu'on avait semés partout. Aussitôt que le
président Roose en avait eu avis , il s'était hâté d'aller
lui-même , avec le sergent-major Charles de Locquen-
ghien , tranquilliser la reine-mère et Monsieur et leur
promettre que le 29 septembre , jour de la S'-Michel ,
patron de Bruxelles , désigné à cause de cette circon-
stance pour les réjouissances ordonnées à l'occasion de
la victoire , une soixantaine de mousquetaires de la
milice communale seraient mis à leur disposition par
le magistrat pour garder leur hôtel ; mais comme la
moindre provocation , vu la surexcitation des esprits ,
pouvait aboutir à de fâcheuses conséquences il les
engagea , par surcroit de prudence , à inviter leurs
compatriotes à rester chez eux ce soir là et à ne pas
se montrer dans les rues pendant l'illumination. Ces
mesures devaient suffire ; aussi le président trouva-t-il
fort étrange la demande que Puylaurens et du Fargis
vinrent lui adreser le matin même de la fête : « s'il ne
- conviendrait pas d'éloigner Monsieur de Bruxelles et de
Lettre du 30 septembre 1634 à l'audiencier. (Audience 672.)
— 476 —
I
■BK;
» le conduire au château de Tervueren, à deux lieues de
» la capitale. » Roose les rassura, et en effet la journée
de la S'-Michel se passa d'une façon très-calme.
Le lendemain , 30 septembre , le marquis d'Aytona
ne fut pas médiocrement étonné de voir arriver tout à
coup à Namur le duc d'Orléans, qui venait lui demander
s'il était toujours en sûreté clans les Pays-Bas ; il
ajoutait qu'il était furieux et désespéré de ce qu'on
voulait lui faire signer à Bruxelles une déclaration qui
ne servirait qu'à le livrer à ses ennemis.
Voici ce dont il s'agissait. Le 5 septembre, le jour
même où le duc de Lorraine se couvrait de gloire à
Nordlingen, un arrêt du parlement de Paris le déclarait
vassal félon , convaincu du crime de rapt et de lèse-
Majesté et décidait non valablement contracté le mariage
de la princesse Marguerite et de Gaston. Aussitôt ce
jugement connu à Bruxelles , la reine-mère , Madame
la princesse de Phalsbourg, le duc d'Elbeuf et le prince
Thomas avaient fait rédiger par le président Costa,
conseiller intime de ce dernier, une protestation en
règle au bas de laquelle il ne restait plus qu'à obtenir
la signature de Monsieur; mais tous leurs efforts étaient
venus se buter contre son invincible obstination. Le
président Roose que , par condescendance pour Marie
de Médicis , le marquis d'Aytona avait prié d'intervenir,
dans une entrevue qu'il eut avec Puylaurens, Fargis
et Coudray-Montpensier, essaya de leur prouver que le
parlement de Paris n'était pas compétent pour connaître
de la validité du mariage ; que c'était là matière sacra-
mentelle et purement ecclésiastique ; qu'il suffirait du
reste, pour répondre à sa sentence, de publier un acte
attestant qu'au mois de février précédent l'archevêque
fé
BH
— 477 —
de Malines avait de nouveau consacré l'union des deux
époux. Puylaurens répondit qu'il ne croyait pas que
son maître s'opposât à faire une telle déclaration dont
l'archevêque pourrait fournir la minute , puis il se hâta
de changer de sujet de conversation et de revenir aux
demandes habituelles d'argent qu'il savait n'être pas du
goût du président.
Ce furent aussi par de pareilles instances que Mon-
sieur termina son entrevue avec le marquis. Pendant
le voyage qu'ils firent ensemble de Namur à Bruxelles ,
Gaston ne l'entretint que de la nécessité de lui fournir
bientôt de quoi payer ses troupes et compléter ses levées ;
d'Aytona , quoique plein de défiance , après avoir con-
sulté le prince Thomas et le président Roose , résolut
cependant de lui en faire donner « pour lui ôter tout
> prétexte d'aventurer plus encore que de l'argent , »
mais par petites quantités à la fois , afin de l'amuser
jusqu'à l'arrivée du cardinal-infant L
Des mémoires contemporains ~ ont raconté quelle
voyage du duc d'Orléans à Namur avait eu d'autres
motifs encore que les prétendues persécutions qu'il avait
a subir à Bruxelles ; qu'attendant impatiemment à cette.
époque le courrier qui devait lui apporter son traité d'ac-
commodement avec Louis XIII , il avait espéré le ren-
contrer en chemin et s'échapper par la frontière du
pays de Liège , qui confinait au comté de Namur, pour
gagner ensuite la France. Ils ajoutent que le marquis
d'Aytona soupçonnait les nouvelles négociations de
Monsieur et qu'un gentilhomme de son entourage ayant
1 Lettres de Roose et de d'Aytona des 11 et 13 octobre déjà citées.
2 Mémoires de Gaston d'Orléans et de Montrésor.
— 478 —
■
fait la réflexion que le prince paraissait préoccupé et
moins loquace que d'habitude , il lui avait répondu que
Monsieur cherchait à s'échapper.
Dans leurs lettres au roi sur la fuite du duc . le
marquis d'Aytona ni le président Roose ne disent nulle
part qu'ils avaient connaissance de ces négociations;
le bruit en courait bien d'une manière vague et était
assez généralement répandu pour éveiller la défiance
dans leur esprit ; mais aucune preuve , si minime qu'elle
fût, ne leur donnait le droit de douter de la promesse
que Gaston leur avait faite en signant le traité du
12 mai. Les Français de l'entourage de Monsieur pro-
testaient du reste hautement de la bonne foi et de la
sincérité de leur maître , et ses plus intimes confidents ,
le jour même du retour à Bruxelles du marquis d'Aytona!
vinrent près du président Roose accuser le duc d'Elbeuf
le père Chanteloube , le président Costa et le baron de
Clinchamp, gentilhomme lorrain qui avait apporté de
la part du duc Charles à son beau-frère quelques-uns
des étendards pris à Nordlingen , d'être les auteurs
des rumeurs mensongères qu'on faisait circuler sur les
intentions du duc d'Orléans. Monsieur lui-même , pour
mieux tromper le marquis , le 6 octobre lui remettait
la minute de la déclaration relative à la seconde célé-
bration de son mariage i , et le lendemain 7 allait
encore se plaindre à lui des calomnies que ses ennemis
faisaient courir sur son compte en prétendant qu'il était
I
1 Le marquis d'Aytona au président Roose. 6 octobre 1634. —
« Monsieur me ha dado esta minuta de la declaracion de su casa-
miento, que a mi parecer (si bien no entiendo los terminos judicos)
es todo lo que se puede desear. V. E. se servira , y decirme loque
le pareciere. » (Papiers de Roose , t. 10 , f. 396.)
479
sur le point de rentrer en France. D'Aytona lui ayant
répondu qu'il était parfaitement libre de quitter les Pays-
Bas ou d'y rester, Gaston se défendit de nouveau des
desseins qu'on lui prêtait et le gentilhomme espagnol
ébranlé , mais non convaincu, par ces protestations qu'il
n'avait pas provoquées et à qui il répugnait de supposer
autant de bassesse dans l'âme d'un prince du sang , le
quitta en lui disant qu'il était par son caractère plus
sujet à être trompé qu'à tromper les autres *.
Et cependant , rien n'était plus réel que ces négo-
ciations niées avec tant d'impudence. Après Nordlingen,
Richelieu avait compris que , pour abaisser la maison
d'Autriche, il ne suffisait plus à la France de se mesurer
avec elle en quelque sorte par procuration ; que son
rôle allait devenir actif ; que c'était avec ses armées
bien plus qu'avec ses subsides qu'elle allait devoir con-
quérir cette prépondérance qu'elle ambitionnait. Mais ,
en général prudent, avant de sortir de ses lignes il
résolut d'abord d'assurer ses derrières , et jugea le
moment venu de conclure à tout prix avec le duc d'Or-
léans un accommodement définitif, afin de n'avoir plus
à s'occuper des embarras possibles de sa levée de bou-
cliers , que les rapports de ses agents lui présentaient
comme imminente. Par l'abbé d'Elbène , qui n'avait pas
quitté Paris , il se remit en rapport avec Puylaurens
et Coudray-Montpensier qui , à l'exclusion de tous les
autres, pour mieux conserver le secret, furent chargés
de préparer Monsieur à cette nouvelle palinodie. Ces
1 Le marquis d'Aytona à Philippe IV. 11 octobre 1634. Estado 2047,
f, 20. — •• ...me respondio con grau hajeza de animo y raiedo para
desalumbrarme de su partida. »
— 480 —
m
deux hommes savaient bien à quel esprit faible et timoré
ils avaient à faire , et ce fut par la peur qu'ils agirent
sur lm pour le faire consentir à trahir encore une fois
ses promesses les plus solennelles. L'arrêt du parlement
de Pans du 5 septembre leur servit de texte pour insi-
nuer que le cardinal comptait disposer bientôt cette
cour de justice à déclarer le duc d'Orléans incapable
de succéder à la couronne ; ils s'attachèrent à lui per-
suader que Richelieu, en s'eiforçant de s'apparenter avec
les plus grands seigneurs de France et en cherchant à
taire épouser sa nièce au comte de Soissons , voulait se
ménager leur appui lorsqu'il placerait sur le trône les
nls de la princesse de Condé , qu'il accablait de préve-
nances pour lui faire oublier le supplice de son frère
le maréchal de Montmorency i. Il est probable également
que Pujlaurens fut l'auteur des écrits semés à Bruxelles
contre les Français, pour se donner l'occasion d'épou-
vanter le prince par la crainte de troubles populaires
dont il pouvait être la victime , et la demande du favori
de sauver Monsieur de la fureur des émeutiers le jour
de la S'-Michel en l'envoyant au château de Tervueren
et le voyage de Namur qu'il lui fit faire vers le marquis
dAytona pour lui demander s'il était en sûreté dans les
Pays-Bas, ne furent sans doute que des moyens imaginés
1 « Por otra parte el (cardinal de Richelieu) procure emparentarle
cou les mejores y majores del Reyno , y enfin o con el principe de
Conde o con Soissons el ha de concerta™ a exclusion de Orliens
aunque a guna creen que aya de ser con el prince de Conde con loque
festeja a la pnncessa para hacerle olvidar la memoria de un hermano
de tanta estimation como era Memorency que lo podra escusar el
adelentar el tiempo a sus hijos por la adquisicion de una corona como
lo de Francia... » Scaglia à Olivarès . 17 septembre 1634. - Corres-
pondance, t. II, p. 167.
— 481 —
pour le terrifier afin d'être plus maître de sa volonté l .
En effet , PuylaUfehs ne pouvait espérer réussir qu'en
brusquant en quelque sorte la négociation afin de l'em-
pêcher d'échouer contre les mille incidents qui pouvaient
se produire , ce qui tant de fois déjà s'était présenté. Il
avait à faire à un homme incapable de prendre une
décision , susceptible d'une force d'inertie difficile à
vaincre , mais pusillanime au plus haut degré ; il em-
ploya le seul moyen pratique d'ébranler les caractères
de cette espèce et y réussit parfaitement. Quand arriva
à Bruxelles le trait*' d'Écouen , signé le 1 er octobre par
Louis XIII et contresigné Bouthillier , Gaston ne fil
aucune difficulté de le ratifier.
Ce traité, quant aux conditions principales, maté-
rielles pourrions-nous dire, était la reproduction de celui
négocié en avril ; il n'en différait que sur les points
relatifs au mariage du duc. « Pour terminer ce différend
- avec entière satisfaction de part et d'autre, disait-il,
v S. M. voulant faire paraistre qu'elle ne veult en
v aucune façon user de contrainte envers Monsieur,
- particulièrement en une affaire comme celle-ci qui
- regarde la conscience , et Monsieur donner à con-
- noistre à un chacun le grand désir qu'il a de satisfaire
- au juste ressentiment que S. M. peut avoir des choses
1 C'est Richelieu que Roose, sur la foi de Puylaurens et de du Fargis,
accuse d'avoir répandu les billets contre les Français ; mais il faut
lire ici entre les lignes. Voici le texte : " ...esto fue en tiempo que
aqui se sembraron papeles inventivos contra Franceses , loquales
confosavan Piloran y Fargis eran del card. de Richelieu (sin decir
si cou participation suya) para dar a entender al mundo que Mon-
sieur no ténia en estos Fstados la seguridad conveniente... » {Roose
à Olivarès, 13 octobre.) Roose leur attribue une connaissance trop
complète des desseins du cardinal pour ne pas les en croire complices.
31
— 48a
H
■
Mm
m
» passées et rentrer en ses bonnes grâces , comme aussi
» faire voir clairement lestât de son mariage pour s'ac-
- quérir un parfait repos de conscience et donner cette
» satisfaction à toute la France que la lignée qu'il
» pourra avoir à l'avenir soit hors de danger d'être
» troublée , S. M. et Monsieur consentent de bonne
- foy et promettent de se remettre sans délay pour
« la validité ou nullité dudit mariage au jugement qui
« interviendra en la manière que les autres sujets du
» roy ont accoustumé d'estre jugés en tels actes , selon
» les loix du royaume ; le roy permettant à Monsieur
- de satisfaire à sa conscience sur ce sujet, par les
* voyes deues et accoustumées ; et au cas que le ma-
» riage vienne à être dissous , comme Monsieur promet
» de ne se remarier qu'avec le consentement de S. M.
» et à personne qui luy soit agréable , S. M. promet
» aussi à Monsieur de ne le contraindre à se remarier
» contre sa volonté 1. »
En consentant à s'en remettre au jugement des tribu-
naux civils, il était évident que le duc d'Orléans acceptait
d'avance sa condamnation ; mais il restait la question
religieuse, sur laquelle la juridiction ordinaire n'était
pas compétente. Elle avait été tenue des deux parts
soigneusement sous silence , tanl on la savait pleine de
difficultés , tant on prévoyait des divergences entre les
deux contractants ; la mentionner même eût été retarder
indéfiniment la conclusion du traité. Mais le roi et le
cardinal comptaient bien , une fois Monsieur en France
et soustrait à certaines influences , le faire consentir à
1 Accommodement du duc d'Orléans avec le roi son frère. — Mé-
moires de Montrksor, Ed. Michaud , p. 193, note.
M.
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4K3
tout ce qu'on exigerait de lui , el le duc d'Orléans de
son côté, fort de la double consécration donnée à son
union, la croyait indissoluble.
Le traité d'Écouen laissait à Monsieur quinze jours
pour l'accepter et trois semaines pour le mettre à exé-
cution. Or, malgré tout le secret avec lequel il avait été
négocié, il était difficile qu'il n'en transpirât pas quelque
chose : Monsieur et ses conseillers avaient trop le
tempérament de leur nation pour n'en pas posséder la
proverbiale légèreté, et une parole imprudente pouvait
tout compromettre. L'avouer franchement et quitter les
Pays-Bas le front haut n'était pas possible après les
promesses solennelles que l'on n'avait pas ménagées.
Trop d'intérêts étaient attachés à la présence de Mon-
sieur a Bruxelles pour que son départ n'excitât pas une
formidable opposition. Les Espagnols auxquels il s'était
allié, les Français qui l'avaient suivi dans sa retraite ,
ceux plus nombreux encore qui depuis peu étaient venus
se ranger sous ses drapeaux , les partisans de la reine-
mère qui comptaient pour rentrer en France sur le
succès de l'expédition de Gaston, la multitude des habi-
tants de la capitale qui , sous mille formes , avaient
ouvert du crédit au duc d'Orléans et aux siens, c'était
là une barrière vivante accompagnée de tout un cortège
de récriminations qu'il ne fallait pas s'exposer à voir se
dresser devant soi. Il fallait donc dissimuler, et puisque
la mauvaise loi avait présidé jusqu'alors aux agissements
de Monsieur el de ses ministres, il fallait encore y
avoir recours pour passer sûrement la frontière.
Le soir du samedi 7 octobre , quelqu'un proposa dans
les appartements du duc une chasse au renard pour le
lendemain dans la forêt- de Soignes. 11 fut convenu que,
■
I»
— 484 —
pour la faire durer plus longtemps, ceux qui en feraient
partie emmèneraient avec eux, outre leur cheval porteur,
un cheval de main de rechange.
Le lendemain , sans prendre congé de sa mère ni de
sa femme , accompagné de du Coudray, du marquis de
la Frette , de du Fargis et d'environ 25 gentilshommes ,
Gaston d'Orléans monta à cheval entre sept et huit
heures du matin , et par la porte d'En-haut , qu'on
appela plus tard porte de Namur, il se dirigea vers une
petite chapelle à l'entrée de la forêt où il avait ordonné
qu'on vînt lui dire une messe. C'est là que Puylaurens
vint le rejoindre. Four éloigner tout soupçon , n'ayant
pas l'habitude d'accompagner son maître dans ses par-
ties de chasse , il était monté en carrosse et avait feint
d'aller rendre visite au président Roose qu'il savait
absent , puis était sorti de la ville sous prétexte d'aller
le retrouver au château de Tervueren où on lui avait dit
qu'il s'était rendu avec le marquis d'Aytona. Des chevaux
qui l'attendaient dans ]e faubourg le portèrent au lieu
du rendez-vous.
Jusqu'à ce moment,' à l'exception de Puylaurens et
des trois gentilshommes que nous venons de nommer
(M 1 ' de la Frette, dont Gaston désirait monter les chevaux
qui étaient excellents, avait été prévenu la veille au
soir) , tous ceux qui se trouvaient réunis ne pensaient
aller qu'à une partie de plaisir. Monsieur se chargea
de les détromper : il leur apprit qu'il allait partir incon-
tinent pour la France et ajouta que ceux qui voulaient en
faire autant n'avaient qu'à piquer des deux et le suivre ;
puis, après avoir renvoyé à Bruxelles l'équipage de chasse,
toute la petite troupe prit le chemin de la frontière.
Les fugitifs traversèrent la forêt de Soignes, Nivelles,
I
B
■H
— 485
Binche, Bavai, Pont-sur-Sambre , et le même jour à
10 heures du soir, après avoir semé sa route de chevaux
fourbus et écloppés et de quelques-uns de ceux qui les
montaient, le duc d'Orléans arriva avec 10 ou 12 des
siens aux portes de La Capelle , que le gouverneur,
M r le marquis du Bec de Vardes , fort étonné de son
arrivée, ne consentit à lui ouvrir que sur la production
du traité d'Écouen ! .
Ce ne fut qu'à trois heufes de relevée , a. son retour
de Tervueren, que le marquis d'Aytona apprit, ainsi
qu'il l'écrivit lui-même au roi d'Espagne , comment
Monsieur s'était enfui, mystifiante la fois sa femme,
la reine-mère et tous les ministres de Sa Majesté. Il lit
aussitôt porter l'ordre à toutes les villes des Pays-Bas
situées sur la route de France de taire bon accueil au
prince et a sa suite ; il supposait bien (pie cet ordre
arriverait trop tard , mais il voulait faire connaître au
pays qu'il n'avait pas cherché à les retenir ~. En arri-
vant au palais, son carrosse eut peine à. traverser la
foule qui se pressai! autour des portes et d'où s'échap-
paient des rumeurs hostiles aux Français. A la nouvelle
de la l'uiie do Gaston une certaine émotion s'était en
effet emparée delà bourgeoisie ; grand nombre d'émigrés
avaient contracté des dettes, et les créanciers étaient
accourus s'informer si leurs débiteurs étaient au nombre
des fugitifs. Quelques paroles rassurâmes du marquis
et, les préparatifs de la fête qui devait avoir lieu ce
i Mémoires de Gaston d'Orléans, de Montrésôr et de Campion.
« u Di ordeii paraque le liiziesen buen pasaje pur donde pasase ,
y aunque no podia llegar esta orden a tiempo . nu; parecio hazer
esta demostracion para que no se entendiese que aqui le. haviamos
querido detener. •> kytona à Philippe IV. 11 octobre.
M
m
■
ISA:
- 48(5 —
soir là dissipèrent bientôt cette effervescence. Cette l'été
était le complément des réjouissances ordonnées pour
la célébration de la victoire de Nordlingen : si le départ
de Monsieur en troubla un peu la joie , il n'en diminua
pas la magnificence. Le succès do la journée fut toutefois
pour une pièce du Jeu d'artifice représentant une fleur
de lys élevée qu'un aigle , qui vint fondre sur elle
enleva et jeta à terre. Cette allusion fit grand plaisir
au peuple ; elle en fit moins, il est superflu de le dire
aux gentilshommes de Monsieur au nombre de plus de*
cent encore qui, des fenêtres du palais, mêlés à ceux
de la reine-mère et de Madame , contemplaient le spec-
tacle i. Ces deux princesses avaient été ce jour-là dou-
loureusement éprouvées; mais le coup le plus rude avait
été pour la duchesse d'Orléans , moins affectée encore
de 1 abandon dans lequel Gaston l'avait laissée que du
peu de confiance qu'il avait eu en elle en lui cachani
ses projets de départ.
Le traité d'Écouen accordait abolition pleine et en-
tière à tous ceux qui avaient suivi le duc dans les
Pays-Bas , - à charge néanmoins que ceux qui sont en
» Flandres reviendront dans le royaume trois semaines
» après que Monsieur y sera rentré, „ disait-il expres-
sément. Le roi n'exceptait du pardon que La Vieuville
Le Coigneux, Monsigot , Vieux-Pont et les évêquès
dAlbi et de Léon, ces derniers à cause de la grande
part qu'ils avaient prise à la levée de boucliers du Lan-
guedoc en 1632. Cet article du traité fut communiqué
aux gentilshommes du duc d'Orléans le 11 octobre, par
M' de S'-Quentm envoyé par Gaston avec la mission
1 Mémoires de Campion , p. ->3.
hfc
— 487 —
de présenter à sa mère et à sa femme , ainsi qu'au
marquis d'Aytona , des espèces d'excuses de sa fuite
précipitée et* de payer les délies que le prince et les
siens avaient contractées.
Le marquis , tout mystifié qu'il s'était déclaré , n'ac-
cueillit pas moins avec une extrême courtoisie l'envoyé
du prince , ci lui dit que ce dont il avait été le plus
fâché lors du départ de son maître, c'était de n'avoir
pu lui faire rendre dans tous les lieux où il avait passé
Les honneurs dus à son rang; il ajouta qu'il regrettait
que le duc se lut remis au pouvoir du cardinal de
Richelieu , qui ne lui tiendrait aucune des promesses
qu'il lui avait i'aites.
Pendant 1<' reste du mois d'octobre , les Français
du parti de Monsieur quittèrent les Pays-Bas, par
groupes <m isolémenl , el regagnèrent leur patrie sans
être inquiétés. Quelques-uns d'entre eux, au service
de la duchesse, restèrent néanmoins à Bruxelles ; mais
1,. gouvernement tit remettre des passeports et hâta ■
I,. départ de deux d'entre eux, M rs de Chaudebonne
ri Lasserré, ce dernier ancien secrétaire de Gaston,
soupçonnés de vouloir persuader à la jeune femme do
rejoindre son mari. Or, tant que la sentence du parle-
ment qui avait déclaré son mariage nid n'était pas
révoquée, il eût éié imprudent de laisser la princesse
rentrer en France, et le roi d'Espagne avait expres-
sément recommandé de la retenir dans les Pays-Bas
aussi longtemps que le cardinal neluiaurail pas accordé
toute sûreté l . Le marquis d'Aytona profita également
i » KiKomiendo us mueho que veleys sobre los rezelos que se apuntan
de alta y se deven tener de la poca seguridad del duq. de Orléans y
— 488 —
du départ de Gaston pour éloigner d'elle la marquise
du Fargis qui fut internée à Gand.
Quant à Marie de Médicis , quelqu'aïuertume qu'elle
eut ressentie en apprenant le départ de son fils elle
n en avait rien laissé paraître. Cette fois du reste elle
n avait pas, comme à l'époque du traité de Béziers
éprouvé de déception : depuis trop longtemps elle était
brouillée avec Gaston pour qu'elle s'étonnât d'avoir été
oubliée et ses pratiques secrètes pour traiter de sa
réconciliation ne devaient pas la scandaliser, car s'il faut
en croire les bruits dont l'abbé Scaglia i se lit l'écho
et les rapports de la police secrète du président Roose 2
elle venait elle-même en ce moment, en se cachant de ses
serviteurs les plus intimes, de confier ses intérêts à
Bouthdher de Rancé , son ancien secrétaire, à M- de
Combalet et au père Joseph lui-même et l'on prétendait
quil ny avait pas de conditions auxquelles elle ne se
soumit pour rentrer en France.
Étrange aveuglement ! C'étaient ceux-là même qu'après
la Journée des Dupes elle avait chassés de sa. maison ,
wk
a necesszdad de assigurarla y afianzaria cou tener en salvo lu per-
sona de la duquesa Margarita y que no entre en Francia sino que
de T%r miW * 6 " P ? Sta SegU1 ' a - " (Jopia de u " «*«t«i d carta
de 8. M « por el M- de Aytona, de Madrid a 6 de junio 1631 -
(Papiers de Roose , t. 10 , f. 397.)
' Lettres de Scaglia à Philippe IV el à Olivarès des 12 et 22 sen
tembre et du 13 novembre 1P.11 n„ j '
u uovemme 1034. — Correspondance . t. Il, f 163 et
■uiv. . Ademas tengo indicios en conformidad del abiso que la revna-
inadre ha appuyado sus interesses al secretario Botil.er y a , t
Josef, capuchmo paraque traten de su concierto con aquel rov v
cardinal de Richelieu. Esta platica va muy sécréta.. Lettre' d
12 septembre à Philippe IV.) '
2 Mémorial d'importance pour M' le P< Roo-e conirillor ,rr , >
*u second Jour de novemore 1034. - (Papier^ \*oZ tl», ffSïj
— 489 —
qui lui avaient voué à cette époque trop de ressenti-
ments pour lui être à cette heure bien dévoués , et qui
faisaient profession d'être entièrement au cardinal, qu'elle
choisissait pour intermédiaires !
Les espérances qu'elle nourrissait encore de voir se
terminer son exil se seraient bientôt évanouies, s'il lui
avail été donné d'entendre les aveux ingénus, qu'à son
retour en France son fils Gaston faisait au cardinal
pendant le peu de jours qu'il passa dans sa compagnie
avant son départ pour Blois. Avec cette merveilleuse
habileté qu'il possédait de fouiller dans les consciences,
Richelieu tir confesser au duc d'Orléans toutes les in-
trigues que s;i mère et lui avaient poursuivies en Flandre ;
il lui fil nommer tous leurs complices et dévoiler leurs
trames les plus secrètes. Monsieur, tout heureux d'être
rentré en faveur, crut ne pouvoir mieux faire sa cour au
tout-puissant ministre qu'en accablant Marie de Médicis,
et si, pour mieux atteindre ce but, il ne la calomnia
pas, on peut assurer qu'il n'oublia rien de ce qui pouvait
[e mieux la noircir aux yeux de son irréconciliable
ennemi l.
1 Mémoires de Righeliki , t. 8 , p. 88.
CHAPITRE XXII
Kl
■
U cardinal-inlaut don Fernando , frère de Pbilir,™ IV .» ,.^, ,
gouvernement des Pavs R-, « ' ' ' a pl '"" dre l" lss « siu " "«
d'Or™' ~D ^ S ° n C """ ' BrnM " eS - " La rei "' « '• *««*—
&urp se de Trêves. _ All.auce offensive el défensive entre la France et les Provinces-Unies
■ .berte de 1 Electeur ,1e rrtves. - Réponse dilatoire ,l„ cardinal-infant. - Entrée de l'armé,
a.s «dans, e ^bourg.- Bataille d'Avins. - Le béraut d'armes an „,r, d'Alel»
v^U a B™xe,,ce déclarer .a guerre au cardina.-infant. - On refuse do l'en* e. -['
Français bab.ia.u Bruxelles diassés des Pavs-t! ;ls .
Moins de deux mois avant sa mort, le 11 octobre 1633,
au bas d'un rapport adressé au gouvernement espagnol
par don Luis Phelipe de Guenova sur la situation géné-
rale des Pays-Bas et sur les moyens d'y remédier,
l'infante Isabelle écrivait les lignes suivantes qui dé-
notent chez elle une connaissance approfondie du carac-
tère du peuple loyal sur lequel elle avait été appelée
à régner : « Il est nécessaire de représenter au roi la
« nécessité d'envoyer ici son frère ; car tant que ces
» provinces ne verront pas une personne du sang royal
» résider au milieu d'elles, jamais elles ne seront tran-
- quilles. Les événements actuels en sont la preuve :
» c'est parce que je me suis toujours efforcée de gagner
» le peuple des villes et des campagnes qu'il est resté
- fidèle et que les seigneurs mécontents n'ont pu le
» soulever. Mais si le pays perd l'espoir de voir arriver
— 41)1 —
„ le prince et s'il soupçonne le retour des gouverneurs
- généraux , comme jadis , je ne doute pas qu'il ne se
- jette aussitôl dans les bras de l'ennemi. * »
Le cardinal-infant don Fernando, que nous avons
vu à Barcelone en 1632 encourageant la rébellion de
Monsieur dans le Languedoc, avant de s'embarquer pour
l'Italie d'où, en traversant l'Allemagne, il devait arriver
dans les Pays-Bas , s'était attardé en chemin. Il se
trouvait à Milan lorsqu'il apprit la mort de l'infante,
atteint lui-même depuis un mois d'une grave maladie
qui l'avait forcé à s'aliter et l'empêchait « de monster
- aussy tosl à cheval et poursuivre son voyage, vers
- les pays de par-delà; - mais, ainsi qu'il l'écrivait
aux États-Généraux de Bruxelles, - il n'attendait seu-
- lemeiil que Lien lui donne la grâce qu'il put recouvrer
- quelques forces pour partir promptement 2 . ••
Près d'une année s'était encore écoulée cependant
avant qu'il pût tenir sa, promesse ; mais ce temps n'avait
pas été perdu pour lui : ce n'était plus seulement un
infant d'Espagne qui venait présider aux destinées de
la Belgique, c'était un des vainqueurs de Nordlingen ,
et Le peuple, toujours passionné pour tous ceux qu'en-
vironne une auréole de gloire militaire , avait senti
grandir les espérances qu'il fondait en lui. Pendant que
!•• frère du roi de France s'enfuyait clandestinement
par la frontière méridionale, les regards de tout le pays
étaieni fixés vers une autre frontière où l'on signalait
la présence du frère du roi d'Espagne ; les villes ,
i l J <>i,,t,,s que sean reprexentar en Espatïa pur don Luis Phelipe
de Guenova. — Estait" 2047, 1'. 37.
- Acies des États- Généraux de 1632, t. Il , p. 399
— 492 —
1
■
malgré l'épuisement de leurs finances , se mettaient
partout en frais pour accueillir triomphalement le jeune
prince dans leurs murs , et les gentilshommes français
émigrés , en rentrant dans leur patrie , rencontraient
partout sur leur passage les préparatifs des fêtes qui
allaient être célébrées en l'honneur du chef de l'armée
dont le succès avaM été si fatal à la France 1 .
Don Fernando ne pouvait prendre possession du pou-
voir dans de meilleures conditions. La noblesse, frappée
dans ses chefs les plus illustres, avait cessé d'être un
danger pour la tranquillité du pays, et l'infant , étranger
a la répression, n'avait pas à supporter la responsabilité
de ce qu'elle pouvait avoir d'odieux ; les États-Généraux,
dissous par d'autres mains que les siennes , n'étaient
plus à redouter ; si la dernière campagne n'avait pas
été marquée par des succès, la timidité calculée du
prince d'Orange avait rendu à l'armée une confiance
que des revers successifs lui avaient fait perdre ; enfin
le départ de Monsieur, en mettant fin aux entreprises
de l'émigration , avait l'ait cesser le péril auquel l'in-
tervention peu déguisée de son gouvernement exposait
les Pays-Bas.
Le 23 octobre , le marquis d'Aytona accompagné du
prince Thomas de Savoie, du duc de Havre, de M r d'An-
delot , des comtes de Rœulx, de Noyelles et de Grim-
berghe , ainsi que d'uni 1 foule d'autres membres de la
noblesse belge, était allé jusqu'à Juliers à la rencontre
du cardinal-infant qui venait d'y arriver, précédant de
deux journées de marche une petite armée composée
de 9000 piétons et 5000 cavaliers destinée à renforcer
1 Voir les Mémoires de Campion.
— 493 —
les garnisons des villes des Pays-Bas. Le 27, par un
gai soleil d'automne qui avait accompagné l'infant pen-
dant tout son voyage , tout ce monde se mit en marche
vers Stevenswerth où l'on devait traverser la Meuse.
A un quart de lieue de Heinsberg , on rencontra le
comte Jean de Nassau qui attendait le prince à la tête
de 20 compagnies de cavalerie , montant à environ
3000 chevaux répartis en bataillons. « Les soldats
» étaient si bien équipez d'armes et de chevaux , dit
„ l'écrivain étranger, témoin oculaire auquel nous em-
» pruntons ces détails , qu'il ne leur manquait pas un
» clou,... de sorte que tons ceux qui venaient avec
» Son Altesse et qui avaient vu la cavalerie italienne
* et allemande, furent tout estonnez ; car bien que
- celle-là fus! belle , néanmoins elle n'estoit rien en
» comparaison de celle-ci, qui fut trouvée si admirable
- qu'on ne se lassait de la voir. S. A. prit un singulier
- plaisir de la trouver toute autre encore qu'on ne la
- luy avait dépeinte , jugeant de là que ce n'est pas
- sans raison que la cavallerie de Flandre est estimé» 1
v la meilleure du monde L »
L'infant évita de passer par Stevenswerth et par
Maesyck , à cette époque en proie à des maladies con-
tagieuses, et passa la nuit dans son carrosse en pleine
campagne. Le 31 octobre il rencontra près de Lummen
le duc de Lerma, maître de camp général de l'armée de
Flandre, à la tête de 14 compagnies de cavalerie et
i Le voyage du prince don Fernande . infant d'Espagne , cardinal.
Traduit de l'espagnol de don Diego dk Akpo . par le S 1 ' .T. Chifflet ,
(ils aine de Messire Jean Jacques Chifflet, chevalier, médecin ordi-
naire de la chambre du roy et de celle de S.A. S. Anvers. 1635.—
Page 190.
^^^ m9 ^ m ^^^
mm
Wk
— 494 —
d'un nombreux état-major ; le même jour il arriva à
Montaigu où vinrent le saluer le due d'Elbeuf au nom
de Marie de Médicis , le bourgmestre Rausin, au nom
de la cité de Liège i, don Gonzalo de Cordova les
princes de Ligne et de Cliimay, les comtes de Croys 'et de
Couppigny. Tous ces gentilshommes , tous ces députés
accompagnés eux-mêmes d'une suite nombreuse , gros-
sissant à chaque pas le cortège du prince espagnol
faisaient de son entrée en Belgique une véritable marche
triomphale.
Le 1 er novembre il arriva aux portes de Louvaiu où
vinrent le recevoir les magistrats et les professeurs de
l'université ; il fut logé au collège Vandale, et le sur-
lendemain partit pour Tervueren où il devait passer la
nuit avant d'entrer dans la capitale.
A cetteépoque, le château de Tervueren - était enrichi
» de belles peintures et pourveu de toutes choses néces-
- saires, de jardins fort plaisans et récréatifs pour leur
- grande diversité et belle intention , de fontaines arti-
r ficielles, grand nombre de rangées d'arbres, et d'un
» grand parc rempli de toutes sortes de bêtes sauvages
» pour la chasse. » Ce dernier détail avait son impor-
tance, car c'était ce jour-là la fête de S'-Hubert, le patron
des chasseurs , mort, selon la tradition, environ neuf
siècles auparavant à Tervueren même, en un endroil
où les archiducs Albert et Isabelle avaient fait élever
une chapelle qui attirail à pareil jour un immense
concours de peuple. Le prince fêta la S'-Hubert en
chasseur intrépide et tua la bête.
C'était le lendemain que devait avoir lieu à Bruxelles
m
m
1 Registre aux recès (1634—1636). Bibl. de l'université de Liège,
Ifl
H
— 495 —
l'entrée du nouveau gouverneur général des Pays-Bas ,
au grand désespoir des magistrats qui auraient voulu
la retarder de quelques jours encore pour terminer les
préparatifs qui devaient en rehausser l'éclat ; des arcs
de triomphe , dessinés par l'architecte Francquart et
dont Gaspar de Graver exécutait les peintures allégo-
riques , s'élevaient sur tout le chemin que devait par-
courir le prince, mais rien n'était achevé. Une députation
avait été jusqu'à Montaigu le prier d'accorder quelques
jours de délais aux artistes de la capitale ; mais l'infant
pressé d'arriver n'avait pu la satisfaire, et il avait été
convenu que les décorations inachevées serviraient à sa
seconde entrée, au retour de ses visites aux principales
villes du pays.
Le 4 novembre, un peu après midi, l'infant quitta
Tervuereio en carrosse, précédé de la compagnie d'arque-
busiers à cheval de don Juan de Rivero , commissaire
général de la cavalerie , et suivi de la belle compagnie
de cuirassiers de 300 hommes de Jean de Nassau. A une
demi-lieue de Bruxelles, il fut accueilli par deux salves
royales que lui tirèrent 8000 bourgeois rangés en ba-
taille , - en si bel ordre qu'ils ressembloient plustôt à
» des soldais aguerris que non pas à des bourgeois. »
Le prince monta à cheval ei les passa en revue, ainsi
que d'autres compagnies de ïm-cc moindre qu'il rencontra
sur son passage. En approchant de la ville, la multitude
qui se pressait sur son passage était telle qu'il ne savait
avancer. 11 était '.) ' i heures quand il arriva à la porte
de Louvain, dont le dessus ei le frontispice étaient ornés
d'inscriptions. Les magistrats l'y attendaient; ils lui
présentèrent les clés, et le pensionnaire le harangua
en latin. L'infant leur répondit - d'une face riante,
■
■SI-
' ''
— 40fi -
- pleine de grâce et de majesté, qu'il venait de la pari
» du roy son frère pour les gouverner et les honnorer
» et qu'il espérait qu'ils se comporteraient en sorte qu'ils
» jouiraient des effets de sa bonté et de son affection
- les remerciant particulièrement de celle qu'ils luy
» témoignaient. »
Mais avant d'aller plus loin , il importe que nous fas-
sions connaître avec quelques détails le jeune prince
au devant duquel s'élançaient tous les cœurs.
Le cardinal-infant don Fernando, né le 9 novem-
bre 1609, allait atteindre sa 25 e année. Un portrait de
VanDvck, que le burin de Lommelin a popularisé,
nous le représente vers cette époque de sa vie, le front
élevé, les yeux grands et. à fleur de tête, le nez long
.'i gros, les cheveux blonds douant sur un large colle"
à l'espagnole tombant sur une cuirasse d'acier bruni.
Malgré cei attirail guerrier, cette main gauche sur la
garde de l'épée, ce bâton de commandement qu'il tient
de là droite, le prince tient plus du prélat que du
militaire, et ce costume lui donne un air emprunté
que tout le talent du peintre n'a pu dissimuler.
C'est qu'en effet don Fernando n'avait pas été élevé
pour porter l'épée. Destiné des sou jeune âge à
l'église , son éducation
avait été celle qui convenait
à un prince destiné à occuper un rang élevé dans la
hiérarchie ecclésiastique , mais non à un homme de
guerre. Cependant , dans le principe , ce n'avait pas
été sans peine, paraît-il, qu'on avait pu le faire renoncer
aux exercices de corps qui faisaient alors le fond de
1 éducation de la jeunesse séculière et pour lesquels il
possédait une inclination toute particulière, et l'on racon-
tait que souvent il restait longtemps debout et pensif
1
pair
— 497 —
près de la fenêtre de son oratoire , d'où il voyait ses
frères s'exercer à l'équitation. Il était instruit, avait
l'esprit vif, aimable, cultivé et attirait la sympathie
par un accueil gracieux.
Avant son départ , on avait longuement discuté en
Espagne, au conseil d'État , s'il se présenterait à ses
nouveaux sujets sous la robe de cardinal ou sous le
costume de cavalier , car , prince de l'Église sans avoir
encore reçu les ordres , il lui était libre de rentrer dans
le siècle et de se marier , comme l'avaient fait l'archiduc
Albert et plus récemment encore le cardinal Nicolas-
François de Lorraine. Ce fut en cavalier, vêtu à la
française , qu'en définitive il fit son entrée à Bruxelles.
Monté sur un superbe cheval bai, « il avait le pour-
r, point et la chausse de toile d'or à fond cramoisi toute
- brodée d'or, par dessus une hongreline de velours de
» la mémo couleur, chamarrée de galons d'or ; dessus
n une escharpe d'armoisin cramoisi richement brodée ,
» où pendait son espôe garnie d'or, dont la lame avait
- déjà été portée par Charles-Quint à Bruxelles et à la
» bataille de l'Elbe, comme lui l'avait portée à Nord-
» lingen. Son Altesse avait un grand rabat à pointe ,
- en un mot était vêtue en soldat 1 . -
Ce costume était toute une révélation ; ce n'était pas
en ministre d'un Dieu de paix (pie l'infant se présentait
au peuple, c'était en homme de guerre, en triomphateur ;
son cortège tout entier, les trompettes qui le précédaient
et le bruit du canon qui l'accueillait en faisaient foi.
Il était facile de prévoir que ce n'était pas pour la laisser
au fourreau qu'il avait apporté la glorieuse épée de son
1 Le voyage du ),, ince don Fernando.
32
m
— 498 —
I
m
mi
ancêtre , ni pour la laisser oisive qu'il se faisait suivre
de cette belle infanterie wallonne et espagnole qui ,
alors , n'avait pas de rivale.
Précédé de cent gardes tudesques « vêtus de sa livrée,
» moitié de velours et moitié de taffetas jaune , à bandes
- garnies de passement , houppées de cette couleur,
* mêlée de tanin el de ginjolin , et qui marchoient
» devant lui avec leurs timbales l , - entouré des mem-
bres des gildcs, portant tous un flambeau de cire blanche
pour éclairer sa marche , car la nuit tombait , le prince
se dirigc-i vers l'église S te -Gudule , au seuil de laquelle
l'attendaient l'archevêque de Malines et tout le clergé
de la capitale. Il mit pied à terre , alla entendre un
Te Deum en musique, adorer les trois hosties miracu-
leuses, puis se dirigea vers l'hôtel de ville. Le vieux
monument avait ses balcons garnis de drap rouge et
les dames des premières familles de Bruxelles y avaient
pris place ; sa tour resplendissait de mille feux au milieu
desquels, malgré les cris de joie de la multitude qui
couvrait la grande place , se faisaient entendre de
joyeuses fanfares sonnées par des trompettes invisibles.
Par la Steenweg , la Cantersteen , la rue S te -Anne et
la grande place du Sablon , l'infant se dirigea ensuite
vers le palais de Marie de Médicis qui l'attendait et
vint le recevoir jusque dans l'antichambre. Il était alors
sept heures du soir. « La royne lui dit qu'il s'était bien
- fait attendre, mais qu'il avait bien récompensé son
- retardement avec une singulière el si grande victoire,
t et qu'il lui venait rendre la joie et tout ce qu'elle
v avait perdu par la mort de l'infante. - La duchesse
i Mémoires de Gaston d'Orléans.
■
PS
499
d'Orléans était présente ; mais conformément à l'éti-
quette il ne la salua pas , se réservant d'aller la voir
le lendemain à son hôtel.
La duchesse Marguerite avait en effet quitté le palais
ducal , ses appartements et ceux qu'avait occupés son
mari devant être habités par don Fernando. On avait
pensé d'abord que la reine-mère offrirait l'hospitalité à sa
belle-fille ; mais elle s'en était excusée en invoquant
des raisons de commodité l , et le marquis d'Aytona
s'était vu obligé de faire préparer à la hâte un hôtel
pour la princesse. Ce refus de Marie de Médicis était
d'autant plus surprenant qu'en ce moment même le
baron de Rochart , son représentant à Madrid depuis
que le comte de Maure avait fait son traité lui aussi
avec le cardinal , faisait connaître à Philippe IV que
la reine soupçonnait Puylaurens , dont la periidie ne
pouvait porter tous ses fruits que pour autant que le
duc d'Orléans serait démarié , de faire machiner par
quelqu'une de ses créatures , encore à Bruxelles ,
quelqu'attcntat contre la vie de la princesse , s'il
ne parvenait à persuader M""' de Phalsbourg de
conduire sa sœur en France 2 . Ainsi que le re-
marquait l'un des ministres espagnols , la reine eût
été bien sûre de contrecarrer l'un ou l'autre de ces
desseins en recueillant chez elle la jeune femme 3 ; mais
puisqu'elle s'y refusait et qu'il n'était ni sûr, ni conve-
i Le président Roose à Olivarès. 20 octobre 1634. — Papiers de Ronse
t. III , f. 85.
2 Philippe IV au cardinal-infant. 23 novembre 163-i. — Correspon-
dance du cardinal-infant et de Philippe IV, t. II . f. 16f.
3 Copia de dos votos de consejero de Rstado. — Id.. f. 16!'.
— 500
■
nable de laisser la duchesse d'Orléans demeurer seule
avec quelques gentilshommes , parmi lesquels pouvaient
se trouver des créatures de Richelieu , le conseil d'État
proposa ou bien de lui donner pour asile le couvent des
Carmélites que les archiducs avaient fondé à Bruxelles ,
retraite paisible où elle pourrait attendre , loin des
bruits du monde et à l'abri des intrigues de ses ennemis ,
que Monsieur la rappelât près de lui , ou de lui choisir
pour compagne quelque vertueuse et noble dame qui
la préserverait des embûches tendues devant ses pas.
La personne qui paraissait le mieux convenir à cette
mission était une tille légitimée de l'empereur Rodolphe,
la marquise d'Autriche, à qui l'infante Isabelle avait
toujours témoigné beaucoup d'estime et d'amitié. Elle
habitait alors Besançon , et son fils , héritier du nom
de Pérenot de Granvelle , venait d'être créé prince de
Cantecrov à la suite de son mariage avec la belle
Béatrix de Cusance.
Mais la reine-mère ayant refusé de laisser entrer la
duchesse dans un couvent, et la marquise d'Autriche
se trouvant loin de Bruxelles , le cardinal-infant crut
ne pouvoir mieux faire que de réunir les princesses
Marguerite et Henriette de Lorraine dans un même
hôtel. Il ne croyait pas la princesse de Phalsbourg
capable de trahir sa sœur, et était persuadé que si
jamais elle la livrait aux mains du cardinal de Richelieu,
ce serait du consentement du duc de Lorraine. « A cela,
r, disait-il, il n'y aurait pas de remède ; » et il trouvait
peu d'inconvénients à la laisser entrer en France dans
ces conditions L
I
1 Le cardinal-infant à Philippe IV. 24 décembre 1634. — Corres-
pondance , t. II , f. 406.
■
— 501 —
On voit que les premières difficultés rencontrées par le
nouveau gouverneur général , à son arrivée clans les
Pays-Bas, venaient des hôtes compromettants qu'il y
avait trouvés installés. Le départ du duc d'Orléans
n'avait pas mis fin, d'ailleurs, aux divisions qui régnaient
entre eux : la suspicion était générale et les accusations
les plus invraisemblables trouvaient créance. C'est ainsi
que Le prince Thomas était accusé d'avoir reçu récem-
ment de Richelieu la pension do 50,000 livres qui jadis
lui avait été accordée et dont la guerre du Piémont
avait arrêté le paiement 1, et que le duc d'Elbeuf était
fortement soupçonné d'être vendu au cardinal , parce
que , malgré la haine que lui avait vouée Puylaurens
depuis l'attentat du 3 mai , il n'avait pas été exclu du
pardon par le traité d'Ecouen.
La reine-mère, indépendamment des pratiques qu'elle
poursuivait à la cour de France auprès de créatures de
Richelieu, venait de faire un nouvel appel à ses gendres
pour les décider a employer la force pour la remettre
m possession de son rang ei de ses prérogatives , et
elle pressait le cardinal-infant de tout préparer pour
coopérer à la guerre que l'Angleterre allait bientôt
déclarer à la France , comme le baron de Roehari
l'assurait à Madrid. Il est inutile de dire que
Marie de Médicis , en cela encore , se berçait d'il-
lusions ; Antoine Porter , envoyé extraordinaire du
roi de la Grande-Bretagne à Bruxelles pour féliciter
don Fernando , fut chargé de dire a la reine que
Charles I er voulait bien contribuer par ses lions offices
i L'abbé Seaglia à Olivarès. 10 décembre 1634.
t. II , f. 190.
Correspondance ,
— 502 —
I
■
■
a lui faire obtenir toute espèce de satisfaction , mais
quil ne pouvait lui donner aucune assistance armée
contre la France i. Le gouvernement espagnol n'avait
jamais cru pour sa part aux projets de l'Angleterre et
bien loin d'encourager les espérances de Marie, il avait'
a la première nouvelle de la fuite du duc d'Orléans '
décommandé les préparatifs que faisait le marquis de
banta-Cruz de concert avec le duc de Guise pour la
descente en Provence qui devait concorder avec l'expé-
dition de Gaston 2 .
Quelque jugement qu'on porte sur Marie de Médicis
on ne peut toutefois se défendre d'une secrète admiration
pour l'activité déployée par elle pour mettre fin à son exil
La résignation et le découragement lui sont inconnus'
bans cesse elle imagine de nouveaux plans pour rentrer
en France et rien ne lui coûte pour atteindre ce but •
après avoir fait litière de son orgueil et s'être humiliée
inutilement, tout à coup elle se relève plus haineuse
et plus fière que jamais , et pour écraser son puissant
ennemi elle ne rêve rien moins que de précipiter
1 Europe entière dans une guerre terrible dont elle seule
profitera. Elle ne voit rien en dehors de sa propre
personnalité , et dans les événements qui absorbent
1 attention autour d'elle, elle ne cherche que le côté
qui pourra lui être utile.
Cette prétention de tout rapporter à elle, cet égoïsme
absolu et la nature inquiète de son esprit qui ne trouvait
pas a se satisfaire dans les intrigues qu'elle essayait
de nouer au dehors , furent les principales causes 'des
> ScagliaàOlivarès. 13 novembre 1634. - Correspondance, t II f 184
du 17 o" t o P b" lé 1031 Cetfe p" Pédit i On p danS Une l6ttre dS """» « '««ose \
" ii ocrooie lb34. — Papiers de Roose, t. 16, f. 399.
■
■
■
503 —
dissentiments qui éclatèrent bientôt entre elle et la
plupart des réfugiés que Bruxelles comptait encore
en ce moment dans ses murs.
Parmi eux tous, la princesse de Phalsbourg avait par-
ticulièrement réussi à l'exaspérer. Nous venons de dire
quels soupçons la reine faisait peser sur elle. Prétendre
que Henriette de Lorraine pourrait être d'accord avec
Puylaurens pour livrer la duchesse d'Orléans au car-
dinal de Richelieu, c'était à la fois insulter à la fierté
«m aux sentiments patriotiques dont cette jeune femme
avait donné tant de preuves. Quel intérêt pouvait-elle
avoir à servir la fortune de celui qui, en l'outrageant,
lui avait préféré XI 1 '" do Chimay et qui venait d'épouser la
tille du baron de Pont-Château, la parente de Richelieu?
Quelle invraisemblance d'imaginer qu'elle ferait le jeu
de l'adversaire habile et heureux de son frère Charles ,
de celui qui était la cause de son exil, de la dispersion
de tous les membres de sa famille et des malheurs de la
Lorraine !
Ce que voulait Marie de Médicis, c'était de provoquer
l'éloignement de l'habile et intrépide princesse dont
le caractère indépendant s'était montré peu soucieux
d'accepter son patronage , et à qui elle ne pardonnait
pas d'absorber au profit de la cause du duc de Lorraine
l'attention des ministres espagnols qu'elle aurait voulu
ne partage)- avec personne. Pendant tout le cours de
l'année 1634 cependant, si la sympathie n'avait pas
été bien vive entre elles , aucun dissentiment n'avait
éclaté ; mais orgueilleuses et passionnées toutes deux ,
il ('tait à prévoir que la bonne harmonie ne régnerait
pas longtemps. La rupture éclata dans les premiers
jours de janvier 1635.
— 504 —
■
Hp*
Pendant que le cardinal-infant parcourait avec des
ingénieurs toutes les places frontières afin de se rendre
compte de l'état de leurs fortifications et des ressources
que présentait leur . défense , il reçut à Gravelines un
message par lequel la reine-mère le priait , aussitôt son
retour à Bruxelles , de venir apprendre de sa bouche
à quel propos elle s'était brouillée avec M me de Phals-
bourg. Mais la princesse lorraine ne se laissa pas pré-
venir et , en apprenant le retour de l'infant , elle même
se rendit immédiatement au palais pour lui faire le récit
de l'aventure. Elle lui conta que , se trouvant avec sa
sœur et d'autres dames belges chez la reine , celle-ci
avait appelé la duchesse d'Orléans dans son cabinet ou
M mc de Phalsbourg , selon son habitude , avait voulu
la suivre ; mais que Marie de Médicis en avait violem-
ment refermé la porte sans lui dire un seul mot. La
princesse Henriette , après avoir exprimé hautement sa
surprise et son indignation pour ce manque d'égards,
avait aussitôt quitté l'hôtel ,' suivie de la princesse de
Ligne et de la duchesse de Havre , et le lendemain ,
comme son carrosse croisait celui de la reine , elle
n'avait pas donné l'ordre d'arrêter, ni même quitté
son masque , comme l'exigeaient les convenances.
La version de Marie de Médicis ne différait pas
essentiellement de celle-ci ; mais tous les torts y étaient
attribués à M rae de Phalsbourg , qui avait eu ' l'incon-
venance de vouloir être de moitié dans une confidence
que sa sœur seule devait entendre L
A la cour et à la ville , où le bruit de cette querelle
1 Le cardinal-infant à Philippe IV. 5 février 1635.
dance , t. III , f. 98.
Correspon-
— 505 —
se répandit bientôt, chacun donna tort à la reine. Il est
vrai que les Français étaient devenus fort impopulaires :
leurs prétentions , leurs intrigues , leurs querelles , leur
mauvaise foi avaient éloigné (Veux toutes les sympathies
qui , à leur arrivée , les avaient accueillis avec tant
d'empressement. Le parti lorrain en bénéficiait, el surtout
M œe de Phalsbourg qui en était le chef à Bruxelles :
jeune et belle, entreprenante et audacieuse, spirituelle
et aimable, quoique sa figure énergique manquât un
peu de cette grâce toute féminine qui caractérisait la
princesse Marguerite, elle était très-séduisante ; le prince
Thomas, entre autres, n'avait pas su résister à ses charmes
et avait abandonné pour elle le parti de la reine l .
Ce fui en vain (pie le cardinal-infant essaya de récon-
cilier les deux princesses : il rencontra autant d'opi-
niâtreté d'une part que de l'autre. On lui prêta l'intention
de les séparer et d'éloigner quelque temps M'"" de Phals-
bourg qtii aurail été habiter une autre ville des Pays-Bas,
an moins jusqu'au départ, que l'on disait prochain , de
Marie de Médicis pour l'Angleterre ; mais une indis-
position assez grave qui la retint quelque temps dans ses
appartements lit ajourner ce projet , et les événements qui
suivirent détournèrent bientôt l'attention de cet incident 2 .
L'on commençait en effet à pressentir que la guerre
d'Allemagne allait blentôi changer de théâtre et se
localiser dans les Pays-Bas. La bataille de Nordlingen
avait transformé les conditions de la lutte : la ligue
i Le cardinal-infant a Philippe IV. 18 mars 1625. — Correspondance,
t. III , f. 271. " El prince Thomas es ya grand amigo île la princesa de
Falsburg y incontidente de la reina-madre. "
2 Négociations de Rome, t. 33, f. 216, aux archives du royaume.
H
■
— 506 —
catholique, presque toujours vaincue depuis que la Suède
avait mis dans la balance son épée à côté de celle des
princes protestants , avait vu par cette victoire renaître
son ancienne prééminence , à un degré d'autant plus
élevé que le désarroi de ses adversaires était plus com-
plet. Il devenait évident que si les Suédois se décidaient
à quitter la partie, leurs alliés, éparpillés par groupes,
isolés dans toute l'Allemagne et ruinés par cette longue
guerre , ne pourraient plus continuer la lutte , et que
tout l'effort de la maison d'Autriche allait tomber sur
la France qui , jusqu'au dernier moment , les avait
soutenus de ses subsides.
Cette éventualité s'était présentée avec une clarté
incomparable aux jeux du cardinal de Richelieu. Il
comprit tout de suite que la ligue protestante allait se
débander s'il ne la soutenait d'une manière plus efficace ;
que les villes impériales allaient s'en séparer et la Saxe
se rallier à l'empereur ; que la France s'était trop
compromise pour que son inaction ne fût pas consi-
dérée comme un aveu de faiblesse et d'impuissance et
qu'en ne se déclarant pas aussitôt pour les vaincus de
Nordlingen , elle allait se trouver bientôt sans alliés ,
seule à supporter l'effort du vainqueur. Aussi résolut-il
d'éviter cette faute et , sans perte de temps , dès le
I e1 ' novembre 1634, signa-t-il avec les envoyés de Suède
et des princes et Etats confédérés de l'Allemagne protes-
tante, un nouveau traité par lequel la France promettait
cle se déclarer ouvertement contre la maison d'Autriche
aussitôt que les événements lui fourniraient une occasion
de rupture *.
1 Mémoires de Richelieu , t. 9 , p. 178.
507 —
Les occasions no devaient pas manquer. Telle lui
d'abord la prise de Philisbourg, remise, jadis par l'électeur
de Trêves entre les mains des Français et que le comte
Galas enleva pendant la nuit du 23 au 24 janvier 1035
en profitant de la congélation de l'eau des fossés de la
place et de la faiblesse de la garnison franco-allemande
qui la défendait ; telle fut encore la surprise de Spire
ou Jean de Weert entra au commencement de février el
(pie le maréchal de Brézé ne parvint à reprendre que
le 21 mars suivant. Mais le coup de main le plus hardi
et le plus important , par la nature du gage qu'il mit au
pouvoir des Espagnols et parce qu'il devint le prétexte
de la guerre, fut la prise de Trêves.
L'archevêque, prince ecclésiastique de l'électorat dont
cette ville était la capitale, s'était , comme nous l'avons
dit, mis sous la protection de la France en dépit de sa
qualité do prince de l'empire et des sympathies de son
peuple et de son chapitre pour l'Espagne. Le maréchal
d'Estrées , après un siège de quelques jours, s'était
emparé' do Trêves on 1632, pendant la triste campagne
de Gaston d'Orléans et au moment de la chute de
Maestrich.1 , et depuis lors la France y entretenait une
assez, forte garnison. M 1 ' de BllSSy-Lametz en (''lait le
gouverneur.
Non content d'avoir fait de son électoral une province
presque française , l'archevêque voulut encore recon-
naître la protection dont Richelieu l'avait couvert eu
lui offrant la coadjuterie de son archevêché. Autant
valait renoncer a son rang de prince de l'empire pour
reconnaître la souveraineté de la France ; et comme son
électoral s'étendait tout le long de la Moselle jusqu'au
Rhin , que Coblentz et la citadelle d'Ehrenbrestein lui
— 508 —
^■9
M
»
fë*
L2*
appartenaient , c'étaient , dans un temps peu éloigne ,
les limites du Rhin qui devenaient les frontières orien-
tales de la France , «ar la Lorraine était conquise et
l'Alsace réclamait une protection qu'on était trop inté-
ressé à lui accorder pour qu'elle lui fit longtemps défaut.
Mais la maison d'Autriche ne l'entendait pas ainsi ,
et l'ambassadeur d'Espagne prés du S'-Siége s'était si
formellement opposé à ce que Richelieu tut agréé en
qualité de coadjuteur de l'archevêque de Trêves , que le
pape n'avait osé passer outre. La ruine de l'électeur
avait alors été décidée dans les conseils de l'empire ,
et les expéditions de Philisbourg et de Spire en avaient
été les préliminaires.
Pendant que le maréchal de Brézé était occupé à
assiéger cette dernière ville , le comte d'Emden , gou-
verneur du Luxembourg, après avoir été prendre à
Bruxelles les ordres du cardinal-infant , réunit le
18 mars toute la cavalerie disséminée dans son gou-
vernement , sous le prétexte hautement avoué de s'op-
poser à une incursion des Suédois qui semblaient, du
Palatinat, vouloir opérer sur la Moselle. Le 22 mars
il rassembla de même toutes les troupes d'infanterie ;
le rendez-vous fut pris à Eehternach, et, le 25 au soir,'
ia petite armée passa la Sure sur le pont de Wasserbilich'
Pendant la journée, des partis de cavalerie, disséminés
sur toutes les routes aboutissant à Trêves, avaient arrêté
les voyageurs se rendant en cette ville et qui auraient
pu y donner l'alarme en faisant connaître la présence
de troupes espagnoles dans les environs. Quand la nui(
fut venue , 800 hommes d'infanterie , cachés dans cinq a
six grandes barques préparées à cet effet et paraissant
chargées de foin . descendirent lentement la Moselle
— 509 —
sous la conduite de mariniers luxembourgeois. A trois
heures du matin cette petite flottille arrivait sous le
vieux pont de Trêves et bientôt après en face d'une
porte nommée Kranen , où abordaient habituellement
les bateaux. Pendant que les mariniers expliquaient à
la sentinelle leur arrivée à cette heure inaccoutumée
par la nécessité de soustraire aux vues de l'ennemi
leur chargement destiné au ravitaillement de la ville ,
quelques soldats , à la faveur de l'obscurité , faisaient
jouer un pétard qui leur ouvrait la porte. L'explosion
réveilla la garde qui courut en armes, et l'alarme
fut aussitôt donnée. Mais les troupes du comte d'Emden
étaient les plus nombreuses : arrêtées quelques instants
par la herse qui avait été baissée el par une barricade
intérieure assez difficile à emporter, elles furent bientôt
secourues par la cavalerie entrée par la porte du Pont
que quelques vieux soldats , en se glissant le long des
remparts, étaient allés détruire à coups de hache. Pris
entre deux feux, les Français de la garnison , surpris
el ignorant le nombre de leurs ennemis, lâchèrent pied ,
ei le combat jusqu'à huit heures du matin dégénéra en
un véritable massacre. Des 1500 hommes qui défendaient
la place, 600 environ furent faits prisonniers ; les autres
perdirent la vie , à l'exception d'un petit nombre qui
parvint à s'échapper en se laissant glisser au moyen
de cordes dans les fossés en dehors des remparts. Le
fils de Bussy-Lametz qui , en l'absence de son père
parti pour Coblentz , commandait les troupes , et les
principaux officiers de la garnison lurent au nombre
des prisonniers. Mais la capture la plus importante
fut celle du prince-électeur, arrêté dans son palais, el
qui fut aussitôt envoyé sous bonne escorte à Bruxelles,
1
1
1
B
— 510 —
en même temps qu'une vingtaine de drapeaux et de
fanions des régiments français.
Après le combat on donna quelques heures au pillage :
le palais épiscopal, les maisons occupées par les Fran-
çais, soldats et marchands, qui habitaient Trêves, celles
des Juifs et des ministres de l'électeur furent livrées
aux vainqueurs qui s'emparèrent de tout ce qu'eux et
leurs chevaux purent porter.
Les Trévirois en général manifestèrent hautement
leur joie de ce qu'ils appelaient leur délivrance , et ils
célébrèrent doublement ce jour qui , selon l'usage du
pays , était le premier de l'année comptée à partir de
la fête de l'Incarnation L
Il serait puéril de supposer qu'en allant attaquer ainsi
chez lui un prince placé sous le protectorat de la France
et dont les villes fortes avaient reçu des garnisons et
des gouverneurs français , la maison d'Autriche n'avait
pas conscience de la gravité d'une telle provocation et
pouvait supposer que Louis XIII laisserait écraser ses
alliés sans protester autrement que par des plaintes et
des objurgations. On n'ignorait nullement à Vienne ,
non plus qu'à Madrid et à Bruxelles , que le 8 février
le roi de France avait signé avec les Provinces-Unies
un traité offensif et défensif dont les conditions n'étaient
peut-être pas encore bien connues , mais dont le but
n'était pas douteux. La guerre était imminente , tout
taisait supposer qu'elle éclaterait dans les Pays-Bas ,
1 Relation de ta surprise de la ville de Trêves , 'par la direction de
Monsieur le comte d'Emden . gouverneur du duché et pays de Luxem-
bourg. Arrivé le 26 de mars 1635 , sur les trois heures du matin. Escrite
de Luxembourg le dernier dudict mois. — A Douay, de l'imprimerie de
la yefve Marc Wyon, à l'enseigne du Phœnix. — 1635.
k*ï».
— 511 —
et la maison d'Autriche , informée que Richelieu avait
voulu entraîner l'archevêque de Cologne 1 et le duc de
Neubourg 2 dans son alliance , comprenant que son
dessein était d'intercepter toute communication entre
l'Allemagne et la Belgique en fermant partout les pas-
sages du Rhin , voulait , en occupant l'éle'ctorat de
Trêves , s'assurer la possibilité de toujours diriger sur
les Flandres les secours rendus nécessaires par les
événements, sans avoir à subir des détours et des pertes
do temps si fatals à la guerre. De là ces expéditions
exécutées, contrairement aux habitudes de l'époque, en
plein hiver, avec autant de hardiesse que d'habileté ;
elles assurèrent en définitive le succès de la campagne
qui allait s'ouvrir.
Si le traité entre la France et la Hollande était conclu,
les deux contractants ne s'étaient toutefois pas encore
mis d'accord sur le plan de campagne à adopter. La
Belgique, sans frontières naturelles, était à cette époque
détendue par une ceinture de places fortes , la plupart
d'une médiocre importance il est vrai, niais que les
armées n'avaient pas encore appris à mépriser et dont
le siège, le [dus ordinairement, absorbail une grande
partie du temps destiné' aux opérations militaires d'une
campagne. Du côté de la Franco cette ceinture «Hait
intacte et s'étendait sur plusieurs rangs de profondeur
de Dunkerque a Luxembourg; entre cette dernière
place ei celles situées sur les liords delà Meuse, elle
1 Mémoires de Richelieu . t. IX , p. 218.
- 5 février 1635. — Relation de la négociation du cardinal-infant
avec le duc de Neubourg, Correspondance du cardinal-infant <■( de
Philippe IV. t. III . t. 92.
— 512 —
présentait cependant une trouée assez importante , dont
la neutralité de certaines enclaves , appartenant à la
principauté de Liège, n'assurait que très-incomplétement
la fermeture. Au nord , les succès constants des der-
nières campagnes du prince d'Orange avaient rompu
en plus d'un endroit la barrière de forteresses élevée
par l'Espagne contre ceux qu'elle continuait à nommer
les rebelles , et la chute de Bois-le-Duc , de Venloo ,
de Ruremonde et de Maastricht y avaient fait une brèche
ouverte à l'invasion. La frontière orientale qui touchait
au Pays de Liège était à peu près sans défense , et
deux armées , l'une venant do la France par le Luxem-
bourg, l'autre du Nord par la brèche que nous indiquons,
pouvaient faire leur jonction aux environs de Namur
sans presque rencontrer d'obstacles matériels ; de là
elles pouvaient réunies pénétrer au cœur du pays et
apparaître bientôt sous les murs de la capitale si Tirle-
mont et Louvain ne parvenaient pas à les arrêter dans
leur marche , ou bien se ruer sur les forces qui leur
seraient opposées et les obliger à accepter la bataille dans
des conditions presque certaines d'infériorité numérique.
Un autre mode de jonction des deux armées était
encore de les diriger le long du littoral , l'une partant
de Calais , l'autre de l'Ecluse , pour se rencontrer dans
les environs de Dixmude. C'était la voie la plus courte ,
mais elle était semée d'obstacles : de grandes et popu-
leuses cités; Lille, Tournai, Ypres, Bruges se trouvaient
sur le passage ou sur les flancs des armées alliées et ,
grâce aux nombreux cours d'eau et aux canaux qui cou-
vraient le pays comme d'un réseau, l'armée espagnole
pouvait leur tenir tête longtemps sans être obligée
d'accepter la bataille.
— 513 —
Richelieu qui , depuis le siège de la Rochelle , aimait
à se persuader qu'il avait en lui le génie de la guerre ,
avait élaboré ces deux plans stratégiques et envoyé le
baron de Charnacé à La Haye pour les discuter avec
le prince d'Orange. L'ambassadeur avait mission d'in-
sister particulièrement sur le premier qui paraissait le
plus sûr ; en cas d'adoption , pour le mettre à exécution,
l'armée royale devait se trouver réunie vers le 15 avril
sur les frontières delà Champagne L
Avant de déclarer la guerre , le cardinal-duc voulut
toutefoisau cardinal de Riche-
lieu. On jugea même bientôt la capitale des Pays-Bas
trop peu sûre pour Marie de Médicis, et le 1 er juin elle
alla reprendre à l'abbaye S'-Michel à Anvers l'appar-
tement que, plusieurs fois déjà, elle avait occupé.
Il ne semble pas que la duchesse d'Orléans l'y ait
suivie. Le péril était cependant le même pour elle, car
dans les instructions remises par le roi de France aux
deux maréchaux on lisait : « Si par hazard il arrivait
» que , dans la prise de quelque place , la reine-mère
» du roi et la princesse Marguerite de Lorraine tom-
» bassent entre les mains de Sa Majesté et des sieurs
» des Etats-Généraux, le roi désire que l'on rende à
» la reine sa mère tous les honneurs et bons traitemens
» dus à sa qualité, et que, pour la princesse Marguerite,
y, elle soit gardée en telle sorte que l'on puisse répondre
» de sa personne , lui rendant néanmoins toutes les
* civilités requises à une princesse de sa naissance.
» En tel cas , lesdits sieurs maréchaux feront soigneu-
» sèment garder ceux qui auront été pris auprès de
» la reine , sçauront ses volontés pour les faire savoir
» au roi, et cependant auront l'œil qu'elle ne puisse
» recevoir ni exécuter aucune résolution qui ne soit
» contraire au service de Sa Majesté l . »
Cette conjecture ne devait pas se réaliser et, dans
1 Du Bouchkt , Preuves de l'histoire de Coligny, p. 74 ; cité par la
présidente d'Arconville dans son histoire de Marie de Médicis.
523
tout le cours de la campagne , ni la reine , ni Madame ,
ni les siens ne se trouvèrent en péril. Nous en exceptons
toutefois le père Chanteloube. Un Français , du nom
de La Bernardière , le maître de ce petit René que nous
avons vu condamné par la justice du cardinal, désireux
de rentrer en France sans avoir à craindre les poursuites
que les correspondances saisies sur son valet pouvaient
légitimer , avait imaginé d'enlever le prêtre oratorien
et de le livrer à Richelieu , qui ne pouvait que payer
très-cher un semblable service. Ce projet fut éventé et
La Bernardière arrêté ; mais sa captivité fut de peu
de durée : au bout de quelques jours il fut mis en liberté
par ordre du cardinal-infant, fort peu édifié, scmble-t-il,
à cette époque sur le compte de Chanteloube , et qui
ne parût pas considérer comme bien criminels les com-
plots dont il pouvait être la victime l .
1 Le cardinal -infant au conseil d'État. — De Goch, le 1(5'- d'aoust 1635.
Très-chiers et bons amis. Nous youfl faisons ceste pour vous dire et
encharger que, si le S r de la Bernardière ne se trouve chargé d'autres
excès que d'avoir comploté l'enlèvement du père Chanteloupe, vous lui
fassiez ouvrir les prisons pour s'en retourner en France. A tout etc.
— (Audience 675.)
1
CHAPITRE XXIII
Position difficile de l'armée française après la bataille d'Avilis. — Jonction des armées alliées près
de Maestricht. — Armée du cardinal-infant. — De Tirlemont il se relire derrière Louvaiu. —
Invasion de la Belgique. - Sac de Tirlemont. - Siège de Louvain. - Belle défense des
habitants. — Piccolomini rejoint avec ses troupes l'armée du cardinal-infant. — Retraite des
alliés. — ils sont poursuivis jusqu'à Rurcmonde. — Prise du fort de Sclienk. — Activité du
prince d'Orange. — Dévastations sur les frontières de Picardie. — Marie de Médicis à Anvers.
— Elle veut jouer le rôle de médiatrice entre les belligérants. — Elle envoie l'abbé Fabroni a
Rome. - Ses lettres au pape. - Elle écrit à Louis XIII par l'intermédiaire de l'internonce
Julio Mazarini. - Duplicité de celui-ci. — Réponse du roi. — Clausel et le duc de Rohan. —
Colère de la reine. — Tentatnes de médiation d'Urbain VIII. — Négociations secrètes entre
le cardinal-iufant et le prince d'Orange. — Elles échouent.
L'armée française , par suite du retard inconcevable
de l'armée des Provinces-Unies à la rejoindre , s'était
trouvée dans une position assez difficile au lendemain
de la facile victoire d'Avins. Assurer la subsistance des
troupes était à cette époque , bien plus encore que de
nos jours , le problème le plus ardu de l'administration
militaire. Le Luxembourg-, pauvre et aride, n'avait
offert que peu de ressources à l'armée d'invasion , et
les approvisionnements qu'elle avait amenés avec elle
étaient épuisés L Si le prince d'Orange s'était trouvé
au rendez-vous convenu , il eût été facile de traverser
la Meuse et de pénétrer dans les riches plaines de la
Hesbaye où n'auraient manqué ni les vivres ni les
fourrages ; mais l'armée française , dépourvue d'ailleurs
1 « Nous n'avions rien de quoi manger
Mémoires, t. 8 , p. 317.
» dit Richelieu dans ses
— 525 -
de l'équipage de pont qui lui eût été indispensable,
n'était pas assez nombreuse pour se hasarder à effectuer
le passage du fleuve , en présence de l'armée du car-
dinal-infant évaluée à 12,000 fantassins et 7000 che-
vaux. Les magistrats de Liège qui, assurés de la
protection du prince Thomas , avaient voulu d'abord
protester contre la violation du territoire de leur pays ,
après la victoire d'Avins s'offrirent à fournir les deux
maréchaux des vivres dont ils pouvaient avoir besoin l ;
grâce à ce concours , plus forcé que volontaire , ceux-ci
purent arriver sans trop de misères aux environs de
Maestricht avec leurs troupes , fortes ce moment de
23,000 fantassins et 4200 chevaux 2.
En apprenant le résultat de la bataille d'Avins , le
prince Frédéric-Henri de Nassau avait quitté Nimègue,
où il se trouvait avec son armée. Le 30 mai il opéra sa
jonction à Meersen avec 17,000 fantassins et 5000 che-
vaux 3 , et prit le commandement en chef des deux
armées coalisées. Il était à supposer qu'il prendrait ses
mesures pour faire vivre ses troupes sans distinction
de drapeaux ; en effet , avant de se mettre en route .
il leur fit distribuer à toutes également du pain confec-
tionné avec les farines qu'il avait fait réunir en quantités
considérables à Maestricht. Le 1 er juin les deux armées
traversèrent la Meuse sur un pont construit un peu
en amont de cette ville , pendant que l'artillerie et les
1 On lit dans le Registre aux recès de la magistrature (1G34- 1636)
que le 24 mai les trois États du pays de Liège envoient aux maréchaux
de Chastillon et de Brézé 18 poinsons de vin do baulrae (f. 125 v").
(Bibl. de l'université de Liège.)
2 Mémoires de Richelieu, t. 8, p. 321.
3 Mémoires de Fréderic-IIenri iie Nassau, p. 1*5 à 197, éd. de 1733.
m
526 —
m
bagages suivaient la route qui passait dans ses murs ,
et elles se mirent en marche vers Tirlemont où l'on
disait le cardinal-infant prêt à leur disputer le passage.
En effet , don Fernando , que venaient de rejoindre
quelques troupes allemandes sous le commandement
d'Augustin Spinola, avait choisi cette ville pour quartier
général. Au commencement de juin , indépendamment
de la petite armée que le prince Thomas reformait à
Namur , des onze compagnies d'ordonnance qui avaient
été convoquées * et des milices communales et provin-
ciales qui , sous le nom à'élus , devaient se monter à
22,250 hommes 2 , il avait autour de lui 16,000 hommes
et 6000 chevaux. C'était peu , et il eût été souveraine-
■
1 Ces compagnies étaient celles des comtes d'Hochstraet, qui se levait
à Arras , de Bucquoy à Cambrai , Van den Bergh à Valenciennes ,
de Solre à Soignies , de Boussu à Alost . d'Issenghien à Gand , de
Grimberg à Termonde , de S'-Aldegonde à Nivelles , de M r de Varem-
bon à Malines , du prince de Robecq à Marville et du prince de Ligne
à Cassel. (Audience 674.)
Le plat pays de Brabant devait fournir 2000 élus.
Le quartier de Louvain et Tirlemont 650
Anvers
1000
Le pays de Waes
7000
» de Termonde
2000
La ville de Gand
1200 .
» de Bruges
700 .
•> de Courtrai
200 .
» de Bruxelles
800 .
La province de Hainaut
1200 .
La ville de Mous
500 •
» de Valenciennes
500 .
d'Ath
300 »
La province dArtois
1200 »
La ville d'Arras
500 ..
La châtellenie de Lille
1000 »
La ville de Lille
1000 -.
» de Tournai
500 »
(M.)
— 527 —
ment imprudent de les exposer en pleine campagne à
une armée plus forte du double, alors surtout qu'il avait
tout lieu d'espérer un secours prochain assez considérable
de troupes allemandes. A la première nouvelle de la
marche en avant des armées alliées , il se retira derrière
Louvain , ne laissant dans Tirlemont qu'une faible gar-
nison sous le commandement de Martin de Los Arcos ,
et ordonna itérativement de faire transporter dans les
places fortes tous les grains et tous les vivres qui
pouvaient se trouver dans les campagnes , pour faire
autant cpie possible le vide devant les ennemis l .
Bien que tardives , ces mesures eurent le temps de
s'exécuter grâce à la lenteur extrême des alliés , qui
mirent 6 jours à parcourir les 10 lieues environ qui
séparent Maestricht de Tirlemont. En arrivant devant
cette ville , ils se préparèrent à l'assiéger afin de s'em-
parer des provisions de blés qui y étaient renfermées.
Pourvue d'une faible garnison , la place , dont les mu-
railles étaient à demi-ruinées, n'avait qu'un armement des
plus incomplets ; le gouverneur ayant toutefois refusé
de capituler , le prince d'Orange s'en approcha le au
matin avec 8000 hommes de pied , moitié Français ,
1 Le cardinal-infant au conseil d'État. 24 mai 1635. — « ...Comme
nous scavons que les armées françaises ne peuvent longtemps subsister
en campagne avec incommodité et particulièrement de vivres , nous
vous ordonnons très-sérieusement par toutes voyes aceoustumées et
aultres que vous trouverez plus à propos d'ordonner et procurer promp-
tement que tous les grains et vivres estant au plat pays , en quelque
lieu que ce soit , se transportent sans aucun délai dans les villes les
plus proches et que vous avisiez au surplus aux moyens d'empêcher
la subsistance des troupes ennemies dedans le pays... (Audience 674.)
Il y a une autre lettre, datée de Tirlemont 5 juin, renouvelant ces
ordres. (Conseil d'État, carton 446.)
Mi
— 528 —
moitié Hollandais , et quelques canons. Après quelques
salves d'artillerie il lança ses troupes à l'assaut : elles
escaladèrent d'abord une ancienne muraille d'enceinte
abandonnée par les défenseurs , et coururent se loger
dans quelques maisons et abbayes situées devant les
portes de la ville et que les assiégés , un instant, firent
mine de défendre. Il n'y eut pas d'autre résistance , et
Martin de Los Arcos ayant demandé à entrer en com-
position , fut mis en rapport avec le prince d'Orange.
Mais pendant les négociations , des soldats , profitant du
manque de surveillance de la garnison, passèrent un fossé,
escaladèrent le rempart et allèrent rompre les portes
de la ville : aussitôt les 8000 hommes s'y précipitèrent
et se mirent à piller. Vers le soir, les officiers parvinrent
à faire rentrer leurs troupes clans leurs quartiers :
jusqu'alors les églises et les monastères avaient été
épargnés ; mais le lendemain, les régiments qui n'avaient
pas pris part au pillage voulurent avoir leur tour , et
le sac recommença avec une brutalité inouïe et une
barbarie effroyable. En peu d'heures Tirlemont fut
pillé de fond en comble , saccagé , détruit ; les églises
et les couvents dévastés et brûlés , les religieuses livrées
à la brutalité du soldat , les vases sacrés souillés et
profanés , et on remarqua que les Français catholiques
se firent honneur de ne pas y mettre plus de ména-
gements que leurs alliés hérétiques. La rage de destruction
fut si folle et si aveugle que les approvisionnements
considérables, but principal de l'attaque , furent entière-
ment détruits sans profit pour personne : l'indiscipline
du soldat , si fatale à Tirlemont , le devenait également
à l'armée alliée et allait lui coûter cher, car la disette
commençait encore une fois à se faire sentir.
- 529 —
Mais le sac de Tirlemont eut un autre résultat encore :
bien loin de terrifier le pays, il y alluma un désir immo-
déré de vengeance ; les profanations accomplies dans les
églises excitèrent le fanatisme, et de nationale qu'elle était
la guerre devint religieuse. Ce n'était plus seulement
contre des Français et des Hollandais qu'on se préparait
à combattre , mais contre des hérétiques , et l'appui que
le cardinal de Richelieu prétait à la ligue protestante
et à la Hollande calviniste , le choix qu'il avait fait de
trois généraux huguenots , les maréchaux de Châtillon
et de la Force et le duc de Rohan , pour les mettre à
la tête des armées françaises , était représenté comme
une marque évidente de son dessein de détruire le
catholicisme. Aussi « La déclaration du roy sur Tou-
» verture de la guerre contre le roy d'Espagne , x »
datée du 6 juin , eût-elle beau promettre protection au
peuple des Pays-Bas et conservation des « franchises ,
» authoritez , droits , libertez et prérogatives dont tous
7, les prélats et ecclésiastiques, soit corps, communautez
r, ou particuliers , jouissent ; » eût-elle beau assurer
qu'il avait été arrêté et convenu avec les États-Généraux
des Provinces-Unies que si les habitants , lors de
l'entrée des armées alliées dans leur pays , « en faisaient
r, retirer les Espagnols et leurs adhérens, » — les Pays-
Bas demeureraient joints et unis , — « en un corps
» d'Estat libre avec tous droits de souveraineté , sans
» qu'il y puisse estre fait aucun changement pour ce
» qui est de la religion catholique , apostolique et ro-
i Vérifiée en Parlement le 18 juin 1035. — A La Haye , par la vefve
et les héritiers de Hillebrant Jacobzzz. de Wouw, imprimeur ordinaire
des haults et puissants seigneurs les Bstats -Généraux des Provinces-
Unies du Pais Bas. 1635. — Suivant la copie imprimée à Paris.
34
■
— 530
m
m
■k
■
» maine ; » personne ne se laissa leurrer par ces pro-
messes intéressées qui jamais n'auraient été tenues ,
car le traité conclu avec la Hollande spécifiait le partage
des Pays-Bas au profit des deux contractants.
Le cardinal-infant avait établi ses troupes le long de
la Dyle pour en défendre tous les points où pouvait
s'effectuer le passage à gué. N'ayant pu toutefois réussir
à empêcher les ennemis de traverser cette rivière , il
se retira de nouveau derrière le canal de Willebroeck ,
entre Bruxelles etVilvorde, après avoirj été 3000 hommes,
sous le commandement du comte de Grobendonck , dans
la ville de Louvain, et 1500 sous le marquis de Lede
dans Malines (20juin). Les alliés, après avoir poussé une
pointe jusqu'à deux lieues de Bruxelles et être restés
trois jours en présence de l'armée du cardinal-infant ,
se décidèrent à rétrograder vers Louvain et le 24 s'éta-
blirent sous les murs de cette ville décidés à en faire
le siège. Le maréchal de Châtillon prit pour quartier-
général le monastère de Ter Bank , le prince d'Orange
et le maréchal de Brézé le couvent de Bethléem L
^ C'était malgré l'opposition du prince d'Orange que le
siège de Louvain avait été résolu. Frédéric-Henri voulait
que tous les efforts des deux armées fussent dirigés sur
les forces du cardinal-infant , persuadé que le pays ne
ferait pas longue résistance après la défaite du prince ;
mais bas généraux français , sous prétexte que les mala-
dies décimaient les rangs de leurs soldats et qu'ils
avaient trop à souffrir du défaut de vivres, se refusèrent
1 Relation concernant ce qu'il s'est passé tant en l'armée de nostre
sérénissime prince- cardinal qu'en celle des ennemis auprès de Louvain.
M.D.CXXXV. — Petit in 4° de 8 feuillets sans pagination.
— 531 —
à poursuivre les opérations militaires avant de s'être
emparé d'une place qui leur offrirait par elle-même des
ressources considérables et leur permettrait de l'aire
venir facilement de Liège et de Maestriclit tout ce cpii
leur était nécessaire pour se ravitailler. Le prince leur
proposa en vain de partager avec eux les vivres dont
il disposait, il dut céder devant leur refus persistant.
Ce n'était pas la première fois que la division éclatait
entre les généraux alliés : il existait trop de motifs de
mécontentement entre eux pour qu'il en fût autrement.
La cause première du retard de l'armée des Provinces-
Unies à se réunir avec l'armée française était moins
« les diverses difficultés qui se rencontrent souvent au
» gouvernement des républiques l , » que le manque de
confiance des Hollandais aux promesses du cardinal 2 ;
il n'avait fallu rien moins que la victoire des Avins poul-
ies décider à se mettre en mouvement. Aussitôt leur
jonction opérée, de vives discussions s'étaient élevées
entre Châtillon et le prince d'Orange au sujet du com-
mandement en chef des deux armées , le maréchal pré-
tendant conserver son indépendance , et il n'avait fallu
rien moins que l'influence toute puissante du baron de
Charnacé, qui représentait au quartier-général de l'armée
française la pensée du cardinal de Richelieu , pour
décider Châtillon à se soumettre à l'article du traité
d'alliance accordant au prince le titre de généralissime 3 .
Fiers de leur premier succès dans le Luxembourg , les
1 Mémoires de Fréderic-Hknri , p. 1S4.
2 De La Haye, le 15 de mai 1635. « ...Lo que li.i retardado la partida
del principe de Oranje ha sido la desconfiança de Francia y que loa
Hollandes no han querido proveer deniro... >• (Audience 674.)
3 Mémoires de Richelieu , t. 8 , p. 321.
532
I
tx.
Français supportaient impatiemment à côté d'eux ces
alliés avec lesquels il leur faudrait partager la gloire
de la campagne ; ils ne voulaient rien leur devoir , pas
même les vivres qu'on leur offrait d'une façon si bien-
veillante. Orgueil bien mal placé et qui allait devenir
la cause de leurs revers.
Louvain , quoique mal préparé pour un siège , avait
vu sans témoigner aucune crainte les ennemis s'établir
devant ses murs. Les bourgeois de la vieille cité bra-
bançonne étaient venus se ranger en armes sur les
remparts , auprès des soldats laissés pour leur défense ;
les étudiants de l'université, ayant quelques-uns de leurs
professeurs à leur tête , avaient pris résolument le mous-
quet , et les moines , auxquels leur caractère sacré inter-
disait de verser le sang , avaient saisi la pioche et
travaillaient aux fortifications avec tout ce qui restait
de valide dans la population. Dès que les assiégeants
s'étaient montrés , l'artillerie les avait reçus à coups de
canon pour les obliger à passer par les lentes opérations
d'un siège, et la nuit des sorties multipliées étaient
faites pour inquiéter les travaux d'approche , que les
Hollandais poursuivaient avec leur habileté ordinaire vers
l'une clés tours des anciens remparts nommée Kostver-
loren. Il est probable néanmoins que le courage et le
patriotisme des habitants n'auraient pas suffi à empêcher
leurs vieilles murailles « à l'antique r, d'être renversées
et leur ville emportée, si la disette et la maladie n'avaient
conspiré pour eux. Le 3 juillet, le maréchal de Châtillon
vint trouver le prince d'Orange pour l'informer que ses
troupes , décimées par la faim , se refusaient à faire un
plus long séjour dans ces parages , et le lendemain
matin cette armée , si brillante un mois auparavant ,
533
décampait à la hâte vers Aerschot , place qu'elle avait
occupée en arrivant , et s'y arrêtait trois jours.
C'est là que lui parvint la nouvelle de la jonction
de l'armée du cardinal-infant avec un corps de troupes
composé de 15,000 hommes , cuirassiers , dragons ,
Croates et fantassins, venus d'Allemagne sous les ordres
de Piccolomini. Ce général avait passé le Rhin le 13 juin l
à Philisburg , s'était emparé de Germersheim et , sans
être arrêté sur son passage, avait marché droit sur
Namur.
Aussitôt son arrivée , le cardinal-infant prit l'offensive
à son tour et se mit à la poursuite des alliés , qui avaient
continué leur retraite par Diest et "Weert sur Ruremonde
avec plus de rapidité qu'ils n'en avaient mise à entrer
dans les Pays-Bas ; ils n'étaient pas arrivés dans cette
dernière ville que les Croates de Piccolomini venaient
semer la terreur dans leur arrière-garde et leur faire
croire que toute l'armée espagnole se trouvait sur leurs
talons.
Heureusement pour eux la courte résistance de Diest ,
où le prince d'Orange avait laissé un millier d'hommes ,
retarda la poursuite et leur permit d'atteindre Rure-
monde, où ils restèrent trois semaines à se refaire avant
de se décider à rien entreprendre. Ils venaient de quitter
i De Louvain, du 17 juin 1033. — ...Hier au soir arriva le lieutenant-
colonel que S. A. le prince-cardinal avait despeché en Allemagne il y a
environ 15 jours. Il a apporté lettres du comte Galas qui disent que
les trouppes qu'il envoie à nostre secours commencèrent à passer le
Rhin à Wollaf, dans le Rhingau , mercredy dernier le tresième du
courant , qu'ils sont au nombre de 5000 cuirasses , 0000 Croates .
2000 dragons et 8000 hommes de pied... — Nouvelles du camp du
Ser™ prince-cardinal , touchant le secours d'Allemagne, etc. Jouxte
la copie imprimée à Louvain. (Brochure de 4 pages.)
m
%*'$
— 534
IK*
cette ville , où les vivres devenaient rares , pour se
rapprocher de Venloo et voir s'il ne serait pas opportun
de faire quelque tentative sur la ville de Gueldre ,
lorsque la nouvelle leur parvint le 28 juillet que ce
jour même , à 2 heures du matin , le lieutenant-colonel
Einholts , du régiment du comte d'Emden , à la tête de
600 hommes , par un stratagème tout pareil à celui qui
avait si bien réussi à Trêves, s'était emparé par surprise
du fort de Schenk, au confluent du Wahal et du Rhin.
La chute de cette place constituait un véritable péril
pour les Provinces-Unies : elle pouvait favoriser l'in-
vasion de la Betuwe et de la province de Frise , et
permettre aux Espagnols de menacer Utrecht et même
Amsterdam. Le prince d'Orange n'hésita pas un instant
sur les mesures à prendre pour parer à ce danger que
la présence de l'armée du cardinal-infant à Stefenswerth
semblait rendre imminent. A minuit il partit lui-même
avec 2000 hommes portés sur 300 chariots et, suivi
de vingt compagnies de cavalerie sous les ordres du
comte de Stirum , il arriva le lendemain assez à temps
pour empêcher la nouvelle garnison du fort de se loger
de l'autre côté du Rhin, où elle commençait à se fortifier,
et pour occuper Tolhuys et le vieux Wahal afin de
fermer à l'ennemi l'entrée de la Betuwe. L'armée qui
le suivait de près vint s'établir aux environs de Nimègue.
Les troupes françaises , qui ne comptaient plus que
13,000 hommes de pied et 4000 chevaux , furent can-
tonnées entre Emmeric et Reez dans le Hetter , pendant
que les hollandaises , passant le Wahal , se logeaient :
l'infanterie à Panderen, dans la Betuwe, à deux lieues du
fort de Schenk, la cavalerie entre Rhinberg et Roeroort,
le long du Rhin.
^B
— 535 —
Le cardinal-infant , après s'être saisi de Goch , place
neutre, et avoir renforcé la garnison de Schenk , pensa
sans doute avoir assez fait pour sa gloire puisque les
Pays-Bas étaient sauvés de l'invasion ; et quoique son
armée], forte de 25,000 de pied et 12,000 chevaux 1,
fut de force à prendre l'offensive , après une halte de
quelques jours entre Goch et Clèves elle alla se loger
près d'Udem , où le marquis d'Aytona qui la commandait
au nom du prince fut attaqué d'une maladie qui l'emporta
en quelques jours. Le 15 septembre elle s'établit autour
de Gennep , petite ville neutre du pays de Clèves , au
confluent de la Neer et de la Meuse , et peu de jours
après reprit la route des Pays-Bas pour rentrer dans
ses garnisons , pendant que Piccolimini avec les troupes
impériales s'établissait entre Juliers et Aix-la-Chapelle.
Les seuls faits de guerre qui marquèrent la fin de
cette campagne commencée avec tant d'éclat par les
alliés et qui avortait si misérablement, furent les courses
entreprises sur les frontières de la Picardie par le duc
de Chaulnes et le prince d'Épinoy à la tête d'une dizaine
de mille hommes. Le comte de Bucquoy avec quelques
régiments de Croates fut envoyé pour les repousser.
Les dévastations dont ces deux petites armées se ren-
dirent coupables furent horribles, et le nom de Croate
acquit, particulièrement dans ces parages, une triste
i C'est la foi-ce attribuée par Richelieu à l'armée espagnole [Mémoires,
t. 8, p. 333) ; dans l'instruction remise le 20 juillet par le cardinal- infant
au comte de Fuensaldaiia allant demander des renforts au roi de
Hongrie le prince n'accuse que 20,000 fantassins et 3000 cavaliers
(Correspondance, t. IV, f. 54). Il est évident qu'il a intérêt à déguiser
la vérité et que la cavalerie surtout devait être bien supérieure en
nombre.
— 536
m
notoriété. Ce fut par ces brigandages à main armée
que se termina cette redoutable invasion sur laquelle
le cardinal de Richelieu avait fondé tant de brillantes
espérances et qui devait arrondir la France aux dépens
des plus belles provinces des Pays-Bas. Bien combinée,
cette campagne dut ses revers à ceux qui devaient
l'exécuter : ils laissèrent s'introduire l'indiscipline dans
leur armée en lui laissant prendre des habitudes de
maraude et de pillage , rendues excusables par la misère
du soldat mourant de faim au milieu du pays le plus
peuplé et le plus fertile de l'Europe, par suite de
l'absence de mesures prises pour assurer le ravitaille-
ment. Les chefs oublièrent trop que pour vaincre il
ne suffit pas d'avoir de bonnes troupes , il faut d'abord
les faire vivre.
Bien que , par l'importance de ses fortifications et par
sa nombreuse garnison , la place d'Anvers fut à l'abri
des entreprises des armées ennemies , qui n'auraient pu
l'emporter qu'après un long siège succédant à la des-
truction de l'armée en campagne, Marie de Médicis
n'avait pas appris sans un véritable soulagement la
retraite des alliés i. Son séjour dans cette ville avait
favorisé le retour des accès de fièvre intermittente dont
elle avait tant souffert deux ans auparavant à Gand ;
mais cette fois le roi de France n'avait envoyé aucun
de ses gentilshommes s'informer de la santé de la reine :
la volonté du cardinal autant que l'état de guerre entre
• Chanteloube au secrétaire d'État Délia Faille. D'Anvers, ce 14 juillet
1635. - Monsieur, les nouvelles dont S. A. a faict donner part à S M
par M' le comte d'Isambour de l'esloignement des ennemys , comme'
elles luy ont esté fort agréables , me convient aussy à vous tesmoigner
ma joye et mon sentiment... (Conseil d'État, carton 446.)
u
— 537 —
les deux nations avaient rompu complètement les rela-
tions entre la mère et le fils. Espérant les renouer
peut-être à la faveur de la disgrâce que l'insuccès de
la campagne de Flandre vaudrait sans doute au cardinal,
la reine s'avisa à cette époque d'écrire à Louis XIII
pour se proposer comme médiatrice entre les belli-
gérants. Ayant appris que le souverain-pontife , dé-
sireux de ramener la paix entre les princes chrétiens ,
avait envoyé à cet effet à la cour de France , en qualité
de nonce , Julio Mazarini , elle imagina de se servir de
l'intermédiaire de ce diplomate pour faire parvenir
sa lettre à Louis XIII ; ne voulant pas toutefois en
disposer sans l'autorisation du S l -Père , l'abbé Fabroni
partit pour Rome chargé secrètement de la lui de-
mander , mais avec la mission ostensible de provoquer
la béatification de la vénérable mère Anne de S'-Bar-
thélemi, religieuse carmélite, à l'intercession de laquelle
la reine attribuait le rétablissement de sa santé. Dans sa
lettre à Urbain VIII , telle qu'on la publia par la suite ,
Marie ne se livre â aucune de ses récriminations habi-
tuelles contre le cardinal de Richelieu et , tout en con-
damnant sa politique , elle ne prononce même pas son
nom : il semble que son âme apaisée n'ait plus aucun
souvenir du passé et que le désir de rendre la paix à la
chrétienté soit le seul mobile auquel elle obéisse. Mais
une autre lettre qui nous est parvenue, datée du 23 juillet
(la première l'est du 15) , nous semble exprimer bien
mieux que celle qu'on nous donne comme officielle ses
véritables sentiments : « Le principal dessein que
v le cardinal de Richelieu a eu dans la révolte, qu'il
» tenait infaillible, des Païs-Bas, a esté de nous perdre,
- y disait-elle ; ce qui fust arrivé si Dieu ne nous eust
I
538 —
» préservé de ce péril en favorisant les armes du roy
» d'Espagne , nostre beau-fils , sous le commandement
» de nostre neveu l'infant-cardinal qui , s'estant porté
« avec tout le courage et la résolution que l'on se
r, pouvoit promettre d'un prince si généreux, a forcé
» ceste armée victorieuse de cinquante mil hommes à
» se retirer des portes de Bruxelles , et dans sa retraite
y, ayant assiégé Louvain , l'a aussi contraincte de lever
» le siège , tellement qu'elle est maintenant réduite cà
■n un si petit nombre qu'il est impossible qu'elle puisse
» sortir seurement de ce pays que par mer. Ce succès
» si éloigné des attentes du cardinal de Richelieu , nous
r donne lieu de respirer. Et nous pouvons asseurer à
» Vostre Sainteté que nonobstant toutes ces persécutions
» que nous avons souffertes jusques à cette heure, nous
» n'avons point diminué l'affection que nous avons pour
» le roy, nostre très-honoré S 1 ' et fils. Car la connois-
» sauce que nous avons du fond de son âme nous fait
v croyre que , si l'on ne luy déguisoit point Testât des
« affaires , il eust plustost consenti à sa mort qu'à une
» guerre si injuste et qui est au détriment de la
r, religion 1. »
La cour de Rome se montra peu empressée de ré-
pondre au désir de la reine-mère ; l'arrivée de l'abbé
Fabroni et le titre de ministre-résident qu'il avait pris
et que le pape avait en quelque sorte reconnu en le
recevant officiellement au Vatican , avait indisposé le
comte de Noailles , ambassadeur de France , ainsi que
1 Marie de Médieis au pape Urbain VIII. Escrit à Anvers, le 23 e juil-
let 1635. — De la collection de M. Hagemans , publiée dans les Annales
de l'Académie d'archéologie de Belgique, année 1857, p. 360.
— 539 —
le cardinal de Lyon , frère de Richelieu , arrivé à Rome
depuis le mois de mars précédent à l'effet de poursuivre
la nullité du mariage du duc d'Orléans. Autoriser Maza-
rini à favoriser une correspondance cpie l'on savait
désagréable au tout-puissant ministre français, c'était
risquer d'augmenter son mécontentement. Aussi Marie
de Médicis , après avoir attendu deux mois une réponse
qui n'arrivait pas , résolut-elle de s'en passer , et le
15 septembre , par un palefrenier de ses écuries , elle
transmit directement à l'internonce la lettre qu'elle le
chargeait de remettre au roi. Quinze jours plus tard ,
n'en recevant pas de nouvelles et craignant que son
envoyé n'eût été arrêté , elle lui en adressa un duplicata
qui lui parvint par la voie de Londivs.
La lettre de la reine aurait dû , avec plus de raison ,
porter le titre de remontrance. « La guerre , écri-
r, vait-elle à son fils l , n'est juste que lorsqu'elle est
r, nécessaire : sa justice et sa nécessité ne sont fondées
r> que sur la conservation et la défense , qui ne sont
» légitimes par cette voye qu'au cas que les autres ne
» soient pas suffisantes. C'est un mal qui n'est toléré
- que pour en éviter un plus grand. Et quel mal estes-
* vous contraint d'éviter ou quel profit pouvez-vous
s espérer esgal à la perte de ce que vous exposez !
» Jusques icy vous estes l'arbitre de la paix et de la
- guerre : dès lors que vous aurez quitté la qualité
« de juge pour celle de partie , aucune des deux ne
« dépendra plus de vous. Les forces, la conduite et les
r, intérests de vos ennemis seroient balancez avec les
y, vostres : la disproportion n'estant pas extrême , les
1 Cette lettre porte la date de : Anvers, ce dernier d'aOUSt 1635.
i&fe
■
M
■
— 540 —
» succès n'en peuvent estre infaillibles ; et s'ils sont
» incertains , comment pouvez-vous estre asseuré que
« le mal qui doit choir de l'un des deux costez ne puisse
» aussi bien tomber du vostre ? Mais à quoy en serions-
» nous réduits si Dieu nous affligeait du dernier ? Et
r, quant désormais pouvez-vous vous promettre du repos
» et en donner à ce royaume qui en a tant de besoin ?
» D'autres que moy vous peuvent dire lestât auquel
» il estoit après des guerres semblables à celles que
r, nous allons voir : chacun sçait ce que les peuples en
- pâtissent ; mais ce que souffrent les roys ne se peut
» apprendre que des roys mesmes. Le feu roy Mon-
» seigneur, qui l'avait expérimenté plus que personne
» ( C 1 U0 J <l ue ce fust avec la gloire et l'avantage de tant
- de victoires) , m'en a soigneusement informée , afin
» de vous le pouvoir tousiours remettre devant les yeux :
» et vous sçavez que je n'y ay pas manqué quand
- l'occasion s'en est présentée. En vain je vous ferais
y resouvenir qu'il ne m'avoit rien ordonné de plus ex-
- pressément pour la conduite de vostre Estât (pensant
» à ce qui pourroit arriver quand Dieu disposeroit de
« luy), que de maintenir la paix et l'union, et la fortifier
r des alliances qui se sont faites avec les principales
- couronnes de la chrestienté. L'ayant pratiqué de la
» sorte , Dieu m'a fait la grâce de conserver vostre
» royaume et de la remettre entre vos mains au mesme
-> estât qu'il estoit sorti de celles du roy Monseigneur. »
Marie de Médicis, comme on le voit, mettait sous
la patronage du roi Henri la politique qu'elle avait
adoptée pendant sa régence , qu'elle avait toujours pré-
conisée depuis et dont l'abandon provoqué par Richo-
lieu avait été la première cause de leur inimitié.
— 541 —
« Je suis obligée de m'acquitter au mesme temps de
r> ce qui m'a esté enjoint par le feu roy Monseigneur,
» ajoutait-elle : que si je vous voyois en termes d'entrer
r> en une pareille guerre , j'eusse à vous conjurer par
» ses cendres et par sa mémoire (qui vous doit estre
« en respect et vénération) de n'en point venir à ces
» extrémitez ; ou , y estant entré , de vous convier à y
« apporter un prompt remède , et vous recommandant
55 de sa part de contribuer à la paix , comme à la con-
?5 servation de ce qu'il vous a laissé , l'ayant reconquis
55 par son sang et par vingt années de périls et de
55 peines. Les paroles de ce grand roy vostre père
55 me sont des oracles et ses commandemens des loix
55 inviolables : je croy qu'ils n'auront pas moins de
55 force auprès de vous l . »
En évoquant ainsi la mémoire et les paroles d'Henri IV,
la reine avait espéré sans doute faire une forte impres-
sion sur l'esprit de son fils , l'émouvoir autant que le
convaincre et exciter entre lui et son premier ministre
un désaccord dont les conséquences ouvraient le champ
libre à l'imprévu. Toutefois, pour atteindre ce but, il
eût fallu que Louis XIII reçût la lettre de sa mère sans
y avoir été préparé , et avec cette espèce de solennité
que Marie de Médicis avait peut-être rêvée en la lui
faisant parvenir par l'intermédiaire de l'envoyé pontifical.
1 Nous empruntons ces extraits de la lettre de la reine à une
brochure in-4" de 51 pages , intitulée : Advis de ce qui s'est passé
sur le sujet d'une lettre présentée au roy très-chrestien de la part de
la royne-mèrc de Sa Majesté. M. DC. XXXVI. — Les variantes qui
existent entre cette version et celle bien plus correcte imprimée
dans le volume intitulée : Diverses pièces pour la défense de la royne-
inère , dont nous parlons en note quelques pages plus loin , semblent
démontrer que Mathieu de Morgues a rédigé la lettre de la reine.
542
■
Mais Julio Mazarini n'était pas homme à se prêter béné-
volement à ce jeu et à risquer de mécontenter le redou-
table cardinal-duc en agissant à son insu : il était trop
habile et trop prudent pour se faire un ennemi de celui
qui s'était fait son protecteur. Depuis l'entrevue de Casai
(1630) où il avait su apprécier l'activité et les ressources
d'esprit du diplomate italien, Richelieu en effet le tenait
en grande estime et il l'avait lui-même désigné au pape
quand il s'était agi de nommer un internonce à Paris.
Aussi , avant de déposer entre les mains du roi la lettre
de la reine-mère , Mazarini consulta-t-il le cardinal qui,
sans doute , en prit connaissance et s'arrangea de façon
à détruire l'influence qu'elle pouvait avoir sur l'esprit
du monarque, car il autorisa l'internonce à l'envoyer par
un courrier à Louis XIII en ce moment en Champagne.
La réponse se fit longtemps attendre. Avec l'assenti-
ment de Richelieu , le 22 octobre Mazarini se rendit
près du roi rentré depuis peu à S^Germain , « pour lui
» remontrer que l'amour de la reine-mère pour son
» service, et son zèle pour la paix l'avaient seuls portée
» à lui écrire avec la liberté qu'elle avait prise » et le
supplier de lui faire connaître sa résolution afin qu'il
pût la lui transmettre.
Il y avait trop peu d'années que Henri IV était des-
cendu dans la tombe , pour qu'on pût avoir oublié qu'au
moment où l'avait frappé le couteau de Ravaillac il
était sur le point de rompre avec la maison d'Autriche ,
et il fallait tout l'aveuglement de la reine pour prétendre
que sa politique à elle avait été la continuation de celle
de son illustre époux. C'est ce que le roi fit observer
à Mazarini *. Il ajouta que les termes de la lettre de
1 Mémoires de Richelieu , t. 8 , p. 409.
548 —
sa mère convenaient mieux à un manifeste contre la
France qu'à un appel à la concorde dont elle n'avait
que les apparences , tandis qu'elle tendait à décrier le
gouvernement présent , à condamner ses résolutions et
à lui aliéner tous les cœurs. Que par dessus toute chose,
il avait reconnu avec déplaisir que la reine sa mère
n'avait plus d'affection ni pour lui ni pour sa couronne ,
et ce qui le confirmait dans cette croyance c'est que tout
récemment encore elle avait chargé M r de Clauzel de
disposer le duc de Rohan à prendre parti contre la
France.
C'était là une accusation extrêmement grave , mais
qui n'était pas sans fondement et dont il serait bien
difficile d'innocenter Marie de Médicis. On n'a pas oublié
en effet que Clauzel , qui avait embrassé le parti de la
reine , avait envoyé l'année précédente à Paris un de
ses serviteurs pour essayer d'entraîner le duc de Rohan
dans le parti de Monsieur. L'insuccès de cette tentative
avait été attribuée à la maladresse du négociateur, et
Clauzel , qui avait combattu jadis à côté de l'ancien chef
des Huguenots et se vantait d'avoir sur lui quelqu'in-
fluence , s'était offert à la renouveler , en cherchant à
lui faire abandonner le drapeau français et adopter les
couleurs espagnoles. Le duc de Rohan se trouvait alors
dans la Valteline à la tête d'une petite armée pleine
de confiance en lui , toute animée de l'ardeur qu'il
avait su lui communiquer et qui se multipliait avec
une infatigable activité pour fermer hermétiquement aux
troupes espagnoles , réunies en Italie , les passages
qui leur auraient permis de venir renforcer les armées
impériales. Clauzel, en quittant Bruxelles vers la fin
de juillet , se rendit en Lorraine avec le duc d'El-
H
— 544 —
beuf J ; puis , à la suite du président Costa , conseiller
intime du prince Thomas de Savoie , il passa en Italie
où il fut présenté au comte de Serbellon , gouverneur
du Milanais. Quelques semaines après il gagnait la
Valteline pour offrir au duc de Rohan la souveraineté
de cette province , au nom de l'empereur et du roi
d'Espagne que Serbellon s'était hâté de consulter.
Mais ni le voyage de Clauzel , ni le but qu'il se
proposait n'étaient un secret pour Richelieu, toujours
bien informé de ce que les Français de l'entourage de
Marie de Médicis projetaient à Bruxelles 2 , et le duc
de Rohan s'était bientôt aperçu qu'il était surveillé.
Rallié depuis peu à la fortune du cardinal et son
admirateur aussi dévoué qu'il avait été jusqu'alors son
ardent adversaire , il comprit , dès les premières insinua-
tions de Clauzel , que l'occasion lui était offerte de
se faire pardonner d'un coup tout son passé et , oubliant
son ancienne amitié pour un vieux compagnon d'armes ,
il le fit arrêter vers la fin de septembre et en donna
aussitôt avis au roi. Le sieur Lanier, maître des requêtes,
I»
1 Le 19 juillet 1633 l'audiencier délivre un passeport au duc d'El-
beuf qui, en le lui demandant, l'informe » do l'ordre que la reine,
sa maistresse , lui donne de se rendre auprès de M. de Lorraine. »
(Audience G75.)
2 Scaglia à Olivarès. 15 novembre 1635. — « Escriben de alla (Milano)
que el duque de Rohan avia mandado prender al pobre Claussel y de
Paris que avia salido un consejero para formarle el processo. No ay
genero de duda que es hombre perdido y este sucedira siempre en
quien se fiare del padre Chanteloup y sus seguaces sino por la malicia
de aquel por la vellaqueria destos. » (Correspondance , t. II , f. 227.)
Id. à ici. 22 décembre. — « A Clausel colgaron en la Valtelina como
V. E. abra sabido un titulo de espia; si el se huviesse detenido en Milan
o en otra parte adonde sus abisos abrian podido servir de algo , los
de aqui que dieron noticia a Richelieu de su viaje ac le huvieron puesto
en peligro del desastre que ha tenido... » (Id., t. II, f. 23-4.)
545 —
lut envoyé de Paris pour l'interroger : des lettres com-
promettantes adressées au duc de Rolian qui les remit
au juge, et que Clauzel ne put se défendre d'avoir écrites,
établirent à l'évidence sa culpabilité. Richelieu le fit
condamner comme espion , et sous prétexte que ses co-
religionnaires genevois se tenaient prêts à le sauver si
on essayait de le faire revenir en France, il le fit exécuter
sommairement dans l'intérieur du petit fort oit il était
prisonnier. Il évitait ainsi les débats d'un procès public
et les protestations qu'en serviteur dévoué Clauzel aurait
pu faire pour innocenter la reine : celle-ci ayant toujours
couvert le coupable de sa protection , cela seul suffisait
pour convaincre Louis XIII de sa complicité.
Mazarini lit connaître à Marie de Médicis la réponse
que le roi lui avait faite. Sa lettre, écrite le 27 novembre,
était datée de Ruel , maison de plaisance du cardinal ,
ce qui laissait entendre clairement que Richelieu l'avait
inspirée toute entière. Presqu'en même temps l'abbé
Fabroni lui apprenait les réclamations réitérées de l'am-
bassadeur français au sujet de la faveur que le pape
lui avait faite en agréant qu'elle eût près de lui un
ministre-résident. C'était encore Richelieu qui agissait
à Rome par l'organe du cardinal de Lyon et du comte
de Noailles , c'était lui qu'elle rencontrait partout.
Aussi comprend-on la colère qui lui inspira sa lettre
à Urbain VIII du 7 décembre : « Le cardinal de Riche-
» lieu , lui dit-elle , fait ouvertement paraître sa rage
» et la haine qu'il a contre nous , de faire tous ses
y> efforts auprès de Vostre Sainteté pour nous oster s'il
» potivoit un honneur qui est dû à nostre naissance et
» à la dignité de royne que nous avons receue du plus
» grand roy qui ait jamais esté , et de mère de celuy
— 546 —
■e
» qui règne maintenant , qui n'a point de part à toutes
« ces violences et qui n'oserait ouvrir son cœur à ceux
« qui l'environnent qui sont tous ou gaignez du cardinal
» par argent , ou retenus par la crainte des supplices qui
* leur seraient infaillibles s'ils tesmoignaient l'affection
» qu'ils ont pour le roy. r>
Si elle avait véritablement espéré jouer le rôle de
médiatrice entre les maisons de France et d'Autriche ,
il lui fallait donc y renoncer. D'ailleurs le roi d'Espagne
et l'empereur à qui elle avait adressé les mêmes exhor-
tations qu'à Louis XIII , l'en avaient remerciée sans
paraître croire que ses efforts pussent suffire à ramener
la paix en Europe L
Les propositions de médiation présentées par le pape
paraissaient en ce moment appelées à un meilleur résul-
tat. Richelieu avait semblé les accepter avec reconnais-
sance, et de son côté l'empereur avait déclaré qu'il était
prêt à envoyer ses plénipotentiaires à Constance , Aus-
bourg, Trente ou Spire pour y jeter les bases d'un traité.
Les Provinces-Unies n'avaient consenti à les écouter qu'à
la condition qu'on négociât à La Haye. Cette prétention
aurait pu être admise à la rigueur si l'Espagne y avait
adhéré ; mais moins que toute autre puissance elle
paraissait aspirer à la paix. Le baron de Charnacé
découvrit bientôt quelle en était la cause : il eut avis
1 Diverses pièces pour la défense de la roy ne mère du roy très-chrestien
Louis XIII, faites et reveues par Messire Matthieu de Morgues.
Anvers 1636. — De la page 606 à G24 , ce volume contient les lettres
de la reine au pape du 15 juillet et du 7 décembre, au roi de France du
31 août , au cardinal Mazarini du 15 septembre, deux brefs d'Urbain VIII
du 31 août et du 13 octobre, la réponse de Mazarini du 27 novembre
et celle de l'empereur Ferdinand à la lettre que lui avait écrite Marie
de Médicis , du 30 novembre.
547 —
que le greffier des États des Provinces-Unies, le sieur
Musch , avait eu plusieurs conférences à Cranenbourg ,
dans le duché de Clèves , avec des députés du cardinal-
infant et que le prince d'Orange , par son intermédiaire
et sans le concours des États , essayait en secret de
reprendre les négociations de la trêve au point où elles
étaient restées l'année précédente : le traité conclu en
1609 avec les Provinces-Unies devait être renouvelé ,
le fort de Schenk et Bréda devaient leur être rendus en
échange de Venloo, Ruremonde et Maestricht, et la ville
de Fernambouc était rachetée par l'Espagne à la com-
pagnie des Indes occidentales au prix de 4 1/2 millions.
Aussitôt que Richelieu eut connaissance de ces négo-
ciations , il ordonna à M 1 ' de Charnacé et au maréchal de
Brézé de protester près du prince d'Orange et leur envoya
en même temps les pouvoirs nécessaires pour prendre part
au traité s'ils ne pouvaient l'empêcher de se conclure.
La France en effet , si les Provinces-Unies venaient
à lui manquer , se serait trouvée presque seule contre
toutes les forces de l'empire et de l'Espagne , et le peu
de succès de la campagne qui venait de unir était d'un
mauvais augure pour l'avenir. Ailleurs encore que dans
les Pays-Bas les résultats de la lutte avaient été loin
de répondre aux espérances de Richelieu et aux prépa-
ratifs grandioses qu'il avait effectués. Le cardinal de
La Valette , après avoir par une démonstration sur le
Rhin obligé le comte Galas à lever le siège de Mayence ,
premier succès qui l'avait quelque peu aveuglé sur ses
talents d'homme de guerre, s'était imprudemment engagé
dans un pays pauvre et désert , d'où la faim et la
mauvaise saison l'avaient forcé à se retirer , poursuivi
par l'armée impériale jusqu'aux portes de Metz : il était
— 548 —
I
arrivé dans cette ville dans le plus triste état , après avoir
dû abandonner le 29 septembre à Wanderfange, en Lor-
raine, 1 8 canons et presque tout son bagage dans un combat
qui lui coûta en outre un grand nombre de prisonniers 1.
Le roi qui , de son côté , malgré l'avis de Richelieu ,'
avait voulu entrer en campagne , s'était mis à la tête
de l'armée de Lorraine , jusqu'alors sous le commande-
ment du vieux maréchal de La Force et du duc d'An-
goulême , renforcée pour la circonstance du ban et de
l'arrière-ban des provinces et de quelques régiments
suisses : il avait borné ses opérations à la prise de la
petite forteresse de S'-Mihiel (12 octobre). En Italie,
les retards prémédités du duc de Savoie avaient rendu'
inutile l'armée du maréchal de Créqui dans le Milanais.
Sur les côtes de Provence enfin, la flotte française n'avait
pu empêcher les galères espagnoles de s'emparer des
iles S te -Marguerite et S'-Honorat.
Le duc de Rohan seul avait fait honneur aux armes
françaises ; mais c'était là une faible compensation à de
si grands revers , et la guerre qu'après tant d'hésitations
Richelieu s'était décidé à déclarer à la maison d'Au-
triche paraissait devoir tourner à la confusion de son
auteur. Qu'en adviendrait-il si les Provinces-Unies ,
jusqu'alors alliées à la France , allaient s'en séparer ,'
en ce moment surtout que la ligue protestante désor-
ganisée , affaiblie , abandonnée par la Suède , semblait
fuire la lutte ? L'habileté des ambassadeurs du cardinal
■H
|
1 Advis de Lorraine , arrive: par deux divers exprès le 3 et 4 octobre
1635 en la ville de Liège, et par autres lettres adressées à Mfr le révé-
rendissime evesque de Gand , etc.
A Lille, chez Pierre de Rache , jouxte la copie imprimée à Gand
chez Servais Manilius, demeurant au Pingeon blancq.
H
■■^1
— 549 —
parvint à conjurer le péril : soutenus par le parti
influent qui s'était constitué en opposition avec la maison
d'Orange , Charnacé et Brézé surent décider les États
à ne conclure de traité avec l'Espagne qu'à la condition
d'y comprendre leurs alliés. Les pouvoirs du cardinal-
infant n'allaient pas jusqu'à lui permettre de négocier
avec la France. Pendant tout l'hiver encore son secré-
taire Martin de Axpe et le greffier Musch continuèrent
leurs pratiques secrètes et se rencontrèrent diverses
fois ; mais peu à peu les influences françaises reprirent
le dessus et la reddition du fort de Schenk (29 avril 1636)
qui termina la campagne , en éloignant pour les Pro-
vinces-Unies le danger d'une invasion, ralentit les désirs
du prince de traiter et le décida à suspendre encore une
fois les négociations l .
s Le t. IV de la correspondance de l'abbé Scaglia contient plusieurs
lettres de l'abbé au prince d'Orange , datées du mois de juin 1636.
Elles sont en français et assurent Frédéric-Henri de l'envie que l'on
a à Bruxelles de poursuivre les négociations de paix. C'était son neveu ,
l'abbé Philibert Scaglia , qui l'avait mis en rapport avec le prince ;
on devait écrire à Scaglia sous le couvert de MM. Louis et Jean Malo
d'Anvers , et il devait correspondre avec le secrétaire Huijgens de
Zui.jliehem.
■
CHAPITRE XXIV
■
Bruxelles pendant l'Hiver de IfiSS. - Fête donnée par le duc de Lorraine en l'honneur de la
prmeesse de Cantecroix. - Etat misérable de la duchesse d'Orléans. - Mesures prises par le
cardinal-inlaut. - Déclaration de l'assemblée du clergé de France contre le mariage de Gaston.
- Richelieu cherche à la faire approuver par le pope. - Urbain VIII s'v refuse. - Marie de
Medicis parle de quitler Uruxellcs. - Disgrâce de ses anciens serviteurs. _ M- du Fargis
.nteruee à Louvain. - Reprise des hostilités avec la France. - Motifs de leur retard. _ Jean
de Weert devant Liège. - L'année française en Franche-Comté. - Siège de Dôle. - Manifeste
du cardinal-Infant. -Prise de La Capelle. du Catelet et de Corbie. - Mauvais état de ces
places. - Épouvante à Paris. - Impopularité du cardinal. - Il fait t.'-te à l'orage. - Il lève
une armée. - La met sous le commandement de Monsieur et reprend l'offensive. - Retraite du
cardinal infant. - Siège et prise de Corbie. - Motifs de la capitulation. _ Les armées de
cette époque.
Les premiers mois de l'année 1636 furent extrême-
ment brillants à Bruxelles. Les résultats satisfaisants
de la dernière campagne , les périls auxquels on ve-
nait d'échapper , les espérances de paix ou de succès
futurs avaient fait oublier les sombres préoccupations et
les tristes appréhensions que le printemps de l'année
précédente avait vu naître : les généraux partageaient
leur temps entre l'étude des nouveaux plans de cam-
pagne et les fêtes que la noblesse et la bourgeoisie
leur offraient à l'envi. Le cardinal-infant , entouré de
tout un brillant état-major où se faisaient remarquer
le prince Thomas de Savoie , Piccolomini , Colloredo ,
le duc d'Elbeuf revenu depuis peu de Lorraine , Jean
de- Weert le héros populaire , et tant d'autres moins
illustres , mais où l'on regrettait l'absence du
digne
— 551 —
marquis d'Aytona et du fastueux duc de Lerme qui
avaient succombé tous deux pendant la campagne pré-
cédente , le cardinal-infant se prétait avec bonheur à
ces réjouissances dont sa jeunesse passée toute entière
à la cour grave et formaliste de Madrid avait été
sevrée , à toutes ces fêtes triomphales dont il était le
héros et que rehaussait le plus souvent le pinceau de
de cette pléiade d'artisies immortels dont le talent était
alors à son apogée.
Parmi tous ces chefs d'armée , tous ces grands noms
qui donnaient tant d'éclat à la cour de don Fernando ,
se faisait cependant remarquer bien au dessus des autres
par sa bonne mine , sa gaieté , sa prodigalité et toutes
les qualités qui faisaient de lui l'un des gentilshommes
les plus accomplis de son siècle , le duc Charles de
Lorraine, arrivé à Bruxelles à la fin de décembre 1035.
La nécessité de s'entendre avec les généraux espagnols
sur les opérai ions militaires de la prochaine campagne
autant que le désir de revoir ses deux soiurs, la duchesse
d'Orléans et la princesse de Phalsbourg , expliquaient
suffisamment sa présence clans les Pays-Bas. Mais un
autre mobile encore l'avait amené à Bruxelles : il voulait
y rencontrer Béatrix de Cusance , princesse de Cante-
croix , qui depuis peu de temps était venu l'habiter avec
sa mère, la marquise d'Autriche, que le cabinet espagnol,
comme nous l'avons vu , avait jugée digne de servir de
tutrice à Marguerite de Lorraine , mais qui ne semble
pas cependant avoir jamais rempli ce rôle. Charles IV
avait connu Béatrix à Besançon et , prompt à s'en
flammer , séparé d'ailleurs de fait de sa femme la
princesse Nicole que Richelieu avait réussi à attirer,
a Paris , il lui avait voué une admiration profonde ,
— 552 —
BP
nous oserions même dire un culte passionné, qui ne
lavait pas trouvée indifférente 1.
La princesse de Cantecroix tenait par sa mère aux
familles de Berghes et de Mérode, et son père, François
de Cusance , baron de Beauvoir et de S'-Julien com-
mandait un régiment de Bourguignons dans la Franche-
Comté Elle n'était donc pas une étrangère dans les
Pays-Bas ou sa beauté avait fait sensation. « C'était
» dit un contemporain, la plus belle personne de son
» temps. Sa taille au dessus de la médiocre, était libre
* et parfaitement proportionnée ; elle n'avait d'embon-
» point qu'autant qu'il lui en fallait pour lui donner une
- mine haute et un port majestueux ; son visage entre
- 1 ovale et le rond, était d'un teint vif et uni- ses
« cheveux d'un clair cendré; ses yeux bleus, bien fendus
» a fleur de tête, sa bouche petite et vermeille; ses
» dents blanches et bien rangées; la gorge , le bras et la
n main répondaient à la beauté d'un visage si parfait 2 -
Ce fut pour plaire à Béatrix que Charles IV donna
a Bruxelles une fête militaire où il comptait briller par
son adresse et sa magnificence. Au milieu d'un bal offert
par la bourgeoisie au cardinal-infant, vingt tambours
et autant de trompettes, à la livrée de Lorraine firent
soudain leur entrée, précédés d'un héraut qui ' après
les roulements et les sonneries obligées, somma le
■
» Voir l'anecdote racontée par le marquis de Blainville dans les
Mémoires d'Arnaud , éd. Petitot.
vn.f'^T; H T° ire manUSBrite de ™«*« IV. Voyez d'Hausson-
vii.i R, tlist. de la reunion etr> f 11 r> «n ir r^ .
de Béatrix • il . «/ V, ' P " &9 ' Va " D - Vck a P eI,,t le Portrait
Pô™. ' g ' aVé Pai ' Peh ' US de J0de ! on lit en dessous Beatrix
S s dépe?„rr ?™ otana etc - on y ™ tF °™ ia ^*«™*
tians dépeints par 1 écrivain que nous citons.
— 553 —
prince Thomas et Piccolomini d'avoir à se rendre dans
trois jours sur la grande place pour y combattre en
champ-clos le duc de Lorraine. Au jour fixe" , Charles,
monté sur un char magnifique et précédé d'un autre por-
tant une renommée, entouré de pages nombreux et d'une
cincpiantaine de cavaliers revêtus de cuirasses d'argent
et vêtus à la romaine , fit le tour de la grande place
dont toutes les fenêtres étaient garnies de curieux , pen-
dant qu'au balcon de l'hôtel de ville se tenait toute la
cour. Il monta ensuite à cheval et, revêtu de son armure,
combattit ses adversaires avec la lance, l'épée, le javelot
et le pistolet. Dans toutes ces joutes courtoises il rem-
porta la palme , car nul cavalier au monde n'avait plus
de grâce et d'adresse , et acclamé par la foule il fut
reconduit au palais à la lueur des flambeaux et au bruit
des plus vifs applaudissements *.
Si l'on en excepte l'héroïne de la fête, nulle dame
n'avait été plus lière des succès du duc de Lorraine (pie la
duchesse d'( hléans. Pendant son veuvage anticipé, qui de-
vait durer de longues années encore, ignorant si elle était
destinée à s'asseoir un jour sur le trône de France, comme
l'avait rêvé sa famille, ou à finir ses jours dans un cloître
comme le lui avait prédit son père, cette jeune femme
occupait l'hôtel qu'on lui avait donné pour demeure, avec
quelques gentilshommes laissés près d'elle par le duc
d'Orléans et dont elle se défiait, les soupçonnant d'être
vendus à Richelieu. Profitant de sa faiblesse, ils dépen-
saient entre eux la faible pension que jusqu'alors lui
avait servi Monsieur, et les 15000 écus par an que le
gouvernement espagnol lui avait accordés lors de son
1 D'Haussonvuxe . t. II , p. 37.
■
■
■
■
m
■
— 554 —
arrivée à Bruxelles. N'osant se défaire de ces parasites, de
peur de déplaire à son mari, et ne sachant à qui demander
conseil , elle pria son confesseur de transmettre à Fray
Juan de San Augustin , du conseil d'État du cardinal-
infant , quelques mots d'écrit résumant les griefs qu'elle
leur imputait : il apparut clairement de ses aveux
qu'elle manquait souvent du nécessaire , même dans les
choses les plus essentielles à la vie. Aussitôt qu'il en eût
connaissance don Fernando résolut de mettre un terme
à l'exploitation dont elle était victime et , d'accord avec
elle , il porta sa pension à 2400 écus par mois , mais
en spécifiant que 400 écus seulement lui seraient remis
en main propre pour en disposer comme elle l'entendrait ,
le reste devant être employé à l'entretien de sa maison ,
mais sans l'intermédiaire des Français qui l'entouraient.
Ceux-ci jetèrent les hauts cris quand ils eurent connais-
sance de ces dispositions : prétendre les entretenir rion
qu'en les hébergeant c'était vouloir les renvoyer, disaient-
ils , et ils s'en iraient. Madame leur répondit que n'ayant
aucun autre moyen de les contenter elle les laissait libres
de faire ce qui leur convenait le mieux. En définitive ils
se décidèrent à rester , au prix d'une somme de 2500 écus
que le cardinal-infant leur lit compter pour payer les
dettes qu'ils prétendaient avoir contractées pour les dé-
penses de la maison delà duchesse *. Ces sages mesures
ne furent sans doute pas maintenues , car clans une lettre
postérieure qu'elle écrit à son mari la duchesse se plaint
encore amèrement de ses gens : « Comme vous savés que
» je n'ay aucun maistre d'hôtel sage , ni aucune dame ,
2 Le cardinal -infant à Philippe IV. 21 février 1636. — Correspon-
dance , t. V, f. 141.
ooo
- je doibs faire tout et veiller partout, lui dit-elle, Plu-
„ sieurs mésusent du grand respect que je vous porte ,
» disant qu'ils ont des brevets bien faiets de vous, et que
» je ne les puis chasser, néantmoins je ne les puis
r, conduire autrement estant trop insolents. » Puis avec
cette soumission , cette abnégation complète d'elle-même
qu'on retrouve dans toutes les lettres de cette charmante
femme jusqu'au moment de sa rentrée en France : « Man-
» dés moi ce que je puis faire en chose semblable qui
„ soit à votre gré et sans vous offenser, ajoute-t-elle.
r Car je ne veux avoir pensée qui ne soit toujours con-
-, forme à vos volontés, ce que je vous prye de croire. Et
- aussi sy vous avés contentement et honneur par mes
« souffrances , je désirerois de bon cœur les prolonger.
» Car enfin je vous ayme et honore du fond de mon
„ cœur. Je sçav aussi que vous m'aimes bien. Certes
« vous en avés sujet. Faites-le clone paraître, mon
- très aimé cœur. Je vous en prye , afin que je sois
- bientost auprès de vous, pour l'aire une vye selon
r, Dieu et qui soit d'édification au monde. Voilà mon
- desseing; car je ne songe qu'a plaire à Nostre Sei-
- gneur, et à vous agréer en tout. Adieu, Monsieur,
- puis continuez à m'aymer puisque je ne désire vivre
- que pour vous l ... - Naïf mélange d'amour divin et
d'affection mondaine, qui semble un reflet des mœurs
espagnoles depuis trop longtemps acclimatées à la cour
de Bruxelles pour y avoir été sans influence sur ceux
qui y séjournaient.
Ce que l'on peut dire à la louange de Gaston d'Orléans,
i Marguerite de Lorraine à Monsieur. 19 mars (1637 ?). D'Hacsson-
vn. i e . t. IT . pièces justificatives , p. 325.
— 556 —
■f*
■
et il a été si peu digne d'être loué qu'à l'occasion il faut
se hâter de lui faire un mérite de n'être pas en faute ,
c'est que malgré les obsessions qui l'avaient entouré à
son retour en France, il s'était formellement refusé à
déclarer son mariage clandestin et effectué par violence ,
comme l'avait décidé la sentence rendue le 5 septembre
1034 par le parlement de Paris, ce qui était à ce juge-
ment toute sa valeur. Forcé d'abandonner ce moyen
d'invalidation , le cardinal de Richelieu avait profité de
l'assemblée générale du clergé à Paris , en juin 1035 ,
pour provoquer une décision nouvelle qui , rendue
par une haute juridiction ecclésiastique , pouvait avoir
une porté.' bien plus étendue. Il fit poser à l'assemblée
la question suivante : « Si les mariages des princes du
sang qui peuvent prétendre à la succession de la cou-
ronne , et particulièrement ceux qui en sont les plus
proches et présomptifs héritiers, peuvent être valables
ei légitimes , s'ils sont faits non seulement sans le consen-
tement de celui qui possède la couronne, mais en outre
contre sa volonté. » Une commission de cinq évéques fut
nommée ; elle se mit en rapport avec les plus célèbres
théologiens , et le juillet l'évoque de Montpellier qu'elle.
avait pris pour organe établit en principe : « 1° Que le
contrai civil ('tant la matière du sacrement de mariage,
si ce contrat est nul il ne peut y avoir de mariage.
2° Que le contrat pour être valide doit être conforme
aux lois du pays, et que les rois ont le droit d'y mettre
des conditions dont le défaut le rend invalide et par
conséquent incapable d'être la matière du sacrement de
mariage. 3° Que la coutume du royaume, qui tient lieu
de loi écrite , ne permet pas aux princes du sang de se
marier sans le consentement du roi. «
\W
— 557 —
L'assemblée se prononça le 1G juillet conformément
à l'avis des commissaires et déclara que la coutume de
France sur laquelle on s'appuyait était raisonnable ,
ancienne , fortifiée par une légitime prescription et auto-
risée par l'Église.
Ce-tte décision , signée par tous les députés du clergé ,
fut portée à S'-Germain-en-Laye au roi , et à Ruel au
cardinal ; elle paraissait devoir mettre fin à la contro-
verse. En réalité cependant elle péchait par la base :
elle n'était sanctionnée par aucune loi écrite ni par aucun
exemple antérieur l , et quelques-uns des théologiens
consultés avaient donné leur avis en ajoutant qu'ils le
soumettaient toutefois au jugement du pape.
Richelieu s'était décidé alors à faire approuver cet
arrêt par le souverain-pontife près duquel il envoya ,
comme nous l'avons dit, le cardinal de Lyon, son frère.
Pour diminuer les scrupules d'Urbain VIII , il fit signer
au duc d'Orléans un acte par lequel le prince déclarait
que , vu l'avis de l'assemblée des députés du clergé
réunis à Paris , il s'était cru en conscience obligé d'y
acquiescer, de reconnaître la nullité de son mariage et
de déclarer qu'il ne tiendrait jamais à l'avenir Marguerite
de Lorraine pour son épouse et ne ferait aucune action
ni acte contraire à la présente déclaration qu'il faisait
volontairement, mu par les véritables sentiments de sa
conscience (15 août 1635) 2 .
Persuadé que le S'-Père tiendrait compte de la requête
qu'il lui avait adressée l'année précédente et par laquelle
1 Lettre de Fray Juan de San Augustin, dans la dépêche du cardinal-
infant du 21 février 163G. — Correspondance , t. V, f. 152.
2 Histoire rfi< règne de Louis XIII par le P. Oriffet, t. II , p. 65.3
et suiv.
:-',V*.'
■
— 558 —
I»'
il le priait de n'avoir aucun égard à tous les actes contrai-
res à la validité de son mariage qu'il pourrait signer plus
tard, contraint par une volonté supérieure, Monsieur
n'avait fait aucune difficulté de mettre son nom au bas
d'une déclaration qu'il savait d'avance sans aucune valeur,
et de jouer de la sorte un excellent tour au cardinal.
Cette conduite , si peu digne d'un prince , était , il faut
l'avouer, parfaitement d'accord avec tous ses antécédents.
Nous doutons fort cependant que cette protestation anti-
cipée ait eu une influence quelconque sur la décision du
S'-Père. Urbain VIII, plus indépendant que les députés
du clergé de France, se refusa à approuver le jugement
qu'ils avaient rendu et déclara que le mariage du duc
d'Orléans, contracté selon toutes les conditions prescrites
par le concile de Trente , pouvait être nul quant à ses
effets civils , mais qu'il ne pouvait l'être quant au sacre-
ment. Juger autrement d'ailleurs , c'eût été reconnaître
la prééminence de la loi civile sur la loi religieuse , ce
que l'Église n'admettra jamais.
S'il faut en croire Vittorio Siri i, généralement bien
renseigné sur tous les faits relatifs à la cour du Vatican,
Marie de Médicis avait fait demander au pape de dé-
fendre au clergé de France de juger de la validité du
mariage de son fils auquel elle avait consenti ; mais la
rapidité avec laquelle avait procédé l'assemblée ne
permit pas à Urbain VIII d'intervenir. Il est vraisem-
blable qu'il n'en fut pas fâché ; car l'antagonisme des
ambassadeurs français et espagnol à Rome lui donnait
assez d'embarras sans qu'il cherchât encore à les aug-
menter sans nécessité. C'était en vain qu'il essayait de
m
1 Memorie recondite , t. VIII , p. 554.
— 559 —
maintenir dans un juste équilibre leurs prétentions
rivales , et les difficultés ne firent que s'accroître après
l'arrivée à Rome de l'abbé Fabroni avec le titre de
ministre-résident de la reine-mère du roi très-chrétien ;
car pendant que les uns protestaient avec passion contre
la tendance de la cour pontificale à reconnaître à l'abbé
un caractère officiel , les autres prétendaient qu'il fût
traité avec toute la déférence due à la belle-mère de
leur souverain L
L'insuccès de l'armée française dans la campagne des
Pays-Bas influa nécessairement sur la conduite du gou-
vernement romain ; car ce fut à la pression de l'Espagne
que le pape céda quand il ordonna à Mazarini de quitter
la France où , comme ministre d'un prince désireux de
jouer le rôle de médiateur , il avait montré trop de
partialité en faveur du cardinal de Richelieu , parti-
culièrement à l'occasion de la lettre de Marie de Médicis
à Louis XIII.
Aussi ne savons-nous sur quoi se basait la reine pour
prétendre que l'Espagne la soupçonnant , à propos de son
projet de médiation , d'avoir voulu favoriser les desseins
de la France , lui montrait depuis lors de la défiance ;
prétexte qui la détermina à faire pressentir par le baron
de Rochart la façon dont le cabinet de Madrid accueil-
lerait l'idée de la voir quitter les Pays-Bas aussitôt
qu'elle aurait recouvré ses forces et sa santé , pour aller
résider clans quelqu'aulre ville au choix de Philippe IV
et du cardinal-infant. « Elle y serait, disait-elle, plus à
même de renouer les intelligences qu'elle possédait en
1 Marie de Médicis au cardinal-infant. 31 août 1036.
d'État espagnole , n° 448 , f. 140.
Secrétaire
mm.
I
I
— 560 —
France , d'encourager ceux qui avaient à se plaindre
de Richelieu et plus utile à la maison d'Autriche.
N'étant plus l'hôte du roi d'Espagne , elle pourrait dès
lors convier tous les princes cpii lui portaient de l'intérêt
à l'aider de leurs troupes et de leurs deniers , et se
contenter d'un secours plus modeste cpie celui que lui
accordait son gendre et qu'elle accepterait toujours du
reste comme un témoignage de son affection i. „
Nous soupçonnons fort , quant à nous , cette méfiance
dont elle se plaignait de n'avoir jamais existé que dans
son imagination ; en exprimant son désir d'émarger
ailleurs encore qu'au budget du cardinal-infant, elle
insinuait que sa pension mensuelle de 10,000 écus ne
lui suffisait plus. Il est vrai qu'elle ne lui était pas
toujours payée fort régulièrement ; mais ses embarras
financiers provenaient particulièrement des dépenses
excessives auxquelles l'avait entraînée sa manie d'en-
tretenir des résidents clans la plupart des cours de
l'Europe et de ses prodigalités envers les frères
Fabroni , qu'elle favorisait au point de se montrer
ingrate envers ceux qui avaient partagé jusqu'alors sa
mauvaise fortune. C'est ainsi que la duchesse d'Ognano
qui l'avait rejointe l'une des premières lors de son arrivée
dans les Pays-Bas , était tombée en disgrâce ; qu'elle
avait rompu avec le duc d'Elbeuf, et qu'elle allait
bientôt éloigner le père Chanteloube. En même temps
qu'elle se séparait de ses amis les plus anciens et les
plus fidèles , elle continuait à poursuivre de sa haine
et de sa colère ceux qui avaient auparavant encouru
1 Philippe IV au cardinal -infant. 13 juin 1635. — Correspondance
t. V, p. 570.
— 561 —
son mécontentement , et la marquise du Fargïs lui dut
son internement dans la ville de Louvain où l'année
précédente elle n'avait résidé que pendant les quel-
ques semaines qu'avait duré^ l'invasion des alliés.
Ce furent ses instances réitérées qui déterminèrent le
cabinet de Madrid à envoyer à la marquise l'ordre de
quitter Bruxelles , et le cardinal-infant se vit obligé de
l'exécuter, à son grand regret devons-nous supposer,
puisqu a cette occasion il trouva bon d'adresser au roi ,
son frère , l'admirable lettre que cette malheureuse femme
lui écrivit pour protester de son innocence, et demander
des juges l . M me du Fargis lui avait été recommandée
par Anne d'Autriche , cette sœur qu'il n'avait plus vue
depuis son enfance , mais pour qui il avait toujours
conservé une tendre affection ; il savait qu'elles entre-
tenaient ensemble une correspondance secrète par l'in-
termédiaire du secrétaire de l'ambassade d'Angleterre à
Paris et de Balthazar Gerbier 2 ; il lui en coûtait de
servir contre la marquise les ressentiments de la reine-
mère et de pousser au désespoir cette pauvre femme
dont les malheurs avaient racheté les fautes et. qui ,
« Le cardinal-infant a Philippe IV. 8 juillet 1G3G. - - Haviendo
procurado en eonformidad de la orden de V. M. disponer a la mar-
quesa de Fargis aque saliesse de Bruselas. Ha obedezido promptamente
y endose a Lobayna ; pero lia me dado el papel incluse que me ha
parezido embiarle a V. M., paraque haviendo le visito se sirve Y. M.
de mandarme avisai- la resolucion que fue reservido... eon esta senora ,
paraque yo pueda tener entendido la forma enque me tengo de governar
con ella. — (Correspondance , t. V, f. 25.) - La traduction espagnole
de la lettre de la marquise se trouve dans le même volume , f. 28.
2 Voir Ancien fonds français n° 9241 , à la bibl. nationale de Paris ,
les lettres de M'" e du Fargis à la reine Anne. M. V. CorsiN a publié
de nombreux fragments de cette correspondance dans son Histoire de
M me de Chevreiise , notes du chapitre III. § 3°.
sa
— 562 —
K
■s
éloignée de son mari prisonnier à Vincennes , réduite
à la misère par la confiscation de ses biens , n'avait plus
pour vivre que la faible pension de quelques centaines
d'écus que lui payait l'Espagne.
Les six premiers mois de l'année 1636 étaient écoulés
quand le cardinal-infant se décida à reprendre les hosti-
lités contre la France. Jusqu'au commencement de mai,
le siège du fort de Schenk , entrepris par le prince
d'Orange , avait immobilisé sur les frontières du nord
un petit corps d'observation , trop faible pour obliger
Frédéric-Henri à abandonner son entreprise, mais assez
fort cependant pour donner aux assiégés le courage et
la persévérance de résister de longs mois , pour ôter au
prince l'envie d'employer les régiments que les travaux
d'approche n'occupaient pas à des courses aventureuses
dans le pays, et pour l'empêcher de renvoyer en France
ce qui restait de l'armée des maréchaux de Brézé et
Châtillon. Ce corps d'observation, rendu disponible par la
reddition du fort , dont la garnison de 800 hommes
son gouverneur le colonel Fourdin en tête put rentrer
honorablement dans les Pays-Bas, reprit aussi le chemin
du Brabant muni d'un sauf-conduit du prince d'Orange 1 .
Une autre partie de l'armée du cardinal-infant avait
été occupée une partie de l'hiver dans le pays de Liège ,
dont les habitants s'étaient révoltés contre leur prince,
l'archevêque-électeur de Cologne. Les Liégeois, malgré
les misères que leurs sympathies pour la France leur
avaient values dans les siècles précédents , avaient ,
aussitôt après la bataille des Avins, accueilli très-amicale-
ment les maréchaux français et leur avaient fourni des
1 Mémoires de Frédéric-Henri , p. 190.
— 5C3 —
vivres. Des troupes avaient même été levées dans la
principauté pour le compte de Louis XIII , et un régi-
ment formé par le colonel Trouillet , cet aventurier que
nous avons vu autrefois à la solde de Gaston d'Orléans ,
en essayant de passer en France avait été attaqué à
Pont-de-Loup, sur la Sambre, par le comte de Lamottry
et en grande partie détruit l . Le prince-évêque avait
vainement essayé de ramener son peuple à des senti-
ments de fidélité envers l'empire, et n'avait pas mieux
réussi à faire recevoir dans sa capitale une garnison
composée d'une partie de troupes impériales, jusqu'alors
en quartier dans les environs de Cologne. Jean de Weert
avait alors reçu l'ordre d'y aller loger et de forcer les
Liégeois à entretenir ses soldats ; mais il s'était trouvé
impuissant à vaincre la résistance que lui avait opposée
le bourgmestre Lamelle à la tête du parti patriote :
ne pouvant pénétrer dans la ville que les bourgeois
avaient armée et d'où ils avaient chassé , le 10 avril ,
tous ceux qui tenaient pour l'Espagne , il s'en était
vengé sur les faubourgs e1 les villages des environs
qui avaient été pillés, rançonnés ou brûlés par ses
Croates.
Le cardinal de Richelieu, comptant sur les Provinces-
Unies auxquelles il venait d'allouer un nouveau subside
de 1,500,000 francs pour tenir tête à l'armée des Pays-
Bas , avait de son côté envoyé ses meilleures troupes
en Italie sous les ordres du maréchal de Créqui , en
Franche-Comté sous le prince de Condé , et en Lor-
raine sous le cardinal de La Valette. La Picardie et,
i Charles de Lannoy, comte de Lamottry, au cardinal-infant. Natnur.
15 août 1035. — Conseil d'État , rarton 446.
1
— 564 -
la Champagne renfermaient à peine quelques régiments,
que vint bientôt renforcer la petite armée française
restée en Hollande avec le maréchal de Brézé et qui ,
réduite à 6000 hommes et 2500 chevaux , s'embarqua à
Rotterdam pour Calais, où elle arriva au commencement
de juin.
La Franche-Comté, en dépit de sa neutralité reconnue
par les traités , avait été envahie le 27 mai , et le prince
de Condé avait assiégé la ville de Dôle qu'il croyait
mal armée, mal approvisionnée et incapable d'une résis-
tance sérieuse ; mais le courage et l'énergie des habitants
« et la haine naturelle que les Comtois portent aux
» Français i, « trompèrent son espérance. Sommée de
se rendre avant trois jours , la garnison répondit fière-
ment « que rien ne pressait et que dans un an elle
r, verrait ce qu'elle aurait à dire , » et le prince dut se
résigner à assiéger la place selon les règles. Toutefois
elle devait nécessairement tomber si on ne marchait à
son secours. Pendant que le duc de Lorraine , avec une
petite armée de 7000 fantassins et 3000 cavaliers , aux-
quels s'étaient joints 2500 hommes de troupes impériales
conduites par le baron de Lamboy et les milices franc-
comtoises à la ièie desquelles se trouvait AL de Conflans,
un des gentilshommes de la province, marchait directe-
ment sur Dôle pour attaquer les assiégeants , afin de
faciliter sa mission le cardinal-infant s'apprêtait de son
côté à entrer en France à la tête d'une puissante armée.
Sans compter la cavalerie de Jean de Weert qui venait
de quitter Liège , elle se composait d'environ 12,000 ca-
valiers et 6000 fantassins , et Piccoloinini , qui était allé
1 Mémoires de Richelieu, t. 9, p. 195
— 565 —
à Ici rencontre des troupes envoyées par l'empereur, lui
en amenait presqu'autant .
Pendant que son armée passait la frontière et inves-
tissait La Capelle, don Fernando, à l'instar de Louis XIII
l'année précédente , publia lui aussi son manifeste et le
0t répandre dans les villes de la Champagne et de la
Picardie. Il y expliquait les raisons qui l'avaient déter-
miné à pénétrer en France et déclarait que son but
était non de ruiner et de conquérir, mais d'obliger le
cardinal de Richelieu à accepter une paix qui pût rendre
le repos à la chrétienté. « Pour ces causes , disait-il,
„ et aussy pour monstrer Testât que Leurs Majestés
« font des prières qui leur ont esté faictes par la reyne-
r, mère du roy très-chrestien , nous faisons sçavoir que
» nous protégerons et traicterons comme amis tous les
» Français qui seconderont conjoinctement ou séparé-
* ment nos bons desseins , que nous avons ordonné que
„ la neutralité soit gardée avec ceulx de la noblesse
„ et avec les villes qui la demanderont et qui refuseront
» assistance à ceulx qui s'opposeront au bien de la
„ chrestienté et à leur propre salut , contre lesquels on
„ exercera toute sorte d'hostilité sans donner quartier
r, à leurs personnes ny espargner leurs maisons et leurs
„ biens. Nous voulons aussy que chacun sçache que la
„ résolution de Leurs Majestés est de ne poser point
» les armes que la reyne-mère du roy très-chrestien ne
* soit satisfaite et contente, que les princes injustement
» chassez de leurs Estais n'y soient restabliz , et qu'on
* ne voye des assurances de paix plus certaines qu'on
„ ne les peut attendre de l'entremise de celuy qui a
„ violé les traictez de Ratisbonnc et autres , faits devant
- et après qu'il a eu le maniement des affaires de France,
— 566 —
1
■H
K:
IR*
» sans que nous prétendions de tirer autre avantage du
- bon succès qu'il plaira à Dieu de donner à nos justes
- poursuites , que d'avoir conservé et augmenté la reli-
» gion catholique, pacifié l'Europe, relevé les opprimez
- et faict rendre à un chacun ce qui luy appartient L *
Comme on le voit , le cardinal-infant en se posant
en champion de la chrétienté , en défenseur de AJarie
de Médicis, du duc de Lorraine et de tous les opprimés
semblait bien moins s'attaquer à la France qu'à Richelieu'
La Capelle, investie le 3 juillet, eut à subir une
attaque d'emblée : les Espagnols établirent pendant la
nuit leurs batteries sur le bord des fossés de la place et
commencèrent immédiatement à la battre avec achar-
nement de leurs canons et de leurs mortiers , engins
alors nouveaux et à peu près inconnus en Franco.
Le 7 la place capitula, son gouverneur, le marquis de
Vardes , frère cadet de celui qui avait failli à son devoir
en l'offrant pour asile à Marie de Médicis , ayant refusé
de continuer plus longtemps à la défendre. La garnison
obtint l'autorisation de se retirer à S'-Quentin avec armes
et bagages et trois canons ; mais les affûts et les roues
de ceux-ci étaient en si mauvais état qu'ils durent être
abandonnés en chemin 2 .
Le cardinal-infant marcha ensuite sur Guise, mais
sans l'attaquer et , s'emparant sur sa route de Vervins
et de Bohain qui se rendirent aux premières sommations,
1 Ce manifeste, contresigné Yerreyken, est daté de Mons, le 5 juillet
1636. Il fut imprimé à Bruxelles chez Hubert Anthoine Velpius
imprimeur de la cour, à l'Aigle d'or, prés du palais.
2 Copie d'une lettre de Cambrai/ en datte du 17 juillet 1636 , où se
déclare Testât et progrés qu'a faict en France la puissante armée de
noslre cardinal-infant , depuis la prise de La Chapelle jusques au
17 courant . avec une autre adjointe en date du 22. — MDCXXXVI.
_ 567 —
il se dirigea sur le Catelet que les premières bombes
étonnèrent au point qu'il demanda à capituler. Corbie ,
place plus importante et que l'on croyait capable d'une
longue résistance, ne tint pas plus longtemps et se
rendit le 15 août.
Que signifiaient ces capitulations successives, et la
lâcheté de leurs gouverneurs , que Richelieu accuse seul
dans ses Mémoires, était-elle l'unique cause de la chute
de toutes ces places ? Dès l'année précédente , lorsque
la rupture avec l'Espagne avait été décidée , le cardinal
avait envoyé le secrétaire d'État de Noyers visiter les
villes frontières du nord de la France, avec plein pouvoir
de remettre leurs fortifications et leur armement en bon
état et de les fournir de vivres et de munitions en quan-
tités suffisantes pour leur permettre d'obliger une armée
envahissante à passer , pour s'en rendre maître , par
toutes les longueurs d'un siège. Il comptait que ses
ordres avaient été exécutés. Mais soit que de Noyers
fût un ingénieur médiocre, soit qu'il s'en remit à d'autres
qui n'y firent pas leur devoir , au moment de l'invasion
la plupart des places fortes avaient leurs remparts
ruinés , étaient dépourvues d'approvisionnements ,
avaient de faibles garnisons et un armement pitoya-
ble, car selon Fontenay-Mareuil « la plupart des
» canons étaient sur le ventre , avec peu d'affûts sur
„ qui on les pût monter i. - Certes , les gouverneurs
i Mémoires dé Fontrnay-Mareih., p. 242, éd. Petitot. - Si de Noyers
remplit mal en 1G33 ses fonctions d'inspecteur des places fortes , pour
lesquelles il n'était pas fait, il essaya du moins de rendre sa mission
util,, en cherchant à gagner les gouverneurs des villes des Pays-Bas.
C'est ainsi cjne le H juin 1635, le frère Jean de Lyer, prieur des pré-
mnntrés de l'abbaye du Mont-St-Mai-tiu en France, se rendait en soi:
— 568
m
II»
■
■
manquèrent d'initiative et se laissèrent surprendre mais
le régime despotique sous lequel ils vivaient les' avait
habitués à une tutelle qui les laissait éperdus quand
elle venait à. leur manquer , et ils succombaient sous
le pouls de la lourde responsabilité dont ils se voyaient
soudainement investis.
A la nouvelle de la reddition de La Capelle, Louis XIII
avait aussitôt envoyé l'ordre au comte de Soissons , qui
venait de prendre le commandement de toutes les troupes
réunies sur la frontière du nord , de s'avancer en Picar-
die avec les régiments qu'il avait en Champagne, pour
y rejoindre Messieurs de Chaulnes et de Brézé. Mais
la marche rapide des ennemis et leurs triomphes suc-
cessifs ne permirent pas au prince d'opérer dans cette
province et, après avoir jeté quelques garnisons dans
les places menacées , il quitta la Somme et se retira sur
Compiègne pour couvrir Paris, laissant le champ libre
à l'invasion.
L'émotion et l'épouvante qui saisirent la capitale de
la France à la nouvelle de cette retraite et de l'approche
des ennemis , furent aussi vives que la terreur qu'elle
montra en 1870 à l'annonce des succès des Allemands.
La peur y provoqua une émigration considérable, et en
quelques jours les routes qui conduisaient à Orléans et
à Tours se couvrirent de voitures et de chariots em-
portant les objets les plus précieux de toute une popu-
lation affolée. Comme les cosaques de 1814 et les uhlans
de 1870, les croates qui, dans leurs courses aventureuses,
nom près de Louis de Benavidés pour le persuader de livrer au cardinal
nom) '' ai d ° nt U était S"-™- (Chambres des complës |
— 569 —
apparurent jusque devant les faubourgs de Paris, y
acquirent une réputation légendaire , et Jean de Weert
surtout , le chef entreprenant de cette cavalerie légère ,
habituée aux coups de main et aux exécutions rapides ,
y gagna un renom qui a traversé les siècles.
Le peuple, toujours prêt à renier ceux qu'il a adorés
quand le succès semble les abandonner, faisant remonter
au cardinal de Richelieu toute la responsabilité do cette
guerre , l'accabla d'injures et de menaces de mort , et
ses ennemis crurent un moment que cette soudaine im-
popularité l'obligerait à quitter le pouvoir ou provoquerait
sa disgrâce. Mais Richelieu n'était pas de ceux qui
abandonnent le gouvernail quand sévit la tempête : on
le vit braver l'impopularité en traversant presque sans
gardes les rues de Paris où son nom soulevait le plus
de clameurs hostiles , et par cette heureuse audace
ramener à lui tous ceux que séduit toujours le courage
calme et maître de soi. Dans ce naufrage où les pessi-
mistes voyaient déjà la France s'abîmer, chacun, cher-
chant autour de soi un ferme appui, une volonté énergique
qui pût réunir en faisceau les ressources de la nation
pour les opposer à l'ennemi , jeta les yeux sur lui et
reconnut qu'en lui soûl était le salut. De son côté il
ne faillit ni à son devoir ni à la confiance qu'on lui
témoignait ; aidé par Louis XIII , qui dans cette occa-
sion fit preuve d'une activité et d'une résolution qu'on
n'était pas accoutumé à lui reconnaître, du -1 au 12 août
il fit rendre une série d'ordonnances qui, avant la fin
du mois, lui fournirent une armée de 30,000 hommes de
pied et de 12,000 chevaux. Elle quitta Paris le I" 1 ' sep-
tembre , sous le commandement du duc d'Orléans ayant
sous ses ordres le comte de Soissons et les maréchaux
.r>-j
— 570 —
■
■
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.
■
■
1
de Châtillon et de la Force. Le 13 septembre elle
traversa l'Oise et s'avança en Picardie.
Ce fut au tour des Espagnols de reculer. Ce qui était
arrivé l'année précédente dans les Pays-Bas à l'armée
française venait d'avoir son pendant : une campagne
de deux mois , avec ses courses aventureuses et ses
expéditions hardies presque toujours suivies de dévas-
tations inutiles, avait désorganisé l'armée du cardinal-
infant eu y introduisant l'indiscipline ; de plus , les
généraux , divers d'origine et commandant à des troupes
de nationalités différentes , se jalousaient et se pliaient
mal à l'avis les uns des autres ; le pain et les vivres ,
devenus rares dans un pays dévasté à plaisir, man-
quaient le plus souvent , et les retards apportés
au paiement de leur solde ne laissaient guère aux
troupes d'autre alternative que de piller ou de mourir
de faim. A la nouvelle de l'approche des Français, le
cardinal-infant n'essaya même pas de leur barrer le
passage : il augmenta la garnison de Corbie et se hâta
de mettre la Somme entre lui et l'armée du duc d'Orléans ;
les quelques jours que perdit celui-ci à s'emparer de
Pvoye, qui ne méritait pas l'honneur d'un siège, lui
permirent d'effectuer sa retraite sans difficulté (15 sep-
tembre).
Dés lors , pour recouvrer toute la ligne de la Somme ,
il ne restait plus à l'armée française qu'à reprendre
Corbie. Mais elle y mit tant de lenteurs que 15 jours se
passèrent encore avant le blocus définitif de cette ville.
D'autre part , la négligence avec laquelle se gardaient
les Français ayant permis plus d'une fois à Jean de
Weert de tomber avec sa cavalerie sur quelqu'un de leurs
détachements isolés , leurs généraux se virent obligés
If
— 571
de concentrer leurs forces et de renoncer au projet qu'ils
avaient conçu de harceler les Espagnols dans leur retraite
avec une partie de leur armée, pendant qu'avec le reste
ils assiégeraient Corbie.
Le 25 octobre seulement la circonvallation fut achevée
devant cette place , et les quartiers établis de façon à
l'empêcher de recevoir aucun secours. Vu la saison
avancée , le maréchal de Châtillon proposa d'avoir re-
cours à une attaque d'emblée. Malgré l'opposition du
comte de Soissons , cet avis fut appuyé par le cardinal
et approuvé par le roi qui , pour donner plus d'énergie
aux opérations militaires , avaient tous deux rejoint
l'armée. La tranchée, ouverte le 5 novembre, fut poussée
si rapidement qu'au bout de quatre nuits elle était
arrivée à cinquante pas de la contre-escarpe de l'un
des dehors : aucune batterie importante n'avait cependant
encore été construite , aucune brèche par conséquent
n'avait été faite au corps de place , quand le 9 la gar-
nison demanda à capituler. On lui accorda trois jours
pour faire connaître au cardinal-infant sa situation et
lui demander des secours ; mais il était convenu que
si , passé ce terme , la ville n'était pas secourue , elle
devait être évacuée par la garnison qui pourrait en sortir
tambours battants, enseignes déployées, mèches allumées
et emmener avec elle trois canons. On était si satisfait
au camp français de cette solution inattendue , qu'on
avait accordé les honneurs de la guerre , réservés aux
braves, à des gens qui s'étaient si peu défendus. Le
14 novembre, au point du jour, Ï800 hommes en bonne
santé « et qui avaient encore tant de vivres qu'ils tenaient
-, quasy tous un morceau de pain et de beurre à la
- main , - sortirent de Corbie , suivis de chariots trans-
Iup
■
9
B8L'
■
— 572 —
portant leurs bagages et leurs malades , et se dirigèrent
sur Arras, accompagnés jusqu'aux environs de° cette
ville par une escorte française.
M 1 ' de Fontenay-Mareuil , maître de camp d'un régi-
ment français , en remarquant dans ses Mémoires que
« l'estoile de ceste année-là estoit mauvaise pour ceux
» qui avaient à deffendre des places , » voulut savoir
comment une garnison si nombreuse , si bien pourvue
do vivres et de munitions et ayant à défendre des rem-
parts en bon état, bien armés et nouvellement renforcés,
avait pu consentir à capituler presque sans résistance,'
et il s'en informa prés des officiers restés à Corbie comme
(Mages jusqu'au retour de l'escorte. Ils lui avouèrent
« ingénument , qu'ayant esté avertis qu'on ne les pour-
» roit pas secourir et que les quartiers d'biver s'alloient
« faire , ils avoient creu se devoir rendre pour y estre
- quand on les donnerait ; estant bien assurés que sans
» cela ils en auraient de sy mauvais que leur compagnie,
- d'où despendoit toute leur fortune , ne se pourrait
» remettre. Que cela avoit esté représenté à celuy qui
« commandoit depuis la mort du gouverneur, M r de
» Brimeu, en un conseil où se trouvèrent tous les
- officiers de la garnison ; et que ce serait peu d'avantage
• au roy d'Espagne quand ils tiendraient huit ou dix
» jours de plus , et à eux une ruine totale ; et que
» partant ils le supplioient de trouver bon qu'on se
y rendit sans attendre plus longtemps... Ce qui doit
y apprendre aux princes , observe l'auteur, à bien re-
» garder quels gens ils mettent dans leurs places , afin
» qu'elles soient toujours deffendues jusques au bout ,
» peu de temps faisant quelquefois grand bien i. »
1 Mémoires de Fomte.nay-Marel'H. , p. 270.
— 573 —
Et en effet, si Corbie avait tenu quelques jours de
plus, les Français eussent été forcés de lever le siège ,
car le temps devint subitement si mauvais que les
travaux des tranchées auraient dû être abandonnés.
« Dieu parut visiblement en cette occasion , dit
» Richelieu dans ses Mémoires ; aussi Sa Majesté
» lui en fit rendre actions de grâces et chanter le
» Te Deum à Notre-Dame de Paris l . »
Le raisonnement ingénu des officiers de la garnison
de Corbie nous édifie mieux que de longs commentaires
sur la composition et la moralité des armées de cette
époque. Soldats et capitaines sont des mercenaires pour
qui la profession des armes est une exploitation dont
les profits doivent compenser les dangers qu'elle pré-
sente ; quant à l'honneur militaire , à la religion du
drapeau , ce sont là des mots qui n'existent pas dans
leur vocabulaire ; ils n'en ont aucune idée. Que leur
importe le drapeau ? Ils honorent le plus celui qui leur
rapporte les plus beaux dividendes, c'est du moins là
le terme dont ils pourraient se servir aujourd'hui. Aussi
en campagne et en cantonnements sont-ils des pillards,
en garnison d'insatiables parasites, des fléaux toujours,
et bien coupables étaient ceux qui les déchaînaient
sur le monde pour atteindre une fugitive suprématie
et flatter l'orgueil national.
1 Mémoires de Richelieu , t. 9, p. 258.
Il
CHAPITRE XXV
Motifs dp l'inaction du cardinal-infant pendant, le siése de fnrhie r a- -, •
Arrestation et mort de Turhurens . ■! , , „ ~ P d *'' rét ™*!"*M- -
M- de Saint-.oal. - ^sltZpVa^ c„ n te de SoT' 7- '° ^ * *»*-' «
Il manque de résolution. - La pri,e de Co bi e ,1 H aSSaSS '" al ^ C0 '' dina '- ~
décide Monsieur a quitter ,a cou , - se r , Set GaT" T dCSS ° in - " ^ r ° m,C
- Emot.on | Uruven,, , „ nouvelle „ te fe,'. Z '" T "" '' GUiCnn '-
Soissons, le cardinal-infant , la reine-n.ére le e Tl _ Ne « ™ l ' M ' e « 1 »- ''«•"•* de
avec le cardinal de K,cl,, - „ ^1 ^Z^T^^Z^^
-T™ u/dH/i e ^7: ':~ C "» li "" ali0 " «- négociali..,. entre Sedan et B Nés
aa lettre au prince Thomas. - Il sc réconcilie avec le roi de France.
Si le cardinal-infant n'avait mis aucun obstacle à
1 investissement de Corbie , ni rien essayé pour l'em-
pêcher de capituler , la diminution de son effectif et
la démoralisation de son armée par les motifs que nous
avons indiqués n'en étaient pas les seules causes. Il
s'était encore trouvé dans la nécessité de détacher un
corps assez considérable, sous le commandement du
comte de Féria , pour observer dans les environs de
Diest d'abord , puis entre Anvers et Lierre , les mou-
vements du prince d'Orange : en effet , à la persuasion
du baron de Charnacé , Frédéric-Henri était apparu
avec l'armée hollandaise autour de Bréda, moins ce-
pendant dans l'intention d'attaquer cette place que pour
aider l'armée française par une habile diversion. Mais
d'autres raisons encore avaient peut-être engagé don
Fernando à conserver intactes les forces qu'il avait
autour de lui : certaines éventualités pouvaient se pro-
i
575
duire en France à la suite d'une nouvelle incartade
qu'il savait le duc d'Orléans , de concert cette fois avec
le comte de Soissons , sur le point d'exécuter , et il
voulait se tenir prêt à en profiter.
Il est nécessaire à ce propos que nous remontions
quelque peu en arrière.
A son retour en France en octobre 1634 , Monsieur
avait été accueilli le mieux du monde par Louis XIII ,
et les deux frères en se réconciliant s'étaient juré l'oubli
du passé. Toutes les promesses spécifiées dans le traité
d'Écouen avaient été tenues , et Puylaurens , créé duc
et pair, avait épousé la seconde fille du baron de
Pont-Château , cousin du cardinal , le jour même que
le duc de La Valette épousait l'aînée (26 novembre).
Moins de trois mois après cependant, le 14 février 1635,
le nouveau duc avait tout à coup été arrêté en même
temps que du Fargis , Coudray-Montpensier et quelques
autres et , incarcéré à Vincennes , il y était mort en peu
de temps de cette fièvre pourprée à laquelle avait déjà
succombé quelques années auparavant le maréchal d'Or-
nano , ce premier confident de Gaston.
Celui-ci avait appris avec un trouble profond l'arres-
tation de son favori et n'avait retrouvé son calme et sa
présence d'esprit qu'après qu'on lui eut assuré que ces
nouvelles rigueurs ne le concernaient pas et n'avaient
été rendues nécessaires que par les intelligences que
Puylaurens continuait à entretenir avec les ennemis de
l'État. Cette accusation n'était pas, comme on a pu le
croire , dénuée de fondements ; seulement cetle fois-ci
le nouveau duc d'Anville était moins coupable que le
duc d'Orléans lui-même.
Fort peu de temps après son retour, Gaston avait
m
m
— 576 —
senti se réveiller en lui les sentiments d'envie et de
basse jalousie qui avaient provoqué jadis sa rupture
avec le cardinal ; en se rapprochant du trône il avait
reconnu quelle place considérable le premier ministre
avait su s'y faire à côté du roi et , mécontent de n'être
rien , il n'avait su contenir toute l'amertume renfermée
en son âme. Une dame de qualité avait reçu ses con-
fidences et les avait communiquées à un gentilhomme
de ses amis , par l'intermédiaire duquel elles étaient
arrivées à la connaissance de l'abbé de S'-Germain à
Bruxelles. Une correspondance assez suivie s'était en-
gagée à cette occasion entre l'aumônier de la reine-mère
et Paris ; le domestique d'un médecin attaché à Marie
de Médicis s'était douté de l'importance que ces lettres
pouvaient avoir , il en avait intercepté quelques-unes ,
les avait livrées à Richelieu , et la dame et le cavalier,
enfermés à la Bastille , avaient fait des révélations fort
compromettantes pour le prince l . Le cardinal , ne
pouvant sévir contre lui , s'était décidé à le frapper
d'une terreur salutaire en le séparant de ceux qui ,
jusqu'alors , s'étaient toujours montrés les plus disposés
à le pousser à la révolte ; puis il avait profité de son
trouble pour lui faire accepter à leur place des gens
dont il était sûr, et pour chancelier le secrétaire d'État
Boutheillier, comte de Chavigny, tout à sa dévotion et
spécialement chargé de le surveiller. Néanmoins un
petit nombre de personnages de moyenne condition ,
revenus des Flandres avec Gaston et dont le cardinal
1 L'abbé Scaglia à Olivarès. 25 janvier 1635. — Correspondance ,
t. II, f. 200. — Dans cette lettre, Scaglia en parlant de l'abbé de
S'- Germain l'appelle un philosophe chrétien.
■
— 577
ne se défia pas assez , faillirent rendre ces précautions
inutiles. A leur tête se trouvait Louis Barbier, abbé
de La Rivière qui , sorti des rangs du peuple et quelque
temps domestique de l'évêque de Cahors , devait être
un jour évêquedeLangres. A force d'habileté, il parvint
en peu de temps à gagner la confiance du duc d'Orléans ;
mais ce fut pour l'encourager dans la voie de l'opposition
au cardinal vers laquelle il n'était que trop porté. Sur-
veillé de près par le nouveau chancelier, il ne put
toutefois pousser le prince à la révolte comme l'avaient
fait ses prédécesseurs ; mais on le soupçonnait de rela-
tions avec l'Espagne ] , et il était probable que , l'oc-
casion de se débarrasser de lui se présentant , on ne
la laisserait pas échapper. Aveuglé par la confiance
que lui montrait Monsieur, Louis Barbier crut au com-
mencement de l'année 1636 pouvoir prétendre au poste
de premier aumônier du prince , devenu vacant par la
mort du titulaire et que le comte de Chavigny avait
demandé pour son oncle. Cette prétention, que son
faible mérite et son extraction obscure ne justifiaient
pas , lui fut fatale : le 5 mars il fut mis à la Bastille
où vinrent bientôt le rejoindre quelques-uns de ceux
qui l'avaient pris pour patron. Après cette exécution
dont Gaston, comme d'habitude, ne parut guère s'émou-
1 Dans le courant de l'année
essayé de renouer avec le duc
avait cliargé le cardinal-infant
secret. Dans une lettre de don
tembre 1635 , on lit : « La neg
misma carta (du 18 juillet) se
recatado que pudiere hallarse; p
por la atencion con que el cardi
— Correspondance , t. IV, f. 139.
1635 le gouvernement espagnol avait
d'Orléans de nouvelles négociations et
de chercher à s'entendre avec lui en
Fernando à Philippe IV, du 15 sep-
ociacion con Monsieur de que trata la
procurara intentai 1 por el camino mas
ero siempre tendra esto suma dificultad
nal de Richelieu mira sus acciones. »
37
— 578 —
voir , on crut qu'il ne restait plus autour de lui aucun
de ces esprits brouillons qui avaient toujours eu tant
d'influence sur sa conduite , et quand au mois de sep-
tembre le roi eut réuni cette armée qui devait couvrir
Paris et refouler l'Espagnol , c'est à son frère qu'il en
confia le commandement pour lui donner une marque
de son entière confiance.
Cependant près de Monsieur se trouvait alors un gen-
tilhomme , Claude de Bourdeille , comte de Montrésor ,
qui avait su se rendre maître de son esprit et acquérir
un ascendant qu'il mettait autant de soin à cacher que
d'autres , moins habiles , avaient mis d'empressement
à afficher. C'était un de ces caractères inquiets et am-
bitieux , comme la France en a toujours produits , qui
ne se sentant dans leur élément qu'au milieu des ré-
volutions et des luttes civiles , trouvent alors à se
créer une position et à se faire une fortune auxquel-
les ils n'auraient pu prétendre dans les époques de
calme , incapables qu'ils sont d'un labeur patient et
obstiné. Montrésor trouva dans M r de S'-Ibal, son
cousin , gentilhomme du comte de Soissons , un as-
socié digne de lui, et tous deux conjurèrent leurs
efforts pour entraîner leurs maîtres à la révolte et pour
les décider à se saisir du pouvoir, fut-ce même au prix
d'un crime.
Dès les premiers jours de l'entrée en campagne de
l'armée royale , il devint évident que Monsieur était
incapable de la commander et que l'orgueil du comte
de Soissons mettrait obstacle à toutes les entreprises
que lui-même n'aurait pas proposées. Richelieu se
décida alors à prendre la direction des opérations
militaires ; mais pour ne pas blesser l'amour propre
\W
— m
des deux princes, il persuada au roi de se rendre
aussi à l'armée pour la commander sous son inspira-
tion. Le duc d'Orléans et le comte de Soissons com-
prirent parfaitement qu'ils étaient relégués au second
plan par cette habile manœuvre du premier minis-
tre ; le ressentiment qu'ils en éprouvèrent les rendit
faciles à persuader de profiter de leur position de
commandants de l'une des plus fortes armées que la
France eût encore mise sur pied , pour arracher par la
violence le pouvoir au cardinal et imposer au roi de
nouveaux conseillers. Le 25 octobre fut choisi pour
l'exécution du coup de main. Ce jour-là le roi devait
se rendre du château de Denain , où il avait établi son
quartier , à Amiens où Richelieu avait le sien , pour
y tenir conseil avec lui et les deux princes. Selon l'éti-
quette observée en semblables circonstances , les nom-
breux gentilshommes dont le cardinal était toujours
entouré se tenaient à l'écart tant que durait la visite
royale et ne reprenaient leur service autour de sa
personne qu'après qu'il avait été reconduire le mo-
narque au bas de l'escalier et qu'il l'avait vu s'éloi-
gner. Monsieur et le comte de Soissons , qui accom-
pagnaient aussi le roi jusqu'à son carrosse , devaient
alors donner le signal et les poignards des conjurés
devaient frapper le cardinal. Tout avait été parfai-
tement convenu; mais quand arriva le moment d'agir ,
Gaston manqua de résolution : il parut ne plus se
souvenir de rien et se retira. Le comte de Soissons
n'osa prendre sur lui la responsabilité de l'attentat ,
les poignards restèrent dans leur fourreau et Richelieu
put remonter paisiblement chez lui sans se douter du
péril auquel il venait d'échapper.
— 580 —
m
L
■fc
L'occasion qu'on avait laissé perdre pouvait cependant
se représenter, surtout si le siège de Corbie était pour-
suivi méthodiquement : le séjour du cardinal à Amiens
devait se prolonger et les deux complices , dans leur
quartier, restaient maîtres de l'armée. Mais la proposition
de Châtillon d'attaquer la place d'emblée vint mettre
obstacle à leurs desseins ; une telle entreprise , qu'elle
réussît ou non , devait en effet avoir pour résultat immé-
diat la dispersion de l'armée. Aussi les deux princes ,
et surtout le comte , mirent-ils une obstination singu-
lière à repousser le plan du maréchal et une passion
non moins grande à défendre le leur, qui était de
s'en tenir au blocus : ils prédisaient le plus sanglant
échec.
Comme nous l'avons vu l'événement leur donna tort
et les étonna beaucoup.
Pour tous ceux qui avaient trempé dans la conjuration
un grand danger était dès lors imminent : si le plus
léger indice faisait jamais soupçonner au cardinal le
péril auquel il avait échappé , il était à prévoir qu'il
s'adresserait aussitôt à Monsieur et en obtiendrait aisé-
ment les avens ingénus dont le prince s'était toujours
montré si prodigue en semblable occasion ; ceux qui
avaient été ses instruments seraient encore une fois
sacrifiés. Pour conjurer le danger , il fallait au plus
vite provoquer une rupture entre Gaston et Richelieu
et éloigner le prince de la cour. C'est ce qui fut
résolu.
Monsieur était à peine de retour à Paris que le
18 novembre le comte de Soissons s'y rendit également
et , dans une entrevue qu'il eut avec Louis XIII , insista
fortement pour être chargé de ramener en Champagne ,
581 —
dont il avait le gouvernement , les troupes qui devaient
y prendre leurs quartiers d'hiver. Cette demande parut
d'autant plus suspecte que le comte y mettait plus de
passion , et comme sa conduite pendant toute la cam-
pagne n'avait pas toujours été très-claire , le roi de son
côté mit de la persistance à la lui refuser. Le prince
voulait-il s'assurer un noyau de troupes dont il comptait
se servir dans de mauvais desseins ? La chose est très-
probable. Le refus du roi le convainquit que la défiance
était éveillée , qu'on soupçonnait peut-être même quel-
ques-uns de ses projets et qu'on n'attendait qu'une occa-
sion favorable pour l'arrêter et Monsieur avec lui. De son
côté la conscience de Gaston n'était pas assez tranquille
pour qu'il fût bien difficile de lui persuader que sa
liberté était en jeu. Tous deux se décidèrent à fuir,
et, dans la nuit du 19 au 20, ils quittèrent Paris , le duc
d'Orléans pour se retirer en Guienne prés du duc d'Eper-
non qu'il espérait rallier à sa cause , non loin des fron-
tières d'Espagne dont il comptait réclamer le secours ,
près de l'Océan enfin à qui , en désespoir de cause , il
pouvait toujours confier César et sa fortune ; le comte
de Soissons pour se rendre à Sedan , sur les frontières
des Pays-Bas , dont son beau-frère le prince Thomas
commandait les armées, près de cette famille de Bouillon
qui subissait avec tant d'amertume la protection onéreuse
de la France.
La nouvelle de la retraite du duc d'Orléans et du
comte de Soissons arriva à Bruxelles le 28 novembre ,
par un courrier que ce dernier y envoya de Sedan
avec la mission de demander au cardinal-infant que
quelqu'un à qui il pût confier ses projets vînt l'y trouver,
et qu'on voulût bien lui donner un passeport pour un
I I
- 582 —
de ses gentilshommes qu'il comptait envoyer au duc
de Bouillon , à Maestricht dont il était gouverneur l .
On ne peut pas dire que ces événements surprirent
beaucoup la cour de Bruxelles ; depuis deux mois et
plus on s'attendait à quelque chose d'analogue : en
septembre le bruit de la mort ou de la disgrâce de
Richelieu y avait couru 2 et l'on rapporte aussi que
vers cette époque Piccolomini s'entretenant avec Des-
roches-Baritaud , l'un des prisonniers du siège de Roye ,
lui aurait dit « qu'il verrait arriver quelque chose en
« France qui n'était pas prévu ni pensé de personne
» et qui apporterait un grand changement 3 . » Le 8 no-
vembre le bruit de la fuite du duc d'Orléans et du comte
de Soissons était répandu à Turin et , le 10 , le baron
de Charnacé écrivait qu'à La Haye et à Amsterdam on
parlait d'une menée qui devait éclater en France et que
le roi serait bien habile à démêler. Il est probable que
le comte de Soissons depuis quelque temps déjà était
en correspondance avec Thomas de Savoie et peut-être
avec le duc de Bouillon , et que des indiscrétions avaient
été commises : un secret brûle toujours les lèvres de
ceux qui le possèdent ; c'est pourquoi , fort heureuse-
ment , il est si difficile de conspirer.
Un gentilhomme du prince Thomas se rendit aussitôt à
Sedan. Le 4 décembre il était déjà de retour à Bruxelles.
Il vint assurer Marie de Médicis , au nom du comte ,
que ni lui ni le duc d'Orléans ne se concerteraient
Ln
tf
1 L'abbé Scaglia à Olivarès. 29 novembre 1636. — Correspondance .
t. III, f. 186.
* Lettre de M™ du Fargis à la reine Anne. 27 septembre 1636. —
Appendice du chapitre III e de M™ de Chevreuse,
" Mémoires de Riohrlieu , t, 9, f. 27G.
583 —
jamais avec le cardinal sans la comprendre dans le
traité, et la prier de réunir tout l'argent dont elle pour-
rait disposer pour l'envoyer à Monsieur en Guienne.
Il était également chargé de demander au cardinal-infant
de quoi lever et entretenir pendant trois mois 800 fan-
tassins et une centaine de cavaliers , et l'envoi de troupes
sur la frontière si Sedan était menacée par l'armée
française. Il lui fit connaître en même temps que le
comte était tout disposé à conclure un traité d'alliance
avec l'Espagne aussitôt qu'il aurait reçu des nouvelles
du duc d'Orléans L
Comme d'habitude , le nouveau révolté se berçait d'il-
lusions au sujet des sympathies que sa cause n'allait pas
manquer de rencontrer en France. 11 comptait non seu-
lement sur la complicité du duc d'Épernon que Monsieur
parviendrait bien à entraîner , mais aussi sur celle de
s,»u fils, le duc de La Valette ; il ne doutait pas de
l'appui du parlement de Paris et assurait «pie, s'il entrait
en France avec quelques troupes, la plus grande partie
de la noblesse viendrait se ranger sous ses drapeaux.
Il ajoutait que , vu la pénurie des finances du gouver-
nement français en ce moment , il fallait faire peu
de cas de ses armées : si elles attaquaient le duc
d'Orléans , une diversion espagnole le tirerait aisément
d'affaire ~.
Le cardinal-infant , en transmettant à Madrid les
i Le cardinal- infant à Philippe IV. décembre 1636. — Corres-
pondance, t. VI, f. 460 et 462.
L'abbé Scaglia à Olivarès. 4 décembre 16S6. - Correspondance, t. III,
f. 140.
2 Memoria que ha dado el gentilhombre del S r principe Thomas a
su buelta de verse con el conde de Soison. — Corr. de Philippe IV
et du cardinal -infant , t. VI, f. 462.
H • I-
■
k;
— 584 —
demandes du comte de Soissons , dont la personne ne
lui paraissait pas de moindre importance que celle de
Monsieur, particulièrement à cause de la popularité
dont il jouissait dans l'armée française , émit cependant
1 opinion que tout en l'aidant de manière à lui permettre
de renforcer son parti, il était préférable de soutenir
la révolte en fournissant des secours par l'Espagne au
duc d Orléans en Guienne, ce qui pouvait se faire plus
commodément et avec plus d'apparence de succès.
Mais compter sur Gaston c'était bâtir sur le sable
mouvant. En effet, au lieu de se retirer en Guienne
il s était arrêté à Blois et, dès le 21 , avait envoyé au
roi son frère une lettre fort soumise : au lendemain de
son escapade il paraissait déjà s'en repentir. Le cardinal
revenu de Picardie le 24 à la première nouvelle de là
fuite des princes, lui envoya tour à tour les comtes de
Guiche, de Beautru et de Chavigny lui porter les pro-
messes et les ordres du roi, et il parut que Monsieur
était tout disposé à un accommodement.
On le sut bientôt à Bruxelles, et les espérances des
émigrés s évanouirent plus rapidement encore qu'elles ne
s étaient éveillées. « Le comte de Soissons passe ici pour
» un de ces François qui n'ont pas un marc de plomb en la
» tête, écrit M- du Fargis le 20 décembre à Anne d'Au-
» tncbe. Dieux ! Quelle sorte de génération ! La reine-
» mère et Madame sont confuses de cette banqueroute
» car les François d'ici s'étoient imaginé de grandes
» choses 1. » On avait tort cependant de désespérer
sitôt; Monsieur tout en paraissant disposé à signer tout
'M S de la bibl. nat. de Paris , ancien fonds français, n° 9241
Voir V. Cousin. M°* de Chttreun , appendice, p. 413.
585 —
ce que le roi voulait , demandait toutefois à en donner
avis au préalable au comte de Soissons. « Pour la
« forme, » disait-il, et il ajoutait qu'il lui écrivait « de
» bonne encre » pour le décider lui aussi à s'accommoder
avec le roi. En réalité, ayant reconnu la faute qu'il avait
faite en se séparant du comte , alors surtout que le
duc d'Éperuon sur lequel il avait cru assez légèrement
pouvoir compter , ne mettait aucun empressement à
entrer en relation avec lui, il pensait à aller le rejoindre
à Sedan et avait fait demander au duc de Bouillon de
l'y recevoir L En attendant il traînait les négociations en
longueur. Il avait déclaré d'abord qu'il ne retournerait
à la cour que si on autorisait sa femme à le rejoindre ,
qu'après la mise en liberté de ceux de ses serviteurs
qui se trouvaient en prison et le paiement d'un demi-
million d'écus. Le roi accepta ces deux dernières con-
ditions ; mais quant à la première , il lui fit observer
que son mariage était contraire aux lois du royaume.
Peu de temps après il consentit toutefois à le recon-
naître et à laisser Madame rejoindre son époux, mais à
la condition que Gaston jurerait solennellement d'aban-
donner les intérêts du duc Charles de Lorraine et de
sa maison, de ne jamais les défendre en aucune occasion
et de n'avoir plus aucun rapport avec la famille de sa
femme 2 . C'était là une immense; concession que faisait
le roi à son frère , et celui-ci sans doute ne s'y était
pas attendu , car il y répondit aussitôt en faisant valoir
de nouvelles prétentions : il demandait une place de
sûreté pour lui , le rapport du jugement prononcé par le
» Scaglia ci Olivarès. 26 août 1636. T. III , f. 152.
2 M. à id. 9 janvier 1637. — Correspondance, t. 111, f. 162.
— ."386 —
I
■
tmà
parlement de Paris contre son mariage , et enfin que
satisfaction fût rendue à la reine sa mère i.
Cette dernière exigence, si peu d'accord avec sa
conduite habituelle et si éloignée de l'indifférence qu'il
avait toujours montrée pour Marie de Médicis dans les
négociations précédentes , parut trop peu naturelle à
Richelieu pour ne pas éveiller sa défiance. Il était
informé en même temps que le comte de Montrésor
venait de partir pour la Guienne chargé d'une mission
secrète pour le duc d'Épernon , et que le nombre des
gentilshommes qui composaient la cour de Monsieur
s'accroissait tous les jours : il comprit que s'il ne voulait
pas être dupé , il lui fallait employer d'autres moyens
que ceux dont il s'était servi jusqu'alors. Il donna im-
médiatement des ordres sévères pour fermer à Gaston
les routes qui pouvaient le conduire à Sedan, en Guienne,
en Normandie ou en Bretagne, partout enfin où on le'
soupçonnait de vouloir se diriger pour se retirer encore
une fois chez les Espagnols; il le fit surveiller très-
étroitement pour être prévenu à chaque instant de ses
moindres mouvements et , dans un conseil qui se tint
le 1 1 janvier 1637 , il fit décider que si Monsieur ne
cédait pas , le roi lui-même , à la tête d'une armée ,
irait jusqu'à Blois l'y contraindre.
Richelieu avait parfaitement jugé de la situation et
les mesures qu'il avait ordonnées étaient des plus judi-
cieuses. En effet, M r de Verderonne qui avait quitté
Gaston le 7 janvier et pris la route de Bourgogne ,
en arrivant le 15 à Sedan annonçait que Monsieur le
suivait de près. Cette nouvelle, connue immédiatement
1 Scaglia à Olivarès. 9 janvier 1637. - Correspondance, t. III, f. 168.
— 587
à Bruxelles, y causa une grande émotion, et Mario
de Médicis se disposa à aller rejoindre son fils dès son
arrivée , emmenant Madame avec elle L Mais cette joie
ne dura guère ; bientôt un nouvel avis du comte de
Soissons informa les deux princesses que Monsieur
n'avait pas encore quitté Blois 2 .
Presqu'en même temps des nouvelles de Paris apprirent
qu'il fallait décidément renoncer à compter sur ce prince.
Après lui avoir encore envoyé M r de Léon et le père
de Contren , son confesseur , général des oratoriens ,
pour lui renouveler ses dernières propositions , le
roi, comme il l'avait fait eu mars 10:31, quitta Paris
à la tête de quelques régiments et se mit en route pour
Blois. Mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau ;
cette démonstration suffit. Gaston se hâta de traiter
définitivement sans plus parler de sa mère , mais en
réclamant le paiement de ses . jettes jusqu'à concurrence
,1e 500,000 livres après la paix générale , et une pension
pour sa femme. Le roi stipula toutefois que cette pension
ne serait, payée qu'après la rentrée en France de la
duchesse, et' le 8 février , à Orléans, les deux frères se
rencontrèrent et , pour la quatrième ou cinquième fois ,
conclurent leur raccommodement.
Encore une fois abandonnée par son fils, Marie de
Médicis reporta toutes ses espérances sur le comte de
Soissons. Dès son arrivée à Sedan elle lui avait envoyé
Fabroni et, pour resserrer encore les liens qui attachaient
le prince à son fils Gaston , elle lui avait fait offrir en
mariage la fille que celui-ci avait eue de son premier
' Scaglia à Olivarcs. 20 janvier 1637. - Correspondance, t. III, f. 172.
s H. à id. 21 janvier. id. id. f. 175.
■SU'
— 588 —
mariage avec M- de Montpensier et qui n'était alors
ZTt 1 T l : ^^ enC ° re là Un P^Jet qu'il
fallait abandonner depuis que Monsieur avait traité avec
son frère. Mais le comte ne paraissait pas désireux de
suivre 1 exemple de son complice : il avait reçu fort mal
M de Liancourt que Richelieu lui avait envoyé il
entretenait une correspondance très-active avec le prince
Thomas qui s'était chargé de ses intérêts près du gou-
vernement espagnol et , par l'intermédiaire du duc de
Bouillon, il s était mis en rapport avec W de Hauterive
le frère de l'ancien garde des sceaux Châteauneuf et
avec d autres Français de qualité réfugiés en Hollande
Le duc de La Valette lui avait aussi promis son con-
cours, mais en déclarant vouloir rester le maître de
choisir le moment favorable.
Pendant plusieurs mois la route de Sedan à Bruxelles
fut incessamment sillonnée par les courriers qu'échan-
geaient entre eux le comte , la reine-mère , la princesse
Marguerite 2 et le prince Thomas. Monsigot résidait
près du comte au nom de la reine, et S'-Ibal à Bruxelles
représentait le comte de Soissons.
La principale difficulté qui s'était présentée était la
question financière , et le marquis Paolo Palavicini
le banquier génois du roi d'Espagne, était même allé
a Sedan pour la résoudre et débattre avec le prince
le chiffre de ses prétentions. C'était une question capitale
en effet de savoir comment on parviendrait à réunir
1 ScarjUa à Qlivarès. 3 janvier 1636
f. 158 v".
Correspondance, t. III,
• M- du Fargis à la reine de France. Bruxelles, 18 avril 1637 -
Madame tient force correspondance avec Soissons qui a mandé' ne
vouloir attendre un accommodement.
589
les 400,000 livres qu'il demandait « pour monter de
» suite à cheval. » Le président Roose se refusait
obstinément à laisser emprunter aux caisses de l'État
une somme aussi importante sans l'aveu du roi d'Es-
pagne , en ce moment surtout que les finances des
Pays-Bas , grâce aux dépenses de la campagne
précédente et aux largesses prodiguées par le cardinal-
infant à ceux qui l'entouraient, n'avaient jamais été
clans un si triste état l . Le prince Thomas qui , plus
que personne par les promesses qu'il avait fait briller
aux yeux de son beau-frère , avait contribué à le lancer
dans une aventure dont l'issue paraissait chaque joui-
plus incertaine, et qui avait à cœur de l'en tirer, parvint
heureusement à s'assurer l'appui du cardinal-infant en
grossissant à ses yeux l'importance de la révolte des
Croquants 2 , nom qu'on donnait à cette époque aux
paysans du Périgord et du Poitou qui venaient de se
soulever : le 28 juin fut signé par l'infant au nom du
roi d'Espagne d'une part , et par la reine-mère , repré-
' M m * du Fargis à la reine de France. Bruxelles, 2 mai 1637. — « Tout
est en nécessité , jusqu'à la reine-mère qui de trois mois n'a pas eu
un sol. «
s Nous trouvons dans la correspondance de l'abbé Scaglia l'explication
suivante du nom de Croquant. " Le vocable croquant dont se servent
les révoltés de la Saintonge dérive du mot croc, en espagnol un garavato,
un garfio (un crochet, un harpon); ils ont pris ce nom pour donnera
entendre que , conformément a la rature de cet instrument , ils ne
lâchent plus ce qu'une fois ils ont pris en mains. » Il ajoute que ce nom
avait déjà été donné en France à un parti durant la ligue et que ceux
de Saintonge en le ressuscitant avaient mis à leur tête le marquis
d'Isideul (?) , frère aîné de l'infortuné comte de Chalais , la première
victime du cardinal de Richelieu. Appartenant à la maison de Montluc ,
le marquis était de sa personne un soldat plein de valeur et d'expérience
et avait servi plusieurs années dans les guerres de Hongrie et de
Pologne. (Correspondance, t. III, f. 156, 26 décembre 1636.)
590 —
w.
vV
H'*"
sentant le comte de Soissons de l'autre, un traité par
lequel Philippe IV s'engageait à ne faire ni paix ni trêve
avec le roi de France sans y comprendre la reine et le
comte, -à délivrer de suite à celui-ci 500,000 livres
pour la levée et l'entretien d'une armée jusqu'à la fin
de la campagne , à entretenir une garnison dans Sedan
et à dédommager le duc de Bouillon de la perte de ses
biens on France, leur confiscation devant naturellement
être une conséquence de sa révolte. Par contre, Marie
de Médicis promettait qu'aussitôt après avoir reçu satis-
faction , ce qui ne pouvait jamais être qu'après la
mort ou la disgrâce de Richelieu , spécifiait-elle , pour
qu'il fui bien entendu qu'elle ne traiterait jamais' avec
lui , ou après qu'il aurait été mis hors du service du
roi (elle ne disait pas si c'était d'une manière violente),
elle ferait tous ses efforts pour travailler à terminer
les différends qui existaient entre la France, l'empire
et l'Espagne, si alors déjà la paix n'était pas conclue.
Comme le lii observer avec beaucoup de raison
Philippe [V 1 en prenant connaissance de ce trait.'',
l'Espagne , qui en faisait tous les frais , n'en devait
retirer que des bénéfices fort problématiques ; ni les
engagements n'étaient égaux, ni les avantages réci-
proques, et les 500,000 livres octroyées au comte tout
d'une fois, au lieu d'être divisées en subsides mensuels ,
risquaient fort d'être très-mal employées. Ces considé-
rations n'avaient pas échappé au cardinal-infant, car
il avait cru devoir lui-même justifier le traité en faisant
ressortir la nécessité de provoquer des troubles en France
1 Phileppe IV au cardinal-infant. 10 août 1637. - Correspondance
I. 7. r. 379.
— 591 —
le plus tôt possible , afin d'empêcher Louis XIII de se
porter avec toutes ses forces sur les frontières du Hainaut
et de l'Artois , au moment même où les Provinces-
Unies s'avançaient sur le Brabant et les Flandres.
Informé du reste que l'Espagne mettait à sa disposition
une somme de 200,000 écus pour servir au parti du
comte de Soissons i, il faisait bon marché des avantages
qu'on pouvait recueillir du traité dans l'avenir , si ceux
qu'il en attendait dans le moment même pouvaient être
acquis.
Quand la reine-mère s'était engagée au nom du comte
de Soissons , elle l'avait fait avec la certitude de n'être
pas désavouée, puisqu'un subside plus fort que celui
qu'il avait toujours réclamé lui était alloué ; on pensait
donc à Bruxelles que le traité serait accueilli à Sedan
avec enthousiasme , et le cardinal-infant n'avait pas
même attendu qu'il fût ratifié par le comte pour en infor-
mer le roi d'Espagne. Aussi ne fut-on pas médiocrement
étonné d'apprendre que le prince, avant de rien signer,
avait désiré attendre le retour de M 1 ' de S'-Ibal qui
était allé trouver le duc de Bouillon à Maestricht , pour
s'entendre avec lui sur la façon dont il lui prêterait son
concours. Bientôt de S'-Ibal revint de Hollande avec la
promesse du duc de se rendre à Sedan avec de l'infanterie
et de la cavalerie aussitôt que le comte l'en aviserait ;
il fit connaître cette réponse en passant à Bruxelles
et en partit aussitôt pour la porter à son maître afin
de hâter la ratification du traité.
Cette singulière préoccupation du prince de faire
1 Philippe IV au -président Roose. De Aranjuez, ■-' 'If mai 1637. —
Papiers de Roose , t. 1 , f. 160.
■■
SX-
m
— 592 —
dépendre son consentement de la résolution du duc de
Bouillon, avait éveillé les soupçons du cardinal-infant
et ha avait fait craindre que Richelieu, avec son habileté
habituelle , ne travaillât à détruire ce qui avait coûté
tant de peine à édifier i. En effet , bientôt le prince
Thomas reçut de son beau-frère une lettre qui ne
laissait aucun doute à cet égard : « On ne peut rien
■o désirer de mieux que le traité qui m'a été envoyé
» disait le comte 2, et le premier article va même au-delà
» de mes espérances ; aussi je ne trouve pas de paroles
» pour exprimer comme je le voudrais l'estime que
» j éprouve pour les faveurs que j'ai reçues du cardinal-
» infant, et je vous prie de lui en rendre grâce en mon
» nom : tant que je vivrai ses bienfaits me seront toujours
» présents , et je serai toujours son humble et obligé
» serviteur. Dans un des articles du traité il est dit
» qu'aussitôt après avoir touché le subside qui m'est
» alloué , je devrai faire mes levées et constituer mon
- parti dans l'espace d'un mois. Cette condition est très-
» naturelle , mais il m'est absolument impossible de la
» remplir : il est à craindre en effet que les positions
» occupées par les armées françaises ne m'empêchent de
» réunir mes amis, qui doivent arriver de divers côtés;
- et il en résulterait que j'aurais touché l'argent sans
» pouvoir remplir les obligations qui me sont imposées.
y Si nos trois armées avaient pu se prêter le concours
» dont il avait été question entre nous et qui servit
» de base à mes négociations par l'intermédiaire de
1 Le cardinal-infant à Philippe IV. "juillet 1637. - Correspondance,
* Le comte de Soissons au prince Thomas. De Sedan, 15 de julio 1637
— Id., f. 309.
I
— 593 —
» M 1 ' de S'-Ibal, j'aurais pu obtenir un résultat pratique.
« Mais la vôtre ne pouvant entrer en France à cause
» des forces qu'on lui oppose , ni celle du duc de Lor-
» raine par suite du désordre dans lequel elle se trouve ,
r, ce serait vous tromper que de vous promettre quelque
y, chose de semblable , et cette seule appréhension me
r, cause une mortelle affliction. La sensible peine que
» j'en éprouve m'empêche de m'étendre sur ce sujet ;
« aussi j'ai ordonné à M r de Méause de vous en parler
» plus longuement et de vous faire connaître l'état de
» mes affaires. J'ai su par M r de S'-Ibal les soins que
v vous avez daigné prendre de mes intérêts et les
r, grandes démonstrations d'amitié et de bonne volonté
» que vous m'avez témoignées , ce qui met le comble aux
v obligations dont je vous suis redevable. Je suis très-
» malheurenx de ne pas me trouver en position de
« pouvoir vous donner la mesure de la passion que je
» professe pour vous et je vous conjure de croire que
» si l'amitié et les bienfaits se peuvent reconnaître ,
» vous ressentirez ma véritable affection. Je reste de
» cœur avec non moins de sincérité que de franchise ,
v votre très-humble frère et serviteur ,
r, Louis de Bourbon l .
» De Sedan , 15 de juillet 1637. »
Ce que cette lettre ne disait pas , ce que M r de Méause
avait reçu l'ordre de faire connaître à Bruxelles , c'est
que le comte de Soissons venait de se réconcilier avec
le roi de France.
1 Nous traduisons cette lettre de la traduction espagnole envoyée à
Philippe IV.
jmm
- 594 —
Bfc
Le traité du 28 juin était à peine signé que le car-
dinal de Richelieu, toujours bien servi par sa police
secrète , en possédait une copie ; car c'est ainsi qu'il
faut comprendre le hasard , le bonheur ou parfois le
miracle , comme il s'exprime dans ses Mémoires , qui
faisait toujours tomber entre ses mains toutes les pièces
qu'il lui était le plus utile de connaître. Comprenant
qu'avec le caractère résolu du comte de Soissons , une
révolte à main armée était bien plus redoutable sous
sa direction que sous celle de Monsieur , et qu'elle
pouvait arrêter instantanément les progrès de l'armée
royale, il s'était résolu à souscrire à toutes ses pré-
tentions.
Jusqu'alors des négociations avaient bien été entamées
entre Paris et Sedan par l'intermédiaire d'un capucin ,
le père Hilarion, qui avait été plusieurs fois trouver
le comte , et par Alexandre de Campion , gentilhomme
de celui-ci , mais on n'avait abouti à aucun résultat.
Cette fois il était urgent de traiter et M r de La Croi-
sette , gentilhomme de M r de Longueville , partit le
11 juillet pour porter au comte « une déclaration par
» laquelle le roi oubliait toutes les fautes qu'il avait
» commises en sa retraite et depuis qu'il était à Sedan ,
» le rétablissait en ses charges , voulait qu'il jouît de
y tous ses biens , appointements et émoluments de ses
r> charges , pardonnait à tous ceux qui l'avaient servi ,
» et abolissait les crimes par eux commis à ce sujet ;
» une promesse particulière du roi, signée de Sa Majesté
« et d'un secrétaire d'État , par laquelle elle promettait
» que , moyennant qu'il demeurât dans la fidélité et
» obéissance qu'il était convenu de jurer sur les Évan-
» giles , Sa Majesté ferait jouir lui et les siens de l'effet
— 595 —
y> de la dite déclaration , trouvant bon qu'il demeurât
y> encore quatre ans consécutifs dans la ville de Sedan ,
y> si bon lui semblait , etc. »
On ne pouvait être plus large , et il n'était pas à
supposer que le comte pût refuser de rentrer loyalement
dans le devoir puisqu'on lui accordait , en même temps
que son pardon , toutes les conditions qu'il avait posées
lui-même dans les diverses négociations. Il est possible
cependant qu'il eût trouvé quelque biais ou bien que ,
sentant grandir son importance en raison des concessions
qu'on lui faisait , il fût devenu plus exigeant , si l'ar-
rivée du négociateur n'avait pas concordé avec les nou-
velles qu'il recevait de tous côtés de l'approche de l'armée
française qui paraissait menacer Sedan. Il pesa soigneu-
sement d'une part les chances d'une révolte hasardeuse
avec l'appui des Espagnols , de l'autre les avantages
matériels qu'on lui faisait en France , et ses réflexions
le convainquirent que pour le moment mieux valait
renoncer à prendre les armes contre son pays.
Le 26 juillet, en présence du comte de Beautru ,
après avoir signé le traité , il prêta serment entre les
mains de l'abbé de La Ferté , aumônier du roi , « de
« ne se départir jamais de la fidélité et obéissance qu'il
r, devait à Sa Majesté , ni avoir aucune pratique ou
y> intelligence qui lui pût être suspecte , tant dedans
7, que dehors le royaume , et de le servir de tout son
v pouvoir dans l'exécution de tous ses desseins l . «
Serment solennel qu'il ne devait pas tenir bien long-
temps, malheureusement pour lui.
Ainsi se termina cette double escapade de Monsieur
1 Mémoires de Richelieu, t. 9, p. 359 à 378.
■
s ■
■
■i
— 596 —
et du comte de Soissons qui avait paru d'abord si
menaçante pour la France , avait comblé de joie ses
ennemis et rempli d'espoir le petit camp des émigrés de
Bruxelles.
CHAPITRE XXVI
Campagne de (037. — Capitulation de Cateau-Cambresis et de Landrecies. — Le peuple de
Bruxelles accuse de trahison les Français rélugiés. — Le conseil d'État ordonne le recensement
de ceux que renferme la capitale. — On visite la maisoo de la reiuc-mèrc. — Monsigot envoyé
eu Angleterre, porteur du traité avec le comte de Soissons , rapporte l'olTre de Charles I" de
négocier avec Louis XIII la rentrée de Marie eu France. — Difficultés au sujet de la duchesse
d'Orléans. — La reiue soupçonnée de conspirer secrètement avec la France. — Enquête. — Le
père Caussin et M'"" de La Fayette. — Disgrâce de Clianteloube. — Les nouveaux favoris de
la reine-mère. — Campagne de 1658. — Siège de S'-Omer. — Combat de Calloo et défaite du
comte Guillaume de Nassau. — Levée du siège de S'-Omer. — Marie de Médicis part pour Spa.
— A S' Trond elle prend subitement la route de la Hollande. — Causes de son départ. —
Manifeste qu'elle désavoue et déclaration qu'elle publie a Londres à ce sujet.
Le cardinal-infant ne se méprit pas sur les motifs qui
avaient fait renoncer le comte de Soissons aux avantages
que le traité du 28 juin lui accordait et l'avaient décidé
à renoncer à son rôle de révolté ; il l'explique en peu
de mots à Philippe IV dans une dépêche du 29 juillet :
« Ce qui a fait évanouir les bonnes dispositions que le
r> prince montrait , écrit-il , c'est la vue du discrédit do
« mes armes et les heureux succès des ennemis qui,
v de toute part, voient leurs desseins réussir 1 . «
La France avait fait cette année de grands efforts
pour réparer les échecs qui avaient marqué le commen-
cement de la campagne précédente et que des succès
tardifs n'avaient pu faire oublier complètement ; aussi
les premières opérations militaires avaient-elles été heu-
1 Correspondance . t. 7, f. 305.
• *;^ ,i sb*j -y* y
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— 598 —
reuses pour ses armées et pour celles de ses alliés. Le
duc Bernard de Saxe-Weimar , après quelques pointes en
Franche-Comté , s'était rabattu sur les troupes du duc
de Lorraine et les avait défaites ; le duc de Longueville
s'était emparé dans la même province de quelques petits
postes fortifiés ; le maréchal de Châtillon était en Lor-
raine ; mais l'armée la plus considérable et dont on
attendait les résultats les plus importants , mise sous les
ordres du cardinal de La Valette, dans lequel Richelieu
s'opiniâtrait à voir l'étoffe d'un habile capitaine , était
destinée à tenter un nouvel effort sur les Pays-Bas.
Pendant que Châtillon divisait l'attention et les forces
des Espagnols en menaçant le Luxembourg , La Valette
pénétrait dans le Hainaut , s'emparait en passant de
Cateau-Cambresis et pendant que Gassion , alors simple
colonel, tenait la campagne, il allait mettre le siège
devant Landrecies qui capitulait au bout de 12 jours,
le 26 juillet. Au même instant le prince d'Orange , dont
l'armée avait été réunie à Rammekens pour assiéger
Dunkerque, refuge des corsaires qui faisaient le plus
souffrir le commerce français et hollandais, fatigué
d'attendre depuis deux mois un vent favorable , se dé-
cidait à assiéger Bréda devant lequel il arrivait le
23 juillet.
^ Pour résister à tant d'ennemis , le cardinal-infant
n'avait à leur opposer que 13,000 hommes de pied et
5000 chevaux , sous le prince Thomas dans le nord ,
et 10,000 hommes de pied et 3000 chevaux sous Picco-
lomini et le baron de Balançon dans le Hainaut. Un
général habile , en réunissant toutes ces troupes en une
seule armée , aurait pu infliger aux ennemis des échecs
successifs en les attaquant l'un après l'autre ; mais une
— 599
hardiesse aussi grande n'était pas le fait des stralégistes
de cette époque : dans l'attaque, ils fractionnaient leurs
forces pour inquiéter l'ennemi sur toute la frontière^ et
n'étaient nulle part en état de rien entreprendre d'im-
portant ; clans la défensive , ils les fractionnaient plus
encore et, voulant faire face de tous côtés à leurs
adversaires, ils n'étaient nulle part en mesure de résister.
Les places fortes et les châteaux qui avaient la prétention
de défendre partout les passages des fleuves , des
rivières et de barrer les routes , trop nombreux pour
être entretenus avec soin , étaient en général mal armés ,
plus mal approvisionnés encore et ne renfermaient
jamais assez de défenseurs pour présenter une résis-
tance proportionnée à leur importance. Aussi, quand
ils n'avaient pas pour gouverneur quelque soldat habile
et résolu , bien décidé à faire son devoir, capitulaient-ils
aux premiers coups de canon , quelquefois à la première
sommation. C'était ce qui était arrivé en 1636 en France
et le même fait venait de se représenter dans les Pays-Bas
pour Cateau et Landrecies.
Bien qu'en réalité la perte de ces villes fût sans
importance et qu'elle ne pût avoir que fort peu d'influence
sur le résultat général de la campagne, elle n'en fit
pas moins le plus déplorable effet sur l'esprit du peuple ,
toujours disposé à voir la trahison où il n'y a le plus
souvent qu'incapacité et faiblesse. Ce ne furent pas
cependant les gouverneurs cette fois qui furent accusés :
le bruit se répandit que ces places étaient tombées entre
les mains des Français, grâce aux intelligences qu'ils
y entretenaient avec ceux de leurs compatriotes qui y
avaient reçu un asile hospitalier et , au commencement
d'août , l'émotion gagnant de proche en proche , la capi-
— 600 -
K
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.
r*.
taie des Pays-Bas elle-même se crut menacée du même
sort. Les étrangers furent insultés dans les rues par
la populace , et les compagnies bourgeoises refusèrent
de monter la garde aux portes tant que le mot d'ordre
serait donné par la reine-mère , comme la coutume en
était établie chaque fois que le cardinal-infant s'absentait.
Les soupçons déguisés sous ce refus étaient si offensants
pour Marie de Médicis qu'on n'y donna pas suite ; mais
pour tranquilliser les Bruxellois qui prétendaient qu'un
grand nombre de Français étaient cachés dans la ville ,
le conseil d'État ordonna de visiter toutes les maisons
où l'on supposait qu'il pouvait s'en trouver.
Les officiers municipaux, chargés d'effectuer ce recen-
sement , ne crurent pas que l'habitation de la reine était
exclue de semblables recherches ; ils s'y présentèrent
pour s'informer de la demeure des Français attachés
à son service et pour compter ses domestiques. Marie
fut vivement froissée de ce manque d'égards ; mais com-
prenant qu'en refusant sa porte elle donnerait du corps
aux soupçons populaires , elle ordonna à son capitaine
des gardes de conduire les visiteurs dans toutes les
pièces de son hôtel , sans les dispenser d'un seul recoin ;
elle fit même déplacer les piles de bois de chauffage
qui étaient entassés dans le bûcher, pour leur montrer
qu'elles ne servaient pas à dissimuler des cachettes , et
fit percer les tonneaux qui se trouvaient dans les caves
afin qu'ils s'assurassent que c'était du vin et non de la
poudre qui y était enfermé. Mais, dès ce jour, elle
s'enferma plus étroitement que jamais dans ses appar-
tements et, sous prétexte que les rues de Bruxelles
n'étaient plus libres pour elle et qu'on ne cherchait qu'à
l'insulter, elle ne sortit plus , pas même pour se rendre ,
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— 601 —
comme elle y était habituée , à l'église des Minimes ,
voisine de son hôtel ; elle assista à la messe et au sermon
dans son oratoire i.
Ces faits ne furent sans doute pas sans influence sur
la détermination qu'elle prit l'année suivante de quitter
les Pays-Bas pour se retirer en Angleterre. Les pre-
mières négociations, qui devaient aboutir à lui donner
S'-James comme résidence , datent justement de cette
époque.
Aussitôt après la signature du traité du 28 juin,
malgré les instances du cardinal-infant qui la suppliait
d'attendre au moins la ratification du comte de Soissons ,
elle avait immédiatement envoyé à Londres M r de Mon-
sigot pour informer Charles I er de son contenu et pour
l'exhorter à ne faire aucun traité d'alliance avec la
France comme le bruit en courait 2 . L'ancien secré-
taire du duc d'Orléans revint, au commencement d'août,
rapportant la proposition du roi et de la reine d'An-
gleterre de servir d'intermédiaires pour négocier l'ac-
commodement de leur mère avec Louis XIII.
Fidèle à la règle de conduite qu'elle s'était tracée
dans des circonstances analogues , Marie lit aussitôt
connaître au cardinal-infant l'offre qu'elle venait de rece-
1 Le secrétaire Finia au président Roose. Bruxelles, le 12 de aoust
1637. — M r J'envoye à V. E. soubs cachet volant ces deux consultes
concernant les inquiétudes de ceste ville et de la frontière respective-
ment , l'advertissant seulement que la relation de ce qui s'est passé
dans la maison de la royne ne m'a esté envoyé â temps . et qu'il m'a
semblé que le reste sans cela ne laisse d'estre de considération....
(Papiers de Roose, t. 4-1, f. 4(3.)
Voir aussi la lettre du cardinal-infant à Philippe IV, 12 octobre 1637.
— Correspondance , t. 8, f. 159.
2 Le cardinal-infant à Philippe IV. 5 septembre 1637. — Corres-
pondance , t. 8 . f. 28.
mm
— 602 —
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voiri. Le prince en témoigna toute sa satisfaction et,
en exprimant l'espoir que les négociations qui allaient
être entamées aboutiraient, il ajouta que si elles ne
réussissaient pas , la reine-mère continuerait néanmoins
à recevoir clans les Pays-Bas les mêmes témoignages
de respect et pourrait y vivre avec autant de sécurité
que par le passé. S'il avait osé tout lui dire , ce n'eût
pas été l'espoir seulement , mais encore le désir de la
réussite qu'il aurait exprimé ; car , comme l'avait prévu
avec tant de lucidité le comte-duc d'Olivarès à la pre-
mière nouvelle de l'arrivée de Marie de Médicis dans
les Flandres , elle n'avait été qu'un embarras pour l'Es-
pagne , et don Fernando écrivait à son frère que
c'était avec la plus grande indifférence, pour ne pas
dire avec une secrète satisfaction, qu'il la verrait rentrer
en France , ou même seulement passer en Angleterre
si les nécessités des négociations l'exigeaient, pourvu
qu'elle quittât les Pays-Bas.
Il était un point cependant qui ne laissait pas d'em-
barrasser le cardinal-infant. Si la reine-mère quittait
les Pays-Bas , lui laisserait-il emmener la duchesse
d'Orléans ? Dans le dernier traité d'accommodement
signé entre le roi et Monsieur , le mariage de celui-ci
était en quelque sorte reconnu , mais seulement alors
qu'il aurait été célébré en France , et la pension accordée
1 Marie de Médicis au cardinal-infant. 10 août 1637. — Corr., t. 8, f. 44.
— Mon neveu. V. A. a seu le sugget du voiage du S' de Mo'nsig'ot en
Angleterre, lequel estant de retour icij'envoye à V. A. pour l'informer
de ce qu'il m'a raporté de la parte du roy d'Angleterre mon beau-fils ,
et de la reyne ma fille et pour apprendre de vous quels sont vos
sentiments pour mon regard pour ceste affaire. Je prie V. A. de me
le mander par luy et d'ajouter croiance à ce qu'il vous dira de ma part
en ceste occasion... (Entièrement de la main de la reine.)
— 603 —
à la princesse Marguerite ne devait lui être payée
qu'après sa rentrée dans le royaume. Il semblait aux
membres de la famille de Lorraine que , si la jeune
femme était définitivement reconnue pour l'épouse légi-
time de Gaston , ces conditions n'avaient aucune raison
d'être, qu'elles cachaient quelque, arrière-pensée et qu'on
ne voulait peut-être la déterminer à entrer en France
que pour l'interner dans quelque château-fort ou dans
quelque couvent, jusqu'au jour où on l'eût fait consentir
à la rupture de son mariage. Aussi le duc Nicolas-
François , par l'intermédiaire de Diego de Saavedra ,
faisait-il représenter au cardinal-infant le danger de
laisser sa sœur suivre la reine en Angleterre , d'où elle
serait sans doute livrée aux mains des Français l , et
la princesse de Phalsbourg lui insinuait de s'opposer
personnellement au départ de Marguerite, afin de fournir
à celle-ci une excuse pour ne pas rentrer en France ,
comme semblait le désirer le duc d'Orléans , sans que
sa désobéissance pût servir de prétexte à une rupture
entre les deux époux. C'était là une difficulté que le
prince espagnol n'osait décider sans l'avis de son frère ,
auquel il demanda des instructions 2 .
Mais en ce moment même la cour d'Espagne recevait
de Bruxelles de singuliers avis. On lui disait que la
reine-mère négociait secrètement avec le cardinal de
Richelieu , qu'elle se rendait chaque jour en carrosse
dans la forêt de Soignes , qu'elle y rencontrait des cava-
liers avec lesquels elle s'entretenait , et ne rentrait
i Diego de Saavedra à S. A. le cardinal-infant. Monaco, 19 août 1637.
— Correspondance , t. 8 , f. 40.
2 Le cardinal-infant à Philippe IV. 5 septembre 1637.
604 —
souvent dans la capitale que très-tard dans la soirée.
Le bourgmestre de Bruxelles, ajoutait-on, avait cherché
à appeler sur ces faits l'attention du chancelier de Bra-
bant et de l'archevêque de Malines ; mais celui-ci avait
refusé de l'entendre , et l'autre , dont la femme venait
de recevoir récemment. de la reine-mère un bijou évalué
à 9000 florins , avait accueilli très-mal ses révélations.
Le cabinet de Madrid s'était ému à cette nouvelle, qui
lui avait paru justifier quelque peu les appréhensions
qui s'étaient manifestées à Bruxelles parmi la bour-
geoisie ; en appelant sur ces faits l'attention de son
frère, Philippe IV l'invita à en faire le sujet d'une
enquête et à prévenir Marie de Médicis qu'elle manquait
de prudence en s'éloignant de Bruxelles autant qu'elle
le faisait journellement pour se rendre au bois , manière
détournée de la prier de ne plus s'y rendre. Il le char-
geait en outre de déterminer la reine , si c'était possible ,
à retourner à Gand. Le comte de Bucquoy, gouverneur
du Hainaut, reçut ordre également de veiller attentive-
ment sur les frontières, de faire arrêter tous les courriers
qui se rendraient en France sans passeport et de con-
fisquer leurs dépêches 1 .
Il parut résulter de l'enquête, que les nombreuses
promenades au bois de la reine-mère et ses conférences
secrètes n'avaient jamais existé que dans l'imagination
d'un villageois , qui , après avoir vu ses confidences
repoussées par l'archevêque et le chancelier, s'était
adressé aux magistrats de la capitale ; ceux-ci, pour
montrer leur zèle, avaient aussitôt fait connaître diroc-
1 Philippe IV au cardinal-infant. 22 septembre 1637 — T 8 f 133
et 138.
— 605
tement à Madrid la petite conspiration qu'ils étaient
tiers d'avoir découverte. Il fut établi en même temps
que le riche joyau reçu par la femme du chance-
lier Boischot , et consistant en un rosaire de calambour
enrichi de diamants d'une valeur d'environ 1000 florins,
souvenir gracieux de la reine à une amie qu'elle avait jadis
connue à Paris et qu'elle avait été heureuse de retrouver
dans son exil, n'avait été accepté qu'avec l'autorisation
de l'infant 1 .
Il est possible toutefois que les conférences mysté-
rieuses du bois de Soignes n'aient pas été , comme
le dit l'enquête, un pur produit de l'imagination d'un
rustre impatient de se donner de l'importance. Indé-
pendamment de sa fille, la reine Henriette d'Angleterre,
qui s'occupait d'elle en ce moment , Marie de Médicis
avait d'autres amis à la cour même de Louis XIII
avec lesquels elle pouvait être secrètement en corres-
pondance. On n'a pas oublié qu'en 1633, à la veille
de commencer sérieusement à négocier avec son fils
son retour en France, elle avait prié le roi d'Espagne
de recommander sa cause au général de l'ordre des
jésuites , pour que le confesseur du roi de France ,
qui appartenait à cette compagnie , disposât en sa
faveur l'esprit de son pénitent. Au père Gordon, trop
vieux et trop infirme pour remplir ses devoirs de
confesseur , avait succédé le 25 mars 1636 le père
Nicolas Caussin; il ne s'était fait connaître jusqu'alors
clans le monde religieux que par la publication d'un
livre intitulé : La Cour Sainte , qui y avait obtenu
1 Le cardinal-infant à Philippe IV. 3 décembre 1637. — Correspon-
dance , f. 400.
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606 —
n
I
une certaine vogue. Homme simple et modeste, ayant
toujours vécu jusqu'alors clans une retraite absolue,
il avait paru à Richelieu le plus propre à diriger la
conscience du roi, auquel il se garderait bien sans
doute de parler des affaires de l'État dont jusqu'alors
il s'était toujours tenu éloigné. Ce fut exactement le con-
traire qui arriva : le père Caussin fut à peine installé
clans sa charge qu'il se montra , plus qu'aucun de
ses prédécesseurs , disposé à introduire la politique
dans ses entretiens avec son royal pénitent.
Il arriva à la cour au moment où on s'y occupait
presque exclusivement des amours du roi pour M elle de
la Fayette, amours tout platoniques qu'avait protégés
d'abord le cardinal, puis dont il avait pris de l'ombrage
en s'apercevant du goût chaque jour plus prononcé
du roi pour cette jeune fille et de l'influence qu'elle
prenait sur lui. Défiant , comme il l'était toujours ,
Richelieu chercha alors un moyen d'éloigner M elle de
la Fayette , et il compta sur le père Caussin pour
la déterminer à se retirer dans un cloître afin de la
soustraire à la passion que le roi manifestait pour
elle. Mais le jésuite se montra tout au contraire fort
peu disposé à forcer la vocation de cette belle per-
sonne , et elle aurait continué sans doute à rester à
la cour si, trop fière pour jamais consentir à devenir
une favorite, elle n'avait elle-même manifesté la volonté
de chercher dans un couvent un refuge assuré aussi
bien contre elle-même que contre le roi. Admise le
19 mai 1637 au monastère de la Visitation , dans la
rue S'-Antoinc à Paris, elle ne cessa pas cependant
d'y recevoir Louis XIII , qui venait fréquemment la
visiter
et causer de longues heures avec elle
au
— 607 —
parloir du couvent, en présence de ses gentilshommes
et de ses courtisans qui se tenaient assez éloignés de
la grille pour ne rien entendre.
Le père Caussin était le directeur spirituel de M elle de
la Fayette avant son entrée au couvent , il l'était
demeuré après. Fut-ce , comme on l'a dit , l'influence
de cette jeune fille, à peine âgée de 18 ans, qui le
décida à s'attaquer au premier ministre et à vouloir
provoquer sa disgrâce. Nous ne le pensons pas. Sans
doute M elle de la Fayette , qui ne pouvait apprécier
à sa juste valeur Richelieu comme homme d'Etat ,
n'avait vu en lui que l'auteur des exécutions sanglantes
et des deuils répandus sur les premières familles
de France , et il est naturel de supposer qu'elle
ne l'aimait pas. Mais si elle avait voulu • ébranler son
pouvoir , se serait-elle montrée si opiniâtre à s'en-
sevelir clans un cloître? Ceux qui ont supposé que
dans ses entrevues avec le roi , au Louvre ou à la
Visitation , au milieu des épanchements de deux cœurs
aimants , il était souvent traité de questions d'Etat ,
ont oublié leur jeunesse : une incursion dans le domaine
de la politique aurait bientôt détruit le merveilleux
attrait de ces confidences intimes , troublé cette cris-
tallisation dont parle Stendahl , et rompu le charme
de ces longues causeries dont la candeur de la jeune
femme faisait tout l'attrait. Sans accuser M el10 de La
Fayette d'avoir cherché à lui nuire près du roi, Richelieu
dit toutefois dans ses Mémoires qu'elle se laissait
•conduire par des esprits malintentionnés ; et quand on
connaît les efforts intéressés du jésuite pour la décider
à ne pas quitter le monde et la cour , où elle avait
été jusqu'alors « comme un oiseau des Indes qui se
'. r *■"* "" : •
■
— fi 08 —
I
» nourrit d'ambre et de cannelle, „ et à ne pas s'éloigner
du roi qu'elle connaissait trop bien « pour avoir apprë-
» hension qu'il lui demande jamais rien que ce que
» Dieu lui permet d'accorder i, » on ne peut clouter
que le cardinal n'ait entendu comprendre le petit père ,
comme il l'appelle , au nombre de ces esprits.
Le père Caussin avait confessé le roi pour la première
fois le jour de Notre-Dame de mai 1637 , c'est-à-dire
à la fête de l'Ascension. Depuis cette époque, dans ses
conférences spirituelles avec son royal pénitent, il n'avait
cessé d'attaquer le cardinal ; mais ce fut le jour de la
Conception de la Vierge , c'est-à-dire le 8 décembre ,
qu'il lança contre lui par insinuation la plus violente
accusation : il s'étonna, à propos de la façon dont
Richelieu s'était conduit à l'égard de la reine Anne
après la découverte de la correspondance secrète qu'elle
entretenait avec M me du Fargis et l'infant d'Espagne ,
qu'il la traitât si mal , lui qui l'avait toujours aimée
et avait encore tant d'affection pour elle 2 . Encouragé par
le silence de Louis XIII, il lui parla ensuite de la détresse
du royaume ruiné par le mauvais gouvernement de
son premier ministre , puis le conjura d'avoir pitié de
la reine-mère et de ne pas la laisser languir plus longtemps
dans l'exil. et dans la misère. Il lui déclara que la loi
de Dieu l'obligeait à pourvoir à sa subsistance en lui
faisant payer son douaire , que du reste elle ne lui
demandait pas d'autres grâces , et il lui présenta une
lettre par laquelle Marie de Médicis suppliait son fils
1 Mémoires de Richelieu , t. 10 , p. 16.
2 Voir au sujet de cette correspoudance les Mémoires de La Porte
et la note IV de l'appendice de AT™ de Chevreuse de V. Cousin.
— 609 —
de lui accorder avec la jouissance de ses revenus , un
asile dans le royaume , lui promettant de renoncer pour
jamais à s'occuper des affaires d'État.
Le roi lut la lettre et en parut touché. « Je voudrais
» bien , lui dit-il , donner contentement à ma mère ,
» mais je n'oserais en parler à M r le cardinal. » Puis
s'impatientant bientôt des nouvelles instances de son
confesseur, il le pria de remettre celte conversation à
un autre jour. Le lendemain il allait à Ruel faire part
à Richelieu des inquiétudes et des scrupules que le père
Caussin avait éveillés en lui , et le cardinal , avec cette
surabondance de raisons qui ne lui faisaient jamais dé-
faut, parvenait sans peine à les dissiper. Le 10 décembre,
le confesseur du roi recevait du provincial de son ordre
une lettre de cachet qui lui intimait l'ordre de se rendre
sans délai à Rennes en Bretagne : il y resta jusqu'à
la mort de Louis XIII l .
La compagnie de Jésus se hâta de désavouer le père
Caussin ; mais ce qui prouve bien que Richelieu la
croyait son complice, c'est qu'il fut sérieusement question
alors de choisir, contre la coutume , le confesseur du roi
ailleurs que dans les rangs de « ces bons pères. » Le
cardinal accuse du reste positivement Caussin de s'être
entendu dans toute cette affaire avec le père Monad,
autre jésuite , confesseur de la duchesse de Savoie : des
avis du feu duc l'en avait informé d'une manière vague;
il avait aussi reçu à ce sujet d'Allemagne des informa-
i Histoire de Louis XIII par le Père Griffkt, t. III. — V. Cousin,
Appendice de M me d'Hautefort. — La lettre donnée par M. Cousin
comme étant celle de la reine-mère, et que nous avons rapportée
page 73 , ne peut être celle que le père C aU ssin remit au roi.
3D
G10
KpL'
tions qu'il n'avait pas crues exactes, et l'ambassadeur de
Venise les lui confirma plus tard, à lui et au père Joseph 1 .
Il y avait donc une conspiration qui s'étendait au loin ;
la reine-mère ne l'ignorait pas puisqu'elle avait confié
une lettre au confesseur de son fils , et rien ne prouve
que ses promenades mystérieuses dans le bois de Soignes
n'ont pas eu pour but de cacher cette coopération secrète
à ceux de son entourage dont elle se défiait , ni que la
disgrâce qui frappa Chanteloube vers le mois d'avril de
cette année, à l'époque où le père Caussin entrait en
charge, n'a pas été provoquée par la mauvaise humeur de
cet ancien serviteur, blessé de voir sa maîtresse con-
fier ses intérêts à un ordre religieux avec lequel les
pères de l'Oratoire ne vécurent jamais en très bons
termes. A en juger par la façon dont Marie de
Médicis le traita , les dissentiments qui éclatèrent
entre eux durent être graves : non seulement elle
l'ôloigna de sa personne, mais elle le fit interner à
Tamise, à cette époque petite place forte sur le bord
de l'Escaut , à trois lieues d'Anvers , qu'il ne quitta
peu de temps après que pour aller vivre à Malines.
Il y gagna la pension que lui paya l'Espagne , en
fournissant au gouvernement des Pays-Bas les avis
que ses correspondants de France lui envoyaient :
triste fin d'un homme que Richelieu n'avait pas jugé
indigne de sa colère 2 .
■
:
1 Mémoires de Richelieu , t. 10 , p. 16 et 215.
2 Scaglia à Olivarès. 2 mai 1037. — V. E. abra sobido como la
reyna-madre despidio al P e Chantelouve. Sus desseos serean de hallar
un medio al concierto para volver en elïeto a su casa de Paris. Pero
no pienso que Richelieu venga en esso por ninguna coudicion... (Cor-
respondance , t. III , f. 210.)
Chanteloube au président Roose. 27 juillet 1637. — Monsieur , le
— Gll —
S'il était si facile pour un peu d'argent d'acheter
des hommes comme Chanteloube , il est clair qu'on
pouvait soupçonner avec quelque raison les autres
serviteurs de Marie de Médicis d'être vendus à Riche-
lieu. Il en était cinq surtout , et les plus familiers ,
dont le cardinal-infant se défiait : l'ex-président Le
Coigneux , qui était enfin parvenu , intrigant et habile
comme il l'était , à entrer chez la reine-mère et
à gagner sa confiance , l'ex-secrétaire Monsigot qui
avait partagé jusqu'alors sa bonne et sa mauvaise for-
tune, le vicomte Fabroni, puis le médecin et le capitaine
des gardes de la reine. On croyait ces gens capables
soing que Monsieur de Montepedon m'a dit que vous aviez pris de
faire ressouvenir Son Altesse Reale de changer le séjour de Tamise en
celuy de Malines , me rend extrêmement vostre obligé ; ce sont des
effets de vostre bonté de favoriser une personne abandonnée et perséqutée
injustement après avoir fldellement servi. Je vous demande, Monsieur,
la continuation de vostre assistance et bons offices vers Son Altesse
Reale et vous supplie , Monsieur, de me vouloir faire la faveur d'escrire
aux magistrats deceste ville une lettre de recommandation,